Champ psychosomatique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062814
170 pages

p. 5 à 10
doi: en cours

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no 25 2002/1

2002 Champ Psychosomatique

Michel Sapir nous a quittés.

Monique Meyer
C’est lui qui avait fondé en 1959 avec L. Chertok, sous le patronage du Pr P.Aboulker, animé et dirigé pendant plus de quarante ans la Revue de Médecine Psychosomatique, devenue en 1995 Champ Psychosomatique. L’intérêt pour la psychosomatique s’était manifesté en France à la fin des années cinquante à l’hôpital Rothschild, dans le petit groupe de jeunes médecins, pas encore psychanalystes, qui y développeront les méthodes de relaxation, introduites d’Allemagne par Labhadt dans le service du Dr Brisset. L’arrivée au début des années soixante de la pensée de M. Balint, traduit par J.P. Valabrega, et de sa méthode dite « groupe Balint », pratiquée à la Tavistok Clinic, inaugurée ici autour de E. et G. Raimbault constituera l’autre axe de ce qui fut par la suite l’essentiel des objectifs de Michel Sapir, la formation à la relation soignante. Outre la Revue de Médecine Psychosomatique, il fut dans ces années l’un des fondateurs de la Société de Médecine Psychosomatique et l’un des premiers participants à la Société de Psychologie Médicale, puis à la Société médicale Balint. Après la dispersion de l’équipe de Rothschild, il fondera ce qu’on pourrait appeler « l’Ecole Sapir », tant il fut celui qui impulsa par sa personnalité un esprit, un mode de collaboration et d’échanges, mêlant dans un melting-pot inhabituel pour l’époque, médecins et psychologues, infirmiers et kinésithérapeutes, dans des groupes de formation à la fonction soignante organisés à Paris et des sémi-naires résidentiels constitués sur le modèle suisse de Sills Maria. Parallèlement son activité dans la Société de Médecine Psycho-somatique et la Revue de Médecine Psychosomatique continuait à diffuser ses conceptions de la relation soignant/soigné auprès d’un plus large public. Cette simple énumération en dit long sur l’ouverture d’esprit et le dynamisme de cet homme hors du commun, se voulant libre par rapport à toutes les écoles et chapelles, qui a milité toutes ces années – comme il avait auparavant milité politiquement – pour pousser la médecine à reconnaître une autre dimension que la dimension scientifique, celle de l’Inconscient freudien agissant tant dans la relation du malade à son corps que dans la relation soignant/soigné. Nous lui rendrons hommage en évoquant son parcours de façon plus détaillée dans notre prochain numéro, mais présentons dès maintenant celui qui lui a été rendu de son vivant lors de sa retraite de l’AREFFS fin 2000.
La rédaction
Mon Cher Michel, Vous avez souhaité que je dise quelques mots, ce soir, où nous sommes présents autour de vous à l’occasion de votre retraite.
Privilège, donc, de prendre la parole – mais exercice redoutable ! On vous connaît !… Personnellement j’ai toujours eu du mal à parler devant vous; alors vous parler de vous devant 50 personnes… Ce n’est pas évident.
Alors – que dire ?
Je ne me hasarderai pas à dresser les points importants de votre histoire. Vous l’avez fait vous-même dans votre livre Mémoires d’un homme de plaisir, du côté de chez Marx, du côté de chez Freud.
Je ne me hasarderai pas non plus à faire un panorama de votre pensée. Vous avez publié plusieurs ouvrages, dont La formation psychologique du médecin. À partir de Michael Balint; Soignantsoigné. Le corps à corps ; Nous sommes tous des psychosomatiques; La relaxation à induction variable; La relation au corps, sans parler des deux ouvrages collectifs sur la relaxation. J’en oublie peut-être. Tous ces livres (dont nous vous remercions), nous les avons dans notre bibliothèque, nous les avons lus. Nous pouvons nous y référer et y retrouver vos idées forces.
Alors, je répète : que dire ?
Au risque de basculer du côté du subjectif et de l’éprouvé (mais ne nous avez-vous pas induits en ce sens ?), j’essayerai de vous dire un peu ce que vous avez représenté pour moi en pensant que beaucoup ici s’y reconnaîtront, puisqu’il s’agit surtout d’une histoire collective.
Pour moi, il y a d’abord Rothschild. J’y étais arrivée avec une idée fixe : faire de la relaxation. Un autre champ s’ouvrait devant moi : la découverte de la relation au malade. Et ce, à travers deux consultations : celle de Charles Brisset le jeudi matin, et la vôtre le mardi. Dans l’apprentissage de mon métier de psychologue, j’apprenais, avant tout, l’écoute. Il me reste des flashs très précis : le profil de Madou, le regard tendu de Maud ou l’attention silencieuse de médecins chevronnés.
