2002
Champ Psychosomatique
De La Raie de Chardin aux Écorchés de Houdon : l’image défigurée du corps et ses enjeux dans l’esthétique du XVIIIe siècle
Morwena Joly
102 bis rue Lepic, 75018 Paris.
La représentation défigurée du corps, à l’œuvre dans La Raie de Chardin
et les Écorchés de Houdon, est révélatrice des interrogations esthétiques du
XVIIIe siècle français. Les codes de la figuration du corps sont en effet remis
en question : Chardin dessine les limites de l’imitation de la « belle nature»,
tandis que Houdon pousse à bout la recherche des fondements anatomiques
de la beauté développée par certains partisans du « beau idéal».
Parallèlement,se développe tout au long du XVIIIe siècle, un imaginaire littéraire de la défiguration. Mme d’Aulnoy, l’abbé Prévost puis Rousseau évoquent la difficile représentation de soi à travers le nouveaumotifdu visage défiguré. La littérature affirme ainsi la légitime expression de l’intériorité, au-delà
de la recherche du beau.
L’intention sembleêtreau moins comparable dans La Raie et les Écorchés.
Un décryptage de type psychanalytique s’impose presque naturellement face
au tableau de Chardin. Les Écorchés, quant à eux, peuvent être vus à de nombreux égards comme une matérialisation de la démarche autobiographique.
Ces œuvres affirment non seulement la valeur purement plastique du corps,
débarrassé de toute référence à l’idéal, mais apparaissent aussi comme une
paradoxale figuration de la défiguration à l’œuvre dans toute expression de
l’intériorité.Mots-clés :
France, XVIIIe siècle, Chardin, Houdon, Rousseau, Corps, Anatomie artistique.
The disfigured representation of the body, which is to be seen in La Rai
by Chardin along with the Écorchés by Houdon reflects aesthetical conside
rations which were addressed in France during the 18th century : the figura
tive codes attached to thebodyareseriously called indoubt then. While Char
din draws thelimitsofan imitation of the « belle nature»,Houdon triestoreac
the anatomic groundings of beauty as it was perceived by contemporary supporters of the « beau idéal». At the same time, an imaginary of mutilation
emerges in 18th century literature : Madame d’Aulnoy, l’abbé Prévost and,
later on, Rousseau discuss the difficulty to represent the self through the new
motif of the disfigured face. Hence literature asserts the legitimate expression
of interiority beyond the search for the beautiful.
The intention of Chardin and Houdon is quite similar. Deciphering their
works through the prism of psychoanalysis seems to impose itself naturally
when it comes to give an interpretation of La Raie. As to skinned figures of
Houdon, they can be considered in many ways as an expression of an autobiographical process. On the one hand, these works express the mere plastic
valueof the body, detached from all references to the Ideal. On the otherhand,
they reflect the paradox of figuring the disfigured.Keywords :
France, 18th century, Chardin, Houdon, Rousseau, Body, Artistic anatomy.
Philippe Comar, dans son ouvrage sur
Les Images du
corps, s’attache à élaborer une typologie des représentations
du corps, et distingue de manière éclairante les
images se référant à l’idéal et celles mettant en scène un corps
outragé pour conclure partiellement que «[l’] image du corps
semble entraînée en sens opposés par deux courants conjugués
également irréversibles. L’un cherche l’identité profonde
commune à tous les êtres, l’autre tente de souligner leurs différences
; l’un tend vers une figure unique, l’autre vers un effritement
qui conduit à l’annihilation de toute figure. [...] Entre
le calme visage d’Apollon et le masque toujours changeant
de Dionysos, l’homme saisit les deux faces antithétiques de
son être. »
[1] Le XVIII
e siècle français illustre parfaitement cette
fracture. Les arts visuels persistent à élaborer les fondements
d’une représentation idéalisée du corps, tandis que le renouvellement
des techniques de l’écorchement naturel (avec
Honoré Fragonard), de la céroplastie ou le perfectionnement
de la gravure en couleur (avec Gautier d’Agoty), contribuent
à populariser les images proliférantes des divers traités d’anatomie
humaine, exposant un corps démembré. Dans cette
partition, où placer la célèbre
Raie de Chardin et les
Écorchés
du sculpteur Houdon ? Si la raie peut s’assimiler à une représentation
de corps supplicié, il s’agit, tant bien que mal, d’un
animal. Les
Écorchés, quant à eux, se meuvent dans une
sérénité qui éloigne toute idée de violence. Ni idéalisés, ni
outragés, simplement éventrés et écorchés, ces corps ne
cessent d’interroger le regard du spectateur. L’horizon que ces
œuvres dessinent dépasse la typologie rassurante. La peinture
comme la sculpture entrevoient les limites des conceptions,
idéalisées à divers degrés, des théories artistiques, sans pour
autant retrouver l’iconographie macabre. Quelque chose de
nouveau est exprimé à travers l’exhibition de ce qui devrait
être caché. Or, les possibilités et les limites de la représentation de l’intériorité se trouvent parallèlement réfléchies en
littérature, qui développe le symptomatique motif de la défiguration au moment où l’expression autobiographique se fait
jour. Le corps défiguré exprime ainsi les difficultés propres à
celui qui entreprend de donner une image de soi, un accès à
son imaginaire. L’entreprise est d’autant plus complexe pour
les arts visuels, qui, même émancipés des carcans des
doctrines esthétiques, ne peuvent donner à voir l’impalpable,
si ce n’est en figurant cette défiguration. La
Raie comme les
Écorchés peuvent ainsi participer à la volonté de donner corps
à l’intériorité.
