2002
Champ Psychosomatique
La beauté de l’être cher
Nina de Spengler
44 Av. de Collonge, CH-1820 Territet.
En partant de quelques séquences tirées de l’analyse d’une jeune femme,
je vais esquisser différents destinsde l’émoi éprouvé devant la beauté de l’être
cher – émoi qui est sans doute une composante nécessaire de l’amour.Mots-clés :
Beauté, Amour, Clinique psychanalytique.
Some sequences taken from the analysis of a young woman will track the
emotionexperienced in front ofthebeautyofthe belovedone–a feeling which
could be a necessary component of love.Keywords :
Beauty, Love, Psychoanalytic encounter.
Dans notre pratique clinique, nous rencontrons la
beauté lorsqu’elle est l’objet de la pensée, des rêves
et des rêveries de nos patients ainsi que de nos rêveries
contre-transférentielles. Beauté de l’être aimé ou beauté
de l’autre, rival ou rivale ; beauté que l’on aimerait avoir,
beauté que l’on croit avoir. L’
éprouvé de beauté peut être
instantané. Tchoulkatourine, le narrateur du
Journal d’un
homme de trop, prétend qu’il ne lui avait pas fallu plus d’une
minute pour remarquer que le Prince N. était « joli garçon,
adroit et bien tourné »
[1]; je jurerais plutôt qu’il ne lui a pas fallu
plus d’un quart de seconde. À l’instant même où il entend
cette « voix inconnue et sonore qui retentissait dans le salon »
et que, la porte s’étant ouverte, il aperçoit pour la première
fois le Prince, Tchoulkatourine est jaloux. Il s’arrête alors
devant un miroir pour y contempler son propre visage : « mon
attention s’était péniblement concentrée sur mon nez, dont les
contours mous et incertains ne me plaisaient guère ». D’un
instant à l’autre, il n’est plus le même homme et il retrouve
« toutes les anciennes manies » dont il s’était miraculeusement
débarrassé, depuis trois semaines qu’il était amoureux de Lise
et croyait en être aimé en retour.
La littérature est pétrie de ces situations où la beauté – la
sienne, celle de l’autre, aimé ou haï – suscite bonheur ou souffrance, ou les deux à la fois. Je vais tenter de rendre compte
de quelques séquences tirées de l’analyse d’une jeune femme,
Léontine, pour suivre à la trace cet émoi éprouvé devant la
beauté de l’être cher – qui est peut-être une composante nécessaire de l’amour – et tenter de montrer quelques-uns de ses
différents destins possibles. Je tenterai ensuite une incursion
du côté de la beauté des hommes en partant des premières
séances avec un patient, Jean-Baptiste. Comme l’écoute de
nos patients ne peut se passer de la référence aux figures culturelles prégnantes tout autant que de l’échange inter-analytique
sous toutes ses formes, j’aimerais arriver à construire un récit
qui, à la fois, transpose mon écoute de la parole de Léontine,
s’appuie, pour en combler les interstices, sur la réflexion
menée par P. Fédida sur l’homosexualité mère-fille, évoque
brièvement l’histoire clinique récente avec Jean-Baptiste et,
parce qu’elle est si récente, s’appuie sur deux figures
marquantes de la littérature qui figureront mes associations
contre-tranférentielles naissantes – Jean-Baptiste Grenouille
de P. Süskind et Achille de Kleist.
La beauté de la mère pour l’enfant, c’est la beauté de son
visage et de son sourire quand elle le regarde. C’est peut-être
la beauté de ses cheveux, de ses épaules, de ses seins, de son
odeur et de sa chaleur quand elle le tient dans ses bras. C’est
pourquoi lorsque la mère de Léontine lui dit – elle avait 14 ans
et était restée très petite fille : « tu as de belles jambes. Comme
ta mère », ce fut un choc. Elle n’avait jamais imaginé qu’on
pouvait avoir de belles jambes. Un beau visage, un beau
sourire, de beaux cheveux, oui. Mais les jambes...
