Champ psychosomatique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2-913062-87-3
170 pages

p. 67 à 80
doi: en cours

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no 26 2002/2

L'analyse esthétique de l’homosexualité conduit immanquablement à une recherche pluraliste. L’esthétique nous offre plusieurs voies du fait de ses multiples passerelles avec d’autres sciences humaines : psychologie, psychanalyse, sociologie, linguistique... Toutefois, cette pluralité implique une démarche scientifique qui rend plus complexe la relation qu’entretient le chercheur avec son objet de recherche. L’analyse scientifique influence le regard savant et façonne même une vision du monde, dans lequel le scientifique, tour à tour chercheur et acteur, peut se sentir dépossédé de son objectivité. La beauté s’articule sur l’horizon esthétique, proprement subjectif. Comment alors objectiver la beauté afin de la plier aux rigueurs de l’analyse sociologique ? Pour cette raison, nous limiterons notre recherche à une sociologie purement empirique, sans insérer dans la construction du concept « beauté » – que nous voulons décrypter – l’apport théorique d’autres sciences humaines. Ce choix épistémologique nous amène également à préférer une étude qualitative basée sur l’observation et l’entretien de microinteractions entre homosexuels au sein d’une spatialité concise : le «Marais », situé dans le IVème arrondissement de Paris. La vérification de ce corpus s’est appuyée également sur le site de rencontre Internet dialh, dont le principe est de sélectionner des photos d’utilisateurs afin d’entamer un chat (interaction écrite entre deux personnes).
Par ailleurs, interroger la beauté homosexuelle revient à rechercher en quoi elle diffère ou se distingue des autres formes de beauté humaine. En ce sens, pourquoi ne recherche-t-on pas les spécificités de la beauté hétérosexuelle masculine ? Si le monde social de l’homosexualité est à part, sinon en marge, la beauté homosexuelle devrait-elle aussi être à part ? Si nous entendons par beauté tous les éléments caractéristiques de l’imaginaire socioculturel des homosexuels, cette beauté converge tendanciellement vers l’assimilation des traits esthétiques hétérosexuels : la beauté homosexuelle tente de gommer les stigmates et les discrédits sociaux liés à l’image de l’homme efféminé. Toutefois cette volonté assimilatrice est paradoxale puisque le corps se construit à l’image de l’homme fort, « hétérosexuel »; mais les manières de le construire en tant que tel, et les mises en scène de ce dernier sont propres à une culture homosexuelle : consumériste, un culte du corps et du beau superficiel, fasciné par l’image d’une communauté retournée sur elle-même qui cherche à se renvoyer une image idyllique et très narcissique.
Analyser – sociologiquement – la beauté homosexuelle revient à exploiter, par exemple, en quoi elle est porteuse de sens. À première vue, la beauté contient des principes et des normes objectives et régulières. Suite aux questions posées lors de nos entretiens exploratoires [1], nous avons retrouvé les mêmes principes explicatifs : la beauté est une vision idéalisée et représentée par des codes – certes composites – mais doués de la même portée : jeunesse, virilité, masculinité, érotisation du corps... [2] La beauté s’éloignerait donc du charme, de cette sensibilité subjective quasi inexplicable dont nous ne pourrons déduire aucun critère régulier et interprétable. Nous écartons de notre définition la notion de charme, cette sensibilité ultra-subjective qui annule la notion même d’un esthétisme conceptuel que nous voulons proposer. Le charme serait dans la nature et la beauté davantage dans la culture.
