2002
Champ Psychosomatique
Ils ne sont pas beaux...
Le devenir psychique de la laideur.
Simone Korff-Sausse
Psychanalyste. 146 Bd. du Montparnasse, 75014 Paris. Maître de conférences à l’UFR Sciences Humaines Cliniques de l’Université Denis Diderot, Paris 7. Membre de la Société Psychanalytique de Paris.
Quels sont les processus psychiques mis en œuvre dans l’expérience sub-jective de la laideur, considéréedans sa doublepolarité, telle qu’elle est vécue
parceuxquel’on considère comme laids et, telle qu’elle est éprouvée par celui
qui ressent une impression de laideur ? L’auteur appuie sa recherchesur la clinique des personnes atteintes d’un handicap, ainsi que sur les représentations
de la laideur dans le domaine artistique. Une étude de la laideur doit tenir
compte de la dimension historique, sociale, libidinale (avec ses composantes
perverses), et religieuse. Ces réflexions conduisent à complexifier le champ
de la laideur, qui n’apparaît plus simplement comme le négatif de la beauté.
Le vilain petit canard cache toujours un cygne merveilleux.Mots-clés :
Laideur, Beauté, Handicap, Difformité.
« Nous qualifions de laid ce qui est sans forme, malsain, ce qui
suggère la maladie, la souffrance, la destruction, ce qui est contraire
à la régularité – le signe de la santé. Nous qualifions également de
laid ce qui est immoral, vicieux, le criminel et toute anormalité
conduisant au mal – l’âme du parricide, du traître, de l’égoïste. Mais
le grand artiste s’empare de cette laideur; immédiatement il la transfigure – d’un coup de sa baguette magique, il la transforme en
beauté. »
Rodin
Parler de la laideur dans un numéro consacré à la beauté
du corps, n’est-ce pas un défi ? Ce défi se justifie à partir
du postulat que la notion de beauté n’a de sens que par
rapport à la laideur, tout comme la vie n’a de sens que par
rapport à la mort. Contrairement aux idées reçues, le laid
n’évoque pas forcément le déplaisir et il y a un plaisir à voir
du laid. Enfin la laideur n’est pas forcément entachée d’une
valeur négative, dans la mesure où elle est associée à la souffrance,
qui lui confère une valeur positive dans le développement
de la philosophie, de la morale et de la religion.
Historiquement, le laid a été peu abordé jusqu’au XXe
siècle, comme le signale Murielle Gagnebin (1978), qui a écrit
l’un des rares ouvrages sur la question. Le XXe siècle, en
revanche, a montré un grand intérêt pour tout ce qui concerne
l’idée du laid et force est de constater que le domaine de l’art
est de plus en plus envahi par la laideur et ses multiples
expressions.
Il faut retracer le vaste parcours qui a rendu possible ce
regard que la Modernité porte sur la laideur, en insérant la
notion du laid dans les catégories plus générales de l’altérité
et l’étrangeté.
La découverte du Nouveau Monde, puis la rencontre des
ethnologues et des anthropologues avec des civilisations différentes et ignorées jusqu’alors des nôtres, obscures et mystérieuses, excentriques et fabuleuses, ont profondément modifié
le regard porté sur ces « inconnus » dans le champ, jadis clos,
de la conscience occidentale ». Telle est la thèse de Mircea
Eliade (1960) : les « ouvertures » pratiquées par les explorateurs de la pensée archaïque, mais aussi par les psychologues
explorateurs des zones cachées de la vie psychique abordent
les « mondes autres » non pas seulement en termes de pathologie, mais en tant qu’expression de situations existentielles.
Voilà la source de l’intérêt pour l’altérité, l’étrangeté, la folie,
le handicap et la laideur.
L’historien Marcel Gauchet et la psychiatre Gladys Swain
(1980) ont étudié la « mutation anthropologique », qui a été
nécessaire pour faire émerger une relation de réciprocité
permettant de se penser soi-même comme un autre et l’autre
pas fondamentalement étranger à soi-même. Il s’en suit un
remaniement de la perception de l’altérité, qui s’inscrit dans
le prolongement de la Révolution des Droits de l’Homme.
« Vaste phénomène donc, qui de 1770 à 1840, approximativement, a modifié le destin social de tous les êtres affectés
d’une manière ou d’une autre dans leur capacité d’échange
interhumain » (Gladys Swain, 1994). H.J. Stiker (2001) a
montré comment ce mouvement historique a profondément
modifié la représentation et le traitement du corps infirme, qui
entre dès lors dans la politique de l’État et dans la solidarité
collective. Ce mouvement historique tend à valoriser ce qui
relève de la catégorie du laid.
L’écart n’est pas forcément un manque, dit Georges
Canguilhem (1943) dans son texte fondateur sur le normal et
le pathologique. « J’insisterais davantage sur la possibilité et
même l’obligation d’éclairer par la connaissance des formations monstrueuses celle des formations normales. Je proposerais avec encore plus de force qu’il n’y a pas en soi et à
priori de différence ontologique entre une forme vivante réussie et une forme manquée ». (p. 4). Si l’on considère le laid pas
seulement comme le négatif du beau, la laideur pourra faire
l’objet d’une réévaluation et ouvrir à de nouvelles pistes de
pensée.
Mon propos sera centré sur l’expérience subjective de la
laideur, considérée dans sa double polarité : d’une part telle
qu’elle est vécue par ceux que l’on considère comme laids et,
d’autre part, telle qu’elle est éprouvée par celui qui ressent
une impression de laideur et désigne une personne comme
laide. Dans cette perspective, la laideur ne peut se comprendre
sans faire référence à la dimension inter-subjective qu’elle
convoque inévitablement.
Ils ne sont pas beaux...
Les enfants trisomiques, les adultes handicapés en fauteuil
roulant, les accidentés de la route, les personnes déficientes
mentales, les grands brûlés, les personnes défigurées. Et tant
d’autres atteints à des degrés divers de handicap ou de maladie.
Et pourtant ils existent, ils vivent, ils sont parmi nous...
D’emblée j’évoquerai l’un d’eux, personnage bien connu,
atteint de nanisme et de diverses difformités, le peintre
Toulouse-Lautrec. Écoutons la description qu’Yvette Guilbert
fait de lui après leur première rencontre : « la grosse tête de
Gnafron posée sur le corps d’un petit nain ! Une tête brune,
énorme, la face très colorée et noirement barbue, une peau
grasse, huileuse, un nez de quoi garnir deux visages et une
bouche ! Une bouche balafrant la figure d’une joue à l’autre,
ayant l’aspect d’une large blessure ouverte. Les muqueuses
des lèvres, formidables et violet-rose, aplaties et flasques,
ourlant cette fente effroyable... et obscène ! » Lors du repas,
« les mets s’engouffraient dans la fente de sa bouche, et chaque
mouvement de la mastication montrait la manœuvre humide
et salivée des énormes muqueuses qu’étaient ses lèvres.
Quand vint le poisson sauce rémoulade, ce fut un clapotis
extraordinaire. »
Comment vivre avec un tel corps ? Pourtant, ils vivent...