Dit avec ce ton d’évidence, cela sonne comme un lieu
commun; cela doit donc appartenir au monde des adultes –
donc à la sexualité, puisque tout ce que les enfants ignorent,
ils pensent que les adultes le leur cachent.
Cet énoncé provoque chez ma patiente un sentiment
intense de déplaisir, c’est en tout cas de cela qu’elle se
souvient. Sa mère sortait brusquement de son rôle maternel
familier et portait un regard érotique sur sa fille, la renvoyant
de ce fait à l’homme et évoquant parallèlement sa propre
sexualité. Léontine se vit projetée loin de sa mère. On attribue
souvent aux mères l’énonciation d’un interdit sexuel à l’égard
de leur fille qui renforcerait leurs revendications prégénitales,
censées être mieux tolérées par la mère – voir notamment
Clés
pour le féminin
[2]. Je crois que, justement, il ne s’agit pas de cela
dans cette séquence. D’ailleurs Léontine reconnaît aujourd’hui
qu’elle était
peut-être quand même aussi fière d’avoir quelque
chose de féminin et d’attirant, comme sa mère. À moins que
le déplaisir provoqué par l’érotisation de ce regard, dévoilée
par l’énoncé « tu as de belles jambes, comme ta mère », ne
soit lié à l’appréhension d’un rapprochement trop génitalisé de
la mère envers sa fille.
La question de la beauté de la mère est centrale dans
certaines analyses de femmes et peut susciter chez elles un
trouble profond. Dans un article où il fait le récit d’une
analyse, Pierre Fédida
[3] se demande pourquoi une de ses
patientes avait écarté si longtemps de son analyse le souvenir d’une mère belle et féminine : « la féminité de la mère
serait-elle pour une femme ce qui la sépare et la prive de sa
mère dont elle a besoin ? Et l’arrière-plan ne procède-t-il pas
d’une étrange douleur de la beauté seulement faite pour le
regard de l’homme » (p. 136). C’est bien cette question qui
semble fonder implicitement la nostalgie de Léontine, ma
patiente, lorsqu’elle se souvient d’avoir été tellement impressionnée, au sens photographique du terme, par la beauté de
sa mère. Beauté qui ne lui appartient pas, mais qui appartient
au père.
Léontine raconte qu’au moment où son adolescence battait
son plein, elle se trouvait périodiquement triste, sans force et
insatisfaite de ne réussir à être en prise avec rien de bien
consistant. Pour la rassurer, sa mère lui disait avec enthousiasme : « mais tu es tellement belle... ». Cet énoncé qui renforçait la relation entre la mère et la fille, faite d’oralité et
d’oblativité mutuelle, lui était familier et aujourd’hui encore
Léontine peut entendre l’expression de l’amour de la mère et
de son désir sincère de l’aider. Mais la frustration était en
même temps à son comble : sa passivité de jeune fille, la
répression obligée de tout un versant agressif, pour ne pas
perdre l’amour de sa mère, ni le plaisir d’être « regardée
belle », font pression sur elle et accentuent la dépression et le
sentiment d’impuissance.
Il s’agit d’un pénible malentendu : la beauté est attribuée
par la mère, en guise de consolation, comme un attribut phallique qui empêche, de ce fait, la plainte de s’exprimer et ses
difficultés, bien réelles, d’être envisagées. La plainte porte sur
le « dedans », la réponse l’entraîne vers le « dehors ». La jeune
fille pleure de se sentir stérile, incapable de créer des choses
valables, incapable de les gagner à la force d’un travail de
transformation fécond auquel elle aspire; à la place, elle ne
rencontre qu’inhibitions et difficultés à se concentrer. Cette
fois-ci et à la différence de la première séquence que j’ai
évoquée, je crois qu’il s’agit bien, dans un apparent paradoxe,
d’une facette de la mère qui pose un interdit sexuel à sa fille,
« lui proposant un programme narcissique-phallique, mieux
toléré par elle », pour reprendre la réflexion de Michel de
M’Uzan citée précédemment
[4].
