2002
Champ Psychosomatique
La codification de la beauté chez les homosexuels masculins parisiens
Julien Méreaux
13 rue des Haies - 75020 Paris
L'analyse esthétique de l’homosexualité conduit immanquablement
à une recherche pluraliste. L’esthétique
nous offre plusieurs voies du fait de ses multiples passerelles
avec d’autres sciences humaines : psychologie, psychanalyse,
sociologie, linguistique... Toutefois, cette pluralité implique
une démarche scientifique qui rend plus complexe la relation
qu’entretient le chercheur avec son objet de recherche. L’analyse
scientifique influence le regard savant et façonne même une
vision du monde, dans lequel le scientifique, tour à tour chercheur
et acteur, peut se sentir dépossédé de son objectivité. La
beauté s’articule sur l’horizon esthétique, proprement subjectif.
Comment alors objectiver la beauté afin de la plier aux rigueurs
de l’analyse sociologique ? Pour cette raison, nous limiterons
notre recherche à une sociologie purement empirique, sans insérer
dans la construction du concept « beauté » – que nous voulons
décrypter – l’apport théorique d’autres sciences humaines. Ce
choix épistémologique nous amène également à préférer une
étude qualitative basée sur l’observation et l’entretien de microinteractions
entre homosexuels au sein d’une spatialité concise :
le «Marais », situé dans le IVème arrondissement de Paris. La vérification
de ce corpus s’est appuyée également sur le site de
rencontre Internet dialh, dont le principe est de sélectionner des
photos d’utilisateurs afin d’entamer un chat (interaction écrite
entre deux personnes).
Par ailleurs, interroger la beauté homosexuelle revient à
rechercher en quoi elle diffère ou se distingue des autres formes
de beauté humaine. En ce sens, pourquoi ne recherche-t-on pas
les spécificités de la beauté hétérosexuelle masculine ? Si le
monde social de l’homosexualité est à part, sinon en marge,
la beauté homosexuelle devrait-elle aussi être à part ? Si nous
entendons par beauté tous les éléments caractéristiques de
l’imaginaire socioculturel des homosexuels, cette beauté
converge tendanciellement vers l’assimilation des traits esthétiques hétérosexuels : la beauté homosexuelle tente de gommer
les stigmates et les discrédits sociaux liés à l’image de
l’homme efféminé. Toutefois cette volonté assimilatrice est
paradoxale puisque le corps se construit à l’image de l’homme
fort, « hétérosexuel »; mais les manières de le construire en
tant que tel, et les mises en scène de ce dernier sont propres à
une culture homosexuelle : consumériste, un culte du corps et
du beau superficiel, fasciné par l’image d’une communauté
retournée sur elle-même qui cherche à se renvoyer une image
idyllique et très narcissique.
Analyser – sociologiquement – la beauté homosexuelle
revient à exploiter, par exemple, en quoi elle est porteuse de
sens. À première vue, la beauté contient des principes et des
normes objectives et régulières. Suite aux questions posées
lors de nos entretiens exploratoires
[1], nous avons retrouvé les
mêmes principes explicatifs : la beauté est une vision idéalisée et représentée par des codes – certes composites – mais
doués de la même portée : jeunesse, virilité, masculinité, érotisation du corps...
[2] La beauté s’éloignerait donc du charme, de
cette sensibilité subjective quasi inexplicable dont nous ne
pourrons déduire aucun critère régulier et interprétable. Nous
écartons de notre définition la notion de charme, cette sensibilité ultra-subjective qui annule la notion même d’un esthétisme conceptuel que nous voulons proposer. Le charme serait
dans la
nature et la beauté davantage dans la
culture.
Prendre en compte la beauté sans l’insérer dans une dynamique, qui touche dans un plus large ensemble l’univers socio-culturel et communautaire des homosexualités, pourrait nuire
à l’enquête... Il est possible de comprendre la beauté seulement si nous la mettons en corrélation avec le territoire, qui
sous tend l’idée même de communauté : le Marais, concentrant la plupart des activités commerciales homosexuelles, est
le lieu d’une espèce de production rituelle et quasi quotidienne
de pratiques, où une culture paroxystique des corps
[3] s’impose
aux premiers regards, même pour les non-initiés. La
« culture » homosexuelle, en se territorialisant, produit ses
propres contenus culturels, ses cérémonies, ses rituels et ses
systèmes de classement. Le temps de l’invisibilité sociale étant
révolu, aujourd’hui l’apparence et les présentations de soi sont
substantielles pour celui qui s’épanouit dans et par le Marais.
