2002
Champ Psychosomatique
Tissage de l’alliance thérapeutique en consultation transculturelle : quelques fils
Katherine Lévy
[*]
Gesine Sturm
[**]
À partir de l’analyse du début d’un suivi dans notre dispositif de thérapie
transculturelle, nous proposons des éléments de réflexion sur une spécificité
dans ce cadre. L’alliance thérapeutique se construit sur la base des facteurs a-spécifiques déjà décrits dans la littérature, par exemple les éléments transférentiels du patient, l’empathie du thérapeute et son contre-transfert. D’autres
éléments paraissent plus spécifiques : le contre-transfert culturel, la proposition d’hypothèses au patient sous forme métaphorique, certaines ayant un
codage culturel lui étant pertinent.Mots-clés :
Alliance thérapeutique, Consultation transculturelle, Pro- cessus thérapeutique, Contre-transfert culturel, Dispositif transculturel, Production métaphorique, Implicite, Analogies propositionnelles.
From an analysis of a transcultural psychotherapy consultation, the authors
discuss specific elements within this setting. The therapeutic alliance is established on the basis of non specific factors already discribed in literature, e.g.
transference, the empathy of the therapist and his counter-transference. Other
elements appear more specific : cultural counter-transference, hypotheses presented through metaphores; some of which are reinforced by pertinent cultural
representations.Keywords :
Therapeutic alliance, Transcultural consultation, Thera- peutic process, Cultural counter-transference, Transcultural setting, Meta- phores, Implicite, Propositinal analogies.
C’est, comme souvent, la Clinique, et plus particulièrement
notre pratique en clinique transculturelle qui est
à l’origine d’une réflexion sur l’alliance thérapeutique
(voir aussi Lévy et de Plaen, 2002). Psychologues cliniciennes,
nous travaillons à la «Consultation Transculturelle Avicenne »,
où nous accueillons, dans ce dispositif multiculturel construit à
partir de recherches sur les sociétés traditionnelles
[1], des patients
et des familles ayant migré.
Ceux-ci arrivent à notre consultation après un parcours souvent
long et difficile, très fréquemment en seconde intention. Ils peuvent nous être envoyés par les intervenants des institutions scolaires, médicales ou sociales. Ils viennent également parfois sur
conseil d’autres migrants qui peuvent avoir entendu parler de nous.
Les motifs de consultations sont variés; pour exemple, et d’une
façon non exhaustive : difficultés des enfants à l’école (dans les
apprentissages scolaires, ou de langage, ou bien de compréhension,
parfois accompagnés de troubles du comportement), plaintes corporelles de patients chez lesquels de nombreuses explorations
médicales n’ont pas permis de dépister une origine organique,
troubles « psychologiques » divers
(pouvant correspondre à ce que
notre nosographie nomme, par exemple : dépression, ou hallucinations et, parfois, délire). Lorsque l’indication de consultation
transculturelle n’est pas avérée, un premier entretien d’évaluation
est effectué afin d’en évaluer la pertinence
[2]. Cette indication est
portée lorsqu’il apparaît que la compréhension des difficultés ou
des troubles rencontrés par le patient, ainsi que la possibilité d’engager un processus thérapeutique, peuvent être soutenues par la
mobilisation de ses représentations culturelles.
Le groupe thérapeutique est composé d’un thérapeute principal et de co-thérapeutes; d’origines culturelles diverses et de
formation psychanalytique, ceux-ci peuvent être de professions
différentes (psychologues, psychiatres, anthropologues,
pédiatres); à ce groupe, s’ajoutent des stagiaires. Enfin, à ce
dispositif, il est souvent nécessaire d’adjoindre un interprète dont
le rôle est important.