LES CODES DE LA FIGURATION DU CORPS REMIS EN
QUESTION, DE L’IMITATION DE LA « BELLE NATURE »
À LA RECHERCHE DE LA « BEAUTÉ IDÉALE »
L’idée qu’il serait possible d’atteindre une beauté idéale, en
particulier dans la représentation du corps humain, a hanté
l’imaginaire des artistes. Erwin Panofsky, dans
Idea
[2], analyse
ainsi cinq grandes périodes de l’histoire de l’art (l’Antiquité, le
Moyen-Âge, la Renaissance, le Maniérisme et le néoclassicisme) en fonction des interprétations, renversements et réinterprétations du concept d’
Idée platonicien, et de son dérivé,
l’idéal (l’
idée étant du côté de la perfection). Une de ces
périodes retient particulièrement l’attention en raison de sa
complexité face à la notion d’idéal : le néoclassicisme, dont
Erwin Panofsky fixe les débuts au milieu du XVII
e siècle. En
effet, la théorie néoclassique dans les arts « avait à livrer combatpourainsi dire, surdeux fronts, en s’opposant à l’art dupassé
maisaussi, surbien despoints, à l’art de son temps et une double
offensive s’imposait à elle : il lui fallait démontrer que ni les
Maniéristes ni ceux qui “se glorifiaient” du titre de “Naturalistes” n’avaient raison et que l’art devait trouver son véritable
salut en cherchant un juste milieu entre ces deux extrêmes également condamnés. C’est précisément ce juste milieu dont on
avait appris à apprécier l’infaillible critère, cela va de soi, dans
les œuvres de l’art antique considéré non pas comme un art
“naturaliste”, mais plutôt comme un art qui était “naturel”, justement parce qu’il se limitait à une réalité “épurée” ou “ennoblie”»
[3]. L’imitation de la « belle nature », imitation des éléments
les plus beaux de la nature, devient ainsi le credo des théories
esthétiques à partir du milieu du XVII
e siècle, un idéal de beauté à mi-cheminentrela réalité et la perfection privée de tout référent.
C’est dans ce contexte doctrinal qu’est reçue
La Raie, œuvre
la plus étrange de Jean-Siméon Chardin, qui ne manque pas
d’étonner et de frapper ses contemporains par son réalisme cru,
son coloris vigoureuxet son format imposant, digne d’une peinture d’histoire. Choisie par Chardin pour sa réception à l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture le 25 septembre 1728,
l’œuvre est unanimement louée, même si elle appartient à un
genre considéré comme « mineur ». La prouesse illusionniste
renvoie à la peinture flamande ou hollandaise, et s’inscrit à
rebours du précepte d’imitation de la belle nature, comme le
souligne Estève : « Tout cela est pris dans le vrai et non dans la
belle nature. C’est bien peu connaître ses avantages que de ne
pas choisir ce qui peut flatter les sens et rire à l’imagination. »
[4]
Même Diderot, ennemi de tous les maniérismes et prônant le
naturel en peinture, s’exclame dans son
Salon de 1763 : « L’objet est dégoûtant; mais c’est la chair même du poisson. C’est la
peau. C’est son sang; l’aspect même de la chose n’affecterait
pas autrement. »
[5] La nature, fut-elle immonde, est son seul référent et c’est en cela que la
Raie est éminemment subversive.
Cette représentation du corps est unique dans l’œuvre de Chardin, ce qui confère à ce tableau la dimension d’un véritable
manifeste contre la doctrine esthétique en vigueur.