On observe au sein de cet espace des formes de sociabilités particulières entraînant des pratiques corporelles et
sexuelles qui lui sont propres. C’est à travers ces usages que
se jouent et se construisent toutes les formes d’interactions
basées sur le « plaire » et le « déplaire ». Aussi, le « plaire »
s’articule nécessairement autour des notions de séduction et
de beauté. La sortie dans le Marais induit automatiquement
une préparation préalable de son corps – et de son apparence
– à son exposition future. Et cette préparation ne se crée pas
sans un ensemble de références et de valeurs à ce qui existe
déjà dans la réalité observable. Des critères et des atouts esthétiques sont mis en scène afin de permettre la rencontre
escomptée. C’est à partir de ces différents atouts que nous
pouvons repérer et décrypter les éléments caractéristiques de
cette beauté. Afin de comprendre ce que signifie le beau, nous
verrons avant tout ce qu’il désigne. Comment se construit et
se codifie la beauté chez les homosexuels ? Comment peut-on
la lire ?
Que désigne la beauté, et ce pour les homosexuels eux-mêmes ? Que signifie-t-elle pour le sociologue ? Nous proposons d’établir un constat, une sorte de cartographie esthétique
de l’homosexualité. La thèse de cet article est d’éclaircir et de
décrypter le langage signalétique de la beauté. Nous ne
sommes pas en mesure de donner des réalités explicatives sur
sa signification, mais seulement un corps d’hypothèses.
Comment en faire un objet topique, susceptible d’être irrigué et éclairé par une approche sociologique ?
LE MARAIS, DIFFUSEUR D’UNE IMAGERIE HOMO-SEXUELLE VIRILE ?
Le mouvement d’émancipation homosexuel (1970-1990) a
façonné de nouvelles formes de corporéité. Ces dernières se
traduisent par le réaménagement d’une image passant par la
démédicalisation (s’éloigner du personnage de l’« homosexuel »
façonné par la « médecine des perversions » du XIX
e siècle
[4] )
et la masculinisation. Façonnage qui pris sens déjà dans les
années 70 où l’on assistait à l’apparition d’un mouvement révélant la fabrication d’individus en série : hommes super virils,
arborant des signes distinctifs d’un modèle de masculinité
(concepts s’attachant à montrer les formes d’un corps musclé...
une certaine américanisation des manières d’être et de faire).
C’est à ce moment que la visibilité gay s’est construite : de là,
une fabrication en série d’un stéréotype gay participant d’un
idéal masculin : hommes affichant une virilité extrême, cheveux
courts, « moustachus », sportifs, habillés de cuir... images allant
contre l’archétype de la « folle », préjugé hétérosexuel par excellence. Ce mouvement clone est également à l’origine d’une part
de la formation d’un ghetto
[5] – le « Marais » – et de la ghettoïsation qui en découle; d’autre part d’une uniformisation des
goûts esthétiques et des comportements.
Socialisation à l’univers homosexuel
« On ne naît pas homosexuel, on apprend à l’être »
[6]. La
socialisation homosexuelle commence par la découverte d’une
imagerie homosexuelle et par l’initiation aux structures
commerciales spécifiques permettant la rencontre du partenaire amical, amoureux ou sexuel. Le « Marais » – comme
territoire fédératif de pratiques – est un espace coercitif, dans
le sens où la familiarisation avec l’environnement physique et
social homosexuel est une étape fondamentale qui concoure
à l’apprentissage des codes et des expériences (sociales, culturelles et politiques) homosexuels. Cette socialisation est un
processus qui s’articule autour d’une médiation d’individus,
avec lesquels un acteur homosexuel va apprendre à participer
à une culture homosexuelle (associations diverses, lieux de
sorties, art tels que le cinéma ou la littérature...).
