Champ psychosomatique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062881
170 pages

p. 113 à 122
doi: en cours

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no 27 2002/3

2002 Champ Psychosomatique

« Tactique russe »

Claude Barazer psychanalyste, 113 rue Monge, 75005Paris
Appartient au domaine de l’intime ce qui ne saurait être exposé et mis en circulation sans courir le risque de la honte. Cette définition soulève la question de la fonction jouée par la honte dans l’édification du domaine de l’intime et la défense de ses frontières. La pratique de la psychanalyse nous confronte à des « géographies singulières de l’intime » sous la forme de lieux psychiques ainsi que de zones du corps qui, pour des raisons traumatiques, n’ont jamais appartenu ou ont été exclues du domaine de l’intime et peuvent être sans difficulté mais aussi sans effets « offerts en pâture » dans la cure et dans la vie sociale. Le tracé particulier de ces lieux désinvestis pourrait constituer la mémoire de relations précoces dans lesquelles la honte s’est trouvée détournée de sa fonction.Mots-clés : Intime, Honte, Désinvestissement narcissique. What cannot be shown and spread without the threat of shame belongs to the intimacy.Such a definition raises the question of the function performed by shame in the edification of the intimacy and the defence of its boundaries. The practice of psychanalysis makes us aware of « singular geographical areas in the intimacy » in the guise of psychic places and body zones which, for traumatic reasons, have never belonged to or have been excluded from the intimacy. They can easily but also ineffectively be supplied during the cure and in social life. The particular layout of such withdrawn areas may constitute the memory of early connections in which the purpose of shame has been diverted.Keywords : Intimacy, Shame, Narcissistic withdrawal.
L’expression est empruntée au récit que Freud, en 1920, fit de la cure d’une jeune fille. Elle lui avait été adressée par le père de cette dernière pour la guérir de son homosexualité. « Tactique russe » fait allusion à la façon dont ce pays a su, de tout temps, résister à ceux qui cherchaient à l’envahir : en sacrifiant sans combattre d’immenses étendues de territoire (dans lequel l’ennemi en général s’embourbe) pour mettre à l’abri l’essentiel dans un bastion inexpugnable. Freud soupçonne la jeune fille de procéder de cette façon avec lui : à la différence de ces patients(es) qui opposent la contradiction et le rejet indigné aux interprétations et constructions qu’il leur propose en séances, elle, à l’inverse, acquiesce sans difficulté voire même s’enthousiasme pour la méthode. Freud voit dans cette adhésion si facilement obtenue une « constellation particulière de la résistance ». « L’analyse s’effectua presque sans indice de résistance », souligne Freud, « avec une participation intellectuelle vive de l’analysée, mais aussi avec un calme émotionnel complet de celle-ci ». Mais il y a plus. Car la jeune fille (on ne peut que l’appeler ainsi puisque, bizarrement, il ne lui a pas donné de prénom) semble pouvoir livrer son « intimité psychique » avec une déconcertante facilité, sans être encombrée par les contraintes de pudeur qu’une jeune fille de la bonne société viennoise de l’époque pouvait opposer à l’application de la règle fondamentale. Si bien que le temps relativement bref qui sépare le début de la fin de cette cure (Freud au bout de six mois lui conseille d’aller poursuivre avec une analyste femme) apporte une moisson considérable d’éléments qui joueront par la suite un rôle essentiel dans les développements théoriques de Freud sur la féminité. L’important est qu’il va interpréter cette « résistance par absence de résistance » comme un mouvement transférentiel : elle ne coopère si bien que pour mieux le désillusionner ensuite : « très intéressant mais aucun effet ! ». Ce faisant, elle se venge en lui faisant subir cette déception qu’elle aurait elle-même subie, durant son enfance, dans son attente vaine d’un « enfant du père ». C’est la mère qui le reçut. Au point qu’il en vient même à se demander si les rêves pourraient être au service de cette « récusation fondamentale de l’homme »… (de la théorie dont il est le père, mais d’une récusation, notons-le, d’une tout autre nature que celle que lui oppose par exemple la « spirituelle bouchère » ou Dora).
Sans aller plus loin dans le commentaire de ce récit de cure, je soulignerai cependant que plusieurs autres textes freudiens de la même époque font état de cette facilité qu’ont certains patients à appliquer la règle fondamentale et à acquiescer à ce qui en découle mais qui ne s’accompagne paradoxalement d’aucun progrès. Freud met en général cela sur le compte du doute obsessionnel ou bien (comme dans le cas de la jeune fille ) du défi « pervers ».
