2002
Champ Psychosomatique
Le reflux gastro-œsophagien du nourrisson (RGO) : un avatar de la transmission orale ?
Sylvain Missonnier
Maître de conférences en Psychologie Paris X., Laboratoire du LASI.
Françoise Kelalfa-Foucaud
Assistante sociale, Intersecteur de pédopsychiatrie de Versailles.
Nathalie Boige
Gastropédiatre, Service de pédiatrie du CH de Versailles, 177 Rue de Versailles 78157 Le Chesnay.
Actuellement, la fréquence du reflux gastro-œsophagien (RGO) en clinique pédiatrique pose la question de sa surmédicalisation. Les auteurs témoignent de leur collaboration autour de cette pathologie dans un service de pédiatrie générale. À partir d’un état des lieux de cette maladie d’actualité et d’une
revue critique des options pédiatriques et psychosomatiques en présence, ils
esquissent des hypothèses sociologiques, psychopathologiques et thérapeutiques originales.
Indissociable de l’angoisse partagée des parents, des soignants face à la
menace de la mort subite inexpliquée du nourrisson et obstacle à l’exigence
culturelle d’un bébé parfait d’une médecine toute puissante, le RGO du nourrisson induit une vaine escalade des explorations somatiques et des traitements
médicamenteux. Or, une observation pluridisciplinaire attentive suggère que
ce trouble alimentaire précoce relève souvent du cadre plus générique d’un
syndrome relationnel parents/bébé. Ces pistes de réflexion sont illustrées par
un récit clinique détaillé illustrant la synergie de la thérapeutique pédiatrique
et ethnopsychanalytique.
Mots-clés :
Reflux gastro-œsophagien du nourrisson (RGO), Trouble psychosomatique du bébé, Collaboration pluridisciplinaire.
The present high frequency of gastro-oesophageal reflux (GOR) in paediatrical clinical raises the question of an excessive medical care. The authors
relate their common work on this pathology in a general paediatrical care unit.
Starting from a state of the art about this up to date disease and a critical review
of the coexisting paediatrical and psychosomatic approaches, they outline
sociological, psychopathological and therapeutical original hypothesis.
GOR of infants is linked to the parents’and care givers’common fear of
the sudden infant death syndrome. It hinders the cultural requirement of a perfect baby and a fully potent medicine, and results in a vain increase of somatic investigations and drug therapies. A close multidisciplinary observation
suggests that this early feeding disorder belongs to parents/babies relationnal
syndromes. A clinical case illustrates these hypothesis and shows the synergy
of paediatrical and ethnopsychoanalytic therapies.
Keywords :
Gastroesophageal refux, Psychosomatic disorder of infants, Pluridisciplining collaboration.
En terres pédiatriques, le reflux gastro-oesophagien (RGO)
est un sujet paradigmatique. Le développement de
nouvelles techniques d’investigations, l’exploration de sa
physiopathologie, son association discutée avec diverses pathologies
débouchent sur de vives polémiques sur les différentes
réponses thérapeutiques à apporter.
Cette absence relative de consensus sur le terrain physiologique favorise la focalisation des cliniciens sur son éclaircissement et maintient le débat thérapeutique dans un registre
essentiellement somatique. L’incidence
[1] de ce symptôme, sa
(sur)médicalisation, la fréquente confusion entre RGO physiologique et pathologique, les campagnes officielles déconseillant
la position du sommeil en décubitus ventral (favorisant le risque
de mort subite du nourrisson, MSN) et sa médiatisation stigmatisent cette aura de maladie organique. Pourtant, face à cette maladie d’actualité, certains cliniciens refusent une approche
purement somaticienne et revendiquent leur perception d’une
composante relationnelle, primaire parfois, secondaire toujours.
C’est dans cet esprit que nous souhaitons explorer ici ce
désordre du nourrissage comme un avatar de la transmission orale
de la filiation. D’ailleurs, en qualifiant le RGO de « pathologie
jonctionnelle »
[2], la terminologie médicale n’est-elle pas pour
nous soignants, une invitation à se pencher sur la « jonction »
orale entre les nourrissons reflueurs et leur environnement parental et pédiatrique ?
Pour répondre à cet appel, nous allons d’abord témoigner
d’une rencontre hospitalière et de la collaboration pluridisciplinaire induite. Nous livrerons ensuite un éclairage pédiatrique et
psychopathologique du RGO à partir duquel nous discuterons,
secondairement, la situation clinique évoquée.
Islah, un mois et demi, est envoyée en consultation du service
de pédiatrie de Versailles par le médecin de PMI pour suspicion
de malaise, RGO et stridor
[a]. Islah est née par voie basse sans
complication à 40 semaines d’aménorrhée, elle pesait 3540 g,
avait un APGAR à 10. Mme Y choisit l’allaitement au biberon.
Dés sa naissance, Islah régurgite et vomit régulièrement après
les repas. Après la sortie de la maternité, à J 10, le pédiatre de PMI
lui donne un traitement contre le RGO qui n’est pas suivie d’amélioration. Ponctuellement, lors d’épisodes de régurgitations
nasales, l’enfant, affirme sa mère,
devient pâle et hypotonique :
« malaise
?» inscrit le consultant dans le dossier. Une hospitalisation de l’enfant est
conseillée pour éclaircir ces « malaises »
préoccupants et on prescrit un Holter cardiaque
[b] et un bilan de
RGO : une endoscopie à la recherche d’une œsophagite, et une
radiographie (transit œsogastroduodénal) si les vomissements
persistent durant l’hospitalisation (recherche d’anomalie anatomique)
; en raison du stridor, un examen ORL est programmé
pour déceler une éventuelle anomalie du larynx.
Les premiers entretiens de l’interne avec Mme Y et sa fille
nous apportent des précisions: selon la mère, Islah présente des
régurgitations après les prises de biberon, soit juste après, soit
une heure et demie plus tard. Elle semble se tortiller et souffrir
après la prise d’une première moitié de son repas « sans
problème ». Elle a ponctuellement des vomissements plus
violents en plus des régurgitations : se produisent alors parfois
des débordements par le nez et c’est dans ces conditions que des
pâleurs avec hypotonie transitoire sont survenues.
Les examens montrent un Holter négatif, sans signes d’hypertonie vagale, ce qui écarte un facteur de risque de malaise grave du
nourrisson, une œsophagite congestive à la fibroscopie qui atteste
d’une complication mineure du RGO. L’examen ORL met en évidence une laryngomalacie modérée qui explique le stridor.
Durant l’hospitalisation, aucun malaise suivant des vomissements n’a été constaté par la mère ni par le personnel (un unique
vomissement noté le deuxième jour). Les régurgitations sont rares
au début puis disparaissent; la prise de biberon et la courbe de
poids sont qualifiées d’excellentes.
