2002
Champ Psychosomatique
Le nu héroïque ou les vertus régénératrices de la beauté au XVIIIe siècle
Martial Guédron
Institut d’Histoire de l’Art, Place de l’Université - 67084 Strasbourg Cedex.
À partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, le nu héroïque et viril est
devenu le paradigme de la force de la rectitude morale. Cette image a émergé
alors que les cris d’alarme se multipliaient concernant la dégénération physique
et morale des individus, une dégénération qui était reliée à un alanguissement
de la société et au rôle de plus en plus influent qu’y jouaient les femmes. Afin
de remédier à ce déclin causé par l’oisiveté,le luxe et l’intempérance, de nombreux naturalistes, médecins, apprentis pédagogues et anthropologues affirmaient que les individus pourraient être régénérés à condition qu’ils imitent
leurs glorieux ancêtres de l’Antiquité classique. Justement, la statuaire antique
offrait des modèles physiqueset moraux qui pouvaient servir d’exemples. Les
ouvrages de Winckelmann et de ses nombreux disciples étaient la source principale de la thèse suivant laquelle la régénération et le progrès pourraient être
favorisés par la contemplation de nus associant perfection physique et rectitude morale. Par la suite, cette idée allait connaître une grande vogue auprès
des adeptes de l’eugénisme.Mots-clés :
Théorie de l’art, Nu héroïque, Corps, Dégénération, Régé- nération, Siècle des Lumières, Winckelmann.
In the second part of the eighteenth-century, the heroïc body became to be
like a paradigm of physical strength that corresponded to an inflexible moral
fervour and certitude. This image emerged during a period in which fear
concerning the physical and moral degeneration of the people was very discussed and tied to the emergence of dominant woman and weak men in the
society. In order to cure this degeneration – which was understood to have been
caused by generations of physical decline, luxury and immoderation – most
of the writings on natural history, medicine, education and anthropoly asserted that the body and the moral faculty could be regenerated if men and women
attempted to emulate the strength of their glorious predecessor of the classical antiquity. Fortunately, the beautiful antique sculptures offered physical and
moral models that could be emulated. Writings by Winckelmann and his numerous disciples were the principal source of this theory that regeneration and perfectibility could be facilitated bu contemplating beautiful and powerful nude
embodying virtue and strength of character. Then, this idea was to keep running through the eugenics theories.Keywords :
Art theory, Heroïc body, Nude, Degeneration, Rege- neration, Enlightenment, Winckelmann.
Les Grecs se rappelaient sans cesse que les arts avaient été faits
pour l’homme, que l’homme cherche à rapporter tout à lui-même,
et que par conséquent la figure humaine devait être leur premier
modèle. Ils s’appliquèrent donc principalement à cette partie de la
nature; et, comme l’homme est lui-même un objet plus noble que
ses vêtements, ils le représentèrent le plus souvent nu, excepté les
femmes que la décence exige qu’on vêtisse.
Claude-Henri Watelet
Quand on examine l’évolution artistique en Europe au
cours de la deuxième moitié du XVIII
e siècle, on s’aperçoit
que le nouveau classicisme austère et didactique,
expression du rationalisme critique des Lumières, a placé la
question des représentations du corps et plus spécifiquement
de la figure nue au centre de débats théoriques fondamentaux.