Les quelques réflexions qui suivent s’attachent à décrire un trait clinique qui s’apparente dans sa forme à cette « tactique russe » mais qui dans sa logique relève sans doute d’une tout autre origine.
Elles doivent beaucoup à une femme, prostituée de son métier, qui fit appel à moi dans les débuts de ma pratique sur les conseils du pédopsychiatre qui s’occupait de son fils. Cette femme accepta pendant quelques mois de venir me parler à raison de deux séances par semaine en face à face, avant de disparaître sans prévenir. Cette femme qui ne connaissait la psychanalyse que de nom manifesta d’emblée une très grande facilité à se « livrer », à me faire part de ses rêves, des pensées incidentes qui survenaient en séances, bref à appliquer la règle fondamentale, m’amenant ainsi à établir une équivalence entre cette facilité à m’offrir en « pâture » son intimité psychique dans le mouvement transférentiel initial et ce qu’impliquait sa profession.
Le terme brutal de cette cure coïncida avec l’apparition dans les séances d’intenses et très fugaces moments de honte, complètement absents auparavant. Tout du moins de manifestations psychiques et motrices que, plus tard, trop tard sans doute, j’ai identifiées à de la honte : instants de légère confusion accompagnés de mimiques et de discrets gestes conjuratoires, parfois d’onomatopées comme si elle cherchait à chasser magiquement par un acte moteur ou verbal des pensées incidentes inadmissibles.
Cette honte surgissait à l’évocation de pensées et au récit d’événements en général très intimes qu’elle avait jusqu’alors pu rapporter en adoptant une attitude d’indifférence ou de désinvolture, voire en témoignant d’une distance ironique à la manière de la jeune « homosexuelle » de Freud.
Ce qui se présenta ainsi de façon à la fois très prononcée et condensée en un temps très bref, il me semble l’avoir repéré depuis, de façon plus nuancée, dans des cures de patientes qui avaient en commun dans leur histoire le fait d’avoir subi de façon précoce et prolongée, sinon des abus sexuels, du moins des atteintes répétées à leur intimité physique et psychique de la part de proches en position d’autorité. La « géographie de l’intime » dont ces femmes témoignaient semblait porter la mémoire de ces atteintes précoces. Ce que je décris paraîtra sans doute assez familier à des cliniciens qui ont prêté attention aux stigmates psychiques particuliers laissés par les traumatismes sexuels subis dans l’enfance, dans le prolongement des réflexions férencziennes sur le traumatisme. Je pense plus précisément à la notion d’auto-clivage narcissique que, pour ma part, j’envisagerai ici sous l’angle d’une exclusion de « zones psychiques » hors du domaine de l’intime.
Deux formules familières au discours de cette femme, mais qui sans doute le sont à l’univers des prostituées, résument bien ce que j’essaie ici de cerner : « En vendant mon sexe je n’offre rien » et « j’embrasse pas ». La seconde formule faisait, à mon sens, écho à la première. Je l’entendis en effet comme témoignant et revendiquant une « autre » géographie de l’intime. Un tracé des frontières de l’intime où le sexe, s’étant trouvé « exclu » du domaine de l’intime, pouvait être sans vergogne réduit à sa valeur marchande, condition sans doute pour pouvoir exercer cette activité. À l’inverse, l’intime s’était « réfugié » ailleurs, ici dans le baiser, abri inviolable. Davantage dans un acte, il faut le souligner, que dans un lieu, proprement dit, du corps.