Prendre en compte la beauté sans l’insérer dans une dynamique, qui touche dans un plus large ensemble l’univers socio-culturel et communautaire des homosexualités, pourrait nuire à l’enquête... Il est possible de comprendre la beauté seulement si nous la mettons en corrélation avec le territoire, qui sous tend l’idée même de communauté : le Marais, concentrant la plupart des activités commerciales homosexuelles, est le lieu d’une espèce de production rituelle et quasi quotidienne de pratiques, où une culture paroxystique des corps [3] s’impose aux premiers regards, même pour les non-initiés. La « culture » homosexuelle, en se territorialisant, produit ses propres contenus culturels, ses cérémonies, ses rituels et ses systèmes de classement. Le temps de l’invisibilité sociale étant révolu, aujourd’hui l’apparence et les présentations de soi sont substantielles pour celui qui s’épanouit dans et par le Marais. On observe au sein de cet espace des formes de sociabilités particulières entraînant des pratiques corporelles et sexuelles qui lui sont propres. C’est à travers ces usages que se jouent et se construisent toutes les formes d’interactions basées sur le « plaire » et le « déplaire ». Aussi, le « plaire » s’articule nécessairement autour des notions de séduction et de beauté. La sortie dans le Marais induit automatiquement une préparation préalable de son corps – et de son apparence – à son exposition future. Et cette préparation ne se crée pas sans un ensemble de références et de valeurs à ce qui existe déjà dans la réalité observable. Des critères et des atouts esthétiques sont mis en scène afin de permettre la rencontre escomptée. C’est à partir de ces différents atouts que nous pouvons repérer et décrypter les éléments caractéristiques de cette beauté. Afin de comprendre ce que signifie le beau, nous verrons avant tout ce qu’il désigne. Comment se construit et se codifie la beauté chez les homosexuels ? Comment peut-on la lire ?
Que désigne la beauté, et ce pour les homosexuels eux-mêmes ? Que signifie-t-elle pour le sociologue ? Nous proposons d’établir un constat, une sorte de cartographie esthétique de l’homosexualité. La thèse de cet article est d’éclaircir et de décrypter le langage signalétique de la beauté. Nous ne sommes pas en mesure de donner des réalités explicatives sur sa signification, mais seulement un corps d’hypothèses.
Comment en faire un objet topique, susceptible d’être irrigué et éclairé par une approche sociologique ?
 
LE MARAIS, DIFFUSEUR D’UNE IMAGERIE HOMO-SEXUELLE VIRILE ?
 
 
Le mouvement d’émancipation homosexuel (1970-1990) a façonné de nouvelles formes de corporéité. Ces dernières se traduisent par le réaménagement d’une image passant par la démédicalisation (s’éloigner du personnage de l’« homosexuel » façonné par la « médecine des perversions » du XIXe siècle [4] ) et la masculinisation. Façonnage qui pris sens déjà dans les années 70 où l’on assistait à l’apparition d’un mouvement révélant la fabrication d’individus en série : hommes super virils, arborant des signes distinctifs d’un modèle de masculinité (concepts s’attachant à montrer les formes d’un corps musclé... une certaine américanisation des manières d’être et de faire). C’est à ce moment que la visibilité gay s’est construite : de là, une fabrication en série d’un stéréotype gay participant d’un idéal masculin : hommes affichant une virilité extrême, cheveux courts, « moustachus », sportifs, habillés de cuir... images allant contre l’archétype de la « folle », préjugé hétérosexuel par excellence. Ce mouvement clone est également à l’origine d’une part de la formation d’un ghetto [5] – le « Marais » – et de la ghettoïsation qui en découle; d’autre part d’une uniformisation des goûts esthétiques et des comportements.
Socialisation à l’univers homosexuel
« On ne naît pas homosexuel, on apprend à l’être » [6]. La socialisation homosexuelle commence par la découverte d’une imagerie homosexuelle et par l’initiation aux structures commerciales spécifiques permettant la rencontre du partenaire amical, amoureux ou sexuel. Le « Marais » – comme territoire fédératif de pratiques – est un espace coercitif, dans le sens où la familiarisation avec l’environnement physique et social homosexuel est une étape fondamentale qui concoure à l’apprentissage des codes et des expériences (sociales, culturelles et politiques) homosexuels. Cette socialisation est un processus qui s’articule autour d’une médiation d’individus, avec lesquels un acteur homosexuel va apprendre à participer à une culture homosexuelle (associations diverses, lieux de sorties, art tels que le cinéma ou la littérature...).