En effet, ce quartier se présente à la fois comme le lieu
d’un « marché de la rencontre », mais également comme
vecteur d’une identification plus ou moins nécessaire pour
chaque acteur découvrant sa sexualité. L’imagerie homosexuelle (véhiculée par les médias, le stylisme et l’art plastique gays
[7] ) est ponctuée de symboles qui reproduisent des
icônes. La mise en scène de ces icônes souligne l’univers
social homosexuel, et engendre un enseignement en actes que
sont censées s’approprier les classes d’âges les plus jeunes;
la transmission des modèles et de l’esthétique homosexuels,
basée sur une mise en scène ostentatoire, est le garant de la
survie de la culture homosexuelle. L’esthétique s’entoure de
représentations visuelles, d’images matérielles ou mentales,
mais celles-ci sont davantage figures d’accompagnement
plutôt qu’un élément actif. Effectivement, les homosexuels
parisiens construisent et génèrent des modèles, façonnant non
seulement une forme d’esthétisme, mais surtout une véritable
communauté identitaire. L’intégration à cette dernière passe
par l’incorporation des codes homosexuels de reconnaissance.
Michaël Pollack
[8] a mis au jour l’ensemble des marqueurs
qui permettent à un individu de reconnaître l’orientation (et
même les désirs précis) d’un autre, sans aucune communication verbale. Signifiant bien plus que la simple homosexualité,
ces codes sont également plus ambigus que l’expression explicite de cette orientation, dans la mesure où ils ne sont entièrement maîtrisés que par les homosexuels eux-mêmes; et où
leur forme pré-langagière – qui a permis d’en faire une véritable « éthologie » – rend toujours possible les retours en
arrière et les dénégations : on essaie toujours de « sauver la
face » lorsque l’interaction s’oriente dans une direction non
prévue et indésirable, par exemple quand un regard trop insistant n’a pas eu la suite escomptée. Michaël Pollak avait repéré
qu’un système de bandanas de couleurs placés dans telles ou
telles poches arrières d’un pantalon signifiait explicitement la
sexualité de l’individu.
Le monde homosexuel pourrait se lire à travers le corps de
ses acteurs. On assiste à une survalorisation sur la scène homosexuelle de ses atouts masculins. Si un homosexuel ne possède
pas de tels crédits corporels et identitaires, il va extraire des
contenus culturels masculins (virilité, puissance...) tous les
éléments caractéristiques qui lui en donneront l’apparence.
Il est vrai que tous les acteurs homosexuels n’utilisent pas les
mêmes modes de participation à la quotidienneté scénographie du Marais, pas plus qu’ils n’entrent tous dans cette catégorie de perception que nous voulons proposer. Pour cette
raison, nous avançons l’hypothèse que le code esthétique
masculinité/virilité représente soit une plus-value que l’on met
en scène pour aboutir à la rencontre
[9] soit une logique d’euphémisation du stigmate de l’homme efféminé et une neutralisation des critères de repérabilité; que l’on rechercherait
donc à réduire lorsque l’acteur homosexuel évolue dans
d’autres mondes sociaux tels que la sphère professionnelle par
exemple.
Quelle image pour quel corps ? Décodage des types homosexuels et catégorisation des corps
La typologie corporelle que nous proposons ici
[10], nous
permet d’opposer trois groupes, selon qu’ils sont positivement
ou négativement employés, ou encore considérés comme
neutres. Lors de nos entretiens exploratoires, il s’est avéré que
les termes énoncés permettaient d’opposer et de regrouper en
trois classes les représentations du corps homosexuel, et d’extraire ainsi les critères et concepts d’appréciations dominants.
Le tableau suivant est une synthèse et une interprétation des
éléments employés afin de décrire « un homme beau » et un
« homme laid » à partir des termes énoncés par 64 homosexuels, interrogés par questionnaires dans différents bars gays
concentrant chacun des populations homosexuelles spécifiques
[11]. Nous avons demandé à ces homosexuels de nous
parler de ce qu’ils regardent avant tout dans un corps, et de
rattacher une pratique sexuelle aux descriptions émises.