Cependant, dans la seconde moitié du siècle, la notion
d’idéal s’affirme de plus en plus comme corollaire de la
recherche de la beauté. On demande à l’artiste «[qu]’il conçoive, par la seule vertu de son entendement, un être imaginaire,
une créature mentale, qui intègre toutes les perfections de la
nature. Le produit de cette synthèse, vraie combinatoire des
corps, est le
beau idéal. »
[6] Ainsi, l’effort amorcé au XVII
e siècle
pour intégrer la raison dans l’activité créatrice, qui se poursuit
tout au long du XVIII
e siècle, trouve son épanouissement dans la
recherche du
beau idéal et de ses critères, garants d’un ordre
rationnel, d’une structureintelligible du sensible. La sciencedes
proportions, triomphante à la Renaissance, s’enrichit des nouvelles découvertes anatomiques afin de fonder des normes
stables. Cependant, l’application de la science anatomique aux
beaux-arts, déjà enseignée à l’Académie royale, demeure souvent négligée. De nombreux traités spécifiquement artistiques
voient dès lors le jour pour combler cette négligence comme
l’
Abrégé d’anatomie accommodé aux arts de peinture et de
sculpture de Roger de Piles qui est réédité tout au long du XVIII
e
siècle; l’
Anatomie nécessaire pour l’usage du dessein (1741)
d’Edme Bouchardon; les
Études d’anatomie à l’usage des
peintres (1760), de Charles Monnet; les
Planches anatomiques
dessinées et gravées par Adam l’aîné, sculpteur du roi (1773);
le
Nouveau recueil d’ostéologie et de myologie (1779) de
Jacques Gamelin; ou les
Éléments d’anatomie à l’usage des
peintres, des sculpteurs et des amateurs (1788) de Jean-Joseph
Suë. Dans ce contexte, l’étude écorchée de Houdon paraît prolonger le souci didactique. Il séjourne à Rome, à l’Académie de
France, lorsqu’un père chartreux lui commande en 1766 les statues de saint Bruno et de saint Jean Baptiste. Houdon conçoit
alors à Rome son premier écorché, au bras tendu, dont la villa
Médicis abrite aujourd’hui un exemplaire original daté de 1767,
dans la position même de son saint Jean Baptiste. L’étude est
louéepresque davantage que lesœuvres de l’étudiant. Un exemplaire identique est offert dès 1769 à l’Académie de Paris et
Natoires’empresse d’en fairel’éloge audirecteurdes Bâtiments
du roi, le marquis de Marigny. Devenu un support didactique
indispensable, l’
Écorché est commandé par l’Académie de chirurgie, lesAcadémies provinciales deToulouse, de Montpellier,
de Rouen, et même desAcadémies étrangères comme celles de
Berlin, Gotha, Genève, Anvers, Londres, New York et Philadelphie. Diderot en assure même la promotion auprès de Catherine II, qui lui avait demandé conseil pour la formation des collections de l’Académie de Petersbourg.
Mais cet
Écorché dépasse infiniment sa portée didactique.
Le jugement d’Arnason à son égard est des plus éloquents :
« Cependant, ce n’est pas la seule fidélité rigoureuse à la nature anatomique qui en fait un pur chef d’œuvre. Il y a le mouvement du personnage en marche dans toute sa vivante tranquillité
[...] Représentation picturale puissante, cette œuvre est, par la
force d’évocation et par la retenue, de la veine de la statuaire
grecque à son pinacle, celle du V
e siècle athénien. »
[7] Houdon
exécuteparla suite un
Écorché, au braslevé, dont un exemplaire
fondu en bronzese trouveaujourd’hui à l’École des Beaux-Arts,
qu’il offre à l’Académie en 1792. En fait, il existe trois versions
différentes de cet
Écorché. À celle au bras tendu de 1766, il faut
ajouter celle de l’
Écorché (fondu parThomire en 1776) au bras
levé, replié sur lui-même, tenant deux objets cylindriques dans
chaque main et celle de 1792 au bras levé. L’existence même
de trois versions, dont deux au moins ne sont pas justifiées par
le prétexte de l’étude préparatoire, laisse à penser que ces
Écorchés devraient être considérés comme des œuvres à part entière. Surtout, en dépit de leurs perfections formelles et de leurs
vocations initialement didactiques, les
Écorchés de Houdon
participent plus ou moins directement à la contestation de la
doctrine néoclassique, de plus en plus crispée autour de la
notion de « beau idéal ». En effet, le classicisme de Houdon ne
s’accorde pas à l’historicisme de Canova, qui lui est préféré en
cette fin de XVIII
e siècle. Il fait peu de concession à l’idéal,
comme le révèle son portrait de Mirabeau, exposé au salon de
1791, dont la face porte les traces de la vérole. Sa technique
même atteste de sa volonté de rester fidèle au réel : le masque
mortuaire est sa principalesource d’inspiration, tant pour le portrait de
Mirabeau que pour celui de
Rousseau. Exemptsde toute
référence au
memento mori, à la différence de nombreux traités d’anatomie artistique encore imprégnés de l’iconographie
vésalienne
[8], soulignant et récusant tout à la fois le propos visant
à établir des normes de représentation, ces
Écorchés se révèlent
surtout propres à fonder la valeur plastique du corps humain,
partant une certaine autonomie de l’univers artistique.