En effet, ce quartier se présente à la fois comme le lieu d’un « marché de la rencontre », mais également comme vecteur d’une identification plus ou moins nécessaire pour chaque acteur découvrant sa sexualité. L’imagerie homosexuelle (véhiculée par les médias, le stylisme et l’art plastique gays [7] ) est ponctuée de symboles qui reproduisent des icônes. La mise en scène de ces icônes souligne l’univers social homosexuel, et engendre un enseignement en actes que sont censées s’approprier les classes d’âges les plus jeunes; la transmission des modèles et de l’esthétique homosexuels, basée sur une mise en scène ostentatoire, est le garant de la survie de la culture homosexuelle. L’esthétique s’entoure de représentations visuelles, d’images matérielles ou mentales, mais celles-ci sont davantage figures d’accompagnement plutôt qu’un élément actif. Effectivement, les homosexuels parisiens construisent et génèrent des modèles, façonnant non seulement une forme d’esthétisme, mais surtout une véritable communauté identitaire. L’intégration à cette dernière passe par l’incorporation des codes homosexuels de reconnaissance. Michaël Pollack [8] a mis au jour l’ensemble des marqueurs qui permettent à un individu de reconnaître l’orientation (et même les désirs précis) d’un autre, sans aucune communication verbale. Signifiant bien plus que la simple homosexualité, ces codes sont également plus ambigus que l’expression explicite de cette orientation, dans la mesure où ils ne sont entièrement maîtrisés que par les homosexuels eux-mêmes; et où leur forme pré-langagière – qui a permis d’en faire une véritable « éthologie » – rend toujours possible les retours en arrière et les dénégations : on essaie toujours de « sauver la face » lorsque l’interaction s’oriente dans une direction non prévue et indésirable, par exemple quand un regard trop insistant n’a pas eu la suite escomptée. Michaël Pollak avait repéré qu’un système de bandanas de couleurs placés dans telles ou telles poches arrières d’un pantalon signifiait explicitement la sexualité de l’individu.
Le monde homosexuel pourrait se lire à travers le corps de ses acteurs. On assiste à une survalorisation sur la scène homosexuelle de ses atouts masculins. Si un homosexuel ne possède pas de tels crédits corporels et identitaires, il va extraire des contenus culturels masculins (virilité, puissance...) tous les éléments caractéristiques qui lui en donneront l’apparence. Il est vrai que tous les acteurs homosexuels n’utilisent pas les mêmes modes de participation à la quotidienneté scénographie du Marais, pas plus qu’ils n’entrent tous dans cette catégorie de perception que nous voulons proposer. Pour cette raison, nous avançons l’hypothèse que le code esthétique masculinité/virilité représente soit une plus-value que l’on met en scène pour aboutir à la rencontre [9] soit une logique d’euphémisation du stigmate de l’homme efféminé et une neutralisation des critères de repérabilité; que l’on rechercherait donc à réduire lorsque l’acteur homosexuel évolue dans d’autres mondes sociaux tels que la sphère professionnelle par exemple.
Quelle image pour quel corps ? Décodage des types homosexuels et catégorisation des corps
La typologie corporelle que nous proposons ici [10], nous permet d’opposer trois groupes, selon qu’ils sont positivement ou négativement employés, ou encore considérés comme neutres. Lors de nos entretiens exploratoires, il s’est avéré que les termes énoncés permettaient d’opposer et de regrouper en trois classes les représentations du corps homosexuel, et d’extraire ainsi les critères et concepts d’appréciations dominants. Le tableau suivant est une synthèse et une interprétation des éléments employés afin de décrire « un homme beau » et un « homme laid » à partir des termes énoncés par 64 homosexuels, interrogés par questionnaires dans différents bars gays concentrant chacun des populations homosexuelles spécifiques [11]. Nous avons demandé à ces homosexuels de nous parler de ce qu’ils regardent avant tout dans un corps, et de rattacher une pratique sexuelle aux descriptions émises. D’après ce corpus, nous avons retenu 56 adjectifs [12] qui permettent de constituer trois sous-ensembles : un corps +, un corps + -, et un corps -.