D’après ce corpus, nous avons retenu 56 adjectifs
[12] qui
permettent de constituer trois sous-ensembles : un corps +, un
corps + -, et un corps -.
Il résulte de ce tableau deux notions, empruntées à la terminologie de Gontijo : un corps maîtrisé et non maîtrisé. Nous
pouvons distinguer ces deux notions par les références des interviewés à l’entretien physique et à ce manque d’entretien. Un
corps non maîtrisé est un corps « gras », « gros », « pas musclé »,
« petit », « efféminé », « vieux » : un corps non défini et ne
correspondant pas aux critères esthétiques homosexuels dominants. Un corps maîtrisé aura pour signification d’être « grand »,
« musclé », « fort », « jeune », « naturel », « mec », « hétérosexuel ». Dans la « réalité » sociale, l’observation montre que la
mode est à l’entretien d’une image masculine d’un corps, une
masculinisation de la corporéité et de l’apparence vestimentaire
(enveloppe corporelle). Des soins–comme la musculation ou
autres pratiques sportives structurantes – sont donc nécessaires
pour cultiver cette image de soi que l’on projette sur autrui. Ces
modelages du corps correspondent à une redéfinition de l’identité homosexuelle, mais également à une offre et une demande
en termes de séduction investie sur un « marché sexuel ». Faire
correspondre son corps aux canons de la mode gay et du monde
gay signifie pour l’essentiel préparer son image à une demande,
et rechercher un rendement de celle-ci.
Ces représentations offrent d’incontestables systèmes
lecteurs et analyseurs. Ce tableau est donc une sorte de cartographie mentale des représentations liées à la beauté homosexuelle
[13]. Autant l’image de la masculinité/virilité de
l’homosexualité est considérée comme un élément positif,
autant l’image féminisée de l’homosexualité représente le stigmate même de cette forme de sexualité. Le corps – est perçu
ici comme en dehors de la masculinité donc extérieur aux
critères de beauté dominants, normalisants et inclusifs. La
beauté semble se construire par et autour d’images corporelles
associant des concepts polysémiques et multidimensionnels
de la masculinité sociale.
Les dichotomies ainsi remarquées (torse/haut/devant et
fesses/bas/arrière) sont corroborées par les couvertures de
médias homosexuels et les photographies destinées à vanter
les mérites de sites Internet pornographiques. Nombreuses
sont les photographies représentant des hommes musclés, pris
de face, habillés de treillis militaires. Le plus souvent, celles-ci sont tentées attirer un public à la recherche – dans l’idéal –
d’hommes virils (pilosité importante ou du moins visible,
sportifs, musclés, cheveux courts). Ces images montrent
souvent le torse pour représenter l’homme actif, pénétrant.
Les photographes n’utiliseront pas les mêmes symboles pour
mettre en scène la représentation de la passivité sexuelle
masculine. D’ailleurs il est très rare de l’exhiber. Pour représenter l’homme passif, on exposera des hommes de dos, les
formes de leurs fesses soient suggérées soient dévoilées, quelquefois leurs visages.
Des hommes musclés, forts, dynamiques, sains, dont on
n’a plus rien à craindre; que l’on peut désirer, estimer et trouver beau comme des hétérosexuels, et ce que les homosexuels
tendent à devenir auprès de la société dans son ensemble.
La beauté homosexuelle, une affaire d’assimilation ?