Islah est décrite comme éveillée, ouverte à la relation et d’un
développement psychomoteur « normal ». Sa mère est très
présente. Rien n’est observé d’alarmant dans la relation
mère/enfant.
Alors qu’une sortie semble naturellement être envisagée,
apparaît, dans le dossier infirmier, une donnée capitale qui met
bien en exergue le rôle essentiel des infirmières et des aides
soignantes dans le repérage des clignotants psychosociaux : « la
maman appréhende le retour chez elle car elle vit dans une
chambre exiguë et se sent un peu dépassée ». Ce témoignage est
appuyé par la puéricultrice de PMI qui téléphone dans le service :
Mme Y est allée la voir et lui a confié ce même souci. Dans le
service, la visite de l’assistante sociale est proposée et acceptée
par Mme Y. À l’issue de cet entretien, au sixième jour d’hospitalisation, l’assistante sociale est inquiète : Mme Y, paraît « très
désemparée, voire confuse ». Elle est démesurément soucieuse
pour sa fille, en regard de l’évolution pédiatrique. Elle déborde
et évoque pèle mêle : une fille d’un premier mariage âgée aujourd’hui de 6 ans et élevée par la grand-mère maternelle au Maroc;
un deuxième mariage au Maroc avec Mr Y, divorcé et père de
5 enfants; un départ pour la France en 1992 où elle rejoint Mr Y
qui y travaille depuis 20 ans; une relation conjugale actuellement
conflictuelle; des conditions de logement critiques : ils vivent
tous les trois depuis deux ans dans une chambre d’un foyer Sonacotra ce qui est a priori étonnant car le père a une bonne situation professionnelle et la mère travaille. Actuellement, Mr Y est
au Maroc, en visite dans sa famille.
L’assistante sociale a demandé que l’hospitalisation soit
prolongée, comme le souhaite Mme Y. Elles conviennent de se
revoir pour réévaluer la situation. Troublée par la vulnérabilité
exprimée par cette femme et s’interrogeant sur la nature des liens
avec son conjoint et sa fille , l’assistante sociale évoque avec Mme
Y la possibilité de rencontrer le psychologue du service (SM).
Pariant de l’intérêt d’une approche « complémentariste » dans
cette situation, SM propose à FF, qui effectue une recherche dans
le service, de se joindre à lui pour rencontrer Mme Y et Islah.
Lors des deux premiers entretiens, l’accueil d’Islah et de sa
mère conforte notre association qui s’impose comme une
promesse thérapeutique face à l’évidente souffrance existentielle
de Mme Y et la discrète, mais profonde, dysharmonie relationnelle dyadique. Le petit box pédiatrique, que l’asepsie réglementaire n’a pas empêché d’être confortable, permet de recréer
un espace d’étayage social, symbole minimaliste mais réanimant
d’une enveloppe contenante traditionnellement présente, et, ici,
si cruellement absente.
Nous rencontrons une femme jeune de trente ans, habillée à
l’occidentale. Sa coquetterie ne masque pas son inquiétude. Notre
présence semble l’intimider. Après nous être présentés, nous
adressons nos premières paroles en direction d’Islah. Celle-ci
nous tourne le dos mais revendique vite son intérêt pour notre
entretien en faisant de gros efforts pour se tourner vers nous. Sa
mère encourage ce difficile exercice par de douces paroles en
Arabe. L’une d’entre nous (FF) utilise alors ce que le bébé nous
donne à voir, c’est-à-dire du corporel. Elle évoque le teint du
bébé, son front où se dessine une tache brune puis le bracelet de
fils noué autour du poignet. Devinant sa fonction de protection,
FF le formule à Mme Y qui confirme. Elle-même porte à son cou
une large main de Fatma où un œil en relief défie quiconque de
lui jeter un sort. FF lui dit aussi que nous avons beaucoup parlé
de sa fille, complimenté sa beauté, sa vivacité et sa curiosité et
qu’elle sait bien, qu’au Maghreb, il n’est pas d’usage de féliciter
un nouveau-né, au risque d’être soupçonné de déposer sur lui « le
mauvais œil », « l’œil de l’envie ». FF ose, en Arabe, une parole
de protection courante; Mme Y acquiesce : le ton de sa réponse
témoigne de son étonnement mais aussi d’un réel apaisement qui
tempère l’inquiétude qu’elle manifestait jusque-là.
Comme on le discerne dans cette séquence, le corporel, dans
les sociétés traditionnelles africaines et au Maghreb est investi
d’un symbolisme et dépositaire de rites, de pratiques spécifiques.
Le corps de la mère et celui du nouveau-né font l’objet de soins
attentifs respectueux d’une tradition séculaire. Ces échanges
instaurent une relation de « portage » appropriée aux besoins
fondamentaux postnataux de la mère, de l’enfant et du couple
mère/enfant. En parlant « autour du corps », FF tend la main aux
schèmes culturels référentiels de la maman et ouvre un espace de
communication où peut s’ancrer un processus dynamique.
Bénéficiant de cet interface, FF demande la signification du
prénom du bébé : Islah, en Arabe, signifie « réconciliation».
À ce moment, Mme Y sort Islah de son berceau et s’assoit
avec son bébé dans les bras; tacitement, nous nous installons à
notre tour. Islah participe, de ses petits gémissements de bien être
et de ses longs regards curieux en notre direction, aux confidences
de sa maman.
À l’occasion de ces contacts initiaux, nous apprenons par Mme
Y qu’elle est la dernière d’une fratrie de 10 enfants. Quand elle a
10 ans, son père décède accidentellement. Ses frères aînés prendront le relais de l’autorité paternelle. Son enfance sera, selon ses
termes, celle « d’une petite princesse » grandissant dans une solitude dorée. Elle se marie une première fois au Maroc, et de cette
union naît une fille. Ce mariage, violemment désapprouvé par la
belle-famille, sera finalement détruit par leur farouche opposition :
le couple se sépare. Le divorce est prononcé avant la naissance
d’Amel (espoir en français). L’enfant est élevée dès sa naissance
jusqu’à ce jour par la grand-mère maternelle. Avec émotion dans
la voix, Mme Y justifie après coup cette décision en expliquant
qu’elle était trop jeune et inexpérimentée pour s’occuper de son
bébé. Deux mois après son accouchement, elle épouse au Maroc
Mr Y, de 21 ans son aîné. Il travaille en France. Tout l’entourage
déconseille ce mariage jusqu’à l’ex beau-père de Mme Y qui vient
lui présenter des excuses et lui demander de ne pas épouser cet
homme. En dépit de ces pressions, ils se marient. Mme Y attend
beaucoup de son départ en France. Ils vivent d’abord dans un
pavillon puis, après un incendie, sont hébergés dans un foyer Sonacotra. Cette solution est insupportable pour Mme Y; son mari refuse
tout projet de déménagement, invoquant de la part de la municipalité un devoir de relogement. Contrainte par son mari, à qui elle
reverse tous ses revenus, Mme Y accepte un emploi dans la cafétéria du foyer où ils vivent. Cet environnement, qui l’expose au
contact des hommes, lui est très pénible.