On sait que le rejet de l’illusionnisme, de l’artifice, de l’ornement
et de l’insouciance hédoniste s’est alors très nettement
chargé de thèmes moralisateurs chez tous les auteurs pour
lesquels le goût « dépravé dans les arts » consistait à « se plaire
à des sujets qui révoltent les esprits bien faits et à préférer le
burlesque au noble, le précieux et l’affecté au beau simple et
naturel » – ce que Voltaire considérait comme une «maladie
de l’esprit
[1]. » Au même moment, la référence aux héros de la
mythologie classique et de l’histoire grecque et romaine,
sources d’un idéal noble pour de nombreux artistes et théoriciens, est devenue de plus en plus courante, notamment dans
les œuvres exposées au Salon de Paris
[2]. Dès 1754, La Font de
Saint-Yenne, initiateur de la critique d’art en France, avait
demandé aux peintres et aux sculpteurs de privilégier des
héros vertueux et remplis d’abnégation n’ayant cure du danger
et ne reculant pas devant le sacrifice suprême, celui de leur vie
[3]. Ses écrits annonçaient un mouvement général qui devait
aboutir à la promotion du corps masculin idéalisé comme
vecteur de l’
exemplum virtutis, thème incontournable de la
peinture historique édifiante. Pourtant, si les réflexions autour
de la place du corps dans les arts visuels étaient incontestablement marquées par la doctrine de l’
ut pictura poesis, qui
impliquait une approche comparatiste de l’imitation et de l’expression
[4], le nu héroïque pouvait aussi être envisagé en tant
qu’incarnation du vrai, du beau et du bien indépendamment
d’une référence à une iconographie précise. Il semble en effet
que les artistes étaient moins appelés, désormais, à élaborer
des histoires complexes dont le spectateur érudit était censé
reconstituer les péripéties qu’à le toucher immédiatement en
recherchant un langage universel et naturel. Dans le même
temps, il était régulièrement rappelé aux peintres et aux sculpteurs qu’ils n’avaient que le secours de la physionomie pour
traduire le caractère et les états d’âme de leurs personnages.
Si les musiciens et les poètes étaient dégagés de la matière,
l’idéal véhiculé par un tableau ou une sculpture ne pouvait
s’exprimer que par le truchement de celle-ci : c’est ce qui
plaçait le corps au centre d’une conception physiognomonique
des arts visuels.
Lorsqu’on précise que, pour une très large part, la représentation du nu héroïque s’articulait sur le dogme de l’imitation de la nature
[5], le fait que les contemporains aient souvent
déploré les tares physiques des modèles d’ateliers prend une
connotation particulière et permet de mieux comprendre
certaines inflexions qui ont pu être données aux valeurs dont
se nourrissait la pensée rationaliste. Dans son ouvrage de référence, Robert Rosenblum a proposé de retenir l’expression de
« néoclassicisme horrifique » pour désigner le courant esthétique de la fin du XVIII
e siècle qui, contredisant l’idéal d’impassibilité prôné par l’archéologue allemand Johann Joachim
Winckelmann, a assuré la promotion du nu héroïque confronté
aux situations les plus extrêmes
[6]. On pense assez spontanément à Johann Heinrich Füssli et à ses disciples qui séjournaient à Rome dans les années 1770, célèbres pour avoir
multiplié les mises en scènes frénétiques dans lesquelles la
grandeur d’âme du héros mâle semble fonction de la douleur
qu’il est capable d’endurer. Cela dit, nous croyons que cette
inspiration reflète aussi, au moins en partie, la conviction que
les beaux corps virils en souffrance étaient dotés de vertus
vivifiantes contribuant à la régénération de la société, une
conviction procédant en partie des théories développées par
Winckelmann.
Parmi les voix qui se sont élevées au cours de la deuxième
moitié du XVIII
e siècle pour réclamer une réforme des arts
visuels, celles évoquant la décadence des arts et la volonté de
les régénérer sont parmi les plus suggestives. Elles traduisent
une tendance à analyser l’histoire en fonction de critères
empruntés aux sciences naturelles et à considérer que l’état
d’une civilisation peut s’évaluer à la manière dont le médecin
jauge l’état de santé de ses patients. Des travaux importants
ont souligné comment les hommes des Lumières ont exprimé
leur crainte de voir les individus se dégrader physiquement,
moralement et mentalement et quels étaient les remèdes qu’ils
préconisaient le plus souvent pour pallier cette dégradation. Il
apparaît notamment que la peur d’une dégénération physique
généralisée se trouvait directement liée à la contestation des
valeurs de la société monarchique et à la certitude que
l’époque vivait sous l’emprise d’une décadence politique et
sociale. Les classes riches et oisives, associées au raffinement,
au luxe et à l’intempérance, étaient fréquemment accusées
d’être responsables de ce déclin dans la mesure où elles encourageaient l’amollissement, la négligence, la paresse et le relâchement
[7].