Le thérapeute principal a pour fonctions d’initier le récit de l’histoire du patient (histoire individuelle et familiale), et de le soutenir
dans le déroulement de sa parole. Interlocuteur unique du patient,
il est l’intermédiaire entre le(s) consultant(s) et le groupe, distribuant la parole à ceux des cothérapeutes qui lui en font (discrètement) la demande. Ceux-ci élaborent à partir du discours du patient
et de leur contre-transfert, des hypothèses dont l’objectif est d’ouvrir la possibilité pour le patient, de créer des liens porteurs de sens
dans l’itinéraire de sa vie. Ces hypothèses sont adressées à haute
voix au thérapeute principal selon des formes qui seront détaillées
plus loin. Ainsi, le patient, le groupe, et l’interprète entendent une
première fois l’hypothèse. Le thérapeute principal, selon ce qu’il
perçoit du patient, et estime de l’opportunité de la proposition du
cothérapeute, (forme, contenu, temporalité, résistances du patient)
peut laisser telle quelle la formulation initiale, demander éventuellement à l’interprète qu’elle soit traduite, ou bien encore décider de
la reformuler ou de la compléter.
Dans la salle de consultation les chaises sont disposées en
cercle; les cothérapeutes y sont présents lorsque le thérapeute
principal va accueillir le(s) consultant(s).
Il n’est pas rare qu’au terme d’une première rencontre les
thérapeutes éprouvent que quelque chose s’est construit avec le
patient et que celui-ci, se sentant en confiance, a pu se livrer à une
élaboration. D’autres fois, il peut sembler que cette alliance de
travail est quasi pré-existante et d’une facilité surprenante.
D’autres fois encore, la première séance s’achève sur un doute :
celui d’avoir ou pas réussi à créer avec le patient un lien suffisant
pour continuer le travail.
Sur quoi repose ce ressenti ? Qu’est-ce qui se trouve à l’œuvre
dans cette alchimie de la rencontre avec le patient et les thérapeutes, et permet le travail thérapeutique ? Quelles en seraient,
enfin, les spécificités en clinique transculturelle, sont quelques-unes des interrogations à la source de ce travail.
L’alliance thérapeutique a donné lieu à de nombreux travaux
reflétant la diversité des courants théoriques qui se sont intéressés à la question
[3]. Dès les « Études sur l’Hystérie » avec Breuer,
Freud mentionne le « besoin d’avoir la collaboration du patient
avec la thérapie ». Puis, en 1912, il évoque la valeur d’une
« compréhension sympathique » par l’analyste pour permettre à
la part « saine » du moi du client de former un attachement positif à l’analyste.
En 1916-1917, Freud évoque la « compliance » du patient
avec la situation analytique. Par ces termes de compliance et de
collaboration Freud se référait aux aspects actifs et passifs de la
capacité du patient à s’engager et à se soumettre au processus
analytique, à se livrer à l’association libre, et à développer le
transfert.
Puis, en 1937, Freud parle d’alliance ou « pacte de l’analyste
avec l’ego du patient ». Soulignons que pour Freud, c’est l’ego du
patient qui « collabore et se conforme même si ses motifs demeurent inconscients ». De la même façon que le pacte est établi avec
« l’ego » du patient, Freud utilise le terme d’alliance pour clarifier
la nature du contrat psychologique entre le patient et l’analyste qui
doit être établi afin que l’analyse puisse avoir lieu : « Le Moi
malade nous promet la plus complète sincérité... nous assurons le
patient de la plus grande discrétion et plaçons à son service notre
expérience en interprétant le matériel influencé par l’Inconscient ».
Les apports des auteurs ultérieurs sont riches et variés. Rogers
(1957) souligne, par sa théorie « centrée sur le patient », l’importance que l’empathie du thérapeute avec son patient peut
prendre dans le travail thérapeutique. Ici, c’est la perception par
le client du thérapeute comme empathique, qui est associée aux
résultats les plus positifs. Greeson (1965)
[4], à partir du concept
d’une collaboration basée sur la réalité, amena le terme « d’alliance de travail », et proposa un modèle de trois composantes :
transfert, alliance de travail, relation réelle.
Cette conceptualisation avait aussi été enrichie des données
amenées plus tôt par Bibring (1937)
[5] qui suggérait que la situation thérapeutique représente « une nouvelle relation d’objet »
(reprise ultérieurement par Bowlby, 1988).