De la Raie de Chardin aux Écorchés de Houdon, ces corps
éventrés ou écorchés se situent bien en marge de toute doctrine recherchant, selon des modalités diverses, la référence à
l’idéal et soulignent en toutcas la dimension purement plastique
du corps. Mais à la différence des images présentesdans les traités d’anatomie, la représentation disloquée, outragée selon Philippe Comar, est mise à distance. Le tableau de Chardin est
certes ambigu : l’idée d’un corps humain éventré s’impose, audelà d’une raie dépouillée, en raison de cette chair blanche de
ce qu’on ne peut qu’appeler « ventre », et de cet inquiétant visage, aux traits nettement anthropomorphiques. Une mise à distance s’effectue cependant du simplefait que le corps représenté
est avant tout celui d’une raie. Quant au corps de l’Écorché, il
est nettement dépersonnalisé alors que les traités d’anatomie
s’attachent à personnaliser à l’extrême les corps démembrés
(par de multiples détails corporels ou des accessoires) afin d’ancrer le macabre dans le quotidien. Ces deux œuvres dépassent
manifestement la typologie traditionnelle des représentations
du corps. Reste donc à formuler des hypothèses sur l’imaginaire
spécifique mis en œuvre dans la figuration d’une raie éventrée
ou d’un homme écorché.
L’IMAGINAIRE DE LA DÉFIGURATION ET LA DIFFI-CILE REPRÉSENTATION DE SOI DANS LA LITTÉRA-TURE DU XVIIIe SIÈCLE
Certains ouvrages français, disséminés tout au long du XVIII
e
siècle développent, parallèlementà la prolifération nouvelle des
images anatomiques, un imaginaire de la défiguration qui
semble intimement lié à la tentation ou la volonté d’exprimer
l’intériorité du sujet. Or la littérature, comme les arts visuels,
est soumise au XVIII
e siècle à la même doctrine esthétique –
selon la formule d’Horace,
Ut pictura poesis – « à savoir que la
peinture, comme la poésie, trouve son accomplissement le plus
haut dans l’imitation représentative de la vie humaine, non dans
ses formes moyennes, mais dans ses formes les plus élevées »
[9].
La littérature est elle aussi soumise à des codes, qui excluent
toute imitation du moyen, partant toute représentation de la vie
intérieure de chacun. Le curieux motif de la défiguration va
sourdement contribuer à remettre en question cette doctrine.
La défiguration n’a jamais constitué un thème dans la littérature et l’expression ne se retrouve que dans des syntagmes
figés, qui décrivent soit l’altération du physique (« il était pâle
et défiguré »), soit le détournement d’un propos ou d’un modèle (« défigurer une œuvre »). La première apparition littéraire
de la défiguration est probablement à chercher dans les
Contes
de fées de Mme d’Aulnoy
[10], publiés en 1697 ainsi que dans les
Contes nouveaux ou les Fées à la mode de 1698. Dans le conte
intitulé
Le Prince Lutin, le portrait du beau Léandre s’élabore
comme « en creux », invisible, idéal évoqué par son absence :
« Faut-il que pour lui plaire, il se défigure la taille et le visage ?
