2002
Champ Psychosomatique
Hommage à Michel Sapir
Marie-Claire Célérier
Évoquer la place de Michel Sapir dans le Champ
Psychosomatique, c’est d’abord retracer l’histoire de la
naissance de la « psychosomatique » en France, puisqu’il
fut en 1959 l’un des fondateurs avec Léon Chertok de la
Société et de la Revue de Médecine Psychosomatique ; puis
avec l’introduction en France de la pensée de Balint, l’un des
plus fervents promoteurs de ses techniques qu’il a fait siennes
pour former les médecins et les autres soignants à la prise en
compte de la dimension inconsciente dans la relation soignant-soigné.
L’institution qu’il a fondée, l’AREFFS, Association
de Recherche et d’Étude pour la Formation à la Fonction
Soignante poursuit cette tâche.
Mais pour comprendre la force d’innovation de Michel
Sapir en marge des institutions bien établies, il faut sans doute
remonter aux sources de sa vie personnelle et à un « militantisme » qui n’a pas toujours été « balintien ».
Dans son livre autobiographique, Michel Sapir, un homme
de plaisir (1998), il raconte que son enfance a été marquée
par l’exil de sa famille après la révolution soviétique et la
guerre civile survenues peu après sa naissance. La confiscation des biens de son grand-père, la perte d’emploi de son père
ont mené la famille d’abord de Moscou à Odessa; puis après
une traversée en traîneau de l’Ukraine, restée marquée dans
les souvenirs de l’enfant, à Dantzig et à Varsovie où il passa
la plus grande partie de son enfance. C’est à Varsovie qu’il
découvrit d’une part l’antisémitisme, d’autre part la dureté des
réalités socio-politiques. De la Pologne, il dira qu’on y rencontrait à chaque pas l’injustice sociale et la misère, « la détresse
ambiante nous révoltait, dit-il du groupe d’adolescents auquel
il appartenait, mais ce que nous lisions de la situation sociale
en Allemagne et aux États-Unis nous révoltait. (...) Face à la
misère qui s’étalait sous nos yeux en Pologne ou en Hongrie,
les régimes communistes nous paraissaient porteurs d’une
immense promesse. »
Très tôt il eut le désir d’émigrer en France, terre de culture
et de liberté, où il obtint de venir commencer ses études de
médecine en 1933. Après avoir vu la montée du nazisme
depuis Dantzig, peu après son arrivée c’est la manifestation
d’extrême droite du 6 février 34 qui tourne à l’émeute, « on ne
pouvait encore parler de fascisme à la française, mais il fallait
se montrer vigilant, (...) la contre-manifestation est grandiose,
(...) les étudiants en ébullition, (...) des comités de vigilance
anti-fascistes se montent ». Michel Sapir se passionne pour
tout, les études de médecine, mais aussi les discussions politiques, les sorties et les rencontres de toutes sortes dans le
milieu d’émigrés et d’artistes de Montparnasse. En 1937 c’est
la guerre d’Espagne et la bombe André Gide, retour d’URSS,
« mais notre aveuglement était grand », dit-il, et il continue à
partager les idéaux de la seule gauche qui lui paraît
« sérieuse », celle des communistes, « gauche bouillonnante,
parfois désordonnée, mais souvent généreuse ». Puis c’est la
guerre. Fraîchement naturalisé, il ne peut partir et fait fonction
d’interne dans les hôpitaux désertés par les mobilisés. Lors
du pacte germanosoviétique, aux malheurs de la France
s’ajoute pour lui et ses amis la « détresse idéologique » et
début 42 il passe en zone sud où il trouvera hospitalité et
amitié auprès des Prévert, avant de s’engager dans la résistance.
La guerre terminée et son retour retardé par une maladie
qui l’empêche de présenter le concours d’internat prévu pour
sa génération, il hésite entre deux voies : la médecine générale
ou la recherche. C’est ainsi qu’il entre à Rothschild dans le
service de l’urologue Gaston Nora qui avait constitué autour
de lui une équipe pluridisciplinaire. Déçus des essais de traitement de l’hypertension artérielle par sympathectomie, on y
passe à l’expérimentation des cures de sommeil récemment
importées d’URSS et qui avaient déjà été essayées à Berne.