Nous avançons l’hypothèse que la beauté homosexuelle
renvoie davantage à un système de représentations, construit
principalement autour de la masculinité et de la virilité
sociales. Cette incorporation de la virilité, nous l’interprétons par l’influence d’un discours médical, qui a diffusé abondamment de nouveaux stéréotypes sociaux. La théorie médicale de l’inversion notamment aborde principalement l’homosexualité (féminine comme masculine) comme l’adoption
chez la personne homosexuelle d’un genre contraire à celui
que prédestine son sexe biologique. Cela suppose qu’il existe
(ou qu’il semble exister) une continuité entre le sexe biologique (filles ou garçons), le genre (masculin ou féminin) et
l’orientation sexuelle (homosexuelle, bisexuelle, hétérosexuelle). Le modèle hétérosexuel – dominant tous les autres
modèles sexuels, et conçu comme une expression de la nature
– implique un traitement différent de l’homosexualité. Dans
la théorie de l’inversion, l’homosexualité est définie en des
termes biologisants : le couple est soit composé de deux
hommes ou de deux femmes, mais cette alliance est
socialement, culturellement et médicalement impensable et
inconcevable. La vision de la relation homosexuelle est –
faussement– « hétérosexualisée » : c’est pourquoi on voudra
trouver dans un couple lesbien une femme « masculine » et
dans un couple gay un homme « féminin ». Celui ou celle qui
n’a pas le comportement et le genre de son sexe est considéré
comme déviant et soumis à l’injure et/ou à la raillerie –
processus de rappel à l’ordre. C’est donc pourquoi, depuis
les années 70-90, nous assistons à une nouvelle forme de
corporéité qui tente d’extraire l’homosexuel masculin principalement, car le plus visible, d’un rôle contraire à son genre
socio-sexuel. Donner une image d’homme conduit à la
normalité et étouffe le stigmate. Effectivement, l’icône de
l’homme fort, musclé et sain par exemple – et tout ce qu’elle
est censée imposer (régime, mode, goût, usages, apparence...)
– n’a jamais été aussi présent et pesant aujourd’hui. Tout se
passe comme si les critères de beauté homosexuels tenaient
à s’éloigner intentionnellement de l’image efféminée de l’homosexuel. D’ailleurs, aujourd’hui, cette image est doublement condamnée : elle l’était déjà par l’ensemble de la classe
hétérosexuelle, elle l’est maintenant par les homosexuels eux-mêmes, ce qui traduit bien la volonté de contraindre un déterminisme qui n’est que la résurgence culturelle d’une
condamnation éthique de l’homosexualité, lue sur l’horizon
des déviances.
Les homosexuels masculins choisissent d’arborer des
codes extrêmement virilisés. Les identités ainsi exploitées sont
essentiellement le jeune de banlieue, toutes sortes de professions militaires, le sportif, et les reproductions se rapprochant
de l’image du skinhead. Les homosexuels vont extraire de ces
concepts des éléments caractéristiques et se les réapproprier.
Ainsi pour la figure du skin, nous allons retrouver le blouson
Bomber’s, les cheveux rasés et les Ranger’s, pour celle du
jeune de banlieue (dénommés « racailles » ou « cailles » par
les homosexuels), les casquettes, les chaussures de sports, les
survêtements... Ces identités sont toutes connotées comme
virilisées par les homosexuels. Certes, tous ne les endossent
pas. Ces représentations fonctionnent comme un concept que
chaque individu homosexuel va tenter de s’emparer et de
mettre en scène. On sait par exemple que le fantasme de
l’homme « flic », « pompier » ou « militaire » – fantasme repris
de manières frénétiques par l’ensemble de l’industrie pornographique homosexuelle, véritable temple de la symbolisation sexuelle – est quasi généralisé et dominant chez les
homosexuels. Toutefois, il importe que ce « flic », ce
« pompier » ou ce « militaire » le soit réellement, c’est-à-dire
statutairement. En effet, il semble que le déguisement
conduise davantage à la raillerie plutôt qu’à l’attirance et l’attraction sexuelle. On sait aussi que l’obésité et la corpulence
d’une personne n’accèdent pas au sein des éléments caractéristiques de l’esthétisme; et ces attributs corporels produisent
davantage une stigmatisation qu’une contemplation. Et il en
sera de même pour toute autre particularité ne satisfaisant pas
les critères d’appréciation dominants. C’est pour cette raison
que nous pensons la beauté comme un système de représentations, système inscrit dans une économie de la rencontre et
de la séduction.
Toutefois, ces codes ré-exploités et phagocytés sont transformés en codes homosexuels dans la mesure où ils ne sont
portés que par eux, et ce d’une certaine manière. Effectivement, ces identités virilisées sont théâtralisées le plus souvent :
elles ne correspondent en rien aux langages corporels et vestimentaires des groupes « propriétaires ». Elles sont soit simplement des codes et atouts nécessaires pour l’intégration à la
communauté gay, soit le résultat de ce que la scène gay attend
comme une offre et une demande que l’on place et investit
sur le « marché de la rencontre ».