Pour s’en dégager, Léontine pense qu’elle aurait dû
prendre le risque de renoncer à cette image de beauté qu’elle
se voyait attribuer par sa mère une fois pour toutes comme un
emblème qui lui assurerait des conquêtes. Léontine pressentait confusément qu’elle aurait dû parvenir à mieux intégrer
son agressivité : c’est ainsi que je comprends le sens d’un récit
qu’elle me fait à ce moment-là de son analyse : un souvenir
douloureux, honteux, dans lequel la jeune fille impose à sa
mère, presque sciemment, ses mauvaises odeurs. Cette exhibition provocante – et racontée péniblement comme telle, la
dimension agressive et revendicatrice à l’égard de sa mère ne
lui ayant pas échappé – a pu être comprise comme une tentative inconsciente d’intégrer son analité avec l’aide de sa mère.
« Je ne suis pas que belle », semblait-elle dire, « je veux que
tu le reconnaisses et que tu trouves ça bien ». Tentative avortée bien sûr, puisque Léontine n’a fait qu’augmenter sa honte
devant un mouvement agressif dont le sens ne pouvait que lui
échapper tant il paraissait régressif et dérisoire. La mère a fait
semblant de ne rien sentir, mais le récit fait en analyse et relié
au transfert permet à la patiente d’intégrer sa rage et sa
détresse d’alors et d’accepter ce souvenir comme une tentative d’évolution, bien que ratée, vers une position plus dynamique.
BEAUTÉ, PASSIVITÉ ET/OU MORT
Une phase plus tardive de l’analyse de Léontine amène un
rêve qui semble reprendre le thème de la passivité, mais en
l’articulant avec un mouvement plus libidinal. Une belle dame
se tient sur un cheval; elle a belle allure et est habile à épouser les mouvements fougueux de l’animal. Mais elle est entravée : elle a les mains attachées derrière le dos et son visage est
pris dans une sorte de filet étroit, comme un bas qui aurait été
glissé sur la tête et attaché à une corde liée à une potence. Le
cheval s’agite, piaffe, mais la belle dame tient bon. Prise
d’horreur, la rêveuse détourne le regard et entend un bruit
« mat » : le bruit d’un corps tombant violemment sur le sol. La
belle dame est tombée, elle doit être morte. Dans son récit,
Léontine se demande si c’est parce qu’elle a détourné le regard
que la belle dame est tombée. La perte d’un étayage narcissique entre femmes, à travers le regard, mènerait-elle à la
mort ?
Un des nombreux courants associatifs conduit la patiente
au souvenir de ses chutes à vélo, quand elle était enfant : une
vive douleur venait alors brutalement stopper – et sanctionner
– la griserie éprouvée à se sentir si légère et si habile sur son
vélo; douleur qui se trouvait renforcée, elle s’en rend compte
grâce au rêve, par la perception horrible du bruit de son corps
s’écrasant sur le goudron : plusieurs canaux perceptifs s’associaient pour signifier la chute – et la rattacher à d’autres
souvenirs d’expériences figurant la castration.
Les associations autour du rêve de la belle dame à cheval
amènent un autre souvenir, datant de nouveau des « treizequatorze ans » de Léontine : le jeu de Milady. Mains attachées
derrière le dos, elle était la belle Milady, prisonnière que des
hommes chevaleresques, ses compagnons de jeu – elle
s’étonne que dans ce souvenir il n’y ait pas eu d’autres filles
– s’escrimaient, au sens propre du terme, à délivrer. La jeune
femme se souvient du plaisir éprouvé à s’imaginer dans la
peau de la belle dame aux beaux seins que la position des bras
tirés en arrière rendaient saillants, comme elle l’avait vu au
cinéma; elle-même n’avait presque pas de seins à l’époque.