Les grandes lignes du tracé de l’intime sont sans doute communes aux êtres humains et reçoivent des nuances infinies en fonctions des cultures et des époques (les Japonaises ne dissi-mulent-elles pas leur bouche quand elles rient ?). Dans une scène de son film Cet obscur objet du désir, Bunuel joue, précisément, à bouleverser quelques-unes de nos références les plus universellement partagées en matière d’intime : on voit un groupe d’amis rassemblés autour d’une table comme à la perspective d’un repas partagé. La caméra se déplace, nous faisant découvrir alors que chacun est assis sur une cuvette de WC, dans un état vestimentaire qui ne laisse aucun doute sur ce qui se déroule. La scène suivante montre, comme on pouvait s’y attendre, une femme prenant son déjeuner à l’abri des regards dans l’intimité d’un petit cabinet clos. Il y a peu de chance qu’il ait existé une culture ou une époque dans laquelle l’expulsion des déchets corporels ait pu constituer le support d’un échange symbolique (la table est vide dans le film, rien n’est véritablement mis en commun, les déchets restent des déchets destinés à être éliminés) et où, à l’inverse, l’alimentation fût revêtue du caractère d’une activité « sale » à réaliser dans l’isolement. Mais ce serait oublier, et peut-être Bunuel à sa manière nous le rappelle après Freud, que l’excrément, sa valeur et l’acte de son exonération constituent un vecteur essentiel des échanges symboliques entre l’enfant et ses parents jusqu’à ce que l’éducation impose une « transvaluation » qui fait basculer dans l’intime et le répugnant ce qui était jusqu’alors indexé d’une valeur d’objet précieux. Ce n’est que refoulé et déplacé sur des substituts dans la névrose ou sublimé que la manipulation et l’échange des déchets corporels put conserver sa valence libidinale.
J’ai eu l’occasion de recevoir une jeune fille envoyée par son médecin généraliste pour une « anorexie-boulimie » récemment apparue. Il suffisait de l’écouter attentivement pour constater que ces deux termes définissaient assez inexactement ses symptômes. Les troubles s’étaient déclarés quand elle s’était trouvée obligée de prendre ses repas à la cantine de son lycée. Elle avait d’abord tenter de dissimuler sa bouche avec la main quand elle avalait la nourriture puis avait cherché à s’isoler pour manger. Elle avait, pour finir, renoncé à déjeuner. Les symptômes s’étaient ensuite étendus aux dîners familiaux. Elle ne pouvait ingurgiter la nourriture, là en grande quantité, que la nuit, dans l’isolement de sa chambre. L’alimentation s’était ainsi trouvée brusquement chargée d’un degré d’intimité équivalent à celui que la culture impose aux fonctions sexuelles ou excrémentielles. Sans doute tout symptôme névrotique, qu’il relève de la sexualisation obsessionnelle de la pensée, de la conversion hystérique ou de la projection phobique réalise cette sorte d’inclusion forcée dans l’espace intime d’« objets » (actes, fonctions et lieux du corps, activités et contenus de pensées) qui n’y appartenaient pas à l’origine ou qui se trouvent affectés ordinairement d’un coefficient d’intime bien moindre.
Ce que j’essaie d’envisager ici est le mouvement inverse, soit un retrait de leur valeur d’intime à des fonctions et des zones psychiques et physiques auxquelles la culture accorde ordinairement une forte connotation de cet ordre. Formes de désinvestissement sans doute particulier, de nature narcissique. Ces lieux semblent mis en « exclusion interne », dans les limites de ce qui constitue pour le sujet le domaine de ses appartenances narcissiques, réalisant des « géographies » singulières de l’intime qui sont parfois le seul témoignage d’une histoire passée. Cela peut, à mon sens, trouver son expression clinique dans une cure sous la forme d’une étrange facilité à livrer « en pâture » une intimité psychique ressentie comme sans valeur. Le récit de ces patients laisse par ailleurs souvent entrevoir que certaines de leur conduite sociale et leur rapport à leur corps échappent aux exigences ordinaires de la pudeur, moins par défi comme dans la perversion que par désinvestissement.
Il me semble difficile de dissocier l’intime de la honte : le domaine de l’intime désignerait ce qui ne saurait être exposé et faire l’objet d’un échange sans courir le risque de la honte. En ce sens, l’intime ne se réduit pas au « privé » ou au « secret ». La honte serait la « sentinelle » qui garde les frontières de l’intime, signale et sanctionne toute violation de ces frontières. À la différence d’autres langues, de l’allemand par exemple où « Die Scham » désigne à la fois la honte et la pudeur, en français le terme de honte est associé préférentiellement et de façon à mon sens trop restrictive à l’expérience vécue, à la « décharge fulgurante » pour reprendre l’expression de Sartre. Cette décharge marque l’instant de l’effraction de l’intime, avec ses coordonnées physiques et psychiques spécifiques bien connues : rougeur, confusion, gestuelle, etc. Elle témoigne à la fois du rapport de la honte avec l’imaginaire de la « souillure » (la tache) et de son rapport avec l’effacement de soi (disparaître sous terre ou dans un trou de souris). Comme si la honte signalait ce moment où c’est l’existence de soi dans sa condition d’être incarné, perceptible au regard de l’autre qui revêtait un caractère d’obscénité. Le suicide du honteux, à la différence de celui du mélancolique, réalise à l’extrême ce geste d’effacement, de « nettoyage » de l’« obscène », figuré dans cet instant de honte, par le sujet.