Faut-il que pour lui ressembler il se disloque les os, qu’il se
fende la bouche jusqu’aux oreilles, qu’il s’appetisse les yeux,
qu’il s’arrache le nez ? »
[11]. Mme d’Aulnoy affiche un plaisir
manifeste à exhiber la défiguration, comme dans
La Bonne petite souris, où les méchants princes meurent en se décomposant
sous les yeux du lecteur : « La petite souris retourna dans la
bouche du méchant roi qui était un peu assoupi; elle mord son
nez et s’attache à le ronger; il y porte les mains, et elle le mord
et l’égratigne [...] Elle entre dans sa bouche et lui grignote sa
langue, les lèvres, les joues [...] elle courut faire pis au fils, et
lui mangea son bon œil (car il était déjà borgne)»
[12]. Finalement,
la conteuse les laisse « tous deuxpar terre, saignants comme des
bœufs »
[13], ultime image qui n’est pas sans rappeler le
Bœuf abattu de Rembrandt, peint en 1655. Mais les deux bœufs de Mme
d’Aulnon n’appartiennent plus à l’univers naturaliste; au sein
de l’univers féerique, cette description gratuite trouble profondément le lecteur. Dans un genre qui, comme l’a montré
Bruno Bettelheim
[14], met en scène les structures psychiques les
plus inconscientes, la défiguration semble être le motif par
lequel la conteuse exprime la dimension fantasmatique de son
écriture. Les défigurations soulignent les limites de l’imitation
de la « belle nature » en matière littéraire, et ouvrent la voie
d’une réflexion surla difficile recherche de sa propre image. Les
personnages de Mme d’Aulnoy sont en effet régulièrement soumis au principe de transformation féerique de la beauté en laideur et inversement. L’image de soi est toujours instable, et un
nouveau Narcisse peut apparaître, jusque dans sa laideur,
comme le montre Laidronnette, héroïne de
Serpentin Vert, qui
n’éprouve aucune répugnance à se mirer dans les eaux limpides : « Les arbres, les fleurs et les fontaines ne lui reprochaient
point sa laideur lorsqu’elle s’en approchait »
[15]. À l’horizon de
la défiguration se dessine un nouveau type d’écriture, qui serait
de l’ordre de l’autobiographie, espace littéraire où l’imaginaire personnel s’explicite et où l’image de soi est réfléchie.
Dans le
Doyen de Killerine de l’abbé Prévost, pseudo-mémoire de six tomes publiés à Paris et La Haye entre 1735 et
1740, la défiguration devient un thème liminaire : « J’avais
apporté en naissant trois infirmités, dont tous les soins et les
remèdes de l’art n’avaient pu me délivrer [...] j’avais le visage
défiguré. »
[16] Un personnage défiguré devient le héros narrateur
d’un genre — le pseudo-mémoire, c’est-à-dire mémoires fictives retrouvées incidemment — qui permet à Prévost de développer une écriture centrée sur l’intime, les méandres de la vie
intérieure et de la mémoire. Et le doyen, même défiguré, est
néanmoins l’objet, au livre huitième, du désir de la tortueuse
Mme de S... et de son amie : « Elles étaient convenues qu’aussitôt que ma vertu m’aurait abandonnée, madame de S... me proposerait le rendez-vous qu’elle m’avait effectivement donné
chez elle, et qu’au lieu d’y trouver elle-même, elle y mettrait à
sa place une femme extrêmement difforme [...] Cependant
madame de S... ne se crut pas plus tôt sûre de ma défaite qu’elle changea d’idée, et rien n’était plus digne de la corruption de
son cœur que le nouveau dessein qu’elle forma. Elle résolut,
sans s’ouvrir à ma belle-sœur, de pousser elle-même l’aventure à bout. »
[17] Le personnage défiguré offre la possibilité de narrer la dimension perverse du désir de l’autre, mais il permet
aussi d’évoquer sa propre perversion. Lorsque le doyen se rend
en Espagne, accompagné de son frère Patrice, il ne dénonce pas
les désordres de la femme de ce dernier sous prétexte « qu’étant
comme au théâtre de ses désordres il dépendait de moi à tous
moments de lever le voile aux yeux de Patrice, pour lui faire
connaître par mon récit ou par celui de quantité d’autres, que sa
conduite la rendait indigne de la main d’un homme d’honneur. »
[18]
Sa perversité est finalement soulignée par Patrice : « La vue
du doyen, lui avait-il dit, est un supplice plus insupportable pour
moi que la mort.[...] Comptez qu’il a pris un malin plaisir à voir
tomber ma femme par degrés, et qu’il s’applaudit d’un effet qui
semble prouver sa supériorité de ses vues sur les miennes. »
[19]
Porteur de vérité et de perversion dans la maîtrise du récit, le
doyen préfigure à bien des égards Jean-Jacques Rousseau dans
sa volonté autobiographique
[20] de tout dire, y compris ses
menues laideurs morales – manifestes dans l’épisode du ruban
volé qui fait renvoyer Marion, à la fin du livre deuxième –, mais
aussi dans la reconnaissance d’une impossibilité de tout dire.