Ici, la passivité était vécue comme le comble du pouvoir : un
pouvoir analogue à celui qu’elle attribuait dans son enfance
aux princesses. Princesses toujours belles, dotées de naissance, en héritage, de tout ce qu’elles pouvaient désirer.
Personne pour leur imposer aucune obligation ni aucune punition; il leur suffisait d’« être ». Cruellement, le rêve du cheval
impose une butée à cette vision trop belle; il noue ensemble
féminité et passivité avec la pulsionnalité – la belle femme
« épouse » habilement les mouvements du cheval fougueux –
et le danger : la mort.
Un autre rêve permettra un peu plus tard de préciser le
contenu de la menace pouvant survenir du côté de la mère.
Léontine nage dans un grand fleuve très large avec ses
enfants : « une belle femme blonde, très séduisante, aux yeux
très bleus, perçants, nous entraîne en aval. J’entends un
énorme bruit de chute et j’ai très peur : je comprends que cette
femme nous entraîne vers les rapides qui sont en contrebas et
qu’elle veut nous noyer, mes enfants et moi ». Elle ajoute que
dans l’entre-deux de la fin du rêve et du réveil, une pensée
s’impose à elle : « c’est parce que j’ai tué ma mère ».
La patiente est très troublée par ce rêve. La belle femme
évoque immédiatement pour elle une figure très inquiétante de
sa mère : mêmes cheveux blonds, mêmes yeux bleus qui
savent être perçants, même duplicité dans cette forme-là de
séduction.
Léontine comprend la pensée qui s’est imposée à elle à la
fin du rêve comme une allusion à ces moments de prise de
conscience douloureuse qu’elle avait totalement désinvesti sa
mère : « je n’y pensais plus, elle me devenait tout à coup indifférente »; la perte momentanée d’une représentation de la
mère était éprouvée après coup avec beaucoup d’angoisse.
Elle avait connu ces « oublis » à diverses reprises au cours de
sa phase de latence – vers 8 ans, peut-être au moment du plaisir pris à vélo, et des chutes ? – et, plus récemment, à l’occasion de son accomplissement comme femme et comme mère.
Ainsi, le désinvestissement qui suscite la terrible rétorsion de
la mère est-il mis en relation avec la culpabilité liée aux
nouveaux investissements, vécus comme féconds. La mère
vue comme dévorante et possessive, se vengerait d’avoir été
délaissée par sa fille. « J’ai toujours pensé que j’étais tout pour
ma mère » dit Léontine, oubliant à ce moment-là qu’elle a pu
se sentir souvent délaissée par elle et enragée de ne pas être
« la seule et unique ». Mieux vaut sans doute, pour le moment,
éprouver la familière culpabilité de délaisser sa mère, plutôt
que de rencontrer frontalement la perverse duplicité de cette
mère qui cherche à noyer sa fille avec ses enfants, de cette
mère infanticide prise, telle Médée, dans une scène sexuelle
excitante et destructrice avec l’homme.
POURQUOI LA BEAUTÉ PARFAITE POUVAIT-ELLE LUI
FAIRE SI MAL ?
Arrivée à ce point de l’analyse que nous menons, Léontine
et moi, j’aimerais revenir à l’analyse d’une femme que Fédida
rapporte dans « La tresse » : pendant longtemps sa patiente
n’avait évoqué de sa mère qu’un corps informe, laissant
complètement de côté sa beauté et sa féminité. Jusqu’au
moment où une nouvelle image, belle et émouvante, s’impose
à elle : elle revoit un tableau représentant une mère qui tresse
les cheveux de sa fille, devant un miroir. Elle se souvient alors
pour la première fois au cours de son analyse qu’elle avait des
cheveux que sa mère tressait et elle garde encore très vif le
souvenir du plaisir éprouvé à sentir sa main dans ses cheveux.