Très vite après leur mariage, Mme Y souhaitait avoir un
enfant. À l’encontre de son désir, et à la demande de Mr Y, elle
subit un avortement tardif. Ultérieurement, il acceptera cette
seconde grossesse (du couple), en la menaçant toutefois ensuite
de ne pas déclarer l’enfant à naître. Mme Y savait qu’elle attendait une fille mais gardera le secret jusqu’à la naissance. Au
septième mois de grossesse, elle dit avoir été battue par son mari.
Au moment de l’hospitalisation présente d’Islah, Mr Y est au
Maroc depuis plus d’un mois. Il doit rentrer bientôt mais la date
de son retour n’est pas précisément connue. La situation de Mme
Y et de sa fille nous conduit naturellement à vouloir le rencontrer afin d’envisager, avec les parents réunis, un projet de sortie.
Soulagée par notre proposition, Mme Y nous demande de transmettre à son mari notre volonté de le rencontrer. Avec un empressement mêlé de crainte, elle nous prie de l’aider à communiquer
à Mr Y leur « besoin d’amour et de tendresse ».
Mise en confiance par ce « lien d’alliance » autour d’un
cheminement et d’une attente partagés, Mme Y nous livre son
isolement en France où elle n’a ni famille, ni amis. Elle dit « ne
pas aimer Mr Y mais ne pas comprendre pourquoi elle reste avec
lui ». Elle se décrit comme contrainte « de l’extérieur » à rester à
ses côtés. Elle pleure beaucoup et nous livre des manifestations
d’angoisse jusque-là restées secrètes : elle ressasse son refus d’allaiter Islah au sein « de peur que les mauvaises choses passent par
le lait »; quand elle est confrontée au vide, « elle sent quelqu’un
l’invitant à sauter avec son bébé ».
Informé par téléphone de notre demande par Mme Y, Mr Y
rentre du Maroc et se présente promptement dans le service.
Notre rencontre avec lui confirme ce que les propos de sa femme
laissaient pressentir : la cinquantaine séduisante, d’une stature
imposante, aimable et loquace, il met en avant son expérience de
père de 5 enfants et dévalorise les compétence
s maternelles de
son épouse :
« elle ne sait pas faire face aux difficultés » assène-t-il. Il est pourtant possible, dès cette première entrevue, de parler
de l’isolement dont souffre Mme Y à l’image de sa grande solitude pendant sa grossesse. Les réponses évasives et banalisantes
de Mr Y n’éluderont pas ce sujet mais permettront de jeter les
bases d’une négociation conjugale fructueuse. En invitant le
couple à nous raconter comment est accueilli un nouveau-né au
Maroc, une passerelle unissant les deux rives de la Méditerranée
émergea et permit de mettre en mots les représentations culturelles agrégeant la triade. C’est une ambiance de réjouissance
que le couple, unanime, évoqua. Nous comprendrons, rétrospectivement, combien l’absence d’envoi de photos d’Islah à la
famille au pays résonnait, dans la bouche des parents, comme
une mise en cause de l’inscription même de cette enfant dans la
filiation : la légitimité et le sens de son existence étaient en péril.
Cette menace sur les fondations de l’identité d’Islah donne
lieu, à l’issue de cette séance de plus de deux heures, à la co-construction d’une « théorie étiologique
[3] » : avec son RGO Islah
parle; elle dit : « le RGO, c’est comme l’exil, ça met dehors du
dedans ». Considérer le RGO comme une métaphore
[c], c’était anticiper les blessures passées de Mr et Mme Y, leur conflictualité
conjugale et le prisme de l’exil comme mis en sens par l’expressivité corporelle d’Islah, la réconciliatrice. « Écouter » son RGO,
c’est pour les parents une confrontation à un constat et à une
promesse : ils souffrent de ne pas contenir ni transmettre une
culture nourricière structurante à leur fille, mais sa propre expressivité est une promesse de réconciliation.
Cette théorie étiologique s’enracinait dans un bon présage :
l’évolution pédiatrique favorable des troubles alimentaires d’Islah. Elle illustrait simultanément le possible réinvestissement
parental de leur rêverie commune de réconciliation et, en écho,
la capacité d’Islah à mettre en scène la positivité de ce « mandat
transgénérationnel
[4] ».
À l’issue de cette longue séance, nous (FF, SM et les membres
concernés du service en notre nom) revendiquions notre souhait
d’être témoins engagés de cet avenir prometteur et nous leur
proposions de les recevoir à nouveau.
II- LE VERSANT PÉDIATRIQUE DU RGO
Le RGO est actuellement le trouble alimentaire le plus
fréquent des premiers mois de vie.
Par définition, il s’agit de la remontée anormalement
fréquente du contenu gastrique dans l’œsophage, en dehors d’efforts de vomissements. Le RGO peut être physiologique (régurgitations postprandiales banales) ou pathologique (régurgitations
trop fréquentes, à l’origine d’un inconfort ou de complications).
Les complications principales sont l’œsophagite (dont les signes
vont des pleurs, douleurs, refus alimentaire, aux régurgitations
contenant du sang), les « malaises du nourrisson » (accès de suffocation, changement de teint ou hypotonie brutale, ou perte de
contact, au maximum malaise grave avec bradycardie).
De l’avis général des pédiatres, ce symptôme est déroutant
pour plusieurs raisons :
- Le RGO peut prendre des aspectset des sévérités différentes, de
fonctionnel à lésionnel et passer de physiologique à pathologique.
Symptôme maturatif, il guérit le plus souvent vers l’âge de un an.
- La physiopathologie est variable et polyfactorielle, englobée
sous le terme de « défaillance des mécanismes antireflux » : le principal est le sphincter inférieur de l’œsophage qui est un muscle lisse
sous dépendance neurohormonale, du système nerveux autonome
et de facteurs circulants (hormones, catecholamines etc.).
- Le RGO échappe à une classification claire et définitive physiologique/pathologique, bénin/sévère chez le même enfant; il est
capable de guérison spontanée rapide ou d’aggravation, et échappe
à une tentative de rationalisation qui serait rassurante (recherche
d’une cause malformative, mécanique, allergique etc.). Il nous
confronte quotidiennement aux insuffisances, échecs et excès de la
prise en charge pédiatrique purement somatique et instrumentale.
Ainsi, les examens complémentaires sont défaillants pour établir un
pronostic mais utiles pour dépister et traiter les complications.
