Champ psychosomatique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062881
170 pages

p. 33 à 52
doi: en cours

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no 27 2002/3

2002 Champ Psychosomatique

L’intime et le secret

José Luis Goyena psychanalyste, 5 rue Lacépède - 75005 Paris.
L’intime et le secret doivent être constamment différenciés dans le processus psychanalytique. L’intimité de la relation analytique provoque une croissance psychique réciproque, tandis que le secret mène à une retraite de la pensée et de la vie émotionnelle. Dans la vie interne de l’analysant, le secret correspond à une stratégie visant l’attaque de tout accomplissement. Une véritable propagande, tantôt ouverte, tantôt sournoise sabote la relation analytique; ce travail de déstabilisation est commandé par un groupe interne organisé comme une « société secrète ». De ce fait ce n’est pas le secret qui doit être analysé mas l’organisation qui le produit. L’intimité d’une relation ne peut être atteinte que lorsque analyste et analysant débusque le siège psychique de cette organisation. D’autre part, ce travail émet l’hypothèse, que les traits de cette société secrète interne sont souvent projetés par les analystes eux-mêmes dans leurs propres institutions.Mots-clés : Claustrum, Croissance psychique, Groupe interne, Intime, Société secrète. In the psychoanalytic process privacy and secrecy should be constantly distinguished. The privacy of the analytic relation brings about reciprocal psychic growth, whereas secrecy leads to a withdrawal from thought and emotional life. In the internal life of the analysand, secrecy corresponds to a strategy which aims to attack any accomplishment. It is mere propaganda, sometimes undisguised, sometimes crafty, which sabotages the analytic relation; this subversive activity is commanded by an internal groupe organized like a « secret society ». Thereby, it is not the secrecy which must be analysed but the organisation which produces it. The privacy of a relation can only be reached when the analyst and the analysand uncover the psychic siege of this organisation. On the other hand, this work raises the hypothesis that the traits of the internal secret society are often projected by the analysts themselves into their own institutions.Keywords : Claustrum, Inner group, Intimacy, Psychic growh, Secret society.
« Quand il y a une intelligence et un coeur, les maux physiques sont toujours plus ou moins marqués par les caractéristiques de l’une et de l’autre.
Chez Arthur Dimmesdale, la pensée et l’imagination étaient tellement actives, la sensibilité si intense, que les infirmités du corps devaient vraisemblablement avoir là un terrain. Aussi Roger Chillingworth, le savant, le bon, l’amical médecin s’efforçait-il de pénétrer au profond de la vie intérieure de son malade, en creusait les principes, scrutait les souvenirs, palpant tout d’un doigt précautionneux comme quelqu’un qui cherchait un trésor dans une caverne obscure.
Peu de secrets peuvent échapper à qui a occasions et licence d’entreprendre pareilles recherches et se trouve être assez habile pour bien les diriger. Un homme chargé d’un secret doit surtout éviter toute intimité avec son médecin. Si ce dernier possède une perspicacité naturelle et cet indéfinissable quelque chose de plus que nous appelons intuition; s’il ne fait montre ni d’égoïsme ni de qualités trop marquantes; s’il a le don inné de mettre son esprit en affinité avec celui de son malade au point que ce dernier dira sans s’en apercevoir des choses qu’il s’imaginera avoir seulement pensées; si pareilles révélations sont reçues sans éclats et moins par des paroles de sympathie que par le silence, un son inarticulé et, de temps à autre, un mot qui prouve que l’on comprend tout; si à ces qualités de confident se joignent les avantages qu’assure la réputation acquise du médecin, il viendra alors inévitablement une heure où l’âme du malade fondra, se mettra à couler comme un flot sombre mais transparent, exposant tous ses mystères au grand jour ».
Nathaniel Hawthorne, La lettre écarlate (1850)
Le dessein de ce travail est de développer quelques unes de mes réflexions sur la transmission de la psychanalyse et de dire avec quoi elle est constamment confondue [1]. Nourrissant ma réflexion de ma pratique quotidienne, je veux montrer que la transmission de la psychanalyse n’est possible que dans une expérience qui relève de l’intimité d’une rencontre; et qu’à l’intérieur de la relation analytique elle-même, il existe une confusion constante entre l’intime et le secret.
D’autre part, une autre confusion a lieu parce que le terme de transmission a été utilisé aussi bien pour désigner la rencontre analytique que les institutions qui enseignent la psychanalyse. Ceci, me semble-t-il, n’est pas une erreur tenace à laquelle se confronte chaque génération d’analystes (et l’histoire de la psychanalyse est là pour en témoigner), mais une attitude sournoise entretenue dans le microcosme psychanalytique afin de perpétuer une filiation déterminée. La transmission de cette filiation emprunte (même si elle est souvent niée) une trame secrète tissée de formes initiatiques, de groupes plus ou moins fermés et de grades successifs dans l’organisation de l’institution. C’est-à-dire qu’elle emprunte un type d’organisation semblable à celui des sociétés secrètes (dont G. Simmel et bien d’autres ont donné une approche sociologique saisissante) [2].
Parce que subsiste un malentendu entre la transmission par les institutions et celle qui a lieu dans la rencontre analytique elle-même, je séparerai ces deux niveaux et m’attellerai à clarifier où et pourquoi entre analyste et analysant il y a transmission de la psychanalyse. Je laisse donc à plus tard ou à ceux qui ont une expérience plus avertie que la mienne, le soin d’étudier de manière critique où et comment s’enseignent les connaissances sur l’analyse dans les institutions psychanalytiques.
 