Le climat est harmonieux, rompant avec la destructivité qui
régnait jusqu’alors.
Fédida se demande pourquoi sa patiente avait dû conserver cette expression de la féminité de sa mère sous la forme
d’une image qui s’impose à elle, comme venant du dehors;
pourquoi elle n’avait pas pu faire sienne cette féminité, dans
un mouvement d’identification. À partir de l’irruption de cette
image, « la patiente chercha lentement à désigner la douleur
ressentie face à la beauté de sa mère. Pourquoi la beauté féminine parfaite d’un corps et d’un visage au regard éperdument
bleu pouvait-elle lui faire si mal ? Pourquoi les gestes doux
que sa mère adressait à sa fille lui paraissaient-ils destinés à
un autre ? » (op. cit., p. 137). La mélancolie de la patiente peut
enfin s’exprimer et un début de réponse à ces questions se
forme à partir du récit d’une sorte d’exercice qu’elle fait pour
arriver à s’endormir : elle joue à imaginer sa mère morte,
couchée sur son lit et parée de sa plus belle robe. Elle tue sa
mère en pensée, dans l’espoir qu’elle pourra la faire revivre
pendant son sommeil et dans ses rêves, dans un mouvement
de re-création, éprouvé comme bien à elle et venant de l’intérieur. Un rêve fait par la suite pourra être compris comme l’expression de cette homosexualité féconde qui permet à la fois
de figurer l’enchevêtrement de sa relation avec sa mère et de
s’en déprendre.
Ainsi, cette angoisse d’enchevêtrement entre une mère et
sa fille peut-être terriblement handicapante pour la fille – et
également pour la petite fille, à lire l’analyse que Monique
Cournut-Janin nous propose
[5] : « ici, ce serait dans la relation
avec une mère non détachée elle-même de sa propre mère que
l’imago se constituerait. (...) L’enfant, et particulièrement l’enfant fille, aurait été prise dans le conflit homosexuel primaire
de sa propre mère » (p. 58-59).
« Ces hommes trop beaux... » : c’est l’exclamation qui
s’impose à moi en face d’un patient, Jean-Baptiste, qui me
consulte pour ses difficultés relationnelles avec les femmes.
Il raconte qu’un même scénario se répète depuis plusieurs
années et il aimerait savoir « s’il n’a pas un problème ». Fou
amoureux au début, il pense chaque fois avoir trouvé la femme
de sa vie, celle pour laquelle il pourra, « sans problème »,
renoncer à ses habitudes de célibataire, les sorties avec les
copains et ses activités sportives, dangereuses ou pas. C’est
l’amour fou et ils partagent tous leurs moments de libres parce
qu’il est comme ça : il aspire profondément à tout partager
avec la femme qu’il aime. Mais très vite, c’est l’angoisse. Il
se sent très déprimé, devient pensif et cherche de plus en plus
souvent à retrouver ses sports solitaires et ses copains célibataires. L’amie se sent alors délaissée et lui reproche ses sorties;
les affects s’inversent, l’ambiance devient infernale. Il se sent
étouffé et affolé par les scènes que lui fait son amie, d’autant
plus violentes qu’il reconnaît avoir tout fait pour la convaincre
qu’il voulait se consacrer entièrement à elle; elle lui reproche
qu’il n’est plus le même et qu’elle ne se sent plus aimée. Il se
replie dans un mutisme absolu, incapable de s’expliquer, parce
qu’il n’y comprend rien lui-même. Tout ce qu’il sait, c’est
qu’il ne tolère plus la présence de l’amie et seule la rupture le
calme : lorsqu’il peut enfin lui dire qu’il ne la supporte plus et
qu’elle s’en va, il se sent soulagé et se croit de nouveau
heureux. Mais lorsqu’il devient clair que la rupture est irréparable, il se rend compte qu’il ne peut pas vivre seul – c’est
alors le temps d’une profonde dépression...
