2002
Champ Psychosomatique
Nourrissage et transmission. Approche anthropologique en périnatalité
Taïeb Ferradji
Docteur en psychologie, Psychiatre, service de psychopathologie CHU Avicenne (AP-HP), 129 rue de Stalingrad 93009 Bobigny, Laboratoire de psychogenèse, Faculté de Bobigny, 174 rue Marcel Cachin 93017 Bobigny.
Samia Baha
Psychiatre, CHS Paul Guiraud, 54 avenue de la république 94800 Villejuif.
Cet article aborde la problématique des représentations de l’enfant, au
Maghreb et plus particulièrement en Kabylie, notamment celles en rapport
avec les premiers soins, le choix du prénom, le nourrissage et la transmission.Mots-clés :
Représentation, Filiation, Nourrissage, Transmission.
This subject in approching the problematical of infant representations, in
the Maghreb area and specially in Kabylia, particulary those in connexion with
the firstaid, the firstname choice, the feeding and the transmission.Keywords :
Representation, Relationship, Feeding, Transmission.
« Il convient de protéger l’enfant
dans le sein maternel
pour que rien de fâcheux
ne l’atteigne. »
Avicenne
La maternité apparaît comme l’expression privilégiée de
l’affirmation de l’appartenance au groupe par le biais de
la structuration de la filiation. Naissance, vie et mort sont
vécues et acceptées dans une dimension où l’appartenance au
groupe «moi collectif » est la donnée de base. La dyade mèrebébé
constituant une sorte de microcosme du milieu et de la
culture ambiante. C’est dans ce champ que doit se jouer l’illusion
anticipatrice dont R. Diatkine souligne le rôle organisateur et
structurant dans l’interaction chez l’enfant avec la vie fantasmatique
de la mère. Sexe, âge, lignage, conditionnent le statut social,
la structure du groupe étant basée sur la concordance entre engendrement
biologique et généalogie familiale. Le statut de l’homme
adulte et a fortiori de la femme est lié a l’autorité du groupe.
La femme enceinte, timnifrit, chez les kabyles, hamla, chez
les arabophones, est entourée de sollicitude. Elle est dispensée
des tâches difficiles et, est sujette à des envies qu’il est indispensable de satisfaire sous peine de voir l’enfant à venir porter
les stigmates indélébiles de ce dont elle a été privé. La labilité de
son humeur est tolérée et les situations émotionnellement fortes
lui sont évitées. L’échange verbal avec elle et en sa présence doit
être positif et court. La communauté des sentiments et des
émotions, entre la mère et son fœtus, de la conception à la naissance est également admise.
La crainte d’une fausse couche ou d’une attaque extérieure
expliquent et justifient le renforcement des protections avec
l’évolution de la grossesse. Très tôt, la femme enceinte se ceint
la ceinture d’une large ceinture en laine qui doit faire le tour du
bassin, une, trois ou sept fois avec, accrochée et bien visible au
regard une patte de hérisson qui éloigne le mauvais œil. Avant de
partir en voyage, elle jette sept poignées d’eau sur le pas de sa
porte en invoquant la protection des ancêtres et des saints tutélaires pour elle et son enfant. Avant de passer la nuit, dans une
chambre autre que la sienne, elle jette sept pincées de sel dans
chaque coin de la pièce en récitant les mêmes prières.
Après la naissance, une broche particulière appelée taharabt
en kabyle est portée accrochée au foulard qui ceint sa tête alors
que la patte de hérisson est accrochée à l’enfant emmailloté.
Ailleurs, dans le Maghreb c’est une khamsa que porte l’enfant,
une main aux cinq doigts entrouverts en protection. Pendant toute
la grossesse, la femme enceinte ne doit ni coudre, ni tricoter, ni
tisser pour éviter que l’enfant ne naisse avec une circulaire du
cordon.
À l’approche de l’accouchement, la parturiente, surtout primipare, n’est plus laissée seule. Une pièce, parfois seulement un
coin, lui est réservé. Une couche y est préparée. Elle est le lieu
de toutes les protections et un refuge inviolé car nul ne peut faire
du mal à celui qui se réfugie dans le sein d’une nouvelle accouchée, eut-il commis le pire des crimes. Une aïeule l’assistera
pendant l’accouchement. Les visites sont limitées et l’accès dans
la pièce est filtré. N’y sont admis que les très proches parents et
les assistantes sélectionnées au préalable. La pièce est purifiée au
sel et aux fumigations. Sur la couche proprement dite, sera
disposé un peigne à carder, la moitié à la tête, l’autre moitié au
pied du lit pour éloigner les djnouns, esprits malfaisants.