C’est le début de l’ère des psychotropes avec la découverte du
Largactil. Mais c’est aussi le début de l’intérêt pour la psycho-somatique avec l’arrivée des théories de l’américain Alexander et sa notion de névrose d’organe. Michel Sapir et François
Reverchon sont sensibilisés à la psychologie des malades; la
cure de sommeil leur apparaît aussi décevante dans bien des
cas, « servant parfois de parenthèse, d’autre fois de répit, de
coupure existentielle indispensable certes, mais n’évitant pas
les rechutes. »
Aussi, l’arrivée de Labarhdt, un interne en psychiatrie de
Bâle, initié au Training Autogène connu surtout dans les pays
germaniques, mobilise vivement le groupe de jeunes médecins : le Training Autogène « pourrait, pensaient-ils, supplanter les cures de sommeil et servir, une fois l’entraînement
terminé, d’outil durable pour le patient. » René Philibert,
initialement kinésithérapeute, sera le premier de Rothschild à
se former à cette méthode. « La base de la relaxation était la
détente musculaire et la passivité. La relation avec l’analyse
restait ambiguë. La méthode d’Ajuriaguerra s’y référait explicitement. D’autres, sans y faire référence explicitement, ne
niaient pas le rôle de l’inconscient. J.H. Schultz se déclarait
favorable à l’analyse qu’il n’avait d’ailleurs jamais pratiquée.
(...) Mais sa méthode était en fait basée sur l’hypnose et l’autohypnose telle que O. Vogt l’avait décrite. Elle fut introduite en
France néanmoins par les psychanalystes de l’école de Strasbourg. (...) Les promoteurs du Training Autogène étaient donc
en France des psychiatres et des psychanalystes qui pensèrent
donner ainsi une arme aux généralistes tout en évitant les
dangers d’une psychologisation abusive. » (Sapir, 1993)
L’hôpital Rothschild ayant été cédé à l’Assistance
Publique, la petite équipe aurait été privée de son lieu d’attache, si elle n’avait été recueillie par Charles Brisset et son
adjoint Victor Gachkel qui y montèrent la première consultation de psychiatrie dans un hôpital général. Désormais relaxation et psychothérapie pouvaient s’y déployer largement.
C’est en 1959 que Léon Chertok qui avait réintroduit
l’hypnose en France – et suggéré le terme de relaxation pour
la méthode développée à Rothschild – proposa à Michel Sapir
de fonder avec lui, sous le patronage de P.Aboulker, la Société
de Médecine Psychosomatique. « La société, précise Michel
Sapir dans ses mémoires, n’avait pas de doctrine propre. Elle
accueillait tous les courants théoriques. » La sienne est restée
telle qu’exprimée dans son dernier ouvrage « ce n’est pas le
psychisme qui fabrique le cancer, mais c’est du psychisme
que le cancer peut recevoir un coup de fouet qui accélère son
évolution ou au contraire une rémission qui le ralentit. »
Sapir, Chertok et Aboulker ont également fondé en 1959
la Revue de Médecine Psychosomatique, à laquelle participait
aussi J.P. Valabrega; la revue devenue en 1995 Champ
Psychosomatique continue et même étend à d’autres disciplines que la médecine et la psychanalyse cette ouverture à de
multiples courants de pensée.