Il résulte de ce tableau deux notions, empruntées à la terminologie de Gontijo : un corps maîtrisé et non maîtrisé. Nous pouvons distinguer ces deux notions par les références des interviewés à l’entretien physique et à ce manque d’entretien. Un corps non maîtrisé est un corps « gras », « gros », « pas musclé », « petit », « efféminé », « vieux » : un corps non défini et ne correspondant pas aux critères esthétiques homosexuels dominants. Un corps maîtrisé aura pour signification d’être « grand », « musclé », « fort », « jeune », « naturel », « mec », « hétérosexuel ». Dans la « réalité » sociale, l’observation montre que la mode est à l’entretien d’une image masculine d’un corps, une masculinisation de la corporéité et de l’apparence vestimentaire (enveloppe corporelle). Des soins–comme la musculation ou autres pratiques sportives structurantes – sont donc nécessaires pour cultiver cette image de soi que l’on projette sur autrui. Ces modelages du corps correspondent à une redéfinition de l’identité homosexuelle, mais également à une offre et une demande en termes de séduction investie sur un « marché sexuel ». Faire correspondre son corps aux canons de la mode gay et du monde gay signifie pour l’essentiel préparer son image à une demande, et rechercher un rendement de celle-ci.
Ces représentations offrent d’incontestables systèmes lecteurs et analyseurs. Ce tableau est donc une sorte de cartographie mentale des représentations liées à la beauté homosexuelle [13]. Autant l’image de la masculinité/virilité de l’homosexualité est considérée comme un élément positif, autant l’image féminisée de l’homosexualité représente le stigmate même de cette forme de sexualité. Le corps – est perçu ici comme en dehors de la masculinité donc extérieur aux critères de beauté dominants, normalisants et inclusifs. La beauté semble se construire par et autour d’images corporelles associant des concepts polysémiques et multidimensionnels de la masculinité sociale.
Les dichotomies ainsi remarquées (torse/haut/devant et fesses/bas/arrière) sont corroborées par les couvertures de médias homosexuels et les photographies destinées à vanter les mérites de sites Internet pornographiques. Nombreuses sont les photographies représentant des hommes musclés, pris de face, habillés de treillis militaires. Le plus souvent, celles-ci sont tentées attirer un public à la recherche – dans l’idéal – d’hommes virils (pilosité importante ou du moins visible, sportifs, musclés, cheveux courts). Ces images montrent souvent le torse pour représenter l’homme actif, pénétrant. Les photographes n’utiliseront pas les mêmes symboles pour mettre en scène la représentation de la passivité sexuelle masculine. D’ailleurs il est très rare de l’exhiber. Pour représenter l’homme passif, on exposera des hommes de dos, les formes de leurs fesses soient suggérées soient dévoilées, quelquefois leurs visages.
Des hommes musclés, forts, dynamiques, sains, dont on n’a plus rien à craindre; que l’on peut désirer, estimer et trouver beau comme des hétérosexuels, et ce que les homosexuels tendent à devenir auprès de la société dans son ensemble.
La beauté homosexuelle, une affaire d’assimilation ?
Nous avançons l’hypothèse que la beauté homosexuelle renvoie davantage à un système de représentations, construit principalement autour de la masculinité et de la virilité sociales. Cette incorporation de la virilité, nous l’interprétons par l’influence d’un discours médical, qui a diffusé abondamment de nouveaux stéréotypes sociaux. La théorie médicale de l’inversion notamment aborde principalement l’homosexualité (féminine comme masculine) comme l’adoption chez la personne homosexuelle d’un genre contraire à celui que prédestine son sexe biologique. Cela suppose qu’il existe (ou qu’il semble exister) une continuité entre le sexe biologique (filles ou garçons), le genre (masculin ou féminin) et l’orientation sexuelle (homosexuelle, bisexuelle, hétérosexuelle). Le modèle hétérosexuel – dominant tous les autres modèles sexuels, et conçu comme une expression de la nature – implique un traitement différent de l’homosexualité. Dans la théorie de l’inversion, l’homosexualité est définie en des termes biologisants : le couple est soit composé de