Mais le terme de honte désigne aussi ce qui se situe en amont de l’instant « catastrophique » : dans les dispositifs sociaux et psychiques destinés précisément à le prévenir (par exemple la pudeur) et, en aval, dans les « traces » laissées par l’expérience honteuse.
Le risque que la honte signale est donc double : il est à la fois celui d’une perte ou dépossession (ce qui était intime se trouve expulsé dans le « domaine public ») et de déchéance (l’objet ainsi arraché à l’intime est réduit au rang de déchet).
Un des ressorts de la jouissance perverse se trouve sans doute dans cette déchéance de l’objet intime, celui de l’autre ou le sien. La honte, celle qu’assume à sa place la victime, est essentielle à la jouissance du pervers.
Une des « traces » à mon avis les plus caractéristiques, parfois même les seules, d’abus sexuels précoces est la présence chez l’enfant devenu adulte de ces zones psychiques et physiques déchues du domaine de l’intime et qu’à ce titre le sujet peut livrer sans pudeur.
On peut donc s’interroger sur la place qu’occupe la honte, ou plutôt les différentes réalités que recouvre cette notion (dispositif intersubjectif, expérience vécue et mémoire) dans la « construction » et la défense de l’intime.
On a parfois considéré la honte comme un domaine négligé voire un point aveugle de la psychanalyse, à commencer dans l’œuvre de son fondateur.
Pourtant le terme de honte est relativement fréquent dans les textes freudiens depuis les « Etudes sur l’Hystérie » jusqu’à « Malaise dans la Culture », en passant par les « Trois essais », « l’Interprétation des rêves », les différentes contributions cliniques et métapsychologiques sur les névroses de contraintes (c’est dans ce contexte que l’occurrence du terme de honte est la plus fréquente) ainsi que dans « Deuil et mélancolie ». Mais il est vrai que Freud ne semble jamais devoir s’attarder sur la honte, pour en proposer par exemple une métapsychologie. Je me contenterai ici de quelques éléments de réflexion à propos de la place qu’occupe la honte (Die Scham, à la fois honte et pudeur, ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes de traduction) dans les « Trois Essais sur la théorie sexuelle » et dans la fameuse note de « Malaise dans la Culture ».
Dans cette note, Freud recourt à Die Scham pour désigner un « facteur social », dans une acception assez classique du terme de honte comme force sociale imposant à l’enfant et plus généralement à l’être humain des règles sur ce qu’il convient d’exposer ou pas au regard. Il propose ainsi un audacieux enchaînement qui part de la verticalisation de l’être humain pour aboutir à la Civilisation. Rappelons-en les grandes lignes : la verticalisation entraîne une exposition des organes génitaux, donc elle induit une domination des stimuli sexuels visuels, permanents, sur les stimuli sexuels olfactifs, intermittents. L’odeur, que Freud associe à l’excrémentiel, caractérise la sexualité animale. C’est de la permanence de cette sexualité qu’il fait découler l’impératif pour l’Homme de se constituer en familles, point de départ de la Civilisation. Dans cette note, la honte apparaît une première fois comme exigence de voilement, ce qui rejoint la honte biblique. Mais pour Freud cette exigence de voilement répond à une nécessité de régulation de cette sexualité humaine permanente (qui doit être mise à l’abri des regards). La honte apparaît à un autre endroit du texte, là encore comme contrainte sociale organisant le « refoulement organique » des pulsions coprophiles. Il est important de noter pourtant que pour Freud, la honte comme contrainte sociale ne constitue pas une force refoulante, contrairement à ce qui a pu être écrit, mais un facteur social intervenant là où le refoulement trouve ses limites. Freud y insiste : le refoulement des pulsions coprophiles ne conduit jamais l’être humain à éprouver du dégoût à l’égard de ses propres excréments et odeurs.