Enfin, Luborsky a insisté sur l’aspect dynamique plutôt que statique de l’alliance thérapeutique. Il a distingué, selon les phases
temporelles de la thérapie, deux types d’alliance « aidante » :
- « celle de “type 1”, plus évidente en début de thérapie, et
qui semble plus être déterminée par la possibilité de contenance
offerte par le thérapeute. »
- celle de type 2, plus spécifique des phases tardives du traitement : « dans le sens de travailler ensemble dans un combat
contre ce qui entrave le patient », « dans une responsabilité partagée pour atteindre les buts du traitement » (Luborsky, 1976).
Ultérieurement, les auteurs débattent du rapport entre alliance
thérapeutique et transfert
. Certains théoriciens postulent l’alliance
thérapeutique comme construction différente du transfert,
d’autres maintiennent que tous les aspects de la relation
patient/thérapeute sont des manifestations de la névrose de transfert et à interpréter comme telle. Pour Zetzel
[6], l’alliance thérapeutique s’établirait à partir de la « composante non névrotique »
de la relation client/thérapeute. Selon cet auteur, dans une analyse
« réussie », le patient oscille entre des périodes où la relation est
dominée par un des types de relation : transfert ou alliance, et
l’alliance thérapeutique un pré-requis avant d’explorer le matériel inconscient. Cependant,
quel que soit le type de thérapie, les
auteurs s’accordent pour considérer l’alliance thérapeutique
comme bon prédicteur de l’évolution du processus thérapeutique.
De l’ensemble de ces travaux, nous avons retenu deux définitions complémentaires et qui reflètent bien les pensées actuelles
sur l’alliance thérapeutique
[7] :
La conception de Levy S. (1990) qui définit l’alliance comme
« une relation de travail en cours entre le thérapeute et le patient,
dans laquelle les deux tentent de comprendre et de modifier les
difficultés du patient ».
Celle de Bordin (1989) conception trans-théorique et
dyadique (au sens ou cette définition intéresse la dyade thérapeute/patient) de l’alliance de travail consistant en un accord sur
les tâches, les buts, et le développement du lien thérapeutique.
Dans ce travail, nous nous sommes demandées comment s’établit l’alliance thérapeutique dans notre cadre de thérapie transculturelle. Sur quel type d’intervention se construit-elle ? Quelles en
seraient les spécificités ? Pour aborder ces questions, nous présenterons ici quelques éléments des deux premières séances d’un suivi.
Cas Clinique : Mme C.
Madame C., âgée de 40 ans, d’origine haïtienne, vient seule
à la consultation. Elle a été adressée par son neurologue. Elle
l’avait consulté pour des fourmillements dans la tête qui apparaissent de façon irrégulière. Depuis que ces sensations se sont
manifestées, Madame C. se sent fatiguée, elle a du mal à se
concentrer et elle change d’humeur d’un instant à l’autre.
Comme aucun fondement neurologique n’a pu être trouvé, le
neurologue traitant a adressé Madame C. à un psychiatre du
service. Supposant que les plaintes de Madame C. pourraient
être mieux comprises dans un cadre qui tient compte des représentations culturelles que les patients amènent, ainsi que des
difficultés liées à leur trajectoire migratoire, celui-ci a proposé
un suivi en groupe transculturel. (Le dispositif, dans sa modalité groupale doit avoir été expliqué au préalable au patient par
l’équipe qui l’adresse et/ou par le psychiatre qui a fait l’évaluation). Soulignons que Madame C. parle couramment le français.
Lors de cette première séance, nous avons donc pensé que la
présence d’un interprète n’était pas indispensable.
Dans le tissage des liens, la présentation du groupe prend une
place importante : elle donne l’occasion à la patiente d’écouter les
voix de tous, d’échanger éventuellement des regards ou des salutations, fait qui facilite le contact avec les co-thérapeutes au cours
de la consultation.