Mais comment, en effet ? La réaction spontanée face à une
personne difforme est de s’écrier : « Mais on ne peut pas vivre
avec cela ! » Le psychanalyste ne peut pas s’arrêter à cette attitude émotionnelle primaire. Pour lui, la question de la laideur
devra être interrogée en termes de processus psychiques.
Quelles modalités psychiques vont être mis en œuvre dans ce
que j’appellerai le devenir psychique de la laideur ?
La clinique de l’enfant handicapé nous donne quelques
clés pour comprendre l’expérience subjective de la laideur.
En effet, la laideur du corps correspond à la définition que j’ai
proposée du handicap (Korff-Sausse, 1995), c’est-à-dire une
atteinte invalidante de l’intégrité somato-psychique. Classiquement, le handicap est considéré comme une blessure
narcissique. Ce qui est laid n’est pas aimable. Ce qui n’est pas
aimable est considéré comme laid. Ainsi, le corps marqué par
la laideur fait l’objet d’une double dévalorisation, narcissique
et esthétique. Les deux aspects vont de pair. La défaillance
narcissique entraîne inévitablement l’appréciation, ou plutôt
la dépréciation, esthétique. Et à l’inverse, comment aimer ce
corps abîmé, non conforme au modèle, balourd, pataud,
disgracieux, non-performant, lent, maladroit ? L’enfant considéré comme laid, malade, abîmé, difforme, handicapé,
psychotique suscite une impression « d’inquiétante étrangeté », car il nous renvoie une image déformée, dans laquelle
nous n’avons pas envie de nous reconnaître, comme dans un
miroir brisé (Sausse, 1996). Il met gravement en danger
l’image idéale de l’enfant à laquelle les adultes tiennent tant.
Le vilain petit canard d’Andersen est une figure emblématique de la laideur. Il passe par toutes les étapes que connaît
l’enfant « différent des autres » et est confronté à toutes les
épreuves que connaissent les personnes atteintes d’un handicap. Il est poussé, mordu, bafoué, pour sa laideur, non seulement par les canards, mais même par les poulets. « Il eut bien
du chagrin d’être si laid et d’être bafoué par tous les canards
de la cour ». Sa mère pourtant à sa naissance l’accepte avec sa
laideur : « C’est mon enfant aussi : il n’est pas si laid, lorsqu’on le regarde de près ». Mais tous les autres ne cessent de
lui envoyer le même message. « Il est laid. Nous n’en voulons
pas ». « Faites-en un autre !», conseille-t-on à la mère. Lorsque
le vilain petit canard rencontre les grands cygnes blancs, il est
ébloui par leur beauté et gagné par une étrange tristesse. Mais
loin d’oser leur demander de bien vouloir l’accueillir, trop
conscient de sa laideur, il se replie sur une position masochique. « Il aurait été trop heureux, si les canards avaient
consenti à le supporter, le pauvre être si vilain ! »
Ce corps laid, ce corps peu aimable est aussi un corps
déplaisant. Pour Freud (1929), l’émotion esthétique dérive de
la sphère de la sexualité. Ce qui est beau a rapport aux sensations sexuelles et procure du plaisir. Le laid est source de
déplaisir. « Ça ne fait pas plaisir aux adultes de voir un enfant
handicapé », me dit un petit garçon IMC, qu’on m’a adressé
pour une véritable dépression. À partir de ce constat, qu’il est
déplaisant pour les adultes de les voir, les enfants ont vite fait
de se qualifier eux-mêmes de « nuls » ou « moches ». Cette
dépréciation se manifeste dans les jeux fréquents, où ils jettent
à la poubelle une poupée « vilaine ». Lorsque la relation
émotionnelle à la personne handicapée change, l’appréciation
esthétique se modifie. Combien de fois j’ai entendu des éducateurs dire « qu’il est mignon ! » d’un enfant très marqué par le
handicap, dont l’aspect physique les avait dans un premier
temps rebutés. « C’est curieux, je le vois autrement ». À partir
du moment où l’enfant est « vu autrement », il devient autrement. Par un effet Pygmalion, si les autres le trouvent laid et
dégoûtant, il sera laid et dégoûtant. Si les autres trouvent plaisir à le voir, il sera plaisant à regarder. C’est la valeur de plaisir qui confère à ce corps une valeur esthétique. Or le plaisir
et le déplaisir ne sont pas acquis une fois pour toutes. Ce sont
des affects qui peuvent évoluer, ou co-exister dans l’ambivalence et le jugement esthétique qui va désigner une personne
comme laide sera également susceptible d’évoluer.
ÉTRANGETÉ, HORREUR ET FASCINATION
La laideur évoque la destruction, l’incomplétude et la mort.
Dans son ouvrage consacré à la Fascination de la laideur,
Murielle Gagnebin (1978) affirme que la notion du laid a
fondamentalement partie liée avec la notion du temps. Préfiguration odieuse de la mort, signe de notre mortalité, témoin
impitoyable du vieillissement. Les œuvres de Goya, peintre
par excellence de la laideur, (les Vieilles ou les Nains) en sont
l’illustration. La laideur est l’expression d’un temps ravageur,
force négative, mortifère, destructrice.
Le poète tétraplégique, Joël Bousquet (1937-1949), évoque
ce « corps absurde », auquel il est lié par des liens insupportables mais indissociables. « Je me sentais pareil à un esprit
attelé à un cadavre. » (p. 180). Ce corps détruit, mutilé, le
confronte à un étranger avec lequel il lui faut bien vivre. « Je
suis dans ma mort, par ma blessure, j’habite ma mort où
j’ai puisé la force de me connaître dans ce qui m’est étranger » (p. 48). Étranger à soi... Étranger aux autres...
Si la décrépitude, le vieillissement et la mort sont des
composantes de la laideur, ce serait néanmoins une erreur de
faire correspondre la notion du laid avec celle de la mort.
Regardons par exemple les portraits que Rembrandt a réalisés
de sa mère, qui retracent de manière implacable l’effet du
temps. Ou encore ses autoportraits où il représente au fil des
années, sans complaisance, son visage vieillissant, marqué de
plus en plus par l’approche de la mort. Ce n’est pas le mot de
laid qui vient à l’esprit quand on voit ces œuvres...
Le laid, c’est aussi ce qui évoque le manque. Le corps laid
est un corps inachevé, incomplet, voire mutilé. Pour Murielle
Gagnebin, « la castration apparaît rigoureusement comme
l’horizon métapsychologique du laid » (p. 272). La problématique de la castration ne me semble pourtant pas pertinente
pour conceptualiser la laideur. Dans l’expérience clinique du
handicap, il apparaît clairement que la notion de castration est
insuffisante pour rendre compte d’une différence si radicale,
qu’elle déborde le modèle binaire de la différence des sexes.
Cette différence-là ne se résume pas à « l’avoir ou pas », car
elle touche à l’être et renvoie à la question : avoir un handicap ou être handicapé ? Cette différence ne peut se figurer dans
une opposition d’une forme anormale par rapport à une forme
normale. L’obstacle sur lequel l’enfant handicapé achoppe est
qu’il n’est semblable à aucun de ses deux parents quant à cet
aspect de sa personne. De quelle mère et de quel père est-il
issu ? De quel couple est-il le fruit ? La scène primitive est
impensable ou monstrueuse. « Mais qu’avez-vous fait pour
que je sois ainsi ? » Dans son livre sur la Beauté, Meltzer
(1988), en commentant la psychothérapie d’une petite fille
handicapée et particulièrement laide (et dont la mère est particulièrement belle...), formule le message que l’enfant exprime
dans ses jeux de la façon suivante : « Quel type d’union entre
mes parents a produit cela, que ce soit cette laideur ou ce sentiment d’être laide ? » (p. 73)
On ne peut donc pas réduire la laideur à une forme de différence ou de castration. Ces cas cliniques obligent à faire appel
à d’autres catégories, comme l’étrangeté ou la monstruosité...