Les écrits de Georges Buffon montrent très clairement que
les critères scientifiques et les critères esthétiques pouvaient
se fondre intimement lorsqu’ils étaient appliqués à ce type de
discours. Dans son
Histoire naturelle, ouvrage publié à partir
de 1749, le célèbre naturaliste des Lumières avait décrit l’aspect de l’homme idéal, représentatif de qu’il appelait « l’âge
viril » hélas révolu : un corps carré, des muscles durement
exprimés, des contours prononcés et les traits du visage bien
dessinés
[8]. Faut-il rappeler que le courant esthétique dominant
au cours de la seconde moitié du XVIII
e siècle a été marqué par
un goût notable pour la virilité, l’austérité et même une
certaine forme de misogynie ? À partir du concept de
gender,
des historiens ont analysé comment les artistes de cette
période ont mis en œuvre des principes de différenciation
sexuelle procédant d’arguments empruntés à l’anatomie ou à
la physiologie. Leurs travaux relèvent que les choix esthétiques opérés par les peintres et les sculpteurs ont pu être
investis d’une rhétorique visant à exalter une masculinité
d’ordre fantasmatique. Les tableaux que Jacques-Louis David
a réalisés dans les années 1780 illustrent parfaitement cette
polarisation des différenciations anatomiques, mimiques et
gestuelles
[9].
C’est un fait que les philosophes et les moralistes qui
déploraient le déclin des valeurs morales et civiques de la
société attribuaient souvent cette situation à la perte des
repères traditionnels due à l’influence toujours plus grande
des femmes. Certains auteurs allaient même jusqu’à relever
que si la civilisation antique avait été tellement proche de la
perfection, c’est parce qu’elle était essentiellement dominée
par des forces simples et viriles. Jean-Jacques Rousseau, qui
se plaignait de ce que les élites cultivées issues de la société
parisienne étaient de plus en plus sous l’emprise de la gent
féminine, avait été catégorique sur ce point :
« Les anciens avaient en général un très grand respect pour
les femmes; mais ils marquaient ce respect en s’abstenant de
les exposer au jugement du public, et croyaient honorer leur
modestie, en se taisant sur leurs autres vertus. Ils avaient pour
maxime que le pays où les mœurs étaient les plus pures, était
celui où l’on parlait le moins des femmes et que la femme la
plus honnête était celle dont on parlait le moins [10]. »
Liée aux réflexions de Rousseau, la question de la « vraie »
nature de la femme était au centre de nombreuses publications
et de multiples débats. Des physiologistes l’enfermaient dans
ses propriétés reproductrices et nourricières. Des naturalistes
et des anatomistes estimaient que son squelette était beaucoup
moins compact et solide que celui de l’homme. Des physiognomonistes décrivaient son front peu étendu, ses traits plus
délicats que ceux du genre masculin, la plus grande souplesse
et la mobilité de toutes les parties de sa face lui permettant de
varier presque à l’infini le jeu de sa physionomie. Son corps
plus petit, moins robuste et plus souple, l’inclinait au mouvement, à l’agitation et à la volubilité. Sa complexion la prédisposait à l’inconstance. Elle n’agissait qu’en fonction de ses
sentiments et non d’une analyse rationnelle
[11]. Partout s’insinuait l’idée qu’elle était toujours un peu actrice, qu’elle avait
un véritable talent pour la mimique, des prédispositions pour
la dissimulation et la tromperie et qu’elle se parait de passions
contagieuses aussi aisément que de fard ou de bijoux. Johann
Kaspar Lavater, le père de la physiognomonie moderne,
n’était pas le seul à décrire sa nature irritable, à la dire moins
accoutumée à penser, à raisonner ou à discerner qu’à se laisser entraîner par le torrent des émotions
[12]. Les considérations
faisant de toute exagération de sentiment l’affaire de la femme
se multipliaient. Diderot l’avait suggéré à travers plusieurs de
ses écrits : sa spécificité physiologique semblait la porter aux
mouvements convulsifs et aux prostrations indécentes. Il était
devenu courant d’opposer sa légèreté et ses caprices, ses nerfs
délicats, sa sensibilité physique exaltée ou son caractère inégal
et protéiforme
[13] à « la gravité et la constance de l’homme
[14] »,
à l’impassibilité stoïcienne, à la « grandeur calme » chère à
Winckelmann.