Suit une étape plus ou moins longue où l’entretien prend la
forme d’un dialogue (entre le thérapeute principal et la patiente)
qui se construit d’abord autour des plaintes qui l’ont amenée à
consulter. Madame C. décrit alors qu’elle sent « des fourmis qui
marchent dans la tête ». Ces sensations viennent de façon imprévisible et irrégulière « une fois par semaine, par jour, par heure;
ça peut être le jour ou la nuit ». Quelques jours après la première
manifestation des fourmillements, Madame C. a occasionné un
petit accident, tant son attention était détournée par ces sensations bizarres. Depuis, elle n’ose plus prendre sa voiture.
Dans un deuxième temps, le thérapeute principal commence
à explorer les premiers éléments concernant l’histoire migratoire,
la famille d’origine de Madame C. et sa vie actuelle en France.
On apprend que Madame C. a grandi en Haïti, dans une famille
modeste. Elle est la troisième d’une fratrie de neuf enfants. Pourtant, c’est elle la première à être partie. « J’étais jeune, je voulais
gagner de l’argent » commente-t-elle. D’abord elle est allée en
Guyane où elle a rencontré son mari, lui aussi haïtien. Quelques
années plus tard, les deux se sont décidés à migrer en France,
c’était il y a vingt ans. Pendant tout ce temps, Madame C.
envoyait de l’argent pour soutenir sa famille en Haïti. Depuis la
migration, Madame C. est rentrée seulement deux fois en Haïti
« parce que c’est très cher ». Actuellement, plusieurs frères et
sœurs se sont installés en France ainsi que la mère qui vit chez
la sœur de Madame C. Le père est décédé. Madame C. et son
mari vivent en banlieue avec leurs deux enfants, un garçon de 18
ans et une fille de 17 ans.
Madame C. semble avoir du mal à parler de son passé et
surtout du temps d’avant la migration. Comme pour se rassurer,
elle souligne qu’elle ne croit pas que sa souffrance soit une
« maladie du pays ». Elle cherche une solution pour sa souffrance
dans « la médecine moderne ». Pourtant, les médecins lui disent
« qu’elle n’a rien ». Pour « leur épargner des soucis », elle n’a
parlé à personne dans la famille de sa souffrance jusqu’à maintenant.
Toute cette première partie de l’entretien est menée avec une
grande prudence et en respectant la réticence de Madame C. à
parler de son passé. Dans un deuxième temps, les co-thérapeutes
interviennent et formulent des images ou des histoires pour
déclencher un processus d’association. Deux images ont pris une
place importante dans cette consultation : l’image de « la tête intérieure » et l’image de « la fourmi ». L’image de la fourmi a été
introduite pour parler des moments difficiles que Madame C. a
passé : en parlant de la fourmi qui porte un poids important par
rapport à sa taille, on a reconnu les efforts de Madame C. ainsi
que sa souffrance. On a aussi parlé des chemins que les fourmis
construisent en marchant. On pouvait ainsi faire référence aux
voyages de Madame C. et aux liens qu’elle entretient avec des
endroits divers. Sur la base de ces images, Madame C. a pu faire
le premier lien entre sa souffrance actuelle et son passé en Haïti :
elle nous dit que les fourmis qu’elle « sent marcher sous sa peau
lui rappellent les fourmis de là-bas ».
La deuxième image a pris une place assez différente. Cette
image était introduite par une cothérapeute africaine. D’abord,
celle-ci a précisé qu’elle vient du Golfe de Bénin, de l’ancienne
« Côte des Esclaves ». Elle souligne que beaucoup de personnes
de cette région ont été déportées aux Amériques à l’époque de la
traite des esclaves. Ensuite, elle parle de l’importance symbolique de « la tête intérieure » dans les cultures du Golfe du Bénin.