Ce rapprochement n’est d’ailleurs ni récent, ni réservé à l’aire
culturelle occidentale, comme le montre l’Éloge de la Laideur
du penseur chinois Zhu Cunming (2000), qui étudie les
multiples images de monstres dans l’art chinois, surtout
ancien. « En Chine, le laid est donc souvent associé à
l’étrange » (p. 45).
Le sentiment d’être laid fait appel non seulement aux facteurs psychiques internes, mais également aux représentations
sociales concernant la laideur. Dans son livre sur les visages,
David Le Breton (1992)
[1] montre, à partir d’un certain nombre
d’études sociologiques, que la beauté du visage est un avantage, qui favorise la sympathie, la réussite professionnelle, la
mansuétude. Les femmes belles sont considérées comme plus
intelligentes. Inversement la laideur est un « stigmate », (évoqué aussi par Goffman), qui entrave le devenir social. Malgré
les discours officiels prônant le respect de la personne handicapée, il y a en fait une stigmatisation du corps handicapé, parce
qu’il ne correspond pas à ce corps promu par les médias et qui
se doit d’être beau, intact, et jeune. Ainsi, d’après les socio-logues, il y a une vectorisation du lien social selon des critères
esthétiques. Comme le précise Sylvie Ostrowetsky
[2] : globalement, le laid est dévalorisé; le beau est valorisé.
Le handicapé est laid; il est donc dévalorisé. Soit, c’est
une évidence. Et pourtant... C’est une évidence que j’aimerais remettre en question. Je me hasarderai à dire que les
psychanalystes sont particulièrement qualifiés pour percevoir
que la valeur du beau et du laid ne se distribue pas de manière
binaire en termes d’opposés. Que toute chose peut susciter
des désirs contradictoires. Que le désir peut aller se loger là
où l’on ne l’attend pas. Et que la laideur peut fasciner ou
séduire, tout autant que la beauté...
Toute l’histoire de l’art montre que laid et beau sont indissolublement liés et qu’il y a une beauté de la laideur, tout
comme il y a une laideur de la beauté (le kitsch par exemple).
L’esthétique ne peut se réduire à la notion du beau. Freud
indique l’intrication entre le laid et le beau. Par ailleurs, il
souligne le fait que les organes sexuels, dont il a dit qu’ils
étaient source d’excitation et origine de l’expérience esthétique, ne sont pas forcément beaux. « Primitivement la
« beauté » et le « charme » sont des attributs de l’objet sexuel;
il y a lieu de remarquer que les organes génitaux ne sont pourtant presque jamais considérés comme beaux » (1929, p. 29).
L’appréciation du beau varie selon les époques et les sociétés et le beau est composé d’ingrédients multiples, incluant le
laid. Horreur et fascination font partie de l’expérience esthétique. Tout un courant de l’art contemporain tend à valoriser
ce qui est classiquement considéré comme inesthétique. Les
artistes contemporains utilisent la catégorie du laid avec une
frénésie parfois exaltée, voire une complaisance troublante,
comme en témoignent de nombreuses expositions actuelles
dans les galeries d’art. Le philosophe François Dagognet
(1997), tentant une valorisation positive du laid, montre
combien ce qui est dénigré et rejeté peut être source de créativité, dès lors qu’on parvient à discerner les potentialités
heuristiques qu’offre ce qui est délaissé, disqualifié, pauvre,
faible ou inachevé.
Le peintre Zoran Music témoigne de manière plus tragique
de ce lien, où la fascination de la beauté se rapproche de l’horreur de la laideur
[3]. Il rapporte comment il a eu la révélation de
la beauté devant les cadavres empilés dans les camps de
déportation. C’était « beau, parce qu’on a senti toute cette
douleur en dedans. Tout ce que ces gens ont souffert. C’était
terrible, et pourtant... (...) J’étais peintre. Je suis peintre. (...)
C’était monumental, d’une beauté atroce, terrible
[4] ». Malgré
l’horreur de ce qu’il voit, Zoran Music ne peut s’empêcher de
voir des formes, des couleurs, la matière, la transparence, la
texture de la peau, la composition des membres désarticulés.
Zoran Music nous interpelle par l’alliance troublante d’effroi
et de maîtrise artistique, qui exprime ce double mouvement
d’horreur et de fascination chez l’artiste lui-même.
Le laid, apparemment repoussant, exerce donc une étrange
attraction. Le beau, apparemment plaisant, provoque une troublante inquiétude.
APPARENCE, MIROIR DE L’INTÉRIORITÉ
De l’affinité entre beauté et laideur du corps, on peut tirer
une hypothèse paradoxale, à savoir qu’une personne laide
connaît le même sort que les personnes très belles... En effet,
une jolie femme et l’adulte trisomique attirent tous les regards.
Le vilain petit canard et le cygne merveilleux ne sont-ils pas
les deux aspects d’une même réalité ? À la fin du conte d’Andersen, le petit canard se transforme en cygne. Ce « happy
end » émerveillé, efface, sur un mode maniaque, toutes les
souffrances endurées dans un grand mouvement euphorique.
« Comment aurais-je pu rêver tant de bonheur, pendant que je
n’étais qu’un vilain petit canard ! » L’enfant laid contenait en
lui-même la potentialité de l’enfant merveilleux.
Dans les conditions ordinaires de la vie sociale, nous dit
David Le Breton (op. cit.), la mise en jeu du corps est régie
par des étiquettes, des codes et des rituels, afin qu’il passe
inaperçu. «... chaque acteur doit pouvoir retrouver chez
l’autre, comme dans un miroir, ses propres attitudes et une
image qui ne le surprenne pas, ni ne l’effraie. L’effacement
ritualisé du corps est socialement de mise. Celui qui de
manière délibérée ou à son corps défendant déroge aux rites
qui ponctuent l’interaction suscite la gêne ou l’angoisse ».
L’enfant handicapé tout comme l’être exceptionnellement
beau ou intelligent dérogent à ces rituels. Ils suscitent gêne
ou angoisse. Regard terrifié, fasciné, rejetant ou regard subjugué, envieux, intrusif, qui pénètre l’être d’exception. Tout se
passe comme si leur identité était sans cesse ramenée à ce qui,
de leur personne, est la partie visible; fut-ce la difformité ou
la beauté. Françoise Dolto avait noté la fragilité des jeunes
filles particulièrement belles, qui sont, contrairement à ce que
l’on attendrait, très peu sûres d’elles-mêmes. Leur recherche
incessante d’une réassurance narcissique exprime, plus qu’un
banal manque de confiance, une profonde inquiétude sur
l’existence et la permanence des objets internes; c’est-à-dire
leurs pensées, leur intelligence, leurs qualités morales. Une
patiente, qui tout au long de son enfance n’a cessé d’entendre
« Quelle jolie petite fille ! », se pose la question : « Est-ce
qu’on m’aimerait autant si j’étais laide ? ». Elle est habitée par
des fantasmes de contagion, de saleté, de honte et de
déchéance. Elle est fascinée par les SDF dans la rue, comme
s’ils lui renvoyaient une image inconsciente d’elle-même. La
femme belle contient donc en elle-même la potentialité de la
laideur.