LA TRANSMISSION DE L’ANALYSE COMME RENCONTRE INTIME
 
 
La rencontre analytique est une expérience intime, difficile, sinon impossible à décrire objectivement, qui rend compte des vicissitudes de deux psychismes : celui de l’analyste et celui de l’analysant, ainsi que de leur interaction. De ce fait, ce qui est vécu dans cette relation demeure intransmissible à un tiers. Traduit en d’autres termes : le transfert est « intransférable ».
Pourquoi l’analyse est-elle une expérience intime et non secrète ? Par le dispositif de la relation, tout tendrait à faire penser au secret plutôt qu’à l’intime. En effet, la neutralité, l’abstinence et l’anonymat, ces trois piliers de la « technique classique », renforcent l’idée de l’analyste comme observateur distant à l’affût des secrets de l’analysant. Il les découvre tel un joueur solitaire s’acharnant à trouver les pièces manquantes d’un puzzle. Ajoutons à cette description la structure formelle de la situation analytique et sa constellation de restrictions : horaires, lieu, concentration sur l’expérience du patient, etc. qui accentue davantage une représentation du secret. Dans cette perspective, l’analyse semble s’organiser entre un observateur et un observé, le premier, possédant la science, le second attendant le dévoilement d’une vérité cachée, c’est un processus dominé par une connaissance intellectuelle plutôt que par un vécu transférentiel.
Mais concevoir l’analyse comme rencontre intime nous permet, au contraire, d’aborder la relation transférentielle comme une grande aventure émotionnelle dans laquelle il n’y a pas un observateur et un observé, mais deux personnes unies par un lien qui favorise une croissance psychique réciproque. L’intime qui traduit l’idée d’un attachement, d’un lien, d’une amitié, d’une réciprocité, désigne le mieux cet espace où s’effectuent les transactions internes de l’analyste et de l’analysant. Mais l’espace interne de l’un et de l’autre ne peut générer par lui-même autre chose que ce qu’il sait déjà. Ils auront donc besoin d’une expérience intime de la rencontre, non seulement pour observer différemment leur vie mais pour permettre un changement psychique. Lorsque deux subjectivités se rencontrent pour explorer la vie psychique, la relation analytique devient une relation égalitaire, et en même temps asymétrique parce que l’analyste apporte à l’analysant l’expérience manquante dans l’exploration de sa vie interne. L’intime est ainsi associé à une communication, à une interaction psychique et, comme j’essaierai de le montrer plus loin, à une transformation. Le secret [3], à l’inverse de l’intime, représente tout ce qui se dérobe à la transmission et à la constitution d’une expérience. Le secret est un moment vécu non-métabolisé.
Dans cet ordre d’idées, l’intime et le secret représentent des aspects sains et malades de l’analysant (et à un autre niveau chez l’analyste). Ils vont se côtoyer, s’opposer et se combattre tout au long de l’analyse et, sous des formes plus atténuées et moins conflictuelles, pendant toute la vie. L’analysant vit à chaque séance une alternative, un balancement, entre sa capacité à vivre une expérience intime (l’analyse) et le retrait et le silence que lui impose le secret.
 