Les implications esthétiques de ces idées paraissent
évidentes : c’est au nu masculin qu’il revenait d’incarner les
tensions entre sensualité et modèle de vertu. Le corps féminin
exprimait peut-être, dans certains cas exceptionnels, un sentiment supérieur avec conviction, mais il lui était interdit, une
fois dénudé, d’être le vecteur de l’
exemplum virtutis. Il ne
procédait plus, alors, que de ces « sujets voluptueux » stigmatisés par ceux qui défendaient avec force la vertu édifiante des
arts visuels. Pour eux, qu’elle soit Vénus ou Andromède, la
femme nue devait manifester sa pudeur, s’efforcer de se
cacher, montrer un air de modestie dans toute sa figure et son
attitude
[15]. En revanche, comme cela est manifeste aussi bien
dans les textes théoriques que dans les images, le nu masculin pouvait tout à fait devenir signe de vertu, ou du moins
métaphore de ce que seraient les hommes dans un état supérieur d’existence
[16]. Le sculpteur Étienne Falconet, qui avait lu
Winckelmann avec attention, s’en disait persuadé : lorsque le
corps des figures immortelles sculptées par les Grecs était
partiellement dissimulé par des vêtements, leur âme noble ne
se montrait pas aussi distinctement que lorsque ces figures
étaient intégralement dévêtues
[17].
Les années pré-révolutionnaires et révolutionnaires ne
firent que renforcer ces préjugés. Afin de marquer une rupture
définitive avec la munificence de la Haute Société et des
pratiques qui y étaient associées, on encouragea l’austérité
déjà mise au goût du jour par la vogue de l’antique. Le nouvel
idéal féminin trouva ainsi à s’exprimer dans l’imagerie révolutionnaire, en particulier dans les emblèmes et les allégories
du nouveau pouvoir. Assez proche des représentations emblématiques de la Charité et de la Fertilité, la femme incarnant les
vertus civiques y apparaissait le plus souvent sous la forme
d’une figure saine et robuste, sobrement vêtue d’habits classiques, la tunique largement ouverte sur une poitrine énergique, irréprochablement républicaine, libre, égalitaire et
fraternelle, destinée à nourrir la nation
[18]. Le type de la femme
procréatrice et nourricière que Rousseau et d’autres avaient
appelé de leurs vœux dès les années 1760-1770, s’opposait
très nettement à celui que les peintres ou les graveurs mettaient
en valeur sous l’Ancien Régime à travers les portraits des
femmes du monde, les élégantes des fêtes galantes, les
nymphes de la mythologie érotique, les lectrices de billets
doux et les acrobates des scènes d’alcôve.
Il n’est pas étonnant que le dernier tiers du XVIII
e siècle ait
vu un retour en force des partisans de l’esthétique idéaliste
qui refusaient que la figuration de la beauté du corps nu
emprunte directement à la réalité. Dès 1755, année de la parution des
Réflexions sur l’imitation de Winckelmann, le peintre
français Donnat Nonnotte avait soutenu devant ses confrères
de l’Académie royale de peinture et de sculpture que l’artiste
ne séduisait et n’enchantait que lorsqu’il imitait avec choix
[19].