Le sens de la laideur échappe à quiconque en néglige la
dimension sociale. Dans les représentations inconscientes
collectives, la laideur physique est immanquablement associée à la laideur morale. « L’appréciation de beauté ou de
laideur est donc simultanément un jugement esthétique et
moral, il implique une certaine attitude sociale à l’égard de
l’homme qui en est l’objet », écrit David Le Breton. (p. 282).
Pour lui, l’homme défiguré n’a qu’une seule solution : se
cacher, ne pas se montrer, se dissimuler, se soustraire au regard
de l’autre.
Le personnage de Richard III de Shakespeare vient super-bement démentir ce constat sociologique, lui qui offre une
extraordinaire illustration du pouvoir séducteur de la laideur.
Il est bossu et infirme, mais malgré sa laideur – ou grâce à
elle ? – il parvient à séduire et à soumettre à sa tyrannie de
multiples personnages. Il est l’objet d’un nombre impressionnant d’injures. « Ce venimeux bossu, cette informe araignée ». « Avorton marqué par le diable ! Pourceau dévorant !»
« Affreux crapaud ». Il y a dans le texte de Shakespeare une
correspondance totale entre la vilenie morale et la difformité
physique du héros. Un être difforme ne peut qu’être méchant.
Inversement, la malformation physique révèle forcément un
caractère diabolique. Dans un monologue célèbre, Richard III
évoque le mouvement psychique par lequel il est devenu ce
personnage monstrueux.
« Mais moi, qui ne suis pas fait pour les jeux folâtres,
Ni taillé pour charmer un miroir amoureux,
(...) Difforme, inachevé, venu vivre en ce monde
Avant mon heure, et comme à peine à moitié fait,
Contrefait, monstrueux à ce point que les chiens
Aboient lorsqu’ils me voient claudiquer devant eux,
(...) Je suis bien résolu de faire un scélérat (...)» (p. 5-7)
Ainsi, en se faisant scélérat, Richard III choisit d’accorder
son caractère à son apparence. Puisque le miroir me renvoie
cette image de vil crapaud, je le serai et le serai complètement.
Puisque les autres projettent en moi le Mal, je serai ce personnage diabolique. Comme Priape, comme les enfants handicapés que nous avons observés, comme Toulouse-Lautrec, il
s’identifie à l’image que lui renvoie le regard des autres.
Mais il est étonnant d’observer que tous les autres deviennent – sans réticence, avec complaisance, voire même avec
une évidente et inavouable jouissance – ses victimes. Bien
qu’ils éprouvent en lui un être diabolique et malfaisant, ils lui
succombent cependant. Pouvoir de séduction, inattendu et
immoral, qu’exerce un être marqué par la laideur. Mais dans
ces cas, ce n’est pas séduire au sens de plaire. D’être plaisant.
De faire plaisir. C’est une séduction dans un sens beaucoup
plus fort, qui fait appel aux stratégies perverses, aussi bien
chez celui qui séduit que celui qui se laisse séduire
[5].
Qu’une personne difforme puisse séduire, que la laideur
puisse être investie libidinalement et esthétiquement au même
titre que la beauté
[6], que le corps infirme puisse être érotique
tout comme un corps parfait, voilà ce dont témoigne magistralement l’écrivain japonais Mishima dans son roman,
Le
Pavillon d’Or
[7]. Un jeune étudiant, Kashiwagi, atteint de pieds
bots, dévoile toutes les subtilités d’une utilisation perverse du
handicap. Il parvient à renverser le regard persécuteur qu’il
rencontre sans cesse, en transformant ce qui est vision d’horreur en objet érotique, par un procédé de fétichisation du
manque. Lorsque Kashiwagi parvient à faire adorer ses pieds
bots par une vieille femme, il s’exclame : « Tu vois d’ici
comme je me retenais de rire ! Car, intérieurement, je pouffais ! (...) Je ne songeais qu’à cette adoration de mes pieds, et
le ridicule de la situation me faisait suffoquer. Je ne pensais
qu’à mes pieds bots, je ne voyais que mes pieds bots. À ces
formes monstrueuses. À cette condition qui m’était faite : le
nec plus ultra de la laideur ». Le devenir psychique de la
laideur peut emprunter les chemins de la perversion, et en
particulier de la fétichisation.
Si certaines caractéristiques d’une personne attirent toute
l’attention au détriment du reste – et c’est la cas aussi bien
pour la laideur que pour la beauté –, il se crée un quête narcissique, toujours inassouvie.
« Gentil petit miroir,
Qui donc est la plus belle ? »
On connaît les conséquences funestes qu’entraîne cette
question qui demande à être reposée sans cesse, car aucune
réponse ne l’apaise jamais. Plus on est séduisant, plus il faut
séduire. Plus on est rejeté, plus il faut se faire rejeter. Au-delà
de ce que l’on appelle les bénéfices secondaires, il s’agit d’une
véritable construction qui inscrit cette différence très particulière dans l’économie libidinale. Ce phénomène se manifeste
par des comportements d’accentuation, d’exhibition, voire
d’érotisation. On peut évoquer à ce propos ces anorexiques
qui s’habillent de manière à mettre en évidence, au regard de
tous, l’aspect horrible, cadavérique, monstrueux de leur corps.
Nos observations cliniques montrent que bien des enfants ne
dissimulent pas leur laideur. Bien au contraire, ils ont un malin
plaisir à la montrer...
Isabelle, trisomique, cinq ans, se maquille les yeux à
grands traits de feutre rouges et bleus : cherche-t-elle à
masquer ou à marquer ses yeux bridés caractéristiques de sa
trisomie ? Les enfants handicapés alternent deux attitudes
contradictoires : d’une part ils dissimulent leur différence,
d’autre part ils tendent à l’exhiber et l’accentuer. Parfois, il y
a déplacement d’une partie du corps à une autre. Georges,
atteint d’une infirmité des membres inférieurs, a des comportements d’exhibition sexuelle qui inquiètent l’entourage. Mais,
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curieusement, il est très pudique en ce qui concerne ses pieds
handicapés : il refuse d’enlever ses chaussures et s’oppose aux
soins que nécessite son infirmité. Il donne à voir son sexe,
mais refuse de montrer ses membres handicapés. Comme les
prestidigitateurs, dont l’art consiste à distraire le regard de
l’endroit où il se passe quelque chose pour l’attirer vers un
endroit où rien ne se passe, est-ce que Georges attire le regard
sur son sexe pour mieux dissimuler sa difformité ?
Un personnage de la mythologie grecque illustre cette
tendance. Il s’agit de Priape, petit dieu grec se caractérisant par
une difformité physique, une hypertrophie sexuelle. Personnage obscène et réduit à la dérision, il est représenté ou décrit
par sa petitesse, sa laideur et la disproportion de son sexe
démesuré, toujours en érection, qui suscite effroi ou rires.