LA SOCIÉTÉ SECRÈTE COMME MODÈLE INTERNE DU PATIENT
 
 
« La nécessité interne du secret est bien sûr déterminée, en partie, par la culpabilité de posséder des objets internes, qui dans un sens ont été “volés”; mais elle est aussi pour une part importante déterminée par la peur de perdre des objets intériorisés qui apparaissent infiniment précieux (voire aussi précieux que la vie elle-même), et dont l’intériorisation indique toute l’importance, et à quel point on en est dépendant ».
W.R.D Fairbairn, Études psychanalytiques de la personnalité.
Le sentiment partagé par la majorité des analystes est que chaque patient arrive en analyse avec une histoire secrète. L’audace thérapeutique des origines de la psychanalyse, avec un Freud solitaire en train de traquer l’origine du secret, plane comme un modèle dans tous les cabinets de consultation. Les divergences s’expriment dans la manière dont les analystes se font les interprètes de cette histoire, c’est-à-dire comment ils mettent en œuvre leurs différentes conceptions d’aborder la vie psychique. Ces conceptions sont déterminées par la transmission de l’analyse qui leur a été faite, leur formation (ou sa dé-formation), leur choix théorique, l’institution qui le soutient, etc. [4]
Mais pour cerner ce monde du secret nous devons faire un pas de plus en dévoilant d’une part, les caractéristiques de l’organisation interne de l’analysant, de l’autre le lieu où se tient cette organisation.
Décrivons d’abord quelques traits essentiels de l’organisation secrète de l’analysant. Le patient arrive en analyse avec une histoire secrète qu’il ne peut jamais partager : celle-ci n’est connue que de son groupe interne, dont il est à la fois membre et otage. Cette « groupalité » a ses lois, son organisation et son système de vie complètement différent de la réalité extérieure, quoiqu’en rapport permanent avec elle. Le patient se trouve ainsi être un membre piégé d’une organisation interne et persécutrice à laquelle il souhaite échapper. Cette organisation paranoïde et menaçante s’apparente à la description que fait G. Simmel des sociétés secrètes, aussi bien dans leurs alternatives radicales que dans leurs faiblesses. « Les faiblesses de la société secrète, note-t-il, c’est que les secrets ne sont pas gardés en permanence » [5] (L’analysant en est un exemple !). Chaque fois que l’analysant fait des tentatives pour échapper à la société secrète ou qu’il transgresse les lois qu’elle lui a imposées, il reçoit de son organisation interne de cruelles menaces. Car le but du secret est de protéger une organisation infantile omnipotente et omnisciente qui gouverne la vie psychique du patient. Aussitôt que l’analysant fait un pas vers sa liberté et sa croissance psychique, l’organisation déploie toute une panoplie de menaces, de représailles et de chantage [6] … Quel analyste n’a pu constater qu’après une séance créatrice où des liens intimes ont mené à une découverte et à un apaisement des tensions surgissent des dénis, de nouveaux clivages et une réaction thérapeutique négative ?
Le secret, à mon avis, ne peut être considéré comme une simple résistance à l’analyse, car il n’y a pas un secret (ou plusieurs) dans l’analyse qui puisse être abordé techniquement, mais une organisation qui maintient de manière dynamique et changeante les secrets. Ce n’est pas LE secret qui doit être démasqué mais l’organisation interne qui le produit car elle maintient un statu quo. L’analysant est porteur d’une organisation secrète qui élabore – telle une organisation clandestine – une propagande permanente contre l’analyse et la vérité psychique.
Pour débusquer le siège occulte de cette organisation, l’analyste – à l’image des héros de romans populaires – doit jouer le rôle du croisé rompant la lance contre des puissances ténébreuses. Son seul allié est la partie saine et coopérante de l’analysant. Pour sortir vainqueur, il doit parvenir à cette mystérieuse retraite en triomphant de pièges et d’embûches incroyables.
Pour accéder à cette demeure occulte, l’analyste ne dispose, dans un premier temps, que d’un indice : l’étymologie du mot secret s’apparente et possède des racines communes avec le mot excrément. Cette parenté domine la description que différents analystes ont fait du secret.