L’intérêt de Michel Sapir pour la Psychosomatique se centrera rapidement sur l’impact de la dimension inconsciente dans
la relation soignant-soigné plus que sur celui du psychisme sur
la maladie elle-même, comme en témoignent ses mises au point
parues dans l’Encyclopédie Médico Chirurgicale :
« Les buts de l’approche psychosomatique: utiliser l’acquis
scientifique et les possibilités techniques dans la relation, en
individualisant chaque cas. La relation devient alors l’objet
d’une étude scientifique permettant à chaque médecin la prise
de conscience de l’impact du malade sur lui. Cet impact
comprend aussi bien la maladie dont l’autre est porteur que la
manière dont il la présente et que l’émotion qu’il suscite. Ici le
discours et l’attitude de l’un induisent une réponse au niveau du
discours et de l’attitude de l’autre. Et ceci dans un va-et-vient
continu. Cette prise de consciencedu médecin permet, avec plus
de liberté mais aussi de responsabilité, d’introduire la dimension de l’imaginaire dans le savoir. La relation est ainsi
déréifiée. L’utilisation du savoir se fait à meilleur escient. Ce
qui n’est pas sans entraîner une modification limitée mais profonde de la personnalité professionnelle du médecin ». (1974)
« Le médecin qui palpe un ventre, sait-il qu’il palpe un
ventre ? Et l’on pourrait subsidiairement demander : est-ce utile,
inutile ou nuisible qu’il le sache ? (...) L’investissement et l’érotisation de la partie malade du corps par le patient provoquent
en miroir une attitude similaire, inconsciente chez le médecin,
qui l’annule par une attitude contra-phobique. Il ne peut se permettre que de palper le ventre en vue d’une recherche. »
« Est-il possible de former un médecin, aussi spécialisé
qu’il soit, à une possibilité de passage quasi instantanné d’une
relation d’objet partiel à une relation d’objet total, d’une attitude contra-phobique, désérotisée, responsable, à une autre
qui englobe le corps tout entier du patient, resituant la partie
malade dans son ensemble ? Dans certains cas il peut être
question d’érotisation, dans d’autres, bien plus fréquents, de
reconnaissance de l’autre. » (1975)
L’année soixante fut cruciale, car elle fut celle de la
rencontre avec la pensée de M. Balint, révélée par son livre Le
médecin, le malade et la maladie traduit par J.P. Valabrega.
« Michel Sapir, rappelle André Missenard, a été parmi les
premiers français à s’inspirer de l’œuvre de Balint à l’époque
où se constituait un groupe de discussion entre les leaders
inspirés de sa technique, le groupe « Marignan », autour du
couple de E. et G. Raimbaut qui avait participé elle-même à
un groupe animé par Balint à Londres. L’objectif était pour
Sapir de favoriser un changement de l’attitude clinique des
médecins en éclairant un au-delà de la médecine comme
science; cet objectif était partagé par de jeunes agrégés,
Lucien Israel, Jean Guyotat, André Missenard; avec quelques
autres ils fondèrent en 1958 la Société de Psychologie Médicale de langue française. Le récit de ces débuts sera publié
dans un ouvrage collectif sous la direction d’André Missenard, auquel a participé Michel Sapir L’expérience Balint,
histoire et actualité (Dunod, 1982).
« Le but de Balint était clair, dit M. Sapir en 1993, il s’agissait de tenir compte du rôle de la relation entre les personnalités du soignant et du soigné, quelle que soit la maladie. Ainsi
l’analyse du contre-transfert du soignant était mise au premier
plan dans la lignée même de S. Ferenczi. Balint répétait qu’il
importait de ne plus se contenter d’une médecine à une seule
personne, celle du soignant. (...) La méthode et les idées de
Balint étaient révolutionnaires car mettant en question le fonctionnement habituel de la médecine. Elles furent longtemps
considérées comme utopiques par de nombreux enseignants
de médecine. Il faut ajouter qu’à l’époque, 1960, ni Balint, ni
Ferenczi n’étaient en odeur de sainteté dans la plupart des
groupements psychanalytiques. »
Dans son introduction à un numéro de Champ Psychosomatique consacré à la formation, (1998) il précise les principes essentiels à la base d’un groupe Balint :
- la reconnaissance, autrement dit reconnaître l’autre dans
ses désirs et sa souffrance, dans son projet, dans sa capacité
de supporter et d’entendre;
- l’identification. Celle-ci est essentielle dans un groupe
Balint car le présentateur, autrement dit le soignant parle dans
un métalangage de son patient et s’identifie involontairement
à lui tandis que le groupe s’identifie au leader et réciproquement.
- le contre-transfert. Il est essentiel pour le soignant de
prendre conscience de sa relation avec le patient, du style
qu’elle a prise et des conséquences de celle-ci sur la maladie.