L’accroissement de sa fréquence durant les dernières décennies
n’est pas expliquée, et pose le problème des modifications du mode
de puériculture, et d’une surmédicalisation et d’une intolérance au
symptôme, et peut-être d’une évolution de l’espèce. Les rapports
entre RGO et mort subite du nourrisson (MSIN) ont été trop longtemps considérés comme simple relation de cause à effet, jusqu’à
ce que l’on constate à partir des années 1990 que le RGO n’est
qu’un facteur de risque parmi d’autres, et que le traitement antireflux n’a pas fait baisser le risque de MSIN, contrairement aux
campagnes de lutte contre l’hyperthermie et le confinement, les
conseils de couchage des bébés en position dorsale et non ventrale
qui ont réduit de 70% la fréquence de la MSIN. Cet amalgame entre
RGO et risque de MSIN est encore à l’origine d’une majoration de
l’angoisse entourant le symptôme, spirale négative somatopsychique et d’un dérapage instrumental et scientiste qui n’en a pas
fait diminuer (et en a peut-être accru) la fréquence.
Ces hypothèses laissent imaginer une part psychogène et environnementale à l’origine de ce désordre biologique et nous incite
à élargir notre champ d’investigation concernant ce symptôme,
comme cela a été fait il y a plusieurs décennies pour les coliques
du nourrisson. L’axe de la transmission orale interactive nous
semble une voie prometteuse.
III - VERSANT « PSYCHOSOMATIQUE » DU RGO
a) la « mosaïque première » du bébé et la « fonction maternelle
primaire »
Selon P. Marty, « Dans la perspective psychosomatique, après
la naissance les organisations homéostatiques premières, tout en
assurant l’équilibre général de la vie du nouveau-né n’assurent pas,
semble-t-il cependant, une cohésion exemplaire des diverses et
innombrables fonctions existantes; ces fonctions s’exercent alors
d’une manière relativement indépendante les unes des autres, associées en mosaïque sans se trouver organisées dans un système commun et autonome. Une grande partie des pouvoirs d’association et
de hiérarchisation fonctionnelles du nourrisson est médiatisée par
la “fonction maternelle”. Progressivement le nourrisson, puis le
petit enfant, reprendront à leur compte les pouvoirs d’organisation,
cette organisation s’effectuant sur des plans de moins en moins
nombreux et toujours mieux ordonnés. »
[5]
Dans cette optique, la « fonction maternelle primaire » occupe
une place fondatrice dans la gérance de la liaison pour la cohésion interfonctionnelle, le filtrage protecteur et la régulation de
l’excitation. C’est à travers la négociation quotidienne entre les
registres énergétiques du besoin physiologique (faim, sommeil,
confort corporel) du nouveau-né et l’investissement somatopsychique maternel que la genèse du système pare-excitant du nourrisson s’effectuera. L’histoire du rôle contenant
[6]
,
[7]
, la mère des
excitations internes et externes du nourrisson représente la préhistoire de son propre système pare-excitant.
De l’empathie de la mère « normalement dévouée à son enfant »
[8]
qui décodera et valorisera les signaux de son enfant, naîtra un
« accordage affectif »
[9] progressif, préforme de la symbolisation et
du langage. Au cœur de cette spirale relationnelle dynamisée par la
communion des « affects de vitalité », c’est certainement ce que
Winnicott nomme « la continuité d’être » qui s’impose comme la
conceptualisation la plus générique de l’enjeu primordial de la synchronisation interactive de l’accordage environnement/mère/nou-veau-né. De cette continuité psychosomatique des soins donnés par
lamère–synonymede transfert « d’être » et departage« d’êtreavec »
bien tempérés – dépendra son développement.
b) le nourrissage : le paradigme des poupées russes
Dans ce cadre dyadique originaire de maintenance maternelle
de la « désaide »
[10] de l’enfant, l’acte alimentaire occupe une place
axiale : pour le nouveau-né, c’est d’abord une expérience totale
sensoriellement transmodale et simultanément proprioceptive et
extéroceptive. À ce titre, la « cavité primitive »
[11] du bébé
(pharynx dans son ensemble) est un espace pilote dans l’étayage
du plan psychique sur le plan vital. Dans la conquête développementale du soi-corporel unifié, le « soi-buccal »
[11] est le lieu
électif postnatal d’une revendication active du « soi émergent »
[9].
Bien sur, l’expérience récurrente de la tétée est aussi un véritable « sas » relationnel psychosomatique entre la fusion
mère/bébé et l’individuation progressive de l’enfant. Dans la
phase archaïque où la mère et la nourriture sont probablement
indistinctes pour le bébé
[9], le nourrissage met en œuvre l’étayage
de l’incorporation psychique sur l’ingestion physiologique. Cette
expérience unifiée et interactive de l’incorporation de l’enfant
peut artificiellement, pour la clarté du propos, se découper en
incorporation réelle (du lait de la mère et de son portage),
émotionnelle (des émotions de la mère) et fantasmatique (des
fantasmes de la mère). Elle correspond au processus par lequel
le bébé fait pénétrer et garde en lui à l’intérieur de son corps ce
« lait-lien » que la mère ou son substitut lui transmet dans ce
contexte. Cette incorporation est un précurseur corporel de l’introjection et de l’identification, deux versions plus tardives dont
l’orientation psychique n’en souligne pas moins l’enracinement
premier. Par l’introjection, le nourrisson met peu à peu en lui-même et symbolise les qualités dont il fait l’objet; par l’identification, il « s’installe à son compte » avec les attributs totalement
ou en partie puisés dans son environnement coutumier.
c) Les désordres du nourrissage : des liaisons dangereuses
entre les identifications parentales et les incorporations du bébé ?
Dans le cadre conceptuel psychanalytique classique, la projection se définit comme l’opération par laquelle le sujet « expulse
de soi et localise dans l’autre, personne ou chose, des qualités, des
sentiments, des désirs, voire des « objets » qu’il méconnaît ou
refuse en lui. »
[10] Dans ce contexte générique, les travaux de L.
Kreisler et coll.
[12] sur les vomissements psychogènes du nourrisson sont précieux. Dans un de ces textes, les auteurs s’appuient
sur une citation de R. Spitz qui fait un lien – via la projection –
entre régurgitations et vomissements : «(...) nous croyons que au
stade de trois mois, le prototype utilisable pour la projection est
la régurgitation et le vomissement. C’est une conviction qui s’impose à l’observateur, lorsqu’il regarde un nourrisson qui refuse
les aliments. Il est alors difficile de résister à l’impression que ce
qui est incorporé, c’est-à-dire introjecté, est rejeté et projeté par
la voie orale »
[13].
Avec les vomissements psychogènes, on peut supposer, nous
suggère L. Kreisler, que « l’aliment est assimilé à l’image d’un
mauvais objet, avec la compulsion répétitive à débarrasser l’estomac d’une nourriture ingérée, ressentie comme intolérable »
[14].