Une esthétique ineffable
Les homosexuels et leur codes esthétiques sont face à une
logique d’assimilation : une identité esthétique homosexuelle
semble se construire à contre courant d’un schéma dégradant
et stigmatisant. Le beau, dans le Marais, c’est l’homme, le
masculin.
Effectivement, des attributs stigmatiques et des actes de
discrédits continuent encore de poursuivre leurs effets sur
l’identité des personnes homosexuelles (notamment l’assignation au silence envers de « jeunes » homosexuels) et n’ont
que pour principal effet de contribuer à la création une
communauté organisée, comme principal lieu de refuge. Cela
pose la question de la gestion d’une identité indicible. La peur
de la répression peut pousser les agents stigmatisés à adopter
des couvertures
[14] afin de dissimuler les signaux de reconnaissance. Erving Goffman écrit «(...) considérons quelques-unes des techniques habituelles qu’emploient les individus
affligés d’un défaut secret pour s’opposer à tout dévoilement.
La première consiste à dissimuler, voire à effacer tout signe
qui se trouve constituer un symbole de stigmate »
[15]. C’est une
technique d’ajustement aux situations sociales compromettantes pour la tranquillité d’un couple ou d’une personne seule.
Un homosexuel disposé à admettre qu’il possède un attribut
discréditable, accentue ses efforts pour éviter de l’exposer,
sauf lorsqu’il pénètre le périmètre de la communauté urbaine
parisienne. Par ce système de protection et de dissimulation,
c’est toute une réalité esthétique qui est rappelée. Le corps
homosexuel se construit à l’image de son inquisiteur.
L’homme hétérosexuel, et par extension l’hétérosexualité
masculine, continue de produire des formes de discrédits à
l’égard des homosexuels. Pour combattre cette raillerie, les
homosexuels emploient deux principaux mécanismes : la lutte
subversive comme la Lesbian and Gay Pride, mouvement
extra-quotidien; et une logique de neutralisation et d’assimilation, qui façonne tendanciellement le corps homosexuel en
un corps normalisé et normalisant. Les critères avilissants sont
gommés, effacés. Les critères de beauté dominants sont tous
les éléments qui pénètrent la sphère de la masculinité : puissance, force, virilité et énergie sexuelle.
La beauté semble provenir de contenus et de codes caractéristiques de représentations socioculturelles, diffusées au
sein d’un large inconscient collectif
[16]. Nous pensons que la
sensibilité esthétique se construit par le concept (comme
phénomène strictement déterminé), par la codification de
représentations esthétiques (propres à chaque époque et
chaque culture). La beauté regroupe toutes sortes d’éléments
codifiables et lexicologiques qui réveillent et/ou instituent le
fantasme. La beauté est un construit social. Le corps est le lieu
d’inscription de significations sociales, de sens, de signes et
de marquages culturels. Ces éléments et l’ensemble des codes
dominants homosexuels transforment le corps en support de
ritualisation.
Certes, tous les individus ne procèdent pas chaque fois
qu’ils contemplent un corps à l’objectivation de ces symboles :
ce jugement est un programme de données intériorisées, un
habitus structurant le regard et le goût de chaque individu
[17]
provenant d’une socialisation à l’imagerie homosexuelle.
Nous avons perçu que la plupart des homosexuels veulent
se démarquer – intentionnellement – de ces attributs stigmatiques pour se fondre dans l’uniformité des formes vestimentaires et corporelles. Même s’il existe une mode gay, des
pratiques et des goûts – comme habitus – dominants, ces
derniers ne semblent plus autant consensuels qu’ils pouvaient
l’être auparavant. De plus, cette constellation culturelle
semble se fissurer et établie des schémas socioculturels
multiples. Le quartier du Marais est un lieu où s’opère de plus
en plus des diversités de pratiques toutes domiciliées au sein
de territoires précis (tels les bars et boîtes de nuit), pratiques
dispersées en une série de points qui présente une véritable
spécificité sociographique.