Jean-Baptiste est un très bel homme. Grand, masculin,
imposant, il a un corps d’athlète. Il a du charme avec ses
cheveux roux, courts et bouclés. Il est sympathique, sensible,
intelligent. Dès notre premier entretien, je me dis que je
comprends ces femmes : c’est un homme trop beau et lorsqu’on a pu se faire aimer passionnément de lui, j’imagine
qu’on n’y renonce pas si facilement. Jean-Baptiste possède
une séduction qui a peut-être de quoi rendre mélancolique les
femmes : sa beauté semble à la fois une promesse de bonheur
intense et une évanescence. Déjà, la perte se profile à l’horizon. Jean-Baptiste est certainement très attiré par les femmes
et dans un premier temps, il sait le leur montrer. Mais très vite,
il se laisse aimer par elles. Il les mobilise mais se rebiffe à
donner des gages; à son insu, son engagement n’est pas réel.
Mais la femme, elle, le sait et une fois la passion déchaînée,
Jean-Baptiste doit bien sentir la haine et le désir de vengeance
de l’amie, qui devient alors une ennemie potentielle.
Avec moi, son évitement ne se manifeste, jusqu’à présent,
que dans son insistance à me payer après chaque séance : ainsi
nous sommes quittes, je lui ai donné mon écoute et lui son
argent. Jean-Baptiste semble terrifié par un amour trop grand
pour sa mère, à laquelle il peut d’autant moins renoncer
qu’elle ne lui a apparemment apporté aucune écoute. C’est ce
qui semble se dessiner au cours de nos premières séances, le
récit qu’il fait de sa relation à sa mère apparaissant sous la
forme d’une longue et douloureuse incompréhension qui le
laisse perplexe.
Nous ne sommes qu’au début d’une relation dont l’avenir
reste encore très incertain. Par certains aspects, Jean-Baptiste
me fait penser à deux personnages au destin mythique : Jean-Baptiste Grenouille du Parfum de P. Süskind et Achille de
Penthésilée de Kleist. Peut-être ces associations pourront-elles
prendre sens plus tard, si Jean-Baptiste peut accepter un travail
analytique à plus long terme.
BEAUTÉ ET DESTRUCTION (SUITE)
Jean-Baptiste Grenouille
[6] est un horrible gnome – et sur ce
point, il n’a apparemment aucun rapport avec mon patient. Il
est né d’une mère déjà quatre fois infanticide qui tentera de
l’être avec lui encore une fois. Plus robuste que les autres,
Jean-Baptiste pousse son premier cri, attirant l’attention sur lui
et, par la même occasion, sur le crime de sa mère; elle finira
sur l’échafaud quelques jours plus tard. Le petit Jean-Baptiste
est alors confié à des nourrices qui refusent toutes de l’allaiter : il n’a aucune odeur et ne peut donc pas susciter cet attendrissement maternel nécessaire à provoquer chez une femme
le désir de nourrir un enfant. Il serait mort si sa route n’avait
pas croisé celle d’une femme dépourvue d’odorat qui peut
accepter de l’allaiter.
Toute sa vie sera déterminée par cette étrange caractéristique, doublée d’un don exceptionnel : Jean-Baptiste n’a pas
d’odeur mais il a, en revanche, un odorat surnaturel. Comme
dans le monde créé par Süskind, les êtres humains se voient
et se reconnaissent grâce à leur odeur, Jean-Baptiste est ignoré,
méprisé et oublié par les autres. Quant à lui, il se repère
comme un poisson dans l’eau dans le monde des êtres humains
qu’il hait et dont il perçoit, par l’odorat, les moindres états du
corps et de l’âme.