« Penser avec audace, parler avec responsabilité », aimait
à dire Balint.
Dans les années soixante, la consultation de l’hôpital Rothschild avait pris une extension importante. La méthode de
relaxation qu’on appelait déjà « méthode Sapir » s’y développait et le premier groupe Balint sera issu d’un groupe de
relaxation. Michel Sapir « rassemblait », il faisait travailler,
mais restait avant tout clinicien, capable d’avoir une relation
seul avec un patient devant vingt personnes, en gardant beaucoup de respect pour lui; puis la discussion prenait un quart
d’heure après sa question « qu’est-ce que vous en pensez ? »
L’effervescence de Mai 68 suscita de nouvelles recherches,
de nouvelles rencontres, notamment avec Pierre Fedida. Un
groupe expérimental permit pour la première fois aux
étudiants en psychologie de Censier (Paris VII) de s’initier à
la relaxation à Rothschild et de participer à un groupe de
parole animé par P. Fedida à la faculté. À la suite de quoi des
psychologues ont demandé à se former à la relaxation. Puis
progressivement les animateurs des groupes de relaxation
éprouvèrent le besoin de participer à des groupes de contrôle
et de mieux « théoriser » leur pratique, enfin les livres d’Anzieu ont fait évoluer les choses.
« Sapir, lui, dit André Missenard, voulait garder sa référence à la médecine. Il la mettait même au premier plan de ses
préoccupations; il se voulait thérapeute et, tout en s’affirmant
analyste, il contestait aussi l’analyse, position qui lui permit
sans doute d’entretenir longtemps des liens avec le monde de
la médecine, du moins avec ceux qui étaient le plus disposés
à admettre que le fonctionnement des patients pouvait être
entendu autrement que dans le seul langage de la science. On
peut concevoir que l’approche de l’exercice « soignant » tel
que l’a voulu Sapir a été opportune et a pu marquer profondément les praticiens qui en ont fait l’expérience à l’AREFFS
et au centre Balint qu’il a fondés. »
Le modèle de Sapir, modèle subversif, offert dans un
climat très porteur, se développait dans une certaine marginalité qui comportait un autre risque que le conformisme d’école.
Sapir ne faisait pas l’unanimité.
« Nous étions vécus par certains comme impurs ou même
suspects, dira-t-il (1998). Nous l’étions par notre appartenance
à la lignée Ferenczi-Balint-Winnicott, de par notre adhésion
partielle à certains aspects lacaniens.
C’est un peu contre ce climat lourd d’affrontement sectaire
que je conçus, à la veille de mai 68, la Relaxation à Inductions
Variables. Il s’agissait d’une double « transgression » :
- par la mixité d’appartenance des animateurs et des
postulants à des Sociétés diverses.
- par le dispositif lui-même. Contrairement au dispositif
psychanalytique, le thérapeute était en effet non seulement
actif, mais exprimait partiellement dans l’induction les
fantasmes que suscitaient en lui le patient.
Assez rapidement une telle méthode, d’esprit psychanalytique, mais qui était opposée à la psychanalyse par son cadre
m’a paru pouvoir rendre service précisément à ceux qui, pour
des raisons diverses, étaient inaptes à ce moment à suivre une
cure psychanalytique risquant d’y être engagés malgré eux. »
L’AREFFS, créée en 1975 avec l’aide de René Philibert,
lui a permis de promouvoir une méthode devenue bien personnelle de formation à la relation soignante. Il fut celui qui y
impulsa par sa personnalité un esprit, un mode de collaboration et d’échanges originaux, mêlant dans un melting-pot inhabituel médecins, psychologues, infirmiers, kinésithérapeutes,
psychomotriciens... Des groupes de formation à la relaxation
et à la relation soignant-soigné y furent organisés par ses
élèves après la promulgation des lois sur la formation permanente, en même temps qu’on poursuivait dans l’association
des recherches sur ces thèmes. Puis en 1981, pour éviter la
dispersion de l’équipe de Rothschild au moment du départ du
chef de service, Ch. Brisset, il fondera avec F. Reverchon et
d’autres, le Centre Balint, pour poursuivre ce travail et la prise
en charge de patients en relaxation.