La beauté est, selon nous, une complémentarité de différents atouts que l’on juge comme bon de détenir. Ainsi, l’atout
d’un beau corps est un corps construit, structuré, musclé.
Certes, il existe des formes de corporéité affichant clairement
des gestuelles et des comportements efféminés. Mais de telles
conduites ne constituent qu’une particularité au sein du large
groupe homosexuel; et sont les plus visibles car les plus
subversives. Ces acteurs reprennent le stigmate de l’homosexualité comme emblème de visibilité. Cela se matérialise,
par exemple, par la transformation de tous les pronoms
personnels masculins en féminins, par des insultes tels que
« PD » pour s’interpeller ou plaisanter
[18]. Un courant revendicateur et émancipateur de la communauté homosexuelle passe
par la mise en avant d’une esthétique hérétique et « queer »
[19].
Mais, une fois de plus, le territoire permet une totale permissivité des pratiques. Le Marais joue avec les frontières séparant le quotidien et l’exceptionnel : l’exceptionnel devient
quotidien. Jamais nous ne verrons, pour le moment, de telles
interactions en dehors des délimitations du Marais. Toutefois,
le critère esthétique dominant homosexuel induit un paradoxe :
les homosexuels utilisent des codes les rapprochant de l’hétérosexualité sociale mais continuent de rejeter toutes formes
d’hétérosexualité politique : anti-masculiniste, anti-patriarcat...
toutes sortes de censures hétéronormatives ne faisant qu’accroître la violence symbolique dont les homosexuels sont
encore victimes.
Et il serait pertinent d’interroger maintenant les relations
qu’entretiennent entre elles les trois typologies que nous avons
proposées, mais également de pouvoir en déceler d’autres. Se
demander s’il y a homophilie ou hétérophilie dans la constitution des couples reviendrait à questionner et élargir la
problématique des codes esthétiques : les interactions entre
ces codes.
·
BOURDIEU P., La distinction, Critique sociale du jugement, Éditions de
Minuit, Paris, 1979.
·
GOFFMAN E., Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Éditions de
Minuit, « Le sens commun », Paris, 1963.
·
GONTIJO F., Corps, apparences et pratiques sexuelles. Socio-anthropologie
des homosexualités sur une plage de Rio de Janeiro, Éd. Gai-Kitsch-Camp, Coll. « Question de Genre », Lille, 1998.
·
POLLAK M., « L’homosexualité masculine ou le bonheur dans le ghetto », in
Philippe Ariès et André Béjin (sous la dir.), Sexualités occidentales,
Communications, n° 35, Seuil, Paris, 1982.
·
WIRTH L. (1928), Le ghetto, trad. par P. Rojtman, Presses universitaires de
Grenoble, 1980.
[1]
Que trouvez-vous
d’esthétique chez un
homme ? Qu’est-ce
qu’un bel homme
selon vous ?
[2]
B.(28 ans) nousdisait
lorsd’un entretien :
« Ouh !! la beauté ?...
chezunhomme ? Oui !
je crois quec’estun mec
jeune, bienfait,
bellegueule... »
« Bien fait ? »
« Oui...musclé, un mec
qui fait mec, construit,
intelligent... j’aimebien
les blacks enfait, j’aime
la couleur de leur peau,
leur sensualité, leur...
Euh...leurforme
de virilité... »
P. (31ans) parlait
également de virilité :
« Euh moi jeregarde
l’apparencequand jele
trouvebeau
physiquement...enfait ça
varie...c’est un peudans
la tenue, ensuitelestraits
duvisage, un mecbien
foutu, viril quoi !! »
« Viril, pourquoi ? »
« Parceque... c’est
difficile...parceque ça
m’excite... »
« Et c’estquoi pour toila
virilité ? »
« C’est les mouvements
ducorps, la gestualité, les
façonsdes’exprimerpar
soncorps...mais
attention !! unmecbeau
neva pasforcément
m’exciter... maisbon moi
je craque surlespetits
jeunesgenreunpeu
étudiants, lookés jean,
petites chaussures... etles
mecs aussi euh... tu vois y
a pas longtemps... j’ai
couché avec un pompier,
ilétait vachement bien...
doncça varie en fait. »
[3]
Depuis quelques
années, nous avons pu
observer la prolifération
d’instituts de beauté
destinés essentiellement
à une clientèle masculine
et homosexuelle, des
commerces de prêt à
porter, de salons de
coiffure... toute une
industrie rendant
possible un contrôle
possible de son image et
de sa beauté.