Représenter l’intériorité, c’est accepter la défiguration, la perte
de l’image stable de soi.
C’est pour cela que la défiguration devient un thème obsessionnel chez Rousseau, en particulier dans son ouvrage
Rousseau juge de Jean-Jacques, publié à Lichfield en 1780. Dans le
deuxième dialogue, il affirme que ses
Confessions sont nées de
la défiguration de sa propre image, parce qu’« il se vit défiguré parmi les hommes, au point d’y passer pour un monstre »
[21].
Et plus loin : « Tout homme ayant de la droiture et de l’honneur
ne peut plus qu’abhorrer et fuir un être aussi défiguré. »
[22] La
défiguration va au-delà des propos détournés, c’est l’image
même de soi qui est atteinte au point que « détaché de tout ce
qui tient à la terre et des insensés jugements des hommes, je me
résigne à être à jamais défiguré parmi eux. »
[23] Le motif de la
défiguration, apparu dans la première moitié du XVIII
e siècle,
semble bien avoir été un indice précurseur de la volonté littéraire desondersa propre intériorité, d’aller
intus et in cute, c’est-à-dire « à l’intérieur et sous la peau »
[24] et ce faisant de défigurer l’image idéale de soi-même, mais aussi de ne plus subir les
défigurations effectuées par autrui, démembrement aussi violent que celui des images anatomiques. Il s’agit de redonner une
place à l’expression de soi et de son imaginaire ainsi que d’évoquer les difficultés inhérentes à toute représentation de soi. Ces
quelques expériences littéraires accompagnent les nouvelles
orientations des théories esthétiques, comme celle de Lessing,
qui publie son
Laokoon
[25] en 1766, et affirme que «[l]a poésie,
n’en déplaise à Horace, n’est pas la peinture [...] désormais le
beau, but des arts figurés, ne constituait plus la seule fin de la
littérature ou de la poésie. L’art oratoire “qui ne peut se dispenser de tout exprimer”, était autorisé, obligé même de dépasser les bornes du sens externe, à retrouver l’intériorité par l’imaginaire. Du même coup, l’Académisme se trouvait renié d’une
manière très profonde : on rendait une place à la laideur. »
[26]
LE CORPS ET SA DÉFIGURATION COMME SUPPORT
EXPRESSIF DE L’IMAGINAIRE DE L’ARTISTE
Les arts visuels sont-ils restés en marge de ce mouvement
réflexif sur la représentation de l’intériorité ? Les corps éventrés
ou écorchés aperçus précédemment peuvent être analysés
comme des œuvres porteuses, elles aussi, d’une volonté de
retrouver l’intériorité par l’imaginaire et ce faisant de parvenir
à une représentation de soi critique. La possibilité de se figurer
ne va pas de soi et l’exploration anatomique devient le versant
visuel de la réflexion littéraire sur la défiguration.
Le tableau de Chardin invite en effet presque naturellement
à un décryptage de type fantasmatique et les réseaux associatifs internes à l’œuvre ont été mis en évidence par René Démoris dans son analyse de la
Raie. La béance, le couteau, le sang,
le regard intense du chat aux poils mouillés par les huîtres,
(détail qui exalta la verve proustienne)... chacun des éléments
du tableau renvoie à un imaginaire qui s’offre à l’interprétation.
« Bien entendu, toute œuvre, selon la théorie kleinienne, remplit
cette fonction. Ce qui serait singulier ici – « unique », pour
reprendre le terme de Cochin – est que la toile approcherait dangereusement d’une
conscience de ce propos [...]»
[27] L’exhibition
crue du réel, de l’intérieur de cette raie représenterait ainsi exactementle désir d’expression de son intériorité, un désir à la frontière de la formulation dans cette œuvre et qui rappelle le propos de Cochin : « M. Chardin était alors dans la persuasion que
le peintre devait tout tirer de sa tête, et qu’on n’avait besoin de
la nature que lorsqu’on manquait de génie. »
[28] Cette expression
interdite, mise à distance par la doctrinede l’imitationde la belle
nature, ne semble plus, par la suite, être recherchée par Chardin. Quelques raies réapparaissent dans l’œuvre, mais jamais
leurs représentations n’atteignent la portée et la violence de
celle-ci. C’est dans le genre de l’autoportrait que Chardin finit
par accomplir son désir d’exprimer son imaginaire en affirmant
son image : « Mais ne serait-ce pas qu’en effet Chardin
réalise,
par un retour du sens métaphorique au sens propre, ce vœu
ancien de « tout tirer de sa tête », pris en somme à la lettre ?