deux hommes ou de deux femmes, mais cette alliance est socialement, culturellement et médicalement impensable et inconcevable. La vision de la relation homosexuelle est – faussement– « hétérosexualisée » : c’est pourquoi on voudra trouver dans un couple lesbien une femme « masculine » et dans un couple gay un homme « féminin ». Celui ou celle qui n’a pas le comportement et le genre de son sexe est considéré comme déviant et soumis à l’injure et/ou à la raillerie – processus de rappel à l’ordre. C’est donc pourquoi, depuis les années 70-90, nous assistons à une nouvelle forme de corporéité qui tente d’extraire l’homosexuel masculin principalement, car le plus visible, d’un rôle contraire à son genre socio-sexuel. Donner une image d’homme conduit à la normalité et étouffe le stigmate. Effectivement, l’icône de l’homme fort, musclé et sain par exemple – et tout ce qu’elle est censée imposer (régime, mode, goût, usages, apparence...) – n’a jamais été aussi présent et pesant aujourd’hui. Tout se passe comme si les critères de beauté homosexuels tenaient à s’éloigner intentionnellement de l’image efféminée de l’homosexuel. D’ailleurs, aujourd’hui, cette image est doublement condamnée : elle l’était déjà par l’ensemble de la classe hétérosexuelle, elle l’est maintenant par les homosexuels eux-mêmes, ce qui traduit bien la volonté de contraindre un déterminisme qui n’est que la résurgence culturelle d’une condamnation éthique de l’homosexualité, lue sur l’horizon des déviances.
Les homosexuels masculins choisissent d’arborer des codes extrêmement virilisés. Les identités ainsi exploitées sont essentiellement le jeune de banlieue, toutes sortes de professions militaires, le sportif, et les reproductions se rapprochant de l’image du skinhead. Les homosexuels vont extraire de ces concepts des éléments caractéristiques et se les réapproprier. Ainsi pour la figure du skin, nous allons retrouver le blouson Bomber’s, les cheveux rasés et les Ranger’s, pour celle du jeune de banlieue (dénommés « racailles » ou « cailles » par les homosexuels), les casquettes, les chaussures de sports, les survêtements... Ces identités sont toutes connotées comme virilisées par les homosexuels. Certes, tous ne les endossent pas. Ces représentations fonctionnent comme un concept que chaque individu homosexuel va tenter de s’emparer et de mettre en scène. On sait par exemple que le fantasme de l’homme « flic », « pompier » ou « militaire » – fantasme repris de manières frénétiques par l’ensemble de l’industrie pornographique homosexuelle, véritable temple de la symbolisation sexuelle – est quasi généralisé et dominant chez les homosexuels. Toutefois, il importe que ce « flic », ce « pompier » ou ce « militaire » le soit réellement, c’est-à-dire statutairement. En effet, il semble que le déguisement conduise davantage à la raillerie plutôt qu’à l’attirance et l’attraction sexuelle. On sait aussi que l’obésité et la corpulence d’une personne n’accèdent pas au sein des éléments caractéristiques de l’esthétisme; et ces attributs corporels produisent davantage une stigmatisation qu’une contemplation. Et il en sera de même pour toute autre particularité ne satisfaisant pas les critères d’appréciation dominants. C’est pour cette raison que nous pensons la beauté comme un système de représentations, système inscrit dans une économie de la rencontre et de la séduction.
Toutefois, ces codes ré-exploités et phagocytés sont transformés en codes homosexuels dans la mesure où ils ne sont portés que par eux, et ce d’une certaine manière. Effectivement, ces identités virilisées sont théâtralisées le plus souvent : elles ne correspondent en rien aux langages corporels et vestimentaires des groupes « propriétaires ». Elles sont soit simplement des codes et atouts nécessaires pour l’intégration à la communauté gay, soit le résultat de ce que la scène gay attend comme une offre et une demande que l’on place et investit sur le « marché de la rencontre ».
Une esthétique ineffable
Les homosexuels et leur codes esthétiques sont face à une logique d’assimilation : une identité esthétique homosexuelle semble se construire à contre courant d’un schéma dégradant et stigmatisant. Le beau, dans le Marais, c’est l’homme, le masculin.