Ralph Greenson [7] a associé le secret à la sécrétion, aux activités sexuelles et aux multiples situations transférentielles. Dans le secret, dit-il, il y a «… toujours une connotation anale ou urétrale, il est tenu pour honteux, méprisable, ou, au contraire, très précieux, digne d’être préservé et protégé. Le secret est aussi associé aux activités sexuelles secrètes des parents, que le patient répète maintenant au moyen de l’identification et reproduit pour se venger dans la situation de transfert. De plus, le secret et la confession impliquent toujours des problèmes d’exhibitionnisme, de scoptophilie et de persiflage. Le secret intervient aussi dans la situation de transfert comme une forme spécifique de résistance. »
La même connexion entre la rétention et l’excrétion est faite par Alfred Gross [8] dans un travail intitulé The secret. « Le propriétaire du secret, note-t-il, est tenté à la fois de divulguer le contenu du secret et de le retenir. Ou bien, pour le mettre en termes psychanalytiques, le secret pousse son propriétaire dans la bien connue ambivalence conflictuelle de l’expulsion et de la rétention. Ceci nous mène à nous demander s’il n’y a pas dans notre inconscient une identité complète entre le secret d’une part, et les excrétions corporelles (les organes de sécrétion respectifs) de l’autre ».
Un peu plus loin il ajoute : «1) Dans l’inconscient, le secret et les sécrétions sont étroitement liées. Mais il faut souligner que seul le contenu du secret peut être identifié avec les sécrétions. 2) Le concept de secret n’est pas uniforme. Il est assujetti aux changements qui, à leur tour, dépendent des changements dans les différents stades du développement psycho-sexuel ». [9]
Le chemin est tracé. La dimension géographique du fantasme exige que l’on glisse de la tête à l’anus (voie d’accès intrusive par excellence), puis au rectum. Le claustrum, tel que Donald Meltzer l’a remarquablement défini et analysé, me semble décrire cette zone d’angoisses claustrophobes, où séjourne la société secrète.
« Pour l’essentiel, écrit-il, nous avons affaire à une zone de la réalité psychique, imprégnée d’une atmosphère sadique, dont la structure hiérarchique de tyrannie et de soumission présage la violence. Pour cette raison, dans le compartiment rectal, à la différence de deux compartiments dans lequel le système de valeurs est dominé par le confort et le plaisir érotique, il n’existe qu’une seule valeur : la survie. »… « Les prisonniers de ce système, pour lequel le terme de claustrophobie prend un sens des plus poignants, n’ont que deux choix : un conformisme de surface ou une adhésion comme lieutenant du grand chef, c’est-à-dire du pénis fécal. » [10]
Écoutons encore la description de D. Meltzer. « Il est essentiel de bien saisir l’atmosphère sociale du monde de la claustrophobie pour comprendre qu’il s’agit d’un “lieu” où tout développement de la personnalité est impossible; seuls deux types de sorties existent : la sortie vers le monde des relations d’objet et des liens émotionnels, ou l’expulsion vers le “nulle part” du système délirant. L’élément central de cette atmosphère sociale est la simplicité de son système de valeur : survivre. Survivre signifie éviter l’expulsion, un sort qui constitue pour la vie psychique, semble-t-il, la “terreur sans nom” la plus épouvantable. Si ce système de valeur unitaire – la survie – est plus évidemment persécuteur dans le compartiment rectal (…) il se manifeste aussi dans le compartiment génital par une avidité compulsive de stimulation sexuelle et dans le compartiment du sein par une sorte de lassitude semblable à celle des “doux rêveurs”, correspondant peut-être à ce que Freud accepta d’appeler le “principe de Nirvana”. L’attitude globale, par conséquent, est conservatrice à l’extrême. Même dans le rectum, les choses pourraient toujours être pires – mais jamais meilleures, sauf en s’échappant vers l’un des deux autres compartiments ou en s’engageant sur l’échelle de l’autorité tyrannique. » [11]
Ainsi, quand l’analysant commence douloureusement à s’affranchir de l’organisation interne, il a le sentiment de s’être évadé d’un monde claustrophobe. Pour échapper à ce monde fermé constitutif de la partie psychotique de la personnalité, il doit donc se dérober à une très forte surveillance interne.
Nous nous trouvons dans le domaine de ce que Mélanie Klein a appelé la position paranoïde-schizoïde.
 