Le bébé en incorporant le lait donné par la mère, assimilerait une
interaction caractérisée par la rupture, l’irrégularité, l’asynchronie. L’afflux d’excitations, inhérent à cette incohérence, dépasserait les capacités d’homéostase du bébé et cette effraction
traumatique refusée donnerait lieu au reflux, préforme de la
projection.
IV - HYPOTHÈSES PSYCHOPATHOLOGIQUES
a) RGO : un syndrome relationnel
Le RGO frappe par sa possible précocité; il apparaît parfois
dés la période néonatale. Aussi, il est important d’intégrer cette
pathologie dans la série des troubles psychosomatiques très
précoces mettant en scène chez le bébé une détresse primaire
synonyme de formes inélaborées de l’angoisse. Ce constat devrait
aussi nous inviter à situer le RGO, comme l’anorexie précoce,
dans le creuset primitif de l’incorporation dysharmonieuse en
amont de l’introjection et de la projection, des processus
psychiques élaborés impliquant une relation d’objet établie.
Notre expérience clinique du RGO alliée à ces repères théoriques nous amène à ranger ce désordre du nourrissage dans le
cadre d’un « syndrome relationnel
[15] ». Dans cette perspective, le
RGO est la part somatique, chez le nourrisson, d’un syndrome
interactif incluant la confrontation d’identifications projectives
pathologiques
[16] parentales et un renoncement précoce du bébé à
l’aide que peut lui apporter sa mère ou ses substituts pour se
protéger de cet empiétement. La mère nourricière est « vécue
comme la source de la tension d’excitation qu’il ressent »
[17] et,
par conséquent, « il doit renoncer prématurément à chercher un
apaisement de cette tension auprès d’elle ».
b) du côté des parents : des identifications projectives pathologiques ?
On ne peut pas dissocier le RGO du fonctionnement
psychique maternel en post-partum. Celui-ci s’inscrit dans la
complexité du processus de la parentalité
[18] dans une culture
donnée. Le terme de parentalité englobe la synergie de deux
processus : celui d’un devenir mère et d’un devenir père. Ces
devenirs correspondent à une longue évolution en pelure d’oignon qui traverse l’enfance et l’adolescence. La parentalité peut
se concevoir comme un processus à « double hélice » biopsychique. Mais pour nous, clinicien de formation psychanalytique, la parentalité correspond avant tout au franchissement
d’étapes intergénérationnelles, dont « le programme conscient est
toujours infiltré de traits inconscients qui vont faire retour dans
cet étranger familier : l’enfant »
[19]. Cette infiltration se cristallise
pendant toute la période périnatale. En post-partum, le fonctionnement parental peut-être perçu comme la matérialisation d’investissement narcissiques et pulsionnels, jusqu’ici cantonnés
dans l’espace intrapsychique. Ceux-ci vont se redistribuer dans
la relation avec l’enfant : « L’enfant devient ainsi le relais et le
dépositaire d’investissements qui – jusqu’alors – étaient attachés
à des objets internes ou des aspects du self »
[16]. Il occupe alors
une place intermédiaire « à cheval » entre l’espace intrapsychique
et extrapsychique parental.
La présence du nouveau-né induit une « effusion projective »
qui s’accompagne d’un véritable « ébranlement » de l’organisation psychique parentale. Dans ce contexte, le flux d’identifications projectives sera, selon la nature contenante ou
déstructurante des scénarios fantasmatiques, en faveur du développement du bébé ou, à l’inverse, parasite. Dans une modalité
de fonctionnement « normal » les nécessaires identifications
projectives parentales seront pleines de l’image de l’enfant aimé
qu’ils ont été et seront synonymes d’empathie. Dans ce contexte
favorable, le bébé va, face à des identifications projectives qui
n’empiéteront pas sur son identité naissante, les intégrer à travers
son activité d’incorporation originale. Il fera sien l’étayage libidinal et empathique parental et s’appropriera ainsi dans son corps
propre cette fonction contenante qu’il reçoit de son environnement.
A contrario, des identifications projectives pathologiques
« expulsives et annexantes »
[16] viendront museler l’individuation
du nourrisson et pourront favoriser l’émergence d’une « réponse »
de l’enfant par un RGO. La fréquence de cette pathologie devrait
à l’avenir être explorée à la lumière des travaux francophones
démontrant la récurrence (10 à 15%) et l’impact sur la relation
mère/bébé des dépressions maternelles postnatales, une catégorie nosographique générique encore imprécise qui recouvre l’immense diversité des avatars du devenir mère. Dans cette
perspective, ce n’est d’ailleurs pas le seul post-partum qui devrait
être envisagé mais bien l’ensemble de la période périnatale, lui-même indissociable du long processus de la parentalité.
c) du côté du nourrisson : reflux d’incorporation, surplus d’excitation, dépression ?
Face à ce désengagement de l’enveloppe protectrice maternelle qui sanctionne une inefficience, le RGO peut-être interprété
comme un « affect dépressif primaire »
[20] qui serait une réaction
psychosomatique s’inscrivant dans une étroite réciprocité avec la
défaillance environnementale.
Dans la situation du nourrissage, une mère présente physiquement mais indisponible pour accompagner avec empathie les
sensations, les émotions et les projections de l’enfant lui donnera
une alimentation opératoire interdisant un équilibre tempéré entre
ses investissement auto-érotique et objectaux. Le visage
« absent » d’une mère déprimée pendant la tétée ne permettra pas
l’incorporation d’une « fonction alpha »
[7] permettant de détoxiquer
les « projections besoins ». Cette faille bloquera l’assimilation de
l’interface nécessaire à l’organisation de relation
contenant/contenu, fondation de « l’appareil à penser les
pensées » et d’une délimitation dedans/dehors permettant la
conquête de l’autonomie. Privé de l’expérience sereine de la
réplétion alimentaire, le bébé peut difficilement faire sienne cette
fonction contenante d’un objet extérieur transmettant cette
première représentation d’une mère nourricière qui fantasmatiquement contient la pulsion orale. Il ne peut incorporer une fonction de contenance matérialisée par l’enveloppe de soins
efficiente dans son corps propre et mime un rejet maternel : il
régurgite. Sujet d’une discontinuité dans la transmission intergénérationnelle, le nourrisson n’est pas suffisamment contenu
fantasmatiquement, narcissiquement et cognitivement par une
parentalité « suffisamment bonne ».