Effectivement, des attributs stigmatiques et des actes de discrédits continuent encore de poursuivre leurs effets sur l’identité des personnes homosexuelles (notamment l’assignation au silence envers de « jeunes » homosexuels) et n’ont que pour principal effet de contribuer à la création une communauté organisée, comme principal lieu de refuge. Cela pose la question de la gestion d’une identité indicible. La peur de la répression peut pousser les agents stigmatisés à adopter des couvertures [14] afin de dissimuler les signaux de reconnaissance. Erving Goffman écrit «(...) considérons quelques-unes des techniques habituelles qu’emploient les individus affligés d’un défaut secret pour s’opposer à tout dévoilement. La première consiste à dissimuler, voire à effacer tout signe qui se trouve constituer un symbole de stigmate » [15]. C’est une technique d’ajustement aux situations sociales compromettantes pour la tranquillité d’un couple ou d’une personne seule. Un homosexuel disposé à admettre qu’il possède un attribut discréditable, accentue ses efforts pour éviter de l’exposer, sauf lorsqu’il pénètre le périmètre de la communauté urbaine parisienne. Par ce système de protection et de dissimulation, c’est toute une réalité esthétique qui est rappelée. Le corps homosexuel se construit à l’image de son inquisiteur. L’homme hétérosexuel, et par extension l’hétérosexualité masculine, continue de produire des formes de discrédits à l’égard des homosexuels. Pour combattre cette raillerie, les homosexuels emploient deux principaux mécanismes : la lutte subversive comme la Lesbian and Gay Pride, mouvement extra-quotidien; et une logique de neutralisation et d’assimilation, qui façonne tendanciellement le corps homosexuel en un corps normalisé et normalisant. Les critères avilissants sont gommés, effacés. Les critères de beauté dominants sont tous les éléments qui pénètrent la sphère de la masculinité : puissance, force, virilité et énergie sexuelle.
 
CONCLUSION
 
 
La beauté semble provenir de contenus et de codes caractéristiques de représentations socioculturelles, diffusées au sein d’un large inconscient collectif [16]. Nous pensons que la sensibilité esthétique se construit par le concept (comme phénomène strictement déterminé), par la codification de représentations esthétiques (propres à chaque époque et chaque culture). La beauté regroupe toutes sortes d’éléments codifiables et lexicologiques qui réveillent et/ou instituent le fantasme. La beauté est un construit social. Le corps est le lieu d’inscription de significations sociales, de sens, de signes et de marquages culturels. Ces éléments et l’ensemble des codes dominants homosexuels transforment le corps en support de ritualisation.
Certes, tous les individus ne procèdent pas chaque fois qu’ils contemplent un corps à l’objectivation de ces symboles : ce jugement est un programme de données intériorisées, un habitus structurant le regard et le goût de chaque individu [17] provenant d’une socialisation à l’imagerie homosexuelle. Nous avons perçu que la plupart des homosexuels veulent se démarquer – intentionnellement – de ces attributs stigmatiques pour se fondre dans l’uniformité des formes vestimentaires et corporelles. Même s’il existe une mode gay, des pratiques et des goûts – comme habitus – dominants, ces derniers ne semblent plus autant consensuels qu’ils pouvaient l’être auparavant. De plus, cette constellation culturelle semble se fissurer et établie des schémas socioculturels multiples. Le quartier du Marais est un lieu où s’opère de plus en plus des diversités de pratiques toutes domiciliées au sein de territoires précis (tels les bars et boîtes de nuit), pratiques dispersées en une série de points qui présente une véritable spécificité sociographique.