Priape est le fils d’Aphrodite et de Dionysos. Lors de sa naissance, Aphrodite, sa mère, déesse de la beauté et de l’amour,
ne peut soutenir la vision de la laideur (amorphos) de ce bébé.
Elle détourne le regard. Elle rejette l’enfant. Privé du regard
maternel, l’enfant sera réduit à exhiber sa difformité, source
de ce rejet. Il est son phallus démesuré; il n’est plus que cela.
« Sa posture est au comble d’elle-même, absorbant tout image
possible. Adéquation totale entre une figuration et ce qu’elle
est censée représenter, la statue de Priape est transparente »
(Olender, 1983 et 1991). Comme Priape, les enfants handicapés s’identifient à leur handicap qu’ils mettent en avant
comme s’il fallait le rendre encore plus visible. C’est pourquoi, les enfants fous « font le fou », les enfants débiles se font
passer pour plus bêtes qu’ils ne le sont et les enfants IMC
bavent, tombent et articulent mal.
L’exhibition de la laideur du corps rejoint une branche de
l’esthétique, celle du grotesque, qui donne au corps une place
centrale, en renversant l’ordre des valeurs. « Ainsi le haut,
c’est-à-dire tout ce qui est spirituel, idéal, abstrait, qui porterait vers le ciel, le divin, se trouve systématiquement ramené
au bas corporel le plus trivial. Dans le même temps que les
fonctions naturelles de ce corps – baiser, manger, déféquer,
pisser... –, souvent considérées comme avilissantes en tant que
rappelant à l’homme son animalité, sont élevées au rang d’une
éthique de vie, marquée par la gaieté, l’exubérance, la jouissance » écrit Anik Kouba (1993, p. 228). Le corps du
grotesque s’écarte des normes esthétiques conventionnelles
et valorise la laideur. Il n’est pas étonnant que les jeunes handicapés s’engagent tout naturellement sur ces voies de l’esthétique du grotesque : crachats, gros mots, pets, obscénités sont
les expressions de cette attitude. Exhiber plutôt que de cacher.
Assurément, nous sommes dans une logique où « il vaut mieux
en rire que d’en pleurer ». Comment celui qui est affublé d’un
corps difforme ne serait-il pas tenté de réagir par un grand
éclat de rire ? « Le rire est satanique, il est donc profondément
humain », écrit Baudelaire
[8]. Mais Baudelaire précise aussi
l’aspect créateur de cette vision grotesque de l’existence. « Le
comique, du point de vue artistique, est une imitation, le
grotesque est une création ». Une création qui renverse les
valeurs, en privilégiant le laid au détriment du beau, auquel ces
sujets doivent définitivement renoncer.
L’œuvre du peintre Toulouse-Lautrec, qui a réalisé d’extraordinaires caricatures, où il dessine, d’une plume pleine
d’humour et sans aucune complaisance, sa propre difformité,
est une illustration de cette modalité de sublimation. Toulouse-Lautrec a toujours manifesté une tendance à afficher sa laideur
et à en jouer, sur le mode de la dérision. Dès son plus jeune
âge, il se moquait lui-même de son apparence physique. Les
témoignages évoquent son humour, son entrain, la verdeur de
ses propos, son goût du scandale, son horreur des conventions
et de la morale, son appétit pour les plaisirs de la vie, les plats
épicés, la sexualité, l’alcool. On le décrit jovial, provocant,
caustique. Toulouse-Lautrec, tel Priape, semble avoir fait le
choix – mais avait-il le choix ? – de mettre en avant ce qui
aurait provoqué la tristesse et le dévouement de sa mère,
l’éloignement et le rejet du père, leur séparation, la honte de
la famille. Prendre les devants, en se moquant de soi-même
avant que les autres ne le fassent, permet de garder l’initiative
des événements – lorsqu’on a subi un coup du sort dont le
corps porte les stigmates. Il se figure lui-même avec virulence
et lucidité : ses jambes courtes, ses lèvres charnues, sa
silhouette difforme, ses lunettes, sa pilosité particulière.
De cette exhibition, il tire un malin plaisir, montrant sous
une lumière crue et cruelle sa propre laideur. Comme Priape,
Henri de Toulouse-Lautrec semble avoir exercé un réel
pouvoir de séduction et a eu, malgré – ou grâce à ? – sa
disgrâce physique, une vie sexuelle extrêmement variée et
active. En réalité, il était atteint non seulement d’une difformité des jambes mais d’une autre malformation : une hypertrophie sexuelle. Ainsi, il était effectivement Priape... et dans
les maisons closes, on l’appelait « le petit Priape ». Toulouse-Lautrec a fait de la disgrâce un outil de séduction. Ainsi, le
sens de la laideur échappe à quiconque en méconnaît les
enjeux libidinaux, à savoir les plaisirs pervers, et en particulier les tendances exhibitionnistes et voyeuristes.
L’EXPÉRIENCE TRAUMATIQUE DU REGARD
Le sens de la laideur échappe à quiconque ne tient pas
compte de l’expérience décisive du regard dans ce domaine,
à la fois traumatique et nécessaire.
« Que voit le bébé quand il tourne son regard vers le visage
de la mère ? », se demande Winnicott, dans un texte fondateur
où il postule que le premier miroir est le regard de la mère.
« Généralement, ce qu’il voit c’est lui-même. En d’autres
termes, la mère regarde le bébé et ce que son visage exprime
est en relation directe avec ce qu’elle voit ». Donc, ce que voit
le bébé dans ce miroir inaugural des yeux maternels, c’est non
seulement lui-même, mais les sentiments de sa mère à son
égard, c’est-à-dire tout ce qu’il représente pour elle. C’est un
garçon, il pèse tant, il est brun, il crie, il ressemble à un tel, il
est bien constitué ou pas. Il est beau... Il est laid... Pire : il est
malade, il a une difformité, il est abîmé par une maladie ou un
handicap... Que voyait Priape ? Priape voyait sa mère détournant son regard de son corps difforme, dont elle ne soutenait
pas de voir la laideur.
La découverte d’une anomalie chez l’enfant, c’est pour ses
parents, frappés de terreur, l’épreuve de la Méduse, qui les
laisse pétrifiés. Et cette expérience se reproduit pour chacun
d’entre nous lorsque nous nous trouvons face à une personne
dont la laideur nous frappe, nous interpelle, nous choque et
nous donne envie de détourner le regard, comme Aphrodite
avec Priape. « Les premiers mois avec ma petite fille trisomique étaient un face-à-face insoutenable », dit une mère.
Cette femme rapporte qu’elle n’a pas pu regarder sa petite
fille, Béatrice, atteinte de trisomie 21 pendant les tétées, tellement elle se sentait envahie par l’effroi que suscitait en elle
l’anormalité de son bébé. « Je l’allaitais, mais je ne voulais
pas la voir, je ne pouvais pas; je fermais les yeux ».
C’est progressivement, avec l’aide des éducatrices de la
crèche, que cette mère a pu regarder son enfant et voir une
petite fille, sa petite fille, et non seulement une trisomique.