Au cours de son enfance, décrite par l’auteur comme une
sorte de période de latence, Jean-Baptiste est tout entier
occupé à développer ses connaissances : il mémorise, classe
et combine entre elles les millions d’odeurs qu’il rencontre, ni
bonnes ni mauvaises : elles sont, tout simplement. Mais un
jour, Jean-Baptiste est rendu fou par une odeur nouvelle qui
le met à la torture : « pour la première fois, ce n’était pas seulement l’avidité de son caractère qui était blessée, c’était effectivement son cœur qui souffrait (...). Il allait gâcher sa vie s’il
ne parvenait pas à le posséder » (p. 52). « Jamais il n’avait
senti quelque chose d’aussi beau » (p. 55).
C’est l’odeur d’une toute jeune fille qu’il a flairée. Ni la
jeune fille, ni son éventuelle beauté n’intéressent Grenouille :
c’est de son parfum seulement qu’il veut s’emparer. Grâce
aux connaissances qu’il a acquises en parfumerie, Grenouille
parviendra à extirper l’essence des corps de vingt-quatre
toutes jeunes filles et les combinera les unes avec les autres
pour obtenir le parfum le plus exquis qu’il soit donné de rêver.
Arrivé au terme de son projet, accompli au-delà de tout ce
qu’il pouvait espérer, Grenouille se trouve vide de tout désir
et décide de se suicider en s’aspergeant de parfum. La beauté
du parfum est tellement parfaite que les humains ne peuvent
que l’adorer, ce qui était le but. L’horrible gnome devient alors
l’objet de torrents d’un amour passionné et incontrôlable :
« c’était la première chose dont ils se souvenaient tous : il y
avait là un type qui débouchait une petite bouteille. Et ensuite
il s’était aspergé des pieds à la tête avec le contenu de cette
petite bouteille et était apparu tout d’un coup inondé de beauté
comme d’un feu radieux. Sur le moment ils reculèrent, par
respect (...) mais ce respect se muait en désir. Ils éprouvaient
une attirance pour cet homme qui avait l’air d’un ange »
(p. 306-307). Grenouille est pris d’assaut dans un élan
d’amour irrésistible et impérieux, « chacun voulait le toucher,
chacun voulait en avoir sa part (...) ils lui arrachèrent la peau,
le plumèrent, plantèrent leurs griffes et leurs dents dans sa
chair ». Il fut dévoré, par amour, par chaque membre de la
« horde » et « une demi-heure plus tard, Jean-Baptiste
Grenouille avait disparu de la surface de la terre jusqu’à sa
dernière fibre » (p. 307).
Dans un tout autre contexte, Achille
[7] finit comme
Grenouille. Superbe héros grec, il est passionnément amoureux d’une ennemie qu’il vient de vaincre, Penthésilée l’Amazone – qui est la seule à ignorer sa défaite, puisqu’elle s’est
évanouie sous le coup porté par Achille. Supplié par l’entourage de Penthésilée, Achille accepte de la tromper et de faire
semblant d’avoir été vaincu; il reprend alors le combat que
Penthésilée lui offre dans l’idée de lui donner l’occasion d’une
revanche. Mais pour lui ce n’est pas un combat sérieux, c’est
un jeu amoureux et il est sûr qu’ils vont tomber dans les bras
l’un de l’autre – c’est compter sans la folie de Penthésilée :
folle d’amour pour lui et convaincue qu’Achille est en train
de la trahir, elle se déchaîne, se précipite sur lui et le met en
pièces. Elle le déchire de ses dents et de ses ongles, avec l’aide
de ses chiens, avant qu’Achille n’ait pu comprendre ce qui lui
arrive.
Peut-être est-ce d’une peur analogue à celle qui saisit
Achille juste avant de mourir que Jean-Baptiste, mon patient,
est saisi lorsqu’il me dit combien il se sent à la merci de ses
amies et qu’il craint de mourir, étouffé par trop d’amour.