Comme si, à la demande faite par le public de héros qui lui
soient identifiables, Chardin répondait, en un brutal raccourci,
par la représentation de l’artiste lui-même, et non plus de ses
projections imaginaires, sommant le spectateur de reconnaître
sa grandeur (mouvement qui ne serait pas sans analogie avec la
folle décision prise par Jean-Jacques de se représenter lui-même
dans
Les Confessions)»
[29].
De manière analogue, le sculpteur Houdon transforme l’exploration anatomique en exploration de son intériorité. Ce glissement n’est du reste pas propre à Houdon : dès 1769, Lavater,
un célèbre théoricien de la physiognomonie, tente de lier l’observation de soi-même à celle de l’anatomie des visages
humains en écrivant son
Journal d’un observateur de soi-même
[30].
La comparaison entre l’
Écorché de 1769 et celui de 1792 est
à cet égard particulièrement révélatrice. L’
Écorché de 1792
s’émancipe clairement du prétexte de l’étude préparatoire : « La
tête aussi procède d’une restructuration complète. Alors que la
bouche des
Écorchés qui subsistent de la période romaine est
ouverte, comme si lesujet était en train de parler, celle de la nouvelle version est close. Lesyeux blancs de l’ancienne sontmaintenant détaillés par une taille en profondeur. L’impact est
macabre, le regard est celui de la mort. Le grand bronze de 1792
porte lestraces de l’entaille des outilset révèle, dansl’ensemble,
une qualité technique assez rudimentaire. »
[31] On est loin de l’ensemble référentiel idéal recherché par les partisans du « beau
idéal », mais aussi de l’iconographie des vanités. L’exhibition
des muscles et os de l’être humain, assez clairement orientée
vers la contestation de l’idéal néoclassique, peut aussi être liée
à la recherche de l’expression de l’intériorité. Houdon n’a probablement paslu
Les Confessions, ni mêmeconnu Jean-Jacques
Rousseau de son vivant, mais il est appelé à sa mort, en juillet
1778, afin d’effectuer le masque mortuaire de « l’homme dont
Houdon réussit – avec pour seule source d’inspiration un
masque mortuaireet le peu qu’il devait savoir, en homme frustre
qu’il était, de ses œuvres – à restituer une image qui, à la lumière de ce que nous en savons maintenant, grâce à ses écrits et aux
innombrables études qui lui ont été consacrées, est proprement
déconcertante par sa justesse. »
[32] L’homme des
Confessions,
celui-là même qui était allé « à l’intérieur et sous la peau », est
magistralement restitué par Houdon, l’homme des célèbres
Écorchés. Cet
Écorché de 1792, aux accents macabres et à la
technique rugueuse, peut, dans cette optique, être légitimement
perçu comme un écorché vif, une projection imaginaire de l’intériorité de l’artiste. En effet, en1791, Houdon connaît quelques
démêlés avec les instances révolutionnaires (et en particulier
avec le peintre David), qui veulent soumettre au concours le
sculpteur avant de lui attribuer la commande du buste de Mirabeau. Celui-ci s’en offusque et refuse de s’y soumettre. Cette
altercation, liée au changement de goût, contribue à ranger le
sculpteur dans le camp des « vieilles barbes » et du reste, en
1791, ses œuvres les plus importantes sont derrière lui. Cette
déception, déjà nourrie par l’absence de commande officielle
d’envergure sous l’Ancien Régime, pourrait expliquer en tout
cas lesmodifications macabres que Houdon apporte à la version
de 1792. Le corps écorché devient une autobiographie cryptée,
l’affirmation de la légitime recherche d’expression de l’intériorité.
La représentation du corps à l’œuvre dans la Raie comme
dans les Écorchés dépasse à la fois la quête de la beauté idéale
et le démembrement des images anatomiques. Il s’agit bien
d’une paradoxale figuration de la défiguration à l’œuvre dans
toute expression de l’intériorité. Ce faisant, la valeur plastique
du corps est affirmée, au-delà des références à l’idéal ou à
la nature, débarrassé de toute idéologie, exhibé dans ses
dimensions cachées. Ambigu ou dépersonnalisé, il devient le
lieu idéal de la projection subjective à la faveur d’un imaginaire
littéraire qui développe le nouveau thème de la défiguration. La
représentation du corps dans les arts visuels, celle qui était la
plus strictement soumise à la recherche du beau, peut ainsi devenir le support de l’expression de soi. La Raie et les Écorchés,
en se réappropriant l’image du corps, en libérant l’expression
artistique de ses carcans, ouvrent des perspectives dont l’esthétique moderne saura tirer parti.