Dans son article « Après Balint » (1998), il précise les
modalité de formation proposées :
- « les groupes de sensibilisation tels que nous les avons
pratiqués depuis presque quarante ans. Il s’agit de séminaires
brefs, de deux jours environ, comportant un exposé concernant
la pratique quotidienne des médecins puis de réunions en
petits groupes Balint et une en groupe plus large »,
- l’organisation de séminaires larges non répétitifs ou répétitifs tous les ans : l’exemple en a été donné par Balint à
Sills-Maria (où M. Sapir avait été convié pour animer des
groupes). Il fut repris par nous avec quelques modifications, à
Divonne, puis à Annecy, depuis 27 ans. Il s’agit d’une
alternance de grands et petits groupes de cas auxquels s’ajoute une initiation à la relaxation et au psychodrame, ainsi qu’une
séance de libres discussions, et ce pendant cinq ou six jours. Le
grand groupe est le lieu de l’anonymat, générateur à la fois
d’angoisse et de fantasmes. Le petit groupe les récupère tandis
que des activités optionnelles permettent une approche du corps
plusintense. Cettealternance de grands et petits groupes semble
particulièrement formatrice et intéresse les participants. »
Mais près de vingt ans après cette création et à l’occasion
d’un congrès del’AREFFS, ilfait un bilanmitigé de son action
etdela formationdesmédecinsrestéeen-deça desesespérances :
« Il faut remercier l’AREFFS d’avoir organisé ce colloque
dont nous reproduisons les actes essentiels. La situation s’est
en effet dégradée au cours de ces dernières années : les spécialistes notamment ne bénéficient d’aucune formation psycho-logique et accentuent de ce fait ce que Balint appelait la
« collusion de l’anonymat ». Les divers enseignements et
cours prodigués, quel que soit leur niveau, ne peuvent se
substituer à la relation, c’est-à-dire à ce que, étymologiquement si l’on peut dire, Balint appelait le « médicament médecin ». En somme ce qu’il y a de plus important dans ces
travaux, notamment la notion de formation avec recherche,
n’est jamais pris en considération. Il ne pourrait l’être qu’en
envisageant le corps-à-corps qui existe entre soignant et
soigné et notamment la part de la sensorialité et de la pulsion.
Il faudrait y ajouter la prise en compte du symptôme dans
toute sa complexité relationnelle et dans la différenciation des
deux langages. Tout ceci est envisageable dans le cadre d’un
groupe qui tienne compte de l’inconscient et où l’écoute et le
regard des uns et des autres vise à dégager un sens dans un
travail commun non idéologisé.
Faut-il rappeler combien ce manque de formation entraîne
de souffrance et d’incompréhension et grève les coûts de ce
que l’on appelle les frais de santé.
Et cependant malgré les succès des livres de Balint, malgré
le nombre très important d’exposés, de réunions, de conférences et d’expérience à ce sujet, malgré les efforts de l’association Balint notamment et l’association internationale de
psychodrame Balint, relativement peu de médecins sont
passés par cette formation.
Aurait-il fallu insister plus sur la sensorialité dans la
rencontre soignant-soigné, atténuer la peur du soignant d’être
déstabilisé par elle, mettre plus l’accent sur le sens du symptôme et le distinguer du signe ? Les interrogations sont
nombreuses sur notre propre action. Elles ne concernent pas
que la réception du message formateur par d’éventuels
usagers. Elles concernent aussi la théorie et la pratique même
de cette formation. Ainsi ce colloque me semble servir de base
très importante à une réflexion sur la formation en général,
sur ses modalités et ses possibilités. »
Qu’en est-il à ce jour du champ psychosomatique et des
méthodes inspirées de Balint ? Malgré tout l’intérêt qu’y
portent le public et surtout les malades concernés, ni la
psychanalyse, ni la médecine n’ont fait une juste place à la
collaboration des deux disciplines. Sans doute faut-il appliquer aux théories psychosomatiques ce propos de Michel
Sapir dans son dernier ouvrage (1998, p. 301) :
« Faut-il rappeler que toute théorie connaît sa période de
croissance, son apogée et son déclin ? Pendant la première
phase surgissent des idées neuves qui méritent d’être discutées
et qui engendrent à leur tour d’autres idées, ainsi de suite, c’est
la floraison. Lorsque l’apogée est atteint, la théorisation
s’achève et devient terrorisante car elle cherche à englober
tous les phénomènes, y compris ceux qui se trouvent endehors de son champ : c’est l’immobilisation et le figement.