Dans la filiation de l’œuvre de W. Bion sur les contenants de
pensée, la réflexion théorico-clinique de G. Williams sur les
troubles alimentaires
[21] est un apport théorique très pertinent pour
notre sujet. À partir de sa riche expérience avec des adolescents,
elle explore, après-coup, la première enfance de patients très
précocement objet d’un « renversement de la relation contenant/contenu » : au lieu d’être contenu par ses parents, le bébé
était le « réceptacle » de leurs projections toxiques. Dans cette
situation, la nourriture est vécue comme un « corps étranger »
indissociable de la redoutable menace de la mère nourricière, une
« relation de dépendance à l’égard d’un objet unique, précieux et
irremplaçable ». Privé de la « fonction alpha » parentale qui vient
permettre l’intériorisation d’une « fonction contenante qui
progressivement lui permet de mieux faire face à ses angoisses »,
l’enfant introjecte un objet « à la fois imperméable et débordant
de projections ». G. Williams nomme « fonction oméga » cette
introjection pathologique : « Alors que l’introjection de la fonction alpha aide à établir des liens et à organiser une structure,
l’introjection de la « fonction oméga » produit l’effet inverse, elle
perturbe et fragmente le développement de la personnalité. »(...)
« Sa tentative de refuser l’introjection de cette « fonction oméga »
désorganisatrice se manifeste sous la forme de troubles alimentaires graves. » Dans l’esprit de la conceptualisation de G.
Williams, nous dirons : certains RGO signent la tentative précoce
du nourrisson de refuser l’incorporation
[d] de la « fonction
oméga ».
V - LE RGO, MÉTAPHORE DE L’EXIL ?
a) Dedans/dehors
G. Devereux
[22] a développé le premier un des concepts fondamentaux des théories ethnopsychiatriques en définissant la nature
du lien qui gère le dedans et le dehors : « le fait culturel ne peut
être appréhendé et analysé uniquement de manière externe,
comme faisant partie du « dehors » mais doit être considéré
comme étant susceptible d’être transformé en matériel ou en
structure psychique, il devient alors interne, faisant partie du
« dedans »». Dans cette lignée, T. Nathan
[23] définira la culture
comme un « système qui rend cohérent l’espace social mais
surtout le système interne des individus en leur permettant de
clôturer leur espace psychique. Tout humain a un psychisme mais
tout humain habite une culture et une langue. Il existe par conséquent dans chaque individu deux systèmes redondants, ayant une
structure homologue : l’un d’origine interne « l’appareil
psychique », l’autre d’origine externe : “la culture”».
L’observation clinique de la famille Y illustre bien la vulnérabilité psychologique inhérente aux avatars des « enveloppes
culturelles
[24] » induits par la migration. La mère étant confrontée
à l’ébranlement des contenants psychiques et à l’absence
d’étayage de « l’enveloppe groupale
[25] », le portage du contenant
maternel ne sera pas synonyme pour le nourrisson de « peau
commune
[26] » à la dyade. En ce sens, nous percevons le RGO d’Islah comme sa réponse au holding et au handling défaillants d’une
mère ne pouvant pas offrir à son enfant une « préoccupation
maternelle primaire »
[27] donnant au bébé l’illusion que le nourrissage et les soins en général sont une partie de lui-même. Dans
ce contexte singulier de résonances traumatiques maternelles, la
« défaillance maternelle »
[28] ne succède pas à une période où la
mère « s’est d’abord montrée capable de donner les possibilités
suffisantes d’illusion » mais représente, a contrario, la modalité
relationnelle dominante en post-partum.
L’approche ethnopsychiatrique a visé une recontextualisation
de la relation intrafamiliale dans l’enveloppe culturelle d’origine :
l’évocation et la réanimation des contenants culturels tente de restituer un sens dont la privation est source de réactivation récurrente
et stérile des traumatismes parentaux. En travaillant de concert sur
la correspondance entre rupture psychique du cadre externe et
confusion du cadre interne, nous recevons le RGO d’Islah comme
un symptôme fonctionnel signant un dysfonctionnement précoce du
portage postnatal parental incarnant leurs « identifications projectives pathologiques »
[16]. MmeY, elle-même privée des enveloppes
conjugale, groupale et culturelle ne peut garantir à sa fille ce que
nous intitulerions avec W. Bion
[7] une fonction alpha permettant de
détoxiquer les « projections besoins »
[29] du bébé. Dans cette conceptualisation, le RGO de Islah serait hypothétiquement compris
comme l’empreinte somatique de son impossible introjection de la
fonction alpha maternelle. Islah ne peut incorporer, introjecter une
fonction de contenance efficiente dans son corps propre : elle mime
un rejet maternel : elle régurgite, rejette, c’est-à-dire projette, au
sens psychanalytique d’expulsion hors de soi, des sentiments, des
désirs qu’elle méconnaît ou refuse. Sujette d’une discontinuité dans
la « transmission intergénérationnelle »
[4], Islah n’est pas suffisamment contenue fantasmatiquement, narcissiquement et cognitivement par une parentalité « suffisamment bonne »
[28].
b) Migration et périnatalité
En situation migratoire, la grossesse, l’accouchement et le
post-partum sont des périodes de vulnérabilité durant lesquelles
les femmes opèrent une réédition identitaire mobilisant l’enracinement groupal. À ce moment, l’étayage culturel de la mère est
notamment concrétisée par un réseau social féminin garant d’un
étayage identificatoire et matériel efficients
[30]. Comme le décrit
avec justesse J. Odongo
[24], « la naissance est une migration. Elle
l’est pour la mère qui passe du statut de contenant interne en tant
qu’utérus à celui de contenant externe. Elle l’est pour l’enfant
qui quitte l’état de contenu interne et passe à celui de contenu
externe. » Dans les sociétés traditionnelles africaines et nord africaines, le caractère périlleux de ce passage est authentifié et le
couple mère-enfant objet d’un accompagnement à la mesure des
enjeux en présence. Ainsi, dès sa naissance, l’enfant trouve deux
enveloppes culturelles imbriquées : la mère qui va le porter, le
protéger et le groupe de femmes qui préserve la mère.
En situation transculturelle, la mère ne bénéficie pas de ce
soutien. Elle ne peut donc plus à son tour assurer correctement
le rôle de contenant pour elle même et son bébé. Ne trouvant plus
les repères extérieurs nécessaires pour diminuer son désordre
entre monde interne et externe, la mère est exposée à la confusion et à la dépressivité. Pendant la période périnatale, la commémoration des conflits infantiles et la réactivation des
traumatismes endurés viennent sculpter la vulnérabilité singulière de chaque femme devenant mère. La fracture de l’exil, en
synergie avec l’effraction corporelle périnatale, viennent potentialiser l’inertie de ces traumatismes plus anciens dont l’intensité
sera proportionnelle à leur degré de cicatrisation. Pour illustrer
ce processus, le récit de Mme Y est exemplaire. On rappellera la
succession impressionnante de ruptures traumatiques dans la
biographie de cette femme : décès précoce de son père, premier
mariage brisé, naissance d’un enfant pour lequel sa propre famille
ne la reconnaîtra pas capable d’assumer sa maternité, second
mariage controversé et exil vers la France, conflictualité conjugale, incendie de son premier logement, IVG
[e], hébergement en
foyer Sonacotra, emploi dans un lieu public, grossesse tourmentée et hospitalisation d’Islah présentant des malaises et un RGO.