[1]
Philippe Comar,
Les Images du corps,
Gallimard, 1993, coll.
« Découverte », p. 62.
[2]
Erwin Panofsky, Idea.
Contribution à l’histoire
du concept de l’ancienne
théorie de l’art, Paris,
Gallimard, 1989, (1983
première éd. française).
[3]
Ibid., p. 127-128.
[4]
Estève,
Lettres à un
ami, Paris, 1753, p. 4.
[5]
D. Diderot,
Essais sur
la peinture suivis des
Salons de 1759, 1761,
1763, Paris, Hermann,
1984, p. 220.
[6]
R. Michel,
Le Beau
Idéal ou l’art du concept,
cat. exp. Louvre, Paris,
R.M.N., 1989, p. 5.
[7]
H.-H.Arnason,
Jean-Antoine Houdon :
le plus grand sculpteur
français du XVIIIe siècle,
Lausanne, Denoël, 1976.
[8]
Les études
anatomiques du XVIII
e
siècle français sont
encore souvent
parasitées par la théâtralisation de l’idée de
vanité héritée deVésale,
qui avait donné lieu au
XVII
e siècle à des
productions d’un
macabre tout à fait spectaculaire. Les planches
anatomiques deVésale
dans son célèbre
De
humani corporis fabrica,
publié en 1543, ont la
particularité de mêler le
discours scientifique à la
méditation morale. Les
modèles des figures sont
à l’imitation de la
statuaire antique, et les
poses rappellent celles
des squelettes
médiévaux. Cet ouvrage
est d’une importance
considérable, et pendant
deux cents ans, il connut
un succès inouï; ses
planches seront indéfiniment reprises, recopiées
et souvent déformées. Le
Nouveau recueil d’ostéologie et de myologie de
Jacques Gamelin, qui
paraît en 1779, reprend
encore l’esprit vésalien
et la tradition du
memento mori.
[9]
R.W. Lee,
Ut pictura
poesis. Humanisme et
théorie de la peinture.
XVe – XVIIIe siècles,
Paris, Macula, 1991
(1967 1ère éd.), p. 16.
[10]
Mme d’Aulnoy est
l’une des conteuses qui,
avec Charles Perrault,
firent du conte de fées un
genre mondain et particulièrement prisé.
[11]
Le Cabinet des fées,
Arles, Philippe Picquier,
1994 (1988), tome I, vol.
2, p. 12.
[12]
Ibid., p. 177-178.
[14]
B. Bettelheim,
Psychanalyse des contes
de fées, Paris, Robert
Laffont, 1976 (pour la
traduction française).
[15]
Op. cit., note 11,
tome I, vol. 1, p. 256.
[16]
Abbé Prévost,
Le
Doyen de Killerine, tome
III, p. 15 des
Œuvres
complètes, Grenoble,
Presses Universitaires de
Grenoble, 1978-1986.
[20]
J.-J. Rousseau,
Les
Confessions, Genève,
1782.
[21]
J.-J. Rousseau,
Rousseau juge de Jean-Jacques. Dialogue,
d’après le manuscrit de
M.Rousseau, laissé entre
les mains de M.Brooke
Boothby, Liechfield, J.
Jackson, 1780,2e
dialogue, p. 244.
[24]
Cette expression,
tirée du poète latin Perse,
est en épigraphe des
Confessions.
[25]
G. E. Lessing,
Du Laokoon ou des
limites respectives de la
poésie et de la peinture,
Paris, Hermann, 1964.
[26]
A. Michel,
La Parole
et la beauté. Rhétorique
et esthétique dans la
tradition occidentale,
Paris, Les Belles Lettres,
1982, p. 311.
[27]
R. Démoris,
Chardin,
la chair et l’objet Paris,
Olbia, 1999, p. 38.
[28]
Ch.-N. Cochin,
Essai
sur la vie de Chardin,
publié par
Ch. Beaurepaire,
Précis analytique des
travaux de l’Académie
de... Rouen, Rouen,
H. Boisset, 1876,
t. LXXVIII, p. 420.
[29]
Op. cit., note 27,
p. 176.
[30]
J.-C. Lavater,
Journal d’un
observateur de soimême, Genève,
E. Beroud, 1853 (1769).
[31]
Op. cit., note 7, p. 98-99