Le jeune homme qui se destinait aux arts devait donc regarder l’imitation de la « belle nature
[20] » comme son but et tâcher
de connaître les caractères extérieurs des formes qu’elle
produisait. On le sait, la célèbre anecdote racontant comment
Zeuxis avait réuni les beautés éparses des cinq plus belles
filles de Crotone pour peindre son Hélène constituait le paradigme de ce modèle parfait et inspirait de nombreuses images
poétiques. On pourra retenir celle d’Anton Raphael Mengs,
ami et disciple de Winckelmann, lorsqu’il comparait le travail
du peintre à celui de l’abeille : tout comme le miel n’était dans
aucune fleur en particulier, mais qu’en chacune se trouvait
une partie de ce que l’abeille récoltait pour le faire, disait
Mengs, l’artiste pouvait choisir le meilleur dans toute chose
créée et réaliser ainsi dans l’art « la plus grande suavité
[21]. »
On objectera sans doute que les scientifiques, les philosophes et les théoriciens de l’art avaient souvent recours, à la
même époque, au lieu commun selon lequel les peintres et les
sculpteurs de l’Antiquité s’étaient rendus savants dans la
représentation et l’expression du corps humain en observant
des esclaves et des athlètes dans le plus simple appareil.
Chargé d’enseigner l’histoire et les belles lettres aux jeunes
artistes de l’École royale des élèves protégés, Michel-Fran-çois Dandré-Bardon notait en ce sens :
« Les anciens, qui s’étaient si bien familiarisés avec le nu,
l’avaient fait dans les palestres et les gymnases, lieux privilégiés du corps masculin athlétique et, par conséquent, véritables écoles d’anatomie vivante [22]. »
Une trentaine d’années plus tard, mais dans un esprit finalement assez proche, l’anatomiste Jean-Joseph Sue le Fils
décrivait avec enthousiasme les modèles naturels ayant servi
aux sculpteurs et aux peintres grecs :
« Que l’on se figure des hommes de haute taille, dont les
membres sont forts et nourris, les muscles bien prononcés, les
chairs compactes, les parties dures et molles recouvertes d’enveloppes à la fois souples et fermes, chez lesquels enfin la
nature est parée de ses plus belles formes; tels étaient les
hommes qui se présentaient aux jeux olympiques. Au moment
même de la lutte, de la course, toutes les parties recevaient
encore un développement superbe : l’œil les saisissait et les
distinguait sans peine. Tout, dans l’athlète, était en mouvement; tout sortait des proportions ordinaires. Son corps devenait alors, pour le peintre et pour le sculpteur, une leçon
d’anatomie [23]. »
Forts de cette hypothèse, certains savants n’hésitaient pas
à fonder la chronologie grecque sur les statues athlétiques
qu’ils assimilaient à des archives des Olympiades. Dans le
même élan, la décadence de l’art grec était mise en parallèle
avec l’abandon des exercices du gymnase.
Tout en s’étant fait le champion de l’esthétique idéaliste,
Winckelmann suggérait à l’occasion que les artistes grecs
n’avaient pas eu à chercher la beauté hors des choses fournies
par la nature, puisque l’apparence des modèles bien réels dont
ils disposaient était proche de la perfection. Logiquement,
imiter l’image de la nature pure et originelle telle que la
conservaient les œuvres de l’art antique semblait le meilleur
moyen, aux yeux de nombre de ses contemporains, de retourner à un état de beauté antérieur, celui de la vérité des corps.
Le mode de vie qui avait corrompu les modernes les rendait
incapables de donner à leurs héros l’aspect des statues
grecques. En s’efforçant de reproduire avec la plus grande
fidélité possible ce qu’il voyait, l’artiste s’habituait à la foule
d’incorrections que montrait le modèle vivant, quels que
soient les efforts consentis pour en sélectionner les meilleurs
aspects
[24]. En d’autres termes, il ne lui était plus possible d’imiter la nature à moins de la réformer sur le modèle antique.