En revanche, dans les « Trois Essais », le terme « Die Scham » est utilisé pour définir cette force de contrainte mais une fois qu’elle a été intériorisée par l’enfant (d’où la traduction en « pudeur »). La honte est toujours associée au dégoût et à la moralité. Freud les définit comme des formations réactionnelles, des « digues » destinées à contenir l’excès pulsionnel. L’association de la honte au dégoût et à la moralité efface ce qui fait la spécificité de la honte comme dispositif intersubjectif. D’autre part Freud laisse dans le flou ce que vient spécifiquement prévenir ou sanctionner la honte : est-ce la faute sexuelle, par exemple la masturbation, ou son exhibition au regard de l’autre ? Autrement dit, que véhicule le regard honisseur ? Est-ce un : « ceci tu ne dois pas le faire » ou : « ceci tu ne dois pas le faire sous nos yeux » ? Plus généralement, Freud ne s’attardera jamais, à ma connaissance, sur ce qui constitue le mécanisme de la honte : de quel type d’angoisse procède-t-elle ? quelle menace est imaginairement mise en jeu ? que signifie « faire honte », « avoir honte » ? comment fonctionne le jeu complexe des identifications du Moi au sujet coupable et à l’instance morale qu’implique la honte ? On peut entrevoir dans le texte freudien l’idée que l’enfant pourrait lire dans le regard honisseur une menace de nature particulière, celle de déchoir de son statut d’humain pour devenir animal : « Petit cochon ! ». Car Freud distinguera toujours la honte de l’angoisse sociale (le risque de perdre l’amour des parents) mais sans dire précisément en quoi.
Par ailleurs, dans les « Trois Essais », Freud se réfère implicitement à une conception unilatérale de la pudeur : elle « endigue » et retourne en leur inverse les débordements pulsionnels de l’enfant. Le regard de l’adulte incarne toujours a priori l’impératif culturel. La possibilité que « Die Scham » puisse avoir une autre fonction, celle de mettre l’enfant à l’abri des pulsions (voyeuristes par exemple) de l’adulte n’est pas directement envisagée par Freud.
On pourrait pourtant considérer que la honte joue un rôle capital dans la construction chez l’enfant d’une forme première d’intimité, la constitution d’un espace intérieur, l’appropriation et l’investissement de son corps et de sa sexualité.
Cette dimension « concrète » de l’intime, fondée sur la possibilité pour l’enfant d’interposer entre lui et l’autre des écrans et des voiles qui délimitent un espace d’intimité, pourrait constituer une matrice pour la constitution d’une autre forme de l’intime qui, elle, ne relève pas du perceptible mais du refoulement. Cette hypothèse rejoint l’importance de la découverte par l’enfant de l’efficacité du mensonge qui l’assure que les parents n’ont pas le pouvoir de lire dans ses pensées et donc qu’il dispose d’une « intimité psychique ».
Ceci revient à s’interroger sur l’importance qu’occupe la honte dans la régulation des rapports de séduction entre l’enfant et l’adulte, en particulier sur sa fonction inhibitrice dans la mise en acte des pulsions scopiques.
Les atteintes à cette fonction régulatrice par des mises en acte perverses de la part de l’adulte seraient génératrices de honte chez l’enfant qui l’assume à la place de l’adulte. Honte vécue qui est une expérience affective non supportable et exige des aménagements psychiques particuliers. La constitution d’une barrière de l’intimité « restreinte » se fait au prix d’un sacrifice de ces zones d’intimité physique et psychique qui ont été concernées par ces mises en acte : elles sont désaffectées et désinvesties, l’enfant les « cède » à l’adulte comme si elles ne lui appartenaient plus. Elles s’inscrivent en « extériorité interne » dans la géographie intime du sujet devenu adulte. Elles se présentent comme des éléments psychiques non refoulés, aisément disponibles mais narcissiquement désinvestis.
Ceci pourrait rendre compte de certaines formes particulières de clivage et de fragmentations psychiques décrits chez les personnalités dites « limites » ou narcissiques. Le réinvestissement de ces parties désaffectées par le biais de la répétition transférentielle, quand il survient, passe par un retour très intense d’expériences de honte parfois non identifiées comme telles qui menace la continuité du travail analytique dans la mesure où il signe l’identification transférentielle de la situation analytique à une situation perverse de nature voyeuriste. Ce sont peut-être sur ces tracés singuliers de l’intime, mémoire de situations passées où la honte n’a pas joué son rôle « sentinelle » dans le respect des frontières de l’intime, que viennent échouer certaines cures.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  FREUD S., (1920) De la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine in O.C., vol. XV, Paris, P.U.F, 1996, p. 235/262.
·  FREUD S., (1905) Trois essais sur la théorie sexuelle in Connaissance de l’inconscient. Paris, Gallimard, 1999.
·  FREUD S., (1930) Le malaise dans la culture in O.C., vol. XVIII, Paris, P.U.F, note p. 286.
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