Elle raconte que la « tête intérieure » contient la « force vitale »
d’une personne. Par cette image et les liens qu’elle avait établis
dans son introduction, elle fait allusion aux religions afroaméricaines, très vivantes en Haïti. La conception de la force vitale
prend une place importante dans les religions afro-américaines
imprégnées par les religions du Golfe du Bénin, et elle est très
présente dans le vaudou haïtien. La co-thérapeute africaine se
positionne donc comme quelqu’un qui connaît les racines africaines du vaudou, mais aussi comme une femme qui a atteint
l’âge de pouvoir parler de ces choses. En même temps, la co-thérapeute formule son intervention d’une façon qui permet à
Madame C. de rejeter son allusion : elle dit « Je ne sais pas ce
qu’on dit en Haïti, mais chez les Evé du Togo, on parle de la tête
intérieure ». Madame C. ne reprend pas cette image, sa réponse
est brève, presque sèche : « non, ça ne m’évoque rien. » Quand un
autre co-thérapeute reprend cette image, en évoquant la possibilité que « quelqu’un aurait pu déposer quelque chose dans la tête
de Madame C. » (allusion à la transmission d’un don ou bien à
une attaque de sorcellerie), Madame C. reprend cette allusion en
disant « je ne crois pas que quelqu’un voulait me faire du mal ».
Avant de partir, nous avons remarqué que Madame C. serrait
les mains de chacun des membres du groupe, mais aussi qu’elle
évitait le regard de la co-thérapeute africaine, passant très vite
devant elle.
Cette première consultation a provoqué dans l’équipe le sentiment qu’il fallait « aller doucement », surtout par rapport aux éléments liés à son passé du temps avant la migration. Dans un souci
de respect des résistances de Madame C. à aborder ce qui évoque
Haïti, nous avons choisi de différer la présence d’un interprète
pour la séance suivante. Les possibilités offertes par l’interprète
[8]
de s’exprimer en langue maternelle (ou de grande proximité)
étant souvent précieuses mais amenées trop tôt peuvent être
vécues comme intrusives par certains patients. Le groupe est resté
avec le doute que l’alliance ait pu être mise en place.
Lorsque nous la revoyons à la deuxième consultation,
Madame C. nous surprendra par des énoncés à fort contenu transférentiel par rapport à l’ensemble du groupe. Elle pourra alors
aborder des souvenirs très douloureux de son enfance, de carence
affective et de maltraitance ainsi que des sentiments de culpabilité et d’inquiétude concernant la transmission par rapport à ses
enfants. Mais elle peut partager un souvenir positif : celui de sa
sœur avec qui elle maintient un lien très fort. Elle a pu enfin,
évoquer l’histoire de sa migration et les craintes de sorcellerie qui
avaient marqué le temps d’avant son départ.
ANALYSE DES ÉLÉMENTS CONTENUS DANS CETTE
CONSULTATION
Nous avons, dans notre analyse, dissocié les éléments généraux, reflet de l’universalité psychique, de ceux, plus spécifiques
d’une singularité culturelle. Malgré son côté artificiel, ces deux
aspects étant liés, non opposables et complémentaires, il nous a
semblé que cette distinction était de nature à rendre plus clair
notre propos.
L’environnement sécurisant: procuré par le dispositif et le
groupe et parmi lesquels nous avons distingué plusieurs composantes. Rappelons les travaux de Winnicott sur l’importance de la
qualité de l’environnement précoce dans l’établissement du lien et
de la confiance. Ceci ayant d’autant plus d’importance avec cette
patiente, que ce type d’environnement lui fit cruellement défaut.
Dans cette qualité de «l’environnement» entre également la perception de l’empathie que Madame C. nous exprime dès le début
de cette deuxième rencontre sur un mode transférentiel : « ici je me
sens aimée, vous m’écoutez ». Le groupe continuera à manifester
cette empathie tout au long de cette séance. Les co-thérapeutes
exprimant leur perception de la tristesse de Madame C., tristesse
qui « revient » lors de l’évocation de son enfance, de sa souffrance
et lui feront aussi part de leur perception de sa frayeur d’enfant, ce
qui lui permet de verbaliser des affects longtemps réprimés.
Madame peut expérimenter que le groupe peut entendre son histoire, mais aussi reconnaître ses émotions.