La beauté est, selon nous, une complémentarité de différents atouts que l’on juge comme bon de détenir. Ainsi, l’atout d’un beau corps est un corps construit, structuré, musclé. Certes, il existe des formes de corporéité affichant clairement des gestuelles et des comportements efféminés. Mais de telles conduites ne constituent qu’une particularité au sein du large groupe homosexuel; et sont les plus visibles car les plus subversives. Ces acteurs reprennent le stigmate de l’homosexualité comme emblème de visibilité. Cela se matérialise, par exemple, par la transformation de tous les pronoms personnels masculins en féminins, par des insultes tels que « PD » pour s’interpeller ou plaisanter [18]. Un courant revendicateur et émancipateur de la communauté homosexuelle passe par la mise en avant d’une esthétique hérétique et « queer » [19]. Mais, une fois de plus, le territoire permet une totale permissivité des pratiques. Le Marais joue avec les frontières séparant le quotidien et l’exceptionnel : l’exceptionnel devient quotidien. Jamais nous ne verrons, pour le moment, de telles interactions en dehors des délimitations du Marais. Toutefois, le critère esthétique dominant homosexuel induit un paradoxe : les homosexuels utilisent des codes les rapprochant de l’hétérosexualité sociale mais continuent de rejeter toutes formes d’hétérosexualité politique : anti-masculiniste, anti-patriarcat... toutes sortes de censures hétéronormatives ne faisant qu’accroître la violence symbolique dont les homosexuels sont encore victimes.
Et il serait pertinent d’interroger maintenant les relations qu’entretiennent entre elles les trois typologies que nous avons proposées, mais également de pouvoir en déceler d’autres. Se demander s’il y a homophilie ou hétérophilie dans la constitution des couples reviendrait à questionner et élargir la problématique des codes esthétiques : les interactions entre ces codes.
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BIBLIOGRAPHIE
 
·  BOURDIEU P., La distinction, Critique sociale du jugement, Éditions de Minuit, Paris, 1979.
·  GOFFMAN E., Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Éditions de Minuit, « Le sens commun », Paris, 1963.
·  GONTIJO F., Corps, apparences et pratiques sexuelles. Socio-anthropologie des homosexualités sur une plage de Rio de Janeiro, Éd. Gai-Kitsch-Camp, Coll. « Question de Genre », Lille, 1998.
·  POLLAK M., « L’homosexualité masculine ou le bonheur dans le ghetto », in Philippe Ariès et André Béjin (sous la dir.), Sexualités occidentales, Communications, n° 35, Seuil, Paris, 1982.
·  WIRTH L. (1928), Le ghetto, trad. par P. Rojtman, Presses universitaires de Grenoble, 1980.
 
NOTES
 
[1]Que trouvez-vous d’esthétique chez un homme ? Qu’est-ce qu’un bel homme selon vous ?
[2]B.(28 ans) nousdisait lorsd’un entretien : « Ouh !! la beauté ?... chezunhomme ? Oui ! je crois quec’estun mec jeune, bienfait, bellegueule... » « Bien fait ? » « Oui...musclé, un mec qui fait mec, construit, intelligent... j’aimebien les blacks enfait, j’aime la couleur de leur peau, leur sensualité, leur... Euh...leurforme de virilité... » P. (31ans) parlait également de virilité : « Euh moi jeregarde l’apparencequand jele trouvebeau physiquement...enfait ça varie...c’est un peudans la tenue, ensuitelestraits duvisage, un mecbien foutu, viril quoi !! » « Viril, pourquoi ? » « Parceque... c’est difficile...parceque ça m’excite... » « Et c’estquoi pour toila virilité ? » « C’est les mouvements ducorps, la gestualité, les façonsdes’exprimerpar soncorps...mais attention !! unmecbeau neva pasforcément m’exciter... maisbon moi je craque surlespetits jeunesgenreunpeu étudiants, lookés jean, petites chaussures... etles mecs aussi euh... tu vois y a pas longtemps... j’ai couché avec un pompier, ilétait vachement bien... doncça varie en fait. »
[3]Depuis quelques années, nous avons pu observer la prolifération d’instituts de beauté destinés essentiellement à une clientèle masculine et homosexuelle, des commerces de prêt à porter, de salons de coiffure... toute une industrie rendant possible un contrôle possible de son image et de sa beauté.
[4]Voir Michel Foucault, Histoire de la sexualité 1. La volonté de savoir, Gallimard, Coll. TEL, Paris, 1976.
[5]Le terme « ghetto » emprunté à la littérature sociologique américaine (voirWirth, Le ghetto (1928), trad.; par P. Rojtman, Presses universitaires de Grenoble, 1980), fut utilisé au départ d’une manière assez péjorative par les homosexuels qui militaient, dans les années 70, en faveur d’une « sortie de placard », d’un refus de vivre dans une clandestinité sociale ses sociabilités amicales et amoureuses. On doit la formation de ce « ghetto » à la population masculine, qui traversait à cette période une volonté de définir clairement son identité et ses pratiques socioculturelles.