Ces événements, dans leur diversité, sont autant de ruptures
psychiques dont le dénominateur commun est la perte du cadre
dont la répétition alourdit l’impact. Mme Y nous en donnera des
représentations psychopathologiques quotidiennes et discrètes en
décrivant son amnésie ponctuelle de mots en Français, son relatif oubli de certains rituels culturels très spécifiques à propos
desquels nous l’interpellerons, sa perte réitérée de son sac avec
ses papiers d’identité.
Lorsque Mme Y exprime explicitement son effroi traumatique, elle évoque implicitement une étiologie traditionnelle
empreinte de la culpabilité de cette décentration culturelle : elle
se sent « comme contrainte par l’extérieur à rester avec Mr Y »,
elle craint que « de mauvaises choses » passent par le lait si elle
donne le sein à Islah. Ne nous transmet-elle pas de la sorte sa
croyance en une attaque extérieure, agissant par effraction corporelle ? Cette localisation étiologique correspond chez Mme Y à
une tentative de mise en sens de ses nombreuses ruptures. C’est
cette aspiration à une construction d’une théorie étiologique réorganisant la chronologie et l’espace « sous la forme d’un récit
admettant un dénouement
[31] » que nous avons cherché à soutenir
chez Mme Y et qu’une réponse résolument somatique et opératoire aurait probablement contrée.
Au cours des séances successives, Mr Y, au contraire montrera
sa défiance à l’égard des théories étiologiques traditionnelles :
les manifestations d’angoisse de son épouse sont la trace de sa
« folie » et, sûr de son fait, il nous prendra à témoins, au titre
probable de soignants occidentaux, experts présumés en traitement de la folie. En la considérant comme « folle », il favorise sa
confusion et disqualifie ses revendications. Leurs différents
fréquents sur l’argent attestent aussi d’un « décalage » des représentations au sein même du couple : Mme Y reste figée dans un
modèle traditionnel et attend de son mari protection et confort,
alors que celui-ci exige d’elle qu’elle travaille pour assumer sa
propre autonomie financière. Cette conflictualité conjugale sera
au centre de notre travail dont le devenir bénéficiera avant tout
de la potentialité d’un « opérateur de transfert
[3] » thérapeutique de
choix : Islah, la réconciliatrice qui sera la meilleure avocate de
« notre » théorie étiologique sur le RGO.
c) Islah, la bien nommée
Chemin faisant, nous observerons combien Islah, grandit,
embellit et nous charme. Un mois après sa sortie, le RGO avait
progressivement disparu et son pédiatre consultant considérait
son état comme « excellent ». Alors même que le couple persistait dans son oscillation entre crises et accalmies, Islah nous
donnait l’impression de s’installer dans son rôle prédestiné de
négociatrice, sans avoir dorénavant à en payer le prix symptomatique. De sa place « d’enfant exposé »
[31], génératrice potentielle du pire comme du meilleur, Islah semblait désormais en
exprimer le versant créateur en dégageant une présence de conciliatrice experte. Notre esquisse « ethnopédiatrique » repose essentiellement sur le dynamisme de cette vivante « opératrice de
transfert » qu’a été Islah en confirmant le caractère organisateur
du sens de son prénom.
La nomination d’Islah avait été l’objet d’une mésentente entre
les parents, et c’est finalement Madame qui avait réussi à imposer ce choix. Notre hypothèse serait de croire, dans l’après-coup,
que plus l’enfant et ses parents ont accepté d’habiter le sens du
« mandat transgénérationnel »
[4] donné à leur fille, plus la pathologie pédiatrique – fruit d’une dysharmonie relationnelle comportementale, affective et fantasmatique – s’est estompée. Éclairés
par ce « nourrisson savant
[32] » ethnopédiatre de surcroît, le contenu
de ces séances a été dédié à l’approfondissement des thématiques
apparues lors de l’hospitalisation. La restauration en devenir
d’une dialectique contenant/contenu libérée d’un clivage tout
puissant est bien imagée par ces remaniements spatio-temporels :
le trio nous annonce qu’ils déménagent pour un appartement plus
confortable et qu’ils projettent un voyage au pays et la présentation d’Islah à sa famille.
VI - LA RÊVERIE D’UN CADRE « ETHNOPÉDIA-TRIQUE »
Notre contribution est un plaidoyer en faveur d’un « complémentarisme » au cœur de la médecine pédiatrique. Cette approche
nous dit G. Devereux « n’est pas une « théorie », mais une généralisation méthodologique. Le complémentarisme n’exclut aucune
méthode, aucune théorie valable – il les coordonne »
[33]. En ethnopsychiatrie, le double discours non simultané mais complémentaire
de la psychanalyse et de l’anthropologie permet une « pluridisciplinarité non fusionnante ». En ce sens, « l’ethnopédiatrie »
inviterait au défi d’une synergie non fusionnante de la pédiatrie,
de l’anthropologie et de la psychanalyse. Au quotidien de l’exercice pédiatrique hospitalier, cette rêverie d’une triangulation
dynamique de cet ordre se fonde sur un constat : l’absence d’un
soin holistique proposant une contenance propice à l’accueil ou à
la réanimation de théories étiologiques parentales, efficientes pour
transformer un malaise fonctionnel infantile en un récit mythique
dont l’élaboration est source de mise en sens thérapeutique.
À partir de la singularité d’un symptôme pédiatrique banal et
aujourd’hui surmédicalisé
[1], nous croyons en la fécondité heuristique d’une réflexion pluridisciplinaire intégrant la conceptualisation des « contenants de pensée »
[7]. Cette riche lignée
épistémologique, aujourd’hui très vivante, jette un pont entre
l’ethnopsychiatrie, la psychanalyse et la pédiatrie dont une
« ethnopédiatrie » bien tempérée devrait, à l’avenir, bénéficier
pour accueillir les avatars de la transmission orale de la filiation
en général et le RGO en particulier.
[1]
Foucaud P., Boige N.,
Bellaïche M.,
Missonnier S., Béal G. :
« Traitement du reflux
gastro-œsophagien
(RGO) en 1996 :
une médicalisation
excessive ?
Journée de Printemps
de la Société Française
de Pédiatrie »,
Archives
de Pédiatrie, Bordeaux,
18-19 avril 1997;
4 (suppl 2): 237s.
Dans cette enquête
« un jour donné » dans
les crèches des Yvelines,
il a été montré que 26%
des enfants de 3 à 6 mois
avaient au moins une
mesure thérapeutique
anti-reflux.
[2]
Olives J.P.,
Physiopathologie du
RGO chez l’enfant in
Dupont C.,
RGO du
nourrisson et de l’enfant,
Symposium janvier
1994, Laboratoire
Janssen, 1994,31-36.