L’accouchement se fait en position debout, la parturiente est
soutenue de part et d’autre par les épaules. L’aïeule, les mains
enduites d’huile, est en face d’elle, prête à recueillir le nouveau-né avant qu’il ne touche terre. Au préalable, la parturiente dénoue
ses cheveux, sa ceinture et ses foulards. Elle enlève ses bijoux au
même temps que sont dénoués les liens et découverts les objets
contenus dans la pièce. Pendant toute la durée de l’accouchement
les hommes ne sont pas admis dans la pièce.
À ce stade, il faut signaler qu’à tout nouveau-né correspond
un double dans le monde invisible. Il l’accompagnera toute sa
vie. L’atteinte de l’un implique celle de l’autre et la protection de
l’un ne peut être efficace qu’en incluant celle de l’autre. Les
accouchements difficiles peuvent être en rapport avec un refus ou
une opposition du double à la venue du nouveau-né dans le
monde des vivants. La médiation des initiés est alors capitale et
indispensable. En prévision de cette possible difficulté, l’aïeule
dispose souvent d’œufs de caméléons séchés. Leurs fumigations
permettent la séparation des doubles et, la naissance.
L’enfant, dès sa naissance, baigne dans un monde d’interdits,
de légendes, de règles collectives subies. Les respecter garantit sa
sécurité extérieure et interne comme celle de sa mère, donnée essentielle à l’organisation de la dyade mère-bébé et au développement
harmonieux de l’attachement. Toute atteinte ou situation angoissante verra sa cause projetée et attribuée à une cause extérieure. La
prégnance du moi collectif est la donnée capitale avec un rôle majeur
de la durée de la relation symbiotique dans un maternage étroit qui
ouvre précocement l’enfant au monde extérieur actif.
Après l’accouchement, le nouveau-né n’est montré qu’aux
proches et aux intimes. Le cordon est coupé par l’aïeule à environ quatre doigts de son insertion. Il est enduit d’huile et de henné
et recouvert d’un pansement. L’aïeule qui reçoit le nouveau-né lui
adresse des paroles de bienvenue au même temps qu’elle remercie les divinités et les esprits en implorant leur protection. Parfois
et, notamment dans les villes, c’est la formule religieuse rituelle
Allah ou akbar, dieu est grand, qui est prononcée trois fois et
répétée autant de fois dans l’oreille du nouveau-né pour l’introduire dans la communauté des croyants.
Il arrive que l’enfant naisse avec les membranes de la délivrance, les protections sont alors renforcées car ce mode de naissance, rare, témoigne d’une destinée particulière. Les membranes
sont alors précieusement gardées et serviront de protections dans
toutes les situations vulnérantes ultérieures. Il arrive, également,
que l’enfant mâle naisse sans prépuce, on dit qu’il a été circoncis par les anges, ce qui doit être tenu secret jusqu’à son admission dans le monde des adultes car c’est également le signe d’une
singularité positive à préserver.
Le placenta est recueilli par une proche de l’accouchée qui
l’enterre, à l’abri des regards, au pied d’un olivier ou d’un chêne
afin que le nouveau-né grandisse et prenne racine dans la vie
comme ces robustes arbres. Si elle venait à être surprise, la mère
et l’enfant sont, alors, exposés à des troubles aussi bien physiques
que psychiques, qui seraient la conséquence d’un travail sur le
placenta. Avant de l’enterrer et, si dans la famille ou la fratrie, une
fille est à marier, on lui en effleure le front. Ce contact a la vertu
de faciliter son mariage avant l’expiration du délai normal d’une
grossesse, c’est-à-dire neuf mois.