À nouveau, on devine ici combien les arguments des scientifiques et ceux des théoriciens de l’art ont pu être très étroitement liés
[25]. Avec Buffon, un grand nombre de savants, de
médecins, de philosophes ou d’anthropologues étaient persuadés que s’il en manifestait vraiment la volonté, l’homme pourrait retrouver son état de beauté et de force primitive. En
consentant certains efforts et en s’inspirant des archétypes de
perfection physique et morale fournis par l’Antiquité classique, il devait lui être possible de régénérer jusqu’aux constitutions les plus faibles. Incontestablement, les écrits de
Winckelmann avaient largement contribué à renforcer cette
conviction :
« Le corps le plus beau parmi nous ressemblerait peut-être
au plus beau corps grec aussi peu qu’Iphiclès ressemblait à
Hercule, son frère, écrivait-il. L’influence d’un ciel doux et pur
se faisait sentir chez les Grecs dès le plus jeune âge, mais les
exercices corporels, pratiqués de bonne heure, donnaient à
cette première ébauche la forme noble. Prenez un jeune Spartiate mis au monde par un héros et une héroïne, qui n’a jamais
dans son enfance été serré dans des langes, qui a, depuis sa
septième année, dormi sur la dure et s’est exercé dès son
enfance à la lutte et à la natation. Placez-le à côté d’un jeune
Sybarite de notre époque, et jugez ensuite lequel des deux l’artiste choisirait pour modèle d’un jeune Thésée, d’un Achille,
ou même d’un Bacchus [26]. »
L’idéal de beauté incarné par la statuaire grecque n’avait
pas simplement émergé de l’imagination d’artistes hors pair :
il dérivait des conditions climatiques, culturelles et politiques
dans lesquelles ces artistes avaient vécu, des conditions favorisant une hygiène de vie propre à prévenir tout amollissement. Et si la dégénération était en grande partie l’œuvre des
hommes, il n’y avait rien qui s’opposait à ce que l’on inverse
le processus en vue de retrouver le beauté perdue. Il restait
simplement à s’entendre sur la nature de l’action à entreprendre. En ce siècle hanté par le mythe du retour aux origines,
les médecins et les apprentis-éducateurs décrivaient avec
ferveur la stature, la vigueur, la vaillance, les mœurs et les
vertus sociales de la « belle antiquité ». En conséquence, ils
prescrivaient des exercices intenses afin que les individus les
plus étiolés puissent acquérir « une force de corps et d’esprit »
leur permettant d’assurer les tâches distinguées ou pénibles
auxquelles ils étaient destinés
[27]. Franchissant un pallier
supplémentaire, les courants hygiénistes et eugénistes allaient
donner une résonance particulière à la formule la plus fameuse
des
Gedanken:
« L’unique moyen pour nous de devenir grands et, si c’est
possible, inimitables, c’est d’imiter les anciens [28]. »
Comme l’a judicieusement fait observer Elisabeth Decultot, cet aspect de la doctrine de Winckelmann semblait induire
que la juste contemplation de l’art grec permettait à l’observateur moderne de « redevenir grec
[29]. » L’époque, ne l’oublions pas, était imprégnée des théories sensualistes de Locke
et de son successeur l’abbé de Condillac dont les idées sur le
rôle agissant des sens, et en premier lieu celui de la vue,
rencontraient un écho considérable. En accord avec de
nombreux écrits esthétiques du XVIII
e siècle – on songe
évidemment aux influentes
Réflexions critiques sur la poésie
et sur la peinture de l’abbé Du Bos – Condillac avait soutenu
que les arts visuels provoquaient des sensations physiques
immédiates chez le spectateur et étaient capables d’instruire
en faisant appel à l’émotion. En infléchissant certains aspects
de cette psychologie sensualiste, on alléguerait que si la beauté
de la nature engendrait la beauté des œuvres d’art, la symétrique était également envisageable : un art fondé sur l’imitation de la « belle nature » pouvait agir sur la nature et par
conséquent pousser cette nature à imiter l’art. Les modernes
n’avaient plus seulement la possibilité de retourner à la grandeur et à la virilité originelles incarnées par les statues
grecques au moyen d’exercices appropriés, il leur était permis
d’envisager que la contemplation de la beauté aurait des effets
sur les âmes autant que sur les corps
[30].
[1]
Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers,
Paris, 1751-1780,
Stuttgart-Bad Cannstatt,
Frommann, 1966,
article « Goût », t. VII,
p. 761.
[2]
J. Locquin,
La peinture d’histoire en
France de 1747 à 1785,
1912, Paris, rééd.