[4]
Voir Michel Foucault,
Histoire de la sexualité 1.
La volonté de savoir,
Gallimard, Coll. TEL,
Paris, 1976.
[5]
Le terme « ghetto »
emprunté à la littérature
sociologique américaine
(voirWirth,
Le ghetto
(1928), trad.; par P.
Rojtman, Presses universitaires de Grenoble,
1980), fut utilisé au
départ d’une manière
assez péjorative par les
homosexuels qui
militaient, dans les
années 70, en faveur
d’une « sortie de
placard », d’un refus
de vivre dans une
clandestinité sociale ses
sociabilités amicales et
amoureuses. On doit la
formation de ce
« ghetto » à la population
masculine, qui traversait
à cette période une
volonté de définir
clairement son identité
et ses pratiques
socioculturelles.
[6]
Parodie d’une célèbre
phrase de Simone de
Beauvoir, in Pollak M.,
1982, « L’homosexualité
masculine ou le bonheur
dans le ghetto »,
in PhilippeAriès et
André Béjin
(sous la dir.),
Sexualités occidentales,
Communications, n° 35,
Paris, Seuil.
[7]
Nous pensons
notamment aux photographies de Pierre et
Gilles, aux créations de
Jean-Paul Gaulthier, et
aux médias tels que
Têtu,
E Mâle ou
Illico.
[8]
Pollak M.,1982,
op. cit.
[9]
L. (24 ans, serveur
dans un bar gay) disait
lors d’un entretien : « ce
qui plaît ici c’est les vrais
mecs. Les homos y font
l’amour entre mecs, pas
entre PD... »
[10]
Inspirée par la
méthode de Fabiano
Gontijo,
Corps,
apparences et pratiques
sexuelles.
Socio-anthropologie
des homosexualités sur
une plage de Rio de
Janeiro,
Éd. Gai-Kitsch-Camp,
Coll. « Question de
Genre », Lille, 1998.
p. 104
[11]
Les bars supports de
l’enquête sont :
L’Amnésia et Le Mixer
(populations jeunes et
étudiantes), L’Open Café
(population plus mixte
statutairement, âge
modal de 30 ans) et Le
Café Cox (population
plus âgée, tenue Cuir et
cheveux rasés).
[12]
Nous donnons ici les
plus représentatifs et les
plus caractéristiques.
[13]
Il va de soi que ce
tableau ne représente pas
en lui-même des caractéristiques générales, étant
donné le faible
échantillon interrogé.
Toutefois, la valeur de
cette typologie tient au
fait que ces données sont
régulières et reproduit
par conséquent une
vision fiable de la réalité
sociale.
[14]
Erving Goffman,
Stigmate. Les usages
sociaux des handicaps,
Éditions de Minuit,
« Le sens commun »,
Paris, 1963; notamment
les chapitres « Contrôle
de l’information et
identité personnelle »,
p. 57, et plus
particulièrement, « Les
techniques de contrôle
de l’information »,
p. 112.
[15]
E. Goffman,
op. cit.,
p. 112
[16]
Nous parlons ici de
représentations liées aux
corps et non aux
pratiques. Les fantasmes
scatophiles ou sadiques
ne sont pas, selon nous,
socioculturels mais
psychiques.
[17]
Pierre Bourdieu,
La distinction, Critique
sociale du jugement,
Éditions de Minuit,
Paris, 1979.
[18]
On peut entendre au
sein de quelques bars des
interactions verbales tels
que « Qu’est-ce qu’elle
veut boire ? » (en
s’adressant à un homme)
ou encore « comment
elle va ? » avec un ton
phonique très féminin.
[19]
Ces deux termes
tendent de plus en plus à
devenir des pléonasmes.