2002
Champ Psychosomatique
Le corps de rêve de Madame de Pompadour
Gisèle Harrus-Révidi
26 rue du Commandant Mouchotte, 75014 Paris.
Sur les murs de Paris, une affiche s’impose depuis plusieurs
semaines, celle de Madame de Pompadour peinte par
Boucher au Château deVersailles.
Madame de Pompadour rayonne, Madame de Pompadour
occupe l’oeil et l’espace et cependant en la regardant fixement,
qui vois-je ? Une femme de biais, l’air absent, le regard perdu,
un visage anonyme que je ne reconnaîtrai pas si, par un artifice
temporel improbable, je la rencontrais. Dans un miroir,
derrière elle, se reflète sa tête avec une natte poudrée dont on
ne peut que penser qu’elle est postiche.
Que vois-je donc ? Je suis dans la gare Montparnasse, elle
est là me narguant et me fascinant à la fois; je pose mon sac
par terre au milieu de la foule, sors un papier et un crayon et
la détaille. Elle a un grand décolleté carré, orné au niveau du
cou d’une série de nœuds en ordre décroissant, ses deux avantbras portent cinq rangs de perles fines (elles sont fines de toute
évidence car seraient-elles fausses, la grandeur du personnage
les anoblirait de son aura). Ses mains longues et potelées, sans
bagues, tiennent un livre-prétexte.
Que vois-je, enfin ?
Une robe, là est l’essentiel du tableau.
Cette robe (en taffetas ?) superbe, verte ornée de guirlandes de
roses envahit tout, on ne voit qu’elle. Le volume occupé par ce
vêtement serait celui de trois corps de femmes normales : « l’habillement, en venant modifier la forme apparente du corps d’une
manière ou d’une autre, nous procure un sentiment accru de
puissance, le sentiment de l’extension de notre moi corporel
(par une plus grande occupation spatiale en fin de compte)
[1] ».
Tout n’est qu’ornemental, fleurs artificielles sur le côté gauche
du corps, nœuds entre les seins, volants somptueux. Ce corps
non fonctionnel en apparence est « complété » par deux pieds
minuscules chaussés de sabots roses et argentés.
Le décor est à la hauteur d’un tel artifice de grandeur et de
noblesse : derrière on aperçoit en effet une bibliothèque avec
des ouvrages reliés rangés dans un désordre si calculé qu’eux
aussi paraissent factices. Comble du raffinement, les volutes
de bois de cette bibliothèque renvoient l’œil aux festons qui
ornent le bas de la robe.
Qu’est-cequela beautéencecas ? Silenceetsecret, suggestionetartifice, dissimulationducorpsréelsousdessignesapparentsdeppouvoirexaltantl’imaginaire. CommedansleconteLes
habits neufs du Grand Duc, l’enfant naïf ne pourrait que comprendrequeLouisXV leBienAimén’étaitamoureuxqued’une
robe. La royalesexualitécomplexe, etinaccessibleaucommun,
neseconcevraitquemimétiqueà cesméandresvestimentaires,
inconcevabledoncdanssonessencemême. Fugaceetéphémère
beautéqui, parl’artificedel’artetdela créationpouvait, dansces
casexceptionnels, atteindrelestatutdela pérennité. Maquillée,
poudrée, vêtuederêvesparquelquesartisansdegénie, la femme
n’a plusalorsniâge, nicorps, etsa féminitéartistiquementcodée
n’est plus tant sexuelleque décorative.
« Il y avait une source limpide, toute d’argent avec son
eau brillante, qu’aucun berger, aucune chèvre qu’il eût menée
paître sur la montagne, n’avaient touchée, ni nul autre bétail;
qu’aucun oiseau, qu’aucun animal sauvage n’avait troublée,
ni le rameau chu d’un arbre. (...) Là le jeune homme, épuisé
par l’ardeur de la chasse et la chaleur, s’affala, tiré par la
beauté de l’endroit et la source. Tandis qu’il désire apaiser sa
soif, voici que naît une autre soif; et tandis qu’il boit, saisi
par l’image de la beauté qu’il voit, le voici qui aime une espérance sans corps; ce qu’il pense un corps, c’est de l’eau. Le
voici figé lui-même pour lui-même, et immobile, avec le
même visage, il est sans mouvement, comme une statue
sculptée dans le marbre de Paros. Il contemple, étendu à terre,
deux astres – ses yeux -, et dignes de Bacchus, dignes d’Apollon ses cheveux, et ses joues sans barbe, et son cou d’ivoire,
et la beauté de sa bouche, et, mêlé la blancheur éclatante de
neige, le rouge; il admire tout cela qui le rend admirable,
lui. (...).