[6]Parodie d’une célèbre phrase de Simone de Beauvoir, in Pollak M., 1982, « L’homosexualité masculine ou le bonheur dans le ghetto », in PhilippeAriès et André Béjin (sous la dir.), Sexualités occidentales, Communications, n° 35, Paris, Seuil.
[7]Nous pensons notamment aux photographies de Pierre et Gilles, aux créations de Jean-Paul Gaulthier, et aux médias tels que Têtu, E Mâle ou Illico.
[8]Pollak M.,1982,op. cit.
[9]L. (24 ans, serveur dans un bar gay) disait lors d’un entretien : « ce qui plaît ici c’est les vrais mecs. Les homos y font l’amour entre mecs, pas entre PD... »
[10]Inspirée par la méthode de Fabiano Gontijo, Corps, apparences et pratiques sexuelles. Socio-anthropologie des homosexualités sur une plage de Rio de Janeiro, Éd. Gai-Kitsch-Camp, Coll. « Question de Genre », Lille, 1998. p. 104
[11]Les bars supports de l’enquête sont : L’Amnésia et Le Mixer (populations jeunes et étudiantes), L’Open Café (population plus mixte statutairement, âge modal de 30 ans) et Le Café Cox (population plus âgée, tenue Cuir et cheveux rasés).
[12]Nous donnons ici les plus représentatifs et les plus caractéristiques.
[13]Il va de soi que ce tableau ne représente pas en lui-même des caractéristiques générales, étant donné le faible échantillon interrogé. Toutefois, la valeur de cette typologie tient au fait que ces données sont régulières et reproduit par conséquent une vision fiable de la réalité sociale.
[14]Erving Goffman, Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Éditions de Minuit, « Le sens commun », Paris, 1963; notamment les chapitres « Contrôle de l’information et identité personnelle », p. 57, et plus particulièrement, « Les techniques de contrôle de l’information », p. 112.
[15]E. Goffman, op. cit., p. 112
[16]Nous parlons ici de représentations liées aux corps et non aux pratiques. Les fantasmes scatophiles ou sadiques ne sont pas, selon nous, socioculturels mais psychiques.
[17]Pierre Bourdieu, La distinction, Critique sociale du jugement, Éditions de Minuit, Paris, 1979.
[18]On peut entendre au sein de quelques bars des interactions verbales tels que « Qu’est-ce qu’elle veut boire ? » (en s’adressant à un homme) ou encore « comment elle va ? » avec un ton phonique très féminin.
[19]Ces deux termes tendent de plus en plus à devenir des pléonasmes.
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[3]
Depuis quelques années, nous avons pu observer la prolifé...
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[4]
Voir Michel Foucault, Histoire de la sexualité 1. La volo...
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[5]
Le terme « ghetto » emprunté à la littérature sociologiqu...
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[6]
Parodie d’une célèbre phrase de Simone de Beauvoir, in Po...
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[7]
Nous pensons notamment aux photographies de Pierre et Gil...
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[8]
Pollak M.,1982,op. cit. Suite de la note...
[9]
L. (24 ans, serveur dans un bar gay) disait lors d’un ent...
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[10]
Inspirée par la méthode de Fabiano Gontijo, Corps, appar...
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[11]
Les bars supports de l’enquête sont : L’Amnésia et Le Mix...
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[12]
Nous donnons ici les plus représentatifs et les plus cara...
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[13]
Il va de soi que ce tableau ne représente pas en lui-même...
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[14]
Erving Goffman, Stigmate. Les usages sociaux des handicap...
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[15]
E. Goffman, op. cit., p. 112 Suite de la note...
[16]
Nous parlons ici de représentations liées aux corps et no...
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[17]
Pierre Bourdieu, La distinction, Critique sociale du juge...
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[18]
On peut entendre au sein de quelques bars des interaction...
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[19]
Ces deux termes tendent de plus en plus à devenir des plé...
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