On peut ici évoquer l’épisode de Persée, qui était chargé de
détruire la Gorgone, et qui réussit à trancher sa tête en utilisant une ruse. Afin de ne pas l’affronter de face et pour éviter
d’être à son tour pétrifié, il s’approcha d’elle en la regardant
dans la surface réfléchissante de son bouclier, comme un
miroir. Tel le bouclier de Persée, le regard des autres a permis
de rompre chez la mère de Béatrice, la confrontation mortifère
avec l’horreur dévoilée.
Béatrice, elle, à l’âge de quatre ans, joue longuement à se
mirer dans la glace avec un évident plaisir : elle se tourne et
se retourne, faisant virevolter ses jupes afin d’en admirer tous
les effets et en poussant des cris de jubilation. Manifestement,
elle ne voit pas l’image réelle d’une petite fille trisomique un
peu lourde et disgracieuse, mais une merveilleuse danseuse
ou une très belle princesse. On ne peut qu’être frappé par l’aspect excessif de son jeu et le côté caricatural et exhibitionniste de ses attitudes. Elle en fait trop. Vilain petit canard qui
veut croire qu’elle est cygne merveilleux ? Dans la classe de
maternelle qu’elle fréquente, tous les enfants l’aident, la protègent, la manipulent. Cette sollicitude excessive enferme
Béatrice dans un rôle de vedette ou de mascotte, qu’elle
provoque et entretient elle-même de manière répétitive partout
où elle va par des comportements de séduction et de provocation, qui visent à attirer le regard. Elle est le « point de mire »
du groupe, dit-on. Ainsi, Béatrice, dont l’histoire est marquée
par une carence de regard devient cette petite fille virevoltant
devant la glace, toujours avide d’une surface réfléchissante,
miroir ou yeux d’autrui, qui puisse lui renvoyer un reflet dont
elle n’est jamais rassasiée.
Elle est comme Narcisse, en quête d’un regard, comme
l’écrit, dans un très bel article, Joyce McDougall (1978), à la
suite de Winnicott. « Ne peut-on pas supposer que ce fragile
enfant, guettant un double de lui-même, cherche dans son
étang un objet perdu qui n’est pas lui-même, mais un regard ?
Et que ce regard est celui que tout enfant cherche avidement
dans les prunelles maternelles – reflet destiné à lui envoyer
non seulement son image spéculaire, mais aussi tout ce qu’il
représente pour sa mère ? Ainsi se reconnaîtra-t-il sujet, ayant
sa place et sa valeur propre, à travers un regard qui parle »
(p. 140). À la fin du conte d’Andersen, le vilain petit canard,
comme Narcisse, se penche au-dessus de l’étang et c’est en se
contemplant dans la surface réfléchissante de l’eau qu’il se
découvre cygne. C’est un miroir qui lui révèle sa transfiguration
[9]...
Mais paradoxalement, le handicapé risque de devenir un
miroir pour les autres. Un chercheur, Jean-Luc Antkowiak
(1995), handicapé lui-même, attire notre attention sur cette
expérience éprouvante. « Les yeux d’autrui sont des miroirs au
propre comme au figuré. Or, pour moi, être reconnu handicapé, c’est avant toute chose : me coltiner éternellement les
infirmités des autres ! » (p. 71) Qui projette sur qui ?
David Le Breton rapporte le témoignage d’un homme
porteur d’un handicap très visible, Bertrand Besse-Saige
[10]. « Il
faut avoir le goût du music-hall pour supporter d’être mis en
scène par son propre handicap et d’être livré au spectacle pour
une représentation permanente. Combien de fois ai-je vu des
gens qui en se retournant vers moi loupaient une marche de
trottoir ou se cognaient contre un lampadaire... Je ne compte
plus le nombre d’accidents dont je suis responsable ».
Exemple qui illustre, avec une remarquable lucidité ironique,
l’impact que provoque l’image d’un corps difforme, en tant
qu’attracteur de regard.
Si les handicapés ressentent le regard de l’autre comme un
miroir qu’on leur tend, c’est parce que l’anormalité suscite
une agressivité, qui va se retourner contre celui qui en est la
cause. L’anomalie blesse le regard de celui qui regarde, et dès
lors ce regard blessé se veut blessant. Si on détourne le regard
de celui qui est atteint d’une difformité, c’est pour ne pas s’exposer à son regard qui nous fait violence. Ne pas le regarder
pour ne pas être regardé par lui, car son regard m’interroge et
m’accuse. Mais c’est aussi pour ne pas admettre que le regard
qu’on lui porte pourrait être très malveillant. « Tu es très laid ».
Est-ce que le bouclier poli de Persée ne vise pas à renvoyer à
la Gorgone sa propre image... C’est ce que suggère Roger
Caillois (1960). « Détournant les yeux et s’aidant du miroir, il
décapite Méduse sans la regarder. (Je soupçonne qu’il se servit
plutôt du miroir pour renvoyer au monstre son propre visage
fascinant)» (p. 129). La bienveillance manifeste à l’égard
d’une personne laide n’est que la formation réactionnelle de
l’agressivité latente. « Ta laideur m’est insupportable ».
Revenons au mythe de Priape. Une version du mythe
raconte que Priape plaisait beaucoup aux femmes de Lampsaque et fut exilé de cette cité par les hommes jaloux. « Priape
représentait l’érection permanente, la réalisation du désir
contrastant avec l’impuissance psychique
[11] ». Mais la dimension érotique de la laideur n’est pas facilement admise. Cette
idée rencontre de nombreuses résistances. David Le Breton,
dans sa recherche sur les personnes défigurées, affirme qu’un
personnage défiguré est un personnage « hors sexe ». C’est
une erreur d’appréciation qui participe de la tendance générale
à « désexualiser » les personnes handicapées. Si l’entourage a
tendance à minimaliser les manifestations de la sexualité, c’est
parce le handicap évoque des fantasmes troublants d’hyper-sexualisation
[12]. La recherche d’Alain Giami (1983) sur les
représentations de la sexualité des handicapés mentaux chez
les parents et les éducateurs met en évidence ces images
contradictoires. Tantôt l’accent est mis sur l’immaturité
sexuelle. Tantôt on privilégie le débordement pulsionnel.
Olivier Rachid Grim (2000) fait l’hypothèse que l’idée de
monstruosité empêche l’accès à une génitalité procréatrice,
parce que la sexualité du handicapé suscite la peur d’une
mutation qu’il faudrait empêcher. Le monstre ne doit pas avoir
de descendants. Nous retrouvons cette idée dans le vilain petit
canard. « Tu peux te flatter d’être énormément laid ! dirent les
canards sauvages; mais cela nous est égal, pourvu que tu
n’épouses personne de notre famille ». Voilà la limite de la
tolérance. C’est comme si nous pouvions tolérer cette
personne anormale, tant qu’elle n’est pas engagé dans une
relation sexuelle ou un processus de filiation.
Dernier volet de notre recherche : le sens du laid échappe
à quiconque n’en voit pas la dimension religieuse. Dans l’iconographie chrétienne, en particulier dans la peinture et la
sculpture de la fin du moyen âge, le thème de la Passion du
Christ, fait apparaître des figurations de la laideur. Je ferai
l’hypothèse que ces œuvres ont profondément marqué notre
conception actuelle de la laideur.