Et il troubla l’eau de ses larmes, et la forme fut renvoyée
obscure par l’onde remuée. (...) Et sa poitrine nue, il la frappa
de ses mains à la blancheur de marbre. Les coups à sa poitrine
firent monter une rougeur de rose, tout comme souvent les
fruits blanc éclatant d’un côté sont rouge de l’autre; ou comme
souvent la vigne, quand elle n’est pas encore mûre, montre du
pourpre sur des raisins aux couleurs variées ».
(Il se meurt) : « Et il n’a plus ce teint de blancheur éclatante
mêlée au rouge ».
Et Ovide commente :
« Il se désire, l’insensé, et il est en même temps l’adorateur
et l’adoré. En désirant c’est lui qu’il désire, et en même temps
qu’il met le feu, il brûle. Que de fois il donne de vains baisers
à la source trompeuse ! Au milieu des eaux que de fois il a
plongé ses bras pour saisir son cou entrevu, et il ne s’est pas
saisi en elles ! Ce qu’il voit, il ne le sait, mais ce qu’il voit le
brûle; et ses yeux, la même erreur qui les trompe, les excite.
Crédule, pourquoi t’évertuer en vain à saisir des simulacres
fugaces ? Ce que tu cherches n’est nulle part; ce que tu aimes,
tourne-toi et tu le perdras. Ce que tu vois est l’ombre d’une
image renvoyée. Elle ne possède rien d’elle-même; avec toi
elle est venue et elle reste; avec toi elle partira, s’il t’est
possible de partir. Ni le souci de Cérès ni celui du repos ne
peuvent l’abstraire de là; mais répandu dans l’herbe opaque il
contemple la beauté (forme) menteuse d’un regard insatiable;
et il meurt par ses propres yeux [2] ».
Tirésias, le devin, commente Pigeaud plus loin, avait
prophétisé que Narcisse n’atteindrait la vieillesse que « s’il ne
se connaît pas ». En fait ajoute-t-il, Narcisse est amoureux de
la forme. « Forme et beauté : un seul mot latin : forma »
L’argument initial, tel qu’originairement rédigé, comportait toutes sortes de pistes positives, esthétiques, cliniques,
anthropologiques, historiques. Or au reçu des différents
articles, je n’ai manqué d’être frappée des voies de contournements prises par les uns et les autres, un évitement de la
question voilà ce qu’habilement la majorité des articles décrit,
tout en ne traitant que du sujet. Cela n’a probablement pas été
sans m’influencer dans cette introduction : en effet qu’est-ce
« objectivement » que la beauté de Madame de Pompadour
sauf à accepter de reconnaître l’importance du substitut vestimentaire en lieu et place du corps ? Quand je déclare que ce
tableau est beau à mon sens, est-ce que j’affirme que Madame
de Pompadour l’est également ?
La description de la beauté de Narcisse telle qu’en elle-même Ovide la décrit est oblitérée par l’ombre, l’illusion, le
reflet : « le voici qui aime une espérance par les projections de
l’homme sans corps; ce qu’il pense un corps c’est de l’eau ».
Terrible constat non pas de la beauté éphémère mais de son
côté comme hallucinatoire, c’est l’image qui est belle, le sujet
ne se peut contempler que par image interposée entre lui et le
réel : « ce que tu vois est l’ombre d’une image renvoyée ».
Le parti-pris des historiens de l’art
La beauté, c’est ce qui existe dans la nature mais dans une
nature idéalisée telle que la rêve l’homme. Le corps idéalisé
masculin dit Martial Guédron est vecteur de l’exemplum virtutis; la deuxième moitié du XVIIIE siècle exalte un goût notable
pour la virilité, l’austérité et une forme de misogynie. Cette
masculinité souligne l’auteur est de l’ordre du fantasme, le nu
héroïque et viril est le paradigme de la force et de la rectitude
morales. Nous sommes là donc dans une forme de « politiquement correct », le beau est l’antique, celui qui s’en éloignerait trop pourrait, dans la théorie évolutionniste de
l’époque, être qualifié de dégénéré. En d’autres termes le beau
n’existe pas dans le réel en tant que tel, c’est une construction
que l’homme moral, l’homme de savoir fabrique pour illustrer l’idéal qui est sien, idéal inconsciemment homosexuel et
quasi consciemment misogyne.
Toujours au XVIIIe siècle, Morwena Joly souligne quant à
elle que « la représentation du corps dans les arts visuels, celle
qui est la plus strictement soumise à la recherche du beau,
peut ainsi devenir le support de l’expression de soi ». Et c’est
les Écorchés de Houdon, c’est surtout la terrible et terrifiante
Raie de Chardin. Des écorchés, « autobiographie cryptée »
certes, et un animal mort, un poisson déchiqueté incarnent la
nature, la vraie par opposition esthétique aux critères de
l’époque qui tentent le passage de « l’imitation de la belle
nature à la recherche de la beauté idéale ». Le beau est-il
l’idéal ou le naturel dans toute sa crudité ou une expression
personnelle de l’intériorité ?