Les interventions des thérapeutes ont souvent comporté un
renforcement positif, dont l’intérêt est non négligeable, chez cette
femme dont le narcissisme fut tant mis à mal. La force et le
courage de Madame C., autant dans son enfance que dans la
migration, ainsi que sa préoccupation toute maternelle concernant
le bien-être de ses enfants, furent de nombreuses fois mises en
valeur. Au fur et à mesure qu’ont commencé à se retisser les fils
de la mémoire, que les liens entre les événements et les émotions
du passé se renouaient, que les souffrances longtemps maintenues sous le joug du silence s’exprimaient, Madame a pu « réouvrant » sa mémoire, reconquérir une possible pensée, et sa parole
a semblé acquérir une densité.
Au cours de ce cheminement la dimension du
respect de la temporalité du patient a, selon nous, beaucoup contribué à rassurer
Madame C. quant à la possibilité qui lui était accordée d’aborder
des éléments de son parcours, difficiles et/ou inquiétants, à son
rythme. « Ce n’est pas encore le temps de parler de cela » nous dira
parfois Madame C.
. Mollica et Lavelle (1988) ont articulé cette
« philosophie » comme : « un peu, beaucoup, sur une longue période de temps ». Dans ce travail de mémoire, lorsque MadameC. se
souvenait de sa sœur, seule personne à lui avoir dit qu’elle l’aimait
et rare évocation positive du passé, Madame C. s’est illuminée. Ce
type de moment nous paraît important. Sans que cela soit tout à fait
superposable, il nous évoque un article de Averill (1997) dans
lequel cet auteur souligne toute l’importance d’aider le patient à
« retrouver (au sens de se ressaisir, recouvrer) une expérience préverbale d’une mère bonne, qui, souvent, solidifie l’alliance thérapeutique et favorise des résultats, particulièrement chez les patients
ayant des vécus précoces traumatiques »
. Étayée par le groupe, respectée dans ses résistances et sa temporalité subjective, laissée libre
d’accepter ou de rejeter les hypothèses culturelles étiologiques,
Madame C. a pu se rassurer et mettre en travail les éléments de la
première consultation. Lors de notre deuxième rencontre, elle a pu
continuer, avec le groupe, à co-construire un récit porteur de sens.
Examinons à présent les éléments de notre consultation, qui,
pour Madame C., rencontrant sa singularité culturelle ont pu, selon
nous, contribuer à l’établissement de l’alliance thérapeutique.
Nous avons précédemment mis l’accent sur l’importance de
fournir un cadre sécurisant. Nous pensons que le thérapeute principal
[9], par sa
fonction dereformulation, parfois d’atténuation, parfois de renforcement du trait ou de l’image, contribue fortement à
renforcer le sentiment de protection et d’étayage nécessaire et préalable à l’établissement de l’alliance. La multiculturalité ainsi que
les origines diverses des thérapeutes
[10], a signalé d’emblée à notre
patiente un espace métissé susceptible d’entendre et accueillir « les
choses d’ici et de là-bas ». Cette multiculturalité du groupe peut
faciliter l’expression de thématiques comme l’ethnicité, l’identité
culturelle, ou bien encore le vécu migratoire.
En ce qui concerne le type
d’intervention des thérapeutes,
certaines hypothèses furent souvent proposées à Madame C. sous
forme « d’
analogies propositionnelles» (voir Blanchet et Nathan,
1989)
[11] lesquelles contiennent « des liens logiques entre des
univers apparemment disjoints » et lui ont permis de faire des
liens entre les événements du passé et du présent, l’ici et le là-bas.
Nous soulignons ici toute l’importance de la transformation
par les thérapeutes des
hypothèses cliniques en images. Production « d’images », dans deux perspectives souvent complémentaires : celle de faire saisir à la patiente leur empathie et lui fournir
un étayage; celle aussi (et surtout) de fournir à nos patients une
autre possibilité d’élaborer et de faire des liens dans leur histoire.
À l’intérieur des productions métaphoriques, outil majeur de
notre travail en thérapie transculturelle,
l’implicite (Moscovici,
1986)
[12] et l’ambiguïté occupent une place essentielle en permettant aux patients d’accepter ou de rejeter l’hypothèse proposée et
de se référer à un codage culturel connu. La dimension implicite
permet d’explorer les niveaux sous-jacents du discours explicite
des patients. Comportant un codage culturel qui leur est souvent
familier ou pertinent, elle permet de proposer à nos patients un
« retissage » de leur histoire par des représentations qui portent
le sens dont ils ont le savoir.