Après une toilette excluant les fontanelles, le corps de l’enfant est enduit d’huile d’olive et il est présenté à sa mère, dont les
mamelons ont également été enduit d’huile d’olive, pour la
première tétée. Auparavant, il aura reçu des mains et dans les
bras de l’une de ses aïeules, à défaut d’une femme de la famille
investie de l’autorité ancestrale et détentrice de la transmission,
son premier repas. Ce repas, précédé et accompagné de rituels et
de paroles destinées à chasser une éventuelle entité invisible qui
pourrait s’introduire dans le corps du nouveau-né à l’ouverture
de la bouche ainsi qu’à purifier la nourriture, consiste en quelques
gouttes d’eau sucrée, un peu de miel voire du lait.
L’allaitement se fait au sein, il est souvent tardif pouvant aller
jusqu’à deux voire trois ans. Quand la mère n’a pas de lait, on dit
que son sein a été tari et que son lait lui a été enlevé. Le lait est
enlevé à la nouvelle accouchée par l’aîn (le mauvais œil). Cette
absence de lait est la conséquence d’un travail effectué sur elle
ou son bébé par une personne malveillante ou par une entité du
monde invisible à son service. Pour retrouver son lait, la nouvelle
accouchée se nourrit de décoctions de plantes et accomplit des
rituels à la complexité croissante, notamment des pèlerinages sur
les tombeaux des saints tutélaires et protecteurs de la fertilité.
Ces pèlerinages s’effectuent toujours de nuit pour qu’à l’aube, ce
fil ténu et invisible qui sépare les mondes et le jour de la nuit, elle
soit sur place. Une fois les offrandes faites, le pèlerinage et les
différents rituels accomplis et, avant de repartir, elle ne manque
pas de faire un dernier vœu, prenant à témoin les lieux et le jour
naissant et promettant une offrande de valeur au retour de son
lait, elle dit : « De même que la lumière et le jour reviennent, je
veux que mon lait revienne ».
Dans le même temps, les suites de couches et les relevailles
sont d’autant plus courtes que la femme est une multipare ou
qu’elle n’a enfanté que des filles. Le père, quant à lui, est tenu à
l’écart, faisant lit à part, pendant quarante jours, parfois quatre
vingt dix et plus quand c’est un garçon, surtout quand ce dernier
est très attendu comme c’est le cas du premier ou d’un garçon
venant après plusieurs filles. Le septième jour, la nouvelle accouchée fait une toilette complète et confie ses vêtements souillés du
sang de l’accouchement à sa mère ou à son accoucheuse qui les
lave et les fait sécher à l’abri des regards car un travail, toujours
possible et à craindre, fait sur ses vêtements pourrait tarir son
sein, mettre en danger sa fécondité voire même sa vie et celle de
son bébé.
Le nouveau-né ne sort pas avant le quarantième jour qui sera
un jour de fête. Le cordon tombé au bout d’une semaine environ,
est précieusement gardé par la mère pour servir de protection. Il
sera donné à l’enfant lors de sa première sortie au marché,
premier contact réel avec le dehors, ou lors du premier jour de
classe. Il peut également être remis au nouveau marié qu’il sera,
le soir de sa nuit de noces pour le protéger de tout ce qui pourrait entraver l’accomplissement sexuel, comme, il lui est remis,
la veille de son départ en exil, pour le protéger et lui rappeler son
lieu de naissance ainsi que les siens.
Le prénom est donné par les grands-parents, quand ils sont
vivants, à défaut par l’entourage familial à moins que la mère
n’ait rêvé d’un prénom durant sa grossesse, le prénom est alors
celui du rêve même si les grands-parents sont encore vivants. En
Kabylie, le choix du prénom peut se faire bien avant la naissance
et le nouveau-né être prénommé dès sa naissance alors que, généralement, dans le reste du Maghreb, la nomination est effectuée
entre le troisième et le septième jour après la naissance. Le
prénom peut être choisi en fonction du jour, de la semaine ou du
mois de naissance de l’enfant. Ainsi, un enfant né durant le mois
du calendrier musulman (hégire) de chaabane peut être
prénommé Chabane si c’est un garçon. De la même façon, il sera
prénommé Ramdane si la naissance survient durant le mois du
ramadhan. Si la naissance survient le jour de l’Aid, le prénom
peut être Laid pour un garçon et Ayda pour une fille. Si c’est le
jour du mouloud, jour anniversaire de la naissance du prophète
de l’Islam, le prénom peut être Mouloud si c’est un garçon. Il
arrive que le nouveau-né prenne le prénom d’un parent récemment décédé qui servira alors de modèle et dont le souvenir sera
évoqué à la moindre action, parole ou attitude de l’enfant et de
l’adulte qu’il sera, le caractérisant.