Commence alors une période de stérilisation : c’est le déclin
inévitable »...
Mais, si l’on en croit toujours Michel Sapir, les références
à Freud et à la pérennité de l’Inconscient freudien laissent
quelque espoir d’une reviviscence sous d’autres formes :
« Est-ce que le freudisme peut échapper à cette mortalité
galopante des théories. Oui, car pour moi il ne constitue pas
précisément une théorie. Sur un socle de concepts vérifiés par
la clinique, c’est un ensemble d’hypothèses de recherche
émises par Freud, souvent réfutées par lui-même, remplacées
par d’autres hypothèses, qui à leur tour peuvent en engendrer
d’autres, dans une sorte de perpetuum mobile qui fait de la
psychanalyse un univers en constante gestation. L’erreur est
de prendre ces hypothèses pour argent comptant et de les
ériger en doctrine... »
En tout cas, tous ceux qui ont approché Michel Sapir
peuvent témoigner de l’impact sur eux de cette rencontre, de
l’ouverture qu’il a su donner aux médecins vers un champ
psychosomatique et relationnel qui leur était étranger, de la
liberté de penser et d’agir qu’il rendait aux psychanalystes
enfermés dans des carcans théorico-cliniques trop rigides. Ils
témoignent aussi du climat chaleureux qui régnait lors de la
mise en place des nouvelles techniques. Si les séductions et
transgressions dans le groupe endogamique qu’il a constitué
pouvaient nuire à la neutralité des interprétations, si son élan,
sa créativité toujours en éveil, sa personnalité supportant mal
le partage du pouvoir, n’ont pas été sans générer des conflits,
il faut reconnâître à Michel Sapir d’avoir été l’un des seuls à
maintenir au fil des années ce lien de plus en plus difficile à
établir entre psychanalyse et médecine. L’ouverture d’esprit et
le dynamisme de cet homme hors du commun, se voulant libre
par rapport à toutes les écoles et chapelles – notamment
l’École Psychosomatique de Paris qui se développait autour
de P. Marty pendant la même période – lui a permis d’abord
avec son groupe de collègues et amis cosmopolites de contribuer à introduire en France des théories et pratiques venues
des pays étranger, URSS, USA, Allemagne, Angleterre ou
Suisse, puis, lorsqu’il s’est approprié ces acquis sur un mode
plus personnel, de militer – comme il avait auparavant milité
politiquement – pour faire reconnaître une autre dimension
que la dimension scientifique de la maladie, la dimension
inconsciente agissant tant dans la relation du malade à son
corps que dans la relation soignant/soigné. Le souvenir de son
action mérite d’être préservé.
·
1972, La formation psychologique du médecin, Payot, Paris.
·
1974, Approche psychosomatique. Encyclopédie médico chirurgicale 37401.
E 10,11-1974.
·
1975, Le corps dans la relation médecin malade. Encyclopédie médico
chirurgicale 37402 E 10,5-1975.
·
1975/76, La relaxation. Son approche psychanalytique, Dunod, Paris.
·
1980, Soignant-soigné, Payot, Paris.
·
1993, La relaxation à inductions variables La pensée Sauvage, Grenoble.
·
1996, La relation au corps, Dunod, Paris.
·
1998, Introduction (p. 9-10), après Balint (p. 61-65) Champ Psychosomatique, la formation. La pensée Sauvage, Grenoble.
·
1998, Michel Sapir. Mémoires d’un homme de plaisir. Du côté de chez Marx,
du côté de chez Freud. Flammarion, Paris.