Ainsi, dans la première séance, l’image de la tête intérieure.
Cette image, a permis aux co-thérapeutes de faire allusion à des
thématiques angoissantes pour Madame C. et de lui ouvrir des
premières possibilités de transformation et d’intégration. Elle a
permis d’introduire des éléments pouvant susciter une élaboration sur la transmission intergénérationelle, mais aussi sur le
niveau religieux et les craintes de sorcellerie, chez une patiente
abordant son histoire avec difficulté. Lorsque le thérapeute
perçoit ainsi certaines de ses propositions comme potentiellement déstabilisantes, il use d’une formulation prudente : « c’est
comme si »; « c’est moi qui voit les choses comme ça ».
Ce type d’énoncé signalant à la patiente que son histoire suscite des émotions et des représentations chez les thérapeutes et que
les propositions qui lui sont faites le sont à partir de leur subjectivité, leur expérience professionnelle, et leurs propres représentations culturelles, ce que nous nommons contre-transfert.
Contre-transfert s’entendant non seulement au sens large
[13]
mais aussi, et tout particulièrement dans notre dispositif,
contretransfert culturel qui trouve à s’accrocher aux éléments culturels. Il est souvent difficile au plan de la position intérieure du
thérapeute, car lui demandant d’aller plus loin dans la connaissance de la culture de l’autre tout en veillant à ne pas rester fixé
à des éléments anthropologiques figés
. Dans la construction de
l’alliance thérapeutique et les processus de son maintien, le
thérapeute en clinique transculturelle est en oscillation entre
ces deux pôles. Le fruit de la réussite (jamais acquise), à ce
délicat exercice d’équilibriste est, pour le patient la reprise des
processus de pensée et sa capacité à faire des liens dans son
histoire.
En conclusion, ces deux séances nous ont paru illustratives de
nombre de nos premières consultations. Les éléments que nous en
avons dégagés nous amènent à souligner la richesse des outils
dont nous disposons en consultation transculturelle, sans minimaliser ceux de la psychanalyse, dans la constitution de l’alliance
thérapeutique. Dans ce processus dont nous tenons à souligner
l’aspect dynamique, aux apports inhérents au cadre tel que nous
l’avons décrit, se conjuguent les outils singuliers que sont l’anthropologie et le contre-transfert culturel. Ils impliquent pour le
thérapeute d’avoir à se maintenir dans une position de recherche
active tant sur un savoir sur la culture du patient, que sur ses
propres représentations par rapport à cette culture. Cette position
intéressant aussi la pertinence des éléments culturels dans la trajectoire individuelle du patient et la force de son lien avec la
dimension de l’Histoire.
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[*]
Katherine Lévy, Psychologue clinicienne.
Service de psychopathologie du Prof. MR. Moro, Hôpital Avicenne (AP-HP), 129 rue
de Stalingrad, 93000 Bobigny.
[**]
Gesine Sturm, Psychologue clinicienne.
Service de psychopathologie du Prof. MR. Moro, Hôpital Avicenne (AP-HP), 129 rue
de Stalingrad, 93000 Bobigny.
[1]
Service du Pr. Moro –
129 Rue de Stalingrad
93000 Bobigny.
[2]
Ces entretiens sont
actuellement menés par
un thérapeute principal :
le Dr. T. Ferradji.
[3]
Nous nous sommes
appuyées sur le travail
de Horvath et Luborsky
(1993).
[8]
Souvent de même
culture, voire de même
groupe ethnique.
[9]
Rappelons que,
dans notre dispositif,
seul le thérapeute
principal s’adresse
directement au(x)
consultant(s).
[10]
Présentés
systématiquement
aux patients
en début de séance.
[11]
cité par Moro (1994).
[13]
voir Devereux
(1980).