Arthena, 1978; H.
Bardon, « Les peintres à
sujet antiques au XVIII
e
siècle d’après les livrets
des Salons »,
Gazette des
Beaux-Arts, LXI, avril
1963, pp. 217-250.
[3]
La Font de Saint-Yenne,
Sentiments sur
quelques ouvrages de
peinture, sculpture et
gravure, écrits à un
particulier en province,
Paris, 1754. On pourra se
reporter à l’ouvrage
récent : La Font de Saint
Yenne,
Œuvres critiques,
édition établie par
Étienne Jollet, Paris,
E.N.S.B.-A., 2001.
[4]
R.W. Lee, Ut Pictura
Poesis.
Humanisme &
théorie de la Peinture.
XVe -XVIIIe siècles, Paris,
Macula, 1991.
[5]
Encore faut-il
s’entendre sur cette
notion d’imitation :
N. Goodmann a bien
résumé le point de vue
qui la réduit à une sorte
d’enregistrement passif
d’un modèle docile.
L’analyse qu’il a
proposée de la théorie de
l’imitation repose,
comme il en convient
lui-même, sur une
recommandation
simpliste qui amalgame
copie et imitation :
Langages de l’art. Une
approche de la théorie
des symboles, Paris,
Jacqueline Chambon,
1990. Pour une approche
différente, voir l’étude
fondamentale
de R.Wittkower,
« Imitation, Eclectism,
and Genius », E.R.
Wasserman [éd.],
Aspects of the Eighteenth
Century, Baltimore, The
Johns Hopkins Press,
1965, pp. 143-161.
[6]
R. Rosenblum,
L’art au XVIIIe siècle.
Transformations et
mutations,
trad. S. Girard, Paris,
Gérard Monfort, 1989,
p. 28.
[7]
G. Vigarello,
Le corps redressé,
Paris, J.-P. Delarge,
1978, p. 93 sv.
[8]
G. Buffon,
Histoire naturelle
générale et particulière,
Paris, Impr. royale,
1749-1804, t. II, p. 518.
[9]
N. Bryson,
Tradition and Desire :
from David to Delacroix,
Londres, NewYork,
Melbourne, Cambridge
University Press, 1984.
Pour un parallèle
stimulant entre Buffon et
David, voir D. Johnson,
Jacques-Louis David.
Art in Metamorphosis,
Princeton, Princeton
University of Press,
1993, pp. 64-65.
[10]
J.-J. Rousseau,
« Lettre à d’Alembert »,
1758,
Œuvres complètes,
Paris, Bibliothèque de la
Pléiade, t. 5,1995,
pp. 44-45.
[11]
M. Roussel,
Système physique et
moral de la femme ou
tableau philosophique
de la constitution de
l’État organique, du
Tempérament, des
Mœurs, et des Fonctions
propres au Sexe,
Paris, Vincent, 1775, pp.
30-31.
[12]
J.K. Lavater,
Essai
sur la physiognomonie,
destiné à faire connoître
l’homme et à le faire
aimer, La Haye, impr. de
J.Van Karnebeek, puis
I.Van Cleef, 1781-1803,
t. 4, p. 90.
[13]
P. Hoffmann,
La femme dans la pensée
des Lumières, Genève,
Slatkine, 1995, p. 175.
[14]
J.-H. Bernardin de
Saint-Pierre,
Étude de la nature, 1784,
Paris, Firmin Didot,
1846, pp. 189-190.
[15]
L.-P.DeBachaumont,
Essai sur la peinture,
la sculpture
et l’architecture,
[S.l.s.e.], 1751, pp.41-42.
[16]
Au point que la
question se posa de
savoir s’il ne convenait
pas de représenter nus les
grands hommes qui
avaient fait la gloire de la
nation; J. Colton,
Monuments to Men of
Genius : a Study of
Eighteenth Century
English and French
Sculptural Works, Ph. D.
NewYork University,
1974, pp. 297-310.