Ce que Serge Netchine tente de démontrer c’est que chaque
période a sa représentation du corps et de la beauté tant en
fonction de ses critères religieux que moraux. Une phrase-clé :
« la beauté corporelle n’est que le reflet indirect des Idées,
première marche pour une ascension qui conduit par degré
jusqu’à leur Ciel abstrait », dans Platon certes mais, sur un
mode ou un autre chaque époque joue la même partition.
« Ainsi malmené, écrit-il presque en conclusion, le thème de
la beauté serait-il devenu anachronique ? »
Que nous disent ces historiens de l’art ? Que le beau est
une construction intellectuelle dans laquelle au fond le sens
même de la vision n’est pas prépondérant. Rien de moins
« naturel » que le beau, beauté et idéal, beauté et critères d’une
époque (aujourd’hui incarnée par le top-modèle) sont le
produit d’un système de valeurs reconnues.
Le parti-pris du sociologue
Le titre de l’article de Julien Méreaux suffit à lui seul, à
démontrer que l’approche sociologique du beau à notre
époque se joue sur une codification propre au groupe social
que la prône : « la codification de la beauté chez les homosexuels masculins parisiens ». Le beau dans le Marais n’a rien
à voir avec le beau du XVIe arrondissement, ce n’est plus le
religieux, l’éthique qui prédomine dans les choix sélectifs
mais l’appartenance à un groupe particulier sexuel (ou se
considérant comme tel). La définition donnée est « qu’en principe la beauté contient des principes et des normes objectives
et régulières » mais justement l’auteur ne peut que retomber
sur le constat qu’il se retrouve dans ce que cette population
nomme « beauté » tous les éléments caractéristiques de l’imaginaire socio-culturel des homosexuels c’est-à-dire comme
pour tous une codification de représentations esthétiques.
Toujours donc la codification, toujours donc les systèmes
de sens, par exemple, l’extrême valorisation de la virilité telle
qu’elle peut être idéalisée, jamais rien de spontané, d’impulsif dans une attraction pulsionnelle. Non la pulsion elle-même,
sauf dans certains cas de perversions, est une réponse culturelle à des codes appris et à peine transformés par l’inconscient. Est beau ce qui m’attire, ce que je ne sais que décrire
pauvrement (cf. « La beauté chez un homme ? » « un mec qui
fait mec, construit, intelligent, une forme de virilité »). Est
beau chez l’homme, l’homme, la virilité; nous ne sommes pas
si loin du XVIIIe siècle du goût pour l’antique et du mépris de
la femme. La morale n’y est pas à la même place mais le
fantasme inconscient est peut-être identique.
Le parti-pris des psychologues
Comme dans les autres disciplines la beauté entraîne des
séries de chaînes associatives poétique, littéraire mais également dans le même temps, contournant l’objet comme pour
mieux le cerner. « La notion de beauté, écrit Simone Korff-Sausse, n’a de sens que par rapport à la laideur ». Qu’est-ce
qu’être laid, s’interroge-t-elle, qu’est-ce que se sentir laid ?
Le laid évoque le manque, l’inachevé, le handicap.
Le beau c’est aussi l’éphémère, le gracieux, le tôt disparu
ou disparaissant, l’émotion est légèrement enivrante, « la
beauté sera convulsive ou ne sera pas » cite Miguel de Azambuja.
Nina de Splengler évoque l’émoi devant la beauté révélée
de l’autre, émoi trouble et culpabilisant.
La culpabilité est là, dès que l’acte existe, par exemple
celui de se faire bronzer pour l’adolescent au risque de la mort.
La société oblige en vue de ce qu’elle reconnaît comme réussite sociale souligne donc Sylvie Consoli à être « beau »,
bronzé, mince. L’obsession chez l’adolescent, disent les
psychologues cliniciens, d’être conforme même au risque de
la chirurgie esthétique (Hélène Haby).
Beauté du corps ? Jusqu’où pouvoir généraliser ? Peut-on
trouver des critères universels ? Non répondent en chœur les
scientifiques de toutes disciplines, mais peintres et photographes tentent l’impossible, le rêve. Cela donne « ces éclats
de corps partiel », de sexe proposés par Fabien de Cugnac,
discutables, rejetables ou au contraire courageux et esthétiques.
Cela donne la Baigneuse de Renoir. Laissez-moi la penser
universellement belle...
[1]
Flügel J.C. (1930),
Le rêveur nu,
Aubier-Montaigne,
1982.
[2]
Ovide,
Les métamorphoses,
cité par Pigeaud J.,
Poésie du corps, Payot,
1999. Souligné et traduit
par Pigeaud.