Un phénomène étrange s’installait : malgré l’attention intense qui saisissait notre groupe, nous étions comme isolés par rapport à ce qui se jouait entre vous et le patient, même si parfois vous nous preniez à partie quand l’hystérie était au programme et qu’un peu d’humour détendait l’atmosphère. Attention et compétences (certes), humour (pourquoi pas ?) mais aussi votre sollicitude toute humaine aux histoires les plus tristes et les plus humbles comme celle, par exemple, de Mme R. (qui égrenait ses voyages aux quatre coins de la France pour visiter ses enfants placés en familles d’accueil) ou de Mme D. (qui nous abreuvait de ses pitoyables démêlés conjugaux et de ses symptômes). Je revois – comme si c’était hier – le physique de ces deux femmes pour lesquelles les rendez-vous réguliers avec vous étaient la planche de salut.
Rothschild, c’est aussi les premières cures de patients en relaxation, les groupes de supervision, le groupe du samedi matin – bref, un incomparable lieu de formation qui devenait pour moi un lieu de reconnaissance et d’appartenance à une famille professionnelle.
Ensuite, ce qui me vient, c’est Divonne. L’originalité du dispositif, la tension et l’aventure renouvelée chaque jour des grands groupes du matin, la résonance corporelle, ou, plutôt, (je cherche les mots qui conviennent à ce que je découvrais à l’époque) la polysémie du corps à travers les cas cliniques, à travers l’alternance des différents groupes proposés (groupes Balint; groupes de relaxation, et plus tard psychodrame Balint) – sans parler des échanges professionnels et amicaux vécus dans cette bulle de 5 jours dont on émergeait tant bien que mal, parfois non sans larmes.
Divonne fut relayée par Annecy.
Saint-Malo fut un autre lieu : … Autres conditions; … autres dispositifs; … autres rencontres; … autres gastronomies; … autres plaisirs (j’en reparlerai).
Je me souviens aussi des soirées de la Société de médecine psychosomatique, dans les jolis locaux de la Société de chirurgie, de la rue de Seine je crois.
Et d’un Congrès de Psychiatrie à Lyon : vous m’aviez entraînée dans un traquenard qui avait abouti à un rapport au dit Congrès. Il s’agissait d’une enquête sur les anciens malades de la consultation Rothschild. J’avais sagement et scolairement fait un travail fastidieux de dépouillement et d’analyse, me laissant périodiquement complètement démoraliser par vos critiques misérieuses mi-blagueuses que je ne savais jamais comment prendre. Je ne vous connaissais pas encore et n’avais pas encore compris que votre humour décapant contenait souvent une vérité bonne à entendre.
Il y a eu aussi les grands Congrès sur la Formation (Aix les Bains, Paris) dont vous avez été la cheville ouvrière.
Il faut bien sûr parler de l’Areffs, née en 1975. Nous y avons beaucoup travaillé envers et contre tout. C’est dans ce cadre institutionnel que ce sont peu à peu élaborées clinique et théorie de la relaxation, entraînant l’évolution de cette technique dont vous avez été l’initiateur dans les années 54-55.
Au cours de ces années de recherche, même dans les périodes de décalages théorique et institutionnel, vous nous avez finalement toujours fait confiance, et beaucoup d’entre nous vous doivent une part de leur clientèle privée.
Les journées de relaxation sont de grands moments. Comment ne pas regretter les joutes oratoires entre nos grands ténors théoriciens de l’époque; comment ne pas se souvenir de vos interventions provocatrices souvent irritantes pour nous lorsque vous vous focalisiez sur le point théorique qui vous occupait et dont nous avions l’impression (peut-être à tort) qu’elles nous empêchaient d’avancer.
Il y aurait encore sûrement beaucoup de choses sérieuses à ajouter. D’autres pourront me compléter. Mais je me laisserai maintenant plutôt aller à évoquer des souvenirs de plaisirs partagés avec vous.
En vrac…
Les soirées du Casino de Divonne où votre longue pratique des lieux n’était pas de trop pour contenir et faire tolérer par les croupiers la bande bruyante et iconoclaste que nous formions, les traboules du vieux Lyon, le restaurant des vieilles dames à Annecy. Et puis les bars : le Rosebud, rue Delambre; le Bar de l’Univers à Saint-Malo; beaucoup d’autres dont j’ai oublié le nom… où, en fin de soirée et après quelques verres, il vous arrivait d’évoquer des histoires de la lointaine Russie, de votre passé de résistant à Nice ou de votre amitié avec Jacques et Pierre Prévert.
Tout un monde, un monde énorme fait d’élégance, d’exigence, d’esthétisme, de choix et d’exclusions, un monde dont nous avons un peu profité, grâce à vous, à votre grande culture, et à votre séduction – il faut bien le dire.
Je m’arrête.
Travailler aux côtés d’un grand homme ne se fait pas sans tempêtes. C’est bien connu. Et Michel ne nous a pas épargnés. Mais après les tempêtes lorsqu’on aborde des eaux plus calmes, et qu’on reste sur le même bateau, on se reprend, on réfléchit, on fait la part des choses et on s’aperçoit in fine qu’on a acquis de l’expérience.
Alors pour tout cela, Monsieur, nous vous disons Merci.
ler Décembre 2000
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