[17]
Notamment dans ses
« Réflexions sur la
sculpture », 1761,
Œuvres d’Étienne
Falconet, statuaire,
contenant plusieurs
écrits relatifs aux Beaux-Arts, Lausanne, Société
Typographique, 6 vols,
1781, t. 1.
[18]
R. Sennett,
Flesh and Stone,
The Body and the City in
Western Civilisation,
NewYork, W.W. Norton,
1994, pp. 285-92.
[19]
D. Nonnotte,
« Discours sur la
Peinture par
M. Nonnotte, Peintre du
Roi [...]. Lu à la Société
royale de Lyon,
le 29 novembre 1754,
& à l’Académie royale
de Peinture & Sculpture
le 5 avril suivant »,
Mercure de France,
octobre 1755, p. 188.
[20]
L’idée d’une nature
sélectionnée en fonction
d’un idéal qui correspondait à la « belle nature »
connaissait de multiples
formulations. Charles
Batteux, promoteur de ce
concept, parlait d’une
imitation où l’on voyait
la nature non pas telle
qu’elle était en elle
même, mais telle qu’elle
pouvait être et qu’on
pouvait la concevoir par
l’esprit :
Les Beaux-Arts
réduits à un même
principe, Paris, Duran,
1746, p. 24. Comme
nombre de ses contemporains, l’abbé Batteux
paraphrasaitAristote
(
Poétique, 1460b).
[21]
A.R. Mengs,
Pensées sur la beauté et
sur le goût en peinture,
trad. D. Modigliani,
présentation Fabienne
Brugère, Paris,
E.N.S.B.-A., 2000, p. 44.
[22]
M.-F.Dandré-Bardon,
Essai sur la sculpture,
suivi d’un catalogue des
Artistes les plus fameux
de l’École Française,
Paris, Saillant, 1765, t. 2,
p. 4.
[23]
J.-J. Sue,
Essai sur la
physiognomonie des
corps vivants considérée
jusqu’à la plante, Paris,
L’Auteur, 1797, p. 34. T.-B. Émeric-David sera un
des rares contemporains
à soutenir l’idée que les
artistes grecs n’ont pu se
contenter d’observer des
athlètes et qu’ils ont
forcément pratiqué la
dissection :
Recherches
sur l’art statuaire,
considéré chez les
anciens et chez les
modernes, Paris, Vve
NyonAîné, 1805,
pp. 175-176.
[24]
C.-H.Watelet
& P.-C. Lévesque,
Encyclopédie
Méthodique, Beaux-Arts,
op. cit., t. 1, article
« Instruction », (Robin),
p. 456.
[25]
Il n’est pas inutile de
rappeler que l’art grec
servait alors de critérium
pour les théories évolutionnistes et de dégénération. Ainsi, Petrus
Camper, comme la
plupart des anatomistes
qui l’avaient précédé
dans sa démarche,
effectuait ses mensurations anatomiques sur les
spécimens en chair et en
os en fondant ses critères
d’observation sur les
canons fournis par la
sculpture grecque;
C. Blanckaert, «« Les
vicissitudes de l’angle
facial » et les débuts de la
craniométrie (1765-1875)»,
Revue de
synthèse, 4
e série, n° 3-4,
pp. 417-453.
[26]
J.J. Winckelmann,
Réflexions sur
l’imitation des œuvres
grecques en peinture
et en sculpture,
traduction, introduction
et notes par L. Mis, Paris,
Aubier, 1954, pp.99-101.
[27]
M. Verdier,
Cours d’éducation à
l’usage des élèves [...],
Paris, L’Auteur, Moutard
& Colas, 1772, p. 12.
[28]
J.J. Winckelmann,
Réflexions sur
l’imitation [...],
op. cit., p. 95.
[29]
E. Décultot,
Johann
Joachim Winckelmann.
Enquête sur la genèse de
l’histoire de l’art, Paris,
P.U.F., 2000, p. 116.
[30]
Pour les prolongements que connaîtront
ces théories au XIX
e et XX
e
siècles, voir
E. Michaud,
Un art de
l’éternité. L’image et le
temps du national
socialisme, Paris,
Gallimard, 1996.