[a]
Le stridor est
caractérisé par une
respiration émettant
une bruit striduleux
– un son aigu, sifflant –
à chaque mouvement
inspiratoire qui
s’amplifie quand
l’enfant pleure ou
s’agite; il peut-être dû
à une anomalie
anatomique du larynx ou
à une laryngomalacie
(paroi laryngée
immature encore trop
molle ce qui entraîne un
retrécissement de la
filère aérienne à l’inspiration; se corrige spontanément en quelque
mois).
[b]
Enregistrement de
longue durée de
l’électrocardiogramme
permettant dans ce
contexte de déceler une
éventuelle hypertonie
vagale.
[3]
Nathan T., Un homme
sans qualités, un Djinn et
une vieille femme
Kabyle. Étiologies
traditionnelles
et opérateurs de transfert
in
Perspectives
Psychiatriques, 1986,25
année, N°3, p. 234-242.
[c]
Le dictionnaire
Le Robert, 1989, p. 1192,
définit ainsi une
métaphore : « Procédé de
langage qui consiste
dans un transfert de sens
(terme concret dans un
contexte abstrait) par
substitution analogique. »
[4]
Lebovici S.,
L’homme dans le bébé
in
Revue française de
Psychanalyse, 3/1994.
[5]
Marty P.
Les mouvements
individuels de vie et de
mort, Payot, Paris, 1976 :
118-119.
[6]
Anzieu D. La fonction
contenante de la peau,
du moi et de la pensée :
conteneur, contenant,
contenir, in Danzieu D.
et coll. :
Les contenants
de pensée, Dunod, Paris,
1993.
[7]
Bion W.R.
Aux sources
de l’expérience (1962),
PUF, Paris, 1979.
[8]
Winnicott D.W.
De la pédiatrie à la
psychanalyse, Payot,
Paris, 1969.
[9]
Stern D.N.
Le monde
interpersonnel du
nourrisson, PUF, Paris,
1989.
[10]
Laplanche J.
Nouveaux fondements
pour la psychanalyse,
PUF, Paris, 1987.
[11]
Spitz R.A. « La cavité
primitive »,
Revue
française de psychanalyse, 1959; T. XXIII, 2 :
205-234.
[12]
Kreisler L.
Le nouvel enfant du
désordre psychosomatique, Privat, Toulouse,
1987.
[13]
Kreisler L., Fain M.,
Soulé M.
L’enfant et son corps,
PUF, Paris, 1974.
[14]
Kreisler L.
« Pathologies fonctionnelles néonatales
alarmantes »,
Revue
Française de
Psychosomatique, 1996;
9 : 15-33.
[15]
Anders T.F. Les
syndromes cliniques,
les troubles des relations
et leur évaluation,
SameroffA.J., Emde
R.N.,
Les troubles des
relations précoces, PUF,
Paris, 1993 : 189-242.
[16]
Cramer B., Palacio-Espasa F.
La pratique des
psychothérapies
mères-bébés, PUF, Paris,
1993.
[17]
Szwec G.
« Subversion érotique
et subversion
autocalmante »,
Revue française de
Psychosomatique,
1996,10 : 47-58.
[18]
Missonnier S. « Entre
créativité et vulnérabilité, les métamorphoses
de la parentalité »,
Psychiatrie Française,
1998; septembre, 3.
[19]
Bydlowski M.
Devenir mère in
Gynécologie et
psychosomatique,
1; 1991.
[20]
Marcelli D.
La dépression chez
l’enfant,
in Lebovici S., Diatkine
R., Soulé M.
Nouveau traité de
psychiatrie de l’enfant et
de l’adolescent,
T. II, PUF,
1996 : 1437-1461
[21]
Williams G.
Paysage intérieurs et
corpsétrangers,
Édition du Hublot,
Larmor-Plage,
1998.
[d]
Comme le précisent
Laplanche J. et Pontalis
J.B.
Vocabulaire de la
psychanalyse,
PUF, Paris, 1967 : 210,
« incorporation » et
« introjection » sont
« souvent employés
comme synonymes par
Freud et de nombreux
auteurs ». Pourtant, ils
défendent à juste titre
l’idée que le processus
d’incorporation se
rapporte explicitement à
la limite corporelle entre
intérieur et extérieur
alors que l’introjection
est plus large : « ce n’est
pas seulement l’intérieur
du corps qui est en cause,
mais l’intérieur de
l’appareil psychique,
d’une instance, etc. »
Dans le cadre de notre
recherche sur le RGO,
pathologie précoce, il est
pertinent de parler
d’incorporation pour en
souligner l’ancrage
corporel primitif.
Néanmoins, dans une
perspective
développementale et
compte tenu de la
longévité de certains
RGO, un questionnement psychopathologique prospectif en
termes d’introjection et
d’identification est
capital.
[22]
Devereux G.,
Essais
d’Ethnopsychiatrie
générale, Gallimard,
1972.
[23]
Nathan T.,
Psychanalyse païenne,
essais ethnopsychanalytique, Dunod, 1988.
[24]
Odongo J., La peau
et ses métaphores en
clinique ethnopsychiatrique in
Synapse, juin
1990.
[25]
Anzieu D.,
Le groupe
et l’inconscient, Paris,
Dunod, 1981.
[26]
Anzieu D.,
Le moi-peau,
Paris, Dunod, 1985.
[27]
Winnicott D.W.,
La préoccupation
maternelle primaire
(1956) in
De la pédiatrie
à la psychanalyse,
Payot, 1969, p. 168-174.
[28]
Winnicott D.W.,
Jeu et réalité, Paris,
Gallimard, 1975, p. 20.
[29]
Kaës R., La fonction
alpha in Doron R. et
Parot F.,
Dictionnaire de
Psychologie, Paris, PUF,
1991.
[30]
Moro M.R., Nathan
T., « Le bébé migrateur;
Spécificités et psychopathologie des interactions
précoces en situation
migratoire » in Lebovici
S., Weil-Harpen F.,
Psychopathologie du
bébé, PUF, 1989, p. 683-722
[e]
La capacité de
procréer est une fonction
sociale identitaire
princeps au Maghreb.
Elle est recommandée
par les préceptes mêmes
de l’Islam.
L’interruption volontaire
de grossesse est interdite
et cet acte médical
représente
une transgression
sans doute équivalente
à un véritable séisme
biopsychique.
[31]
Moro M.R.,
Nathan T.,
Le bébé dans son univers
culturel in Lebovici S.,
Weil-Harpen F.,
Psychopathologie du
bébé, PUF, 1989.
[32]
Ferenczi S.,
Le rêve du nourrisson
savant (1923)
in
Œuvres Complètes,
T. III, Payot, 1974.
[33]
Devereux G.,
Ethnopsychanalyse
complémentariste,
Paris, Flammarion,
1985.