« Les multitudes sont épouvantées à son sujet. Tout son
aspect est défiguré. Vraiment il n’a plus d’apparence humaine.
Le voici comme une racine en terre aride. Il n’a plus ni beauté
ni éclat. C’est un objet de mépris et de rebut, homme de
douleur pétri par la souffrance ». (Vision pathétique d’Isaïe
ch. 53). Ce passage de la Bible évoque une très grande œuvre
de la peinture occidentale, à savoir le retable d’Issenheim de
Grünewald, à Colmar. Le panneau central de ce polyptique
représente un Christ crucifié, particulièrement impressionnant,
de par le réalisme du corps stigmatisé, blessé, couvert de
pustules sanguinolentes, c’est-à-dire un corps d’une laideur
terrifiante. Cette œuvre marque une étape dans la représentation du corps humain
[13], la conjonction de la perfection et de
hideur. Elle figure « une monstruosité difficile à penser qui
vient de ce qu’un art parfait, une maîtrise absolue s’accomplissent dans la figure de l’horreur. Cette œuvre, dont on doit
dire qu’elle est quasi parfaite sur le plan artistique, est horrible.
Horrible en ce qu’elle représente un corps qui a été torturé. »
(Roland Schaer, 1995).
Dans l’Antiquité, rien dans le corps humain ne pouvait être
considéré comme laid et l’art tendait à représenter le plus
parfaitement possible la beauté idéale du corps. Aux débuts de
l’art chrétien, nous voyons un Christ beau, serein, idéalisé.
Seul à avoir une nudité sans pudeur ni honte, puisqu’il n’a pas
été touché par le péché originel. Cette image correspond aussi
au fait qu’aux premiers temps du christianisme, il fallait affirmer l’absolue divinité du Christ face à l’incroyance, et donc
le représenter d’une manière idéale. Ce n’est que plus tardivement, à partir du XVe siècle, qu’apparaît un Christ blessé ou
saignant, représentation de l’Homme de Douleur. Première
représentation de la laideur ?
L’évolution des représentations du Christ suit l’évolution
des principes théologiques. L’apparition de la laideur du corps
est liée à l’idée de l’incarnation, affirmant la double nature du
Christ, divine et humaine. C’est la raison pour laquelle le corps
du Christ est de plus en plus humain et réaliste. Débarrassé, à
partir de 1400, de sa vêture byzantine, l’enfant Jésus est représenté de manière moins frontale et hiératique, avec les attitudes tendres et enjouées typiques de l’enfance. Il apparaît nu,
souvent avec un sexe bien visible (Léo Steinberg, 1987), c’est-à-dire avec les attributs de tout homme
[14]. De même, dans le
motif de la Madonne nourricière ou allaitante, le Christ est
dépeint comme un enfant, qui comme tous les enfants, a des
besoins, en particulier le besoin de se nourrir. Puis va se développer au cours de la Renaissance le thème de l’Homme de
Douleur.
La laideur est là, dans les images, pour évoquer le caractère humain du Christ. En d’autres termes, c’est l’humanisation du Christ qui rend possible la représentation de la laideur.
Avec le principe de l’incarnation, la souffrance est en même
temps celle de l’être divin et celle des humains. La laideur,
associée à l’idée de la souffrance, est investie par des valeurs
religieuses et morales, qui en bousculent le sens. Elle n’est
plus ce qui vient déranger l’ordre du monde et l’idéal de
Beauté, comme dans l’Antiquité, mais représente au contraire
ce qui est proprement humain, figure d’identification, représentative de la condition humaine
[15].
Dernière étape de cette évolution iconographique et théologique, la transfiguration. Celle-ci consiste à modifier
quelque chose, en lui conférant une beauté et un éclat inhabituel. Sur le plan religieux, c’est le changement miraculeux
dans l’apparence du Christ. « Il fut transfiguré devant eux :
son visage resplendit comme le soleil, et ses vêtements devinrent éblouissants comme la lumière » (Évangile de Matthieu,
17,2). Revenons à Colmar. Autant la scène de la crucifixion
de Grünewald frappe – choque – par la laideur si réaliste et
effrayante du corps, autant le volet du polyptique représentant la transfiguration du Christ est éblouissante de beauté et
de lumière. J’invite le lecteur à relire la citation de Rodin mis
en exergue de ce texte, et qui montre à quel point la notion de
transfiguration est importante dans le domaine de la création
artistique. On pourrait dire que toute œuvre est une modalité
de transfiguration, qui met en tension le rapport entre la réalité
et sa représentation. « Pourquoi apprécions-nous Le Bœuf
écorché de Rembrandt, alors que la carcasse de la bête aux
abattoirs ne suscite que dégoût et répulsion ? Le peintre réussit le tour de force, en recomposant formes et douleurs, de
susciter une émotion esthétique là où la chair mise à nu et
étalée n’entraînait qu’angoisse de mort et rejet » (Bernard
Chouvier, 1998, p. 154). De même, le poète Joël Bousquet
s’est attelé à la tâche de transformer la laideur lié à son état de
tétraplégique en une œuvre empreinte de beauté et de spiritualité. « Je me suis tout entier tourné vers le désir de répondre
par une œuvre poétique à la bizarrerie de mon sort, œuvre
nécessairement incomprise et qui ne peut prendre son rayonnement véritable qu’après ma mort » (1937-1949, p. 157).
« Car, ce n’est pas d’un succès littéraire qu’il s’agit, tu le
comprends. Il s’agit d’un acte de foi, et je veux que mes écrits
soient comme la réhabilitation d’un malheur comme le mien.
Je veux que mon œuvre efface la laideur de mon état... » (p.
158).
Les nains de Velazquez ne sont-ils pas aussi un exemple de
la laideur transfigurée ? Ils sont représentés par le peintre avec
une bienveillance et avec une compassion, qui annoncent le
regard de la modernité sur des êtres atteints d’une difformité
[16].
Infirmes humanisés, porteurs de la condition humaine
universelle, les nains de Velazquez, tout en étant objectivement laids, provoquent chez le spectateur une émotion esthétique.
De même, Job est une figure biblique, caractérisée par la
laideur. Mis à l’épreuve par Dieu, il perd tout, biens et proches.
Il est atteint d’une maladie de la peau qui le rend hideux. Voici
donc Job assis sur son fumier, laid, sanguinolent, puant,
repoussant. Objet de rejet, bouc émissaire, subissant la logique
sacrificielle, selon René Girard (1992). Job, comme le Christ,
exprime le point de vue de celui qui souffre, de celui qui subit
la violence des autres. Figures emblématiques de la faiblesse,
de la misère, de la maladie et de la laideur. Figures de victimes,
auxquelles chacun peut s’identifier, surtout à l’heure actuelle,
où nous sommes dans une idéologie positive de la victime,
figure idéalisée, valorisée, suscitant des réactions de sympathie. Or les victimes sont rarement belles...