Il est courant, qu’une femme qui perd ses enfants en bas âge
appelle son nouveau né Akli si c’est un garçon et Taklit si c’est
une fille, signifiant littéralement esclave, personne indigne d’attention et ne pouvant de ce fait être objet de jalousie ou être
atteinte par le mauvais œil. Ailleurs, on donne au nouveau-né un
prénom symbolisant la projection de son avenir dans le désir des
parents et de la famille. Se sera Merzouk, de rezk (la fortune), afin
que l’enfant soit riche et chanceux, Mahmoud, de hamd (salut),
afin qu’il soit salué et respecté par tous, Farid, de fard (unique),
afin qu’il sorte du lot de ses contemporains, etc.
Le jour de la naissance, le septième et le quarantième jour
sont l’occasion d’un repas partagé par tous les proches, les amis
et les voisins qui auront ainsi partagé le « sel et le pain » avec les
parents et ne peuvent de ce fait nuire à l’enfant, le lien que crée
le partage du sel et du pain, chez les berbères, est indéfectible. Il
est aussi fort que les liens du sang et est le ciment d’un serment
inviolable.
Une représentation culturelle encore vivace (notamment dans
l’est Algérien)fait référence aux grossesses qui vont « au-delà du
terme ». En effet, il est culturellement admis que la grossesse puisse
durer bien au-delà de son terme normal. On parle alors, d’un enfant
endormi dans le ventre de sa mère (ragged ou boumergoud). Ce
sommeil peut aller jusqu’à quatre ans et la paternité n’est jamais
remise en doute. Cette représentation de l’enfant endormi permet
dans nombre de cas d’éviter le divorce car nul père ne peut se séparer d’une femme portant un enfant endormi.
Plus tard, la diversification alimentaire reste codée. Les
aliments sont introduits en fonction de l’âge de l’enfant et des
vertus des aliments sur la croissance. L’introduction de certains
aliments, comme les abats, obéit à un rituel spécifique. C’est un
oncle de l’enfant qui doit faire l’introduction. Une assiette contenant l’aliment est posée sur les genoux de l’oncle qui doit faire
semblant de ne pas y prêter attention. L’enfant doit alors s’approcher pour piquer dans l’assiette. En tendant la main, l’oncle
tenant un bout de bois a la main, doit l’en frapper symboliquement et l’éloigner du plat comme il ferait avec un chat. Ce rituel
est destiné à apprendre à l’enfant à contenir sa gourmandise et à
contrôler ses conduites en société.
La circoncision du garçon marque son entrée dans le monde
des hommes et la fin des protections renforcées dont il faisait
l’objet jusque là. Ce passage est plus précoce chez les filles et
intervient dès le sevrage. Dans la migration, si les éléments
anthropologiques rapportés peuvent paraître statiques à la
description, ils n’en restent pas moins opérants pour les femmes
migrantes à ceci près que les représentations peuvent se figer et
rester sur le modèle importé par les familles lors de leur départ.
En effet, si dans les communautés et les pays d’origine les représentations connaissent une évolution dynamique et une souplesse
à la mesure des changements secondaires à une acculturation
massive et rapide, dans la migration il existe parfois une sidération du fonctionnement psychique qui maintient les représentations dans leur forme antérieure à la migration. Ce schéma est
d’autant plus fragilisant qu’il survient chez des sujets (les femmes
migrantes) soumises au traumatisme migratoire et dépourvues
de ce fait, d’une grille efficiente pour décoder le monde autour
d’elles, la leur, héritée de la culture d’origine étant inadaptée.
Cette situation peut parfois s’apparenter à une véritable incapacité à interagir avec leur environnement et constituer alors un
authentique traumatisme.
·
B ENDAHMAN H. (1984) Personnalité maghrébine et fonction paternelle au
Maghreb, Paris, la pensée universelle.
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B OUDHIBA A. (1973) La sexualité en Islam, Paris, P.U.F.
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F ERAOUN M. (1956) Les chemins qui montent, Paris, Seuil.
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F ERAOUN M. (1958) La terre et le sang, Paris, Seuil.
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