J’ai retenu ces deux textes, parce que la figuration de l’extrême de la passion y est particulièrement aboutie. La beauté,
associée à l’amour qu’elle suscite, est tellement absolue
qu’elle ne peut conduire qu’à la mort. On peut d’ailleurs se
demander siAchille ne se suicide pas, tout comme Grenouille,
poussés à bout par leur faim et leur soif d’amour. C’est en tout
cas la lecture qu’en fait Christian David qui attribue à Achille
un « inconscient désir de mourir »
[8] (p. 112). En effet, plus
encore que la femme elle-même, c’est l’amour qu’elle lui
porte qui fascine Achille. De ce fait, il omet de prendre en
compte la nature de la passion de Penthésilée et c’est ce qui
va le précipiter vers sa fin. Tout comme mon patient finalement, qui prend couramment de gros risques, non seulement
dans sa pratique du sport mais également avec les femmes.
La beauté de l’être cher est-elle nécessairement du côté de
la mélancolie ? Émoi nostalgique, sensation d’un espace intérieur menacé d’être déserté par l’objet désiré, perçu comme
insaisissable à jamais. Beauté et mélancolie sont étroitement
liées : Tchoulkatourine, l’Homme de trop, se consume et meurt
à trente ans d’une terrible affection contractée le jour de sa
rencontre avec le beau Prince N., son rival qui lui ravit Lise.
La patiente de Fédida passe de la violente destructivité à l’encontre de sa mère à une douleur mélancolique lorsque le
souvenir de sa beauté lui revient; elle s’en dégage quand elle
peut accoucher, en rêve, d’une mère véritablement maternelle
pour elle. Jean-Baptiste, mon patient, se consume de peur
d’être dépecé par des amies qui l’aiment trop.
La sensation éprouvée devant la beauté de quelqu’un,
homme ou femme, peut être accueillie comme le cadeau d’une
rencontre faite pendant l’espace d’un moment, comme une
émotion que l’on peut s’offrir, à soi-même et à l’autre, à ce
moment-là. Plaisir de se laisser emporter, rêverie triste comme
un soupir, aspiration à avoir ou à être.
À l’inverse, il y a des gens que nous percevons comme
toujours beaux. Ils le sont alors indépendamment de notre
humeur, de notre disponibilité à s’émouvoir et cela prend une
dimension intrusive qui fait effraction. Cette beauté-là qui
paraît permanente – et donc extérieure – peut susciter l’exaspération ou même la haine; elle pousse en avant, dans un
mouvement de conquête. Ainsi, la beauté est aussi affaire d’un
narcissisme phallique : c’est celle, violemment excitante de
Jean-Baptiste Grenouille après qu’il se soit aspergé de son
parfum magique : il finit dépecé par une « horde ». C’est celle
de Penthésilée armée de pieds en cap, guerrière caracolant sur
son cheval et laissant voler derrière elle ses belles boucles
brunes.
[1]
Tourgueniev I. S.
(2000)
Le journal d’un
homme de trop, Paris,
Le Livre de Poche, p. 48.
[2]
Citation de M. de
M’Uzan in :
Clés pour le
féminin. Femme, mère,
amante et fille, coll.
« Débats de psychanalyse », Paris, PUF, 1999,
p. 8.
[3]
Fédida P. (1999) « La
tresse », in
Clés pour le
féminin, op. cité.
[4]
In
Clés pour le
féminin, op. cit.
[5]
Cournut-Janin M.
(1999) « Le noyau
mélancolique, féminin »,
in
Clés pour le féminin,
op. cit., pp. 57-64.
[6]
Süskind P. (1986)
Le parfum. Histoire d’un
meurtrier, Paris, Fayard,
Le Livre de poche; trad.
de l’allemand par
Bernard Lortholary.
[7]
Kleist H. von (1954)
Penthélisée, Paris, José
Corti, trad. de l’allemand
par Julien Gracq.
[8]
David Ch. (1971)
« La fascination de
l’illimité »,
in
L’état amoureux.
Essais psychanalytiques,
Paris, Petite
Bibliothèque Payot,
pp. 95-135
.