John Rickman (1937), dans une des rares études psychanalytiques consacrées à la notion de la laideur, évoque la capacité de l’artiste d’exprimer les forces destructrices, en
transformant la laideur initiale en quelque chose de beau. Si
la laideur est souvent considérée comme l’envers de la beauté,
nous voyons ici apparaître la beauté comme l’envers de la
laideur. Nous en arrivons à cette idée que la laideur exprimerait en quelque sorte la vérité, celle de la condition humaine
avec son incomplétude due au passage du temps, de l’inachèvement et de la mort. Tandis que la beauté serait presque une
formation réactionnelle, destinée à occulter les limites qui
nous sont imposées
[17]. « Que la laideur devienne sous la magie
de l’art, beauté : ce phénomène implique une perversion radicale de la notion du temps, comme de la notion d’éternité, qui
lui est contiguë » (Murielle Gagnebin, 1978, p. 176). La transfiguration serait un processus de subversion...
Francis Bacon
[18], s’est identifié (comme d’autres peintres
modernes) à une figure christique, marquée par la laideur et
la souffrance, non sans y mettre une dimension perverse. Il
s’inspirait de l’œuvre de Grünewald pour qui il avait une
grande admiration, laissant de côté le contenu religieux des
représentations de la crucifixion. Il évoque la possibilité de
l’identification du peintre au corps sur la croix : « On pourrait
dire que c’est presque plus proche d’un autoportrait ». Dans la
vision inquiétante qui caractérise l’œuvre de Bacon, il voit
dans cet image du crucifié une carcasse de viande qui pend.
« Nous sommes des carcasses potentielles. Si j’entre dans une
boucherie, je trouve toujours surprenant que ce ne soit pas
moi qui soit à la place de l’animal ». Son message, qui me
paraît représentatif de la position subjective à l’égard de la
laideur de l’homme du XX
e siècle est : cette figure humaine
laide, c’est moi. La chair pourrissante, l’animalité de
l’homme, c’est encore moi. Le corps vieillissant, mourant,
puis mort, c’est toujours moi. Les représentations de la laideur
du corps me représentent tout autant, sinon plus, que la beauté
du corps...
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[1]
La question de la
laideur est abordée plus
particulièrement par
David Le Breton dans le
chapitre sur
« La défiguration : un
handicap d’apparence ».
[2]
Lors d’une
communication au
séminaireApproche
Psychanalytique du
Handicap (11 mai 2001)
sur « La dimension
esthétique dans la
relation humaine.
Le fonctionnement du
Beau et du Laid et
le lien social ».
[3]
Pour plus de détails sur
Zoran Music, je renvoie
le lecteur à mon article :
La mémoire en partage,
Rev. Franç. Psychanal.,
1/2000.
[4]
Cité par Jean Clair,
(2001),
La Barbarie
ordinaire. Music à
Dachau. Paris,
Gallimard
[5]
D’autres figures, dont
nous ne pouvons parler
ici faute de place,
illustrent ces tendances :
le pianiste Petruccianni
ou la peintre Frieda
Kahlo.
[6]
En été 2000 s’est tenue
enAvignon une
exposition sur le thème
de la beauté. Au
commissaire de l’exposition, il a été demandé
quelle exposition il
aurait conçue sur le
thème de la laideur. « La
même », a-t-il répondu.
[7]
Mishima Y. (1956),
Le Pavillon d’Or, Paris,
Gallimard, 1961. Pour
une étude plus
approfondie de ce
personnage, je renvoie le
lecteur au chapitre qui lui
est consacré dans mon
ouvrage
D’Œdipe à
Frankenstein. Figures
du handicap, paru chez
Desclée de Brouwer en
2001.
[8]
Baudelaire C.,
De l’essence du rire,
in
Œuvres complètes,
Pléiade, tome 1.
[9]
À ce propos, on peut
noter que la notion de
laid concerne essentiellement la figure
humaine. Ainsi, à
l’intérieur du champ de
la peinture, on évoque la
laideur surtout pour la
peinture figurative.
Difficile de parler, en
effet, de laideur pour la
peinture abstraite. Que
dire des tableaux géométriques de Mondrian, le
carré noir de Malévitch,
même les drippings de
Pollock ? Ni laid, ni beau.
Ces œuvres vident de
leur sens les catégories
du beau et de laid. L’art
non-figuratif est donc
une subversion des
considérations
esthétiques, qui en
bouleverse la valorisation en positif ou négatif.
Et l’art figuratif est à
l’inverse le lieu de prédilection de l’expression
de la laideur et de la
beauté. On pourrait
même se demander si la
distorsion de la figure
humaine n’est pas le
paradigme de la laideur.
Ce qui est lourd de
conséquences pour les
personnes défigurées qui
deviennent emblématiques de la notion même
de laideur...
[10]
Communication sur
Anthropologie et
déficience dans le cadre
d’une journée à
Grenoble. Besse-Saige
B.,
Le guerrier
immobile, Paris, Desclée
de Brouwer, 1993.
[11]
Freud S., Lettre à
Fliess du 14-4-98.
Naissance de la
psychanalyse.
PUF.
[12]
Assouly-Picquet et
Berthier-Vitoz ont
montré que chez les
soignants la sexualité des
personnes handicapées
est fréquemment
associée à des images de
monstruosité et de
bestialité, qui peuvent
dès lors engendrer des
attitudes de rejet ou
d’évitement. « Cette
sexualité « tabou »
s’accompagne de
fantasmes de
voyeurisme, de partouze,
de scène primitive
inversée » (p.81).
Assouly-Piquet C.,
Berthier-Vitoz F. Epi.
(1994),
Regards sur le
handicap, Marseille,
Hommes et Perspectives.
[13]
Elle a eu des
influences très
importantes sur les
artistes du XX
e siècle.
[14]
En ce sens, la représentation du sexe du
Christ est tout à fait
différente de l’exhibition
antique du phallus, qui
signifie l’affirmation de
la puissance virile, alors
que le sexe du Christ
représente l’assomption
par un être divin de la
faiblesse humaine. Léo
Steinberg,
La sexualité
du Christ dans l’art de la
Renaissance et son
refoulement, L’infini,
Gallimard, (1987).
[15]
Curieusement,
Muriel Gagnebin (1978),
dans son étude sur la
laideur, fait un grand saut
de l’Antiquité à l’époque
moderne, avec le but de
« laisser de côté le
discours chrétien », car
« la laideur considérée
dans un esprit judéochrétien n’apporte
aucune modification »
(p.142). Elle n’introduit
donc pas dans son
analyse du laid l’impact
du christianisme.
Ce faisant, il me semble
qu’elle se prive d’une clé
pour comprendre le laid
dans son sens moderne.
[16]
Monique Zerbib,
La
représentation des nains
dans l’œuvre de
Velazquez.
Communication au
séminaireApproche
psychanalytique du
Handicap (9 mars 2001).
[17]
« Masque ou
transmutation d’une
laideur primordiale, la
beauté serait liée à
l’illusion créatrice d’un
monde où nul n’aurait
besoin d’autrui pour sa
jouissance » (Jacques
Hochman, 1998, p.106),
Un monde qui ne
connaîtrait ni castration,
ni séparation, ni mort.
[18]
Les données
concernant Bacon sont
extraites du catalogue
Corps crucifiés (Éd.
Réunion des musées
nationaux, 1993) et, plus
particulièrement,
l’article de Christian
Heck,
Entre le mythe et le
modèle formel. Les
crucifixions de
Grünewald et l’art
du XXe siècle.