LE PSYCHANALYSTE, JUGE D’UNE HISTOIRE SECRÈTE
 
 
« Mais la tâche du thérapeute est la même que celle du juge d’instruction; nous devons mettre au jour le psychique caché et à cette fin, nous avons inventé une série d’astuces de détective, dont messieurs les juristes vont donc désormais imiter quelques-unes. »
Sigmund Freud, L’établissement des faits par voie diagnostique et la psychanalyse
Mais chaque analysant qui arrive en analyse n’apporte pas seulement une histoire secrète mais aussi l’idée qu’il s’est faite de cette histoire. Selon lui, cette histoire explique son état actuel. De pouvoir la raconter soulage la responsabilité qu’il a vis-à-vis de lui-même. [12]
L’analysant commence par nous transmettre sa cosmogonie interne, sa vérité et, dans cette vérité, il est à la recherche permanente de coupables. Cette attitude le conduit à vivre une « conception policière de sa propre histoire » où il lui faut toujours démasquer et traquer un fautif. C’est le prix que paye toute personne qui se dédouane de la responsabilité de soi. La persécution, dans cette histoire, vient à occuper une place permanente. Tant qu’elle échappe à l’élaboration psychique, l’analysant n’a aucune possibilité de réparer ses objets internes et de se réconcilier avec eux.
L’analysant raconte cette histoire à son analyste pour que celui-ci devienne une sorte de “juge” de son passé. Le lien s’établit alors à partir d’une acceptation réciproque de rôles respectifs. L’analyste peut utiliser le transfert pour reconstruire l’histoire évolutive puisqu’analyste et analysant se sont mis d’accord sur ce fait capital : l’histoire de l’analysant serait responsable de son état actuel.
Quand le transfert se cantonne uniquement dans cette émanation du passé, il tend à remplacer l’intimité émotionnelle de l’ici et maintenant de la communication avec l’analyste, par un discours sur les émotions du passé. L’histoire du patient apparaît ainsi comme l’histoire de quelqu’un qui n’a pu s’affranchir du passé : il y vit.
C’est pourquoi je pense que l’analyste doit se comporter à l’égard de l’histoire du patient comme un historien méfiant de ses sources, avec le sentiment qu’il s’agit d’une histoire incomplète. Le modèle ne doit pas être celui de l’archéologie : l’analyste doit moins se préoccuper de la reconstruction que de ce qui se passe dans l’ici et maintenant de la relation qui est le lieu où se construit lentement l’intimité avec l’analysant, où ce dernier acquiert la responsabilité de sa vie psychique. [13]
S’agit-il d’envoyer la reconstruction aux oubliettes ? Certainement pas. Sans la reconstruction nous ne pourrions pas redécouvrir avec l’analysant ses racines, ses objets du passé et les aspects perdus de son soi. Il s’agit d’une attitude interne de l’analyste face à cette histoire incomplète, qu’il doit non seulement comprendre mais éprouver dans son contre-transfert pour pouvoir la compléter. Le contre-transfert de l’analyste apparaît ainsi comme un auxiliaire de l’histoire de l’analysant et non comme une pathologie à éviter. Ce que l’analyste ressent oriente son travail avec le patient à la recherche de vécus oubliés, non métabolisés. Le sentiment qu’il s’agit d’une histoire incomplète nous montre que celle-ci a été falsifiée pour de multiples raisons, probablement aussi pour assurer la survivance psychique face à une hécatombe interne. Cette tendance de l’analysant à la falsification de son histoire peut être un trait de toute son histoire passée : la manière, par exemple, dont il pouvait manipuler son entourage se traduit dans le présent par la manipulation de son analyste. La falsification de son histoire est une tentative parfois désespérée pour sauver sa vie psychique de la vérité – vérité qu’il assimile à un effondrement. Si l’analyste devient juge de son passé, c’est que le patient l’a convaincu que sa croyance et ses convictions sur le passé sont les bonnes. L’analyste doit, au contraire, comprendre et explorer l’organisation de cette histoire pour savoir pourquoi un juge est nécessaire. Être à l’intérieur de l’organisation de cette histoire, c’est être en interaction permanente avec les objets internes du patient : objets du passé, avec lesquels il a construit son histoire et son monde secret.
Par cette extériorisation du passé dans le présent immédiat et par le nouveau sens que l’analyste donne à son histoire (dans l’hic et nunc de la séance), l’analysant peut échapper à un monde fermé, monde que j’ai décrit comme une société secrète. Ce sont les interprétations du transfert (et non celles qui se fondent uniquement sur l’histoire passée) qui modifient la relation que le patient a avec ses objets internes. Ces interprétations permettent l’émergence dans la séance, avec une grande intensité, des émotions de l’enfance [14]. En d’autres mots, l’histoire du patient n’a pas besoin d’un historien mais d’un interprète. L’analyste, dépouillé de l’idéalisation oraculaire dont l’investit le patient pourra ainsi lui montrer qu’il n’a ni réponse ni jugement quant à son histoire, mais qu’il peut lui assurer la sécurité requise afin de s’approprier cette histoire et la comprendre sans les projections déformantes sur les objets, internes et externes.
 
LA RENCONTRE DE L’INTIMITÉ
 
 
« Il est bien connu qu’aucun moyen n’existe pour faire passer dans l’exposé d’une analyse la force convaincante qui résulte de l’analyse elle-même. Des comptes rendus littéraux complets des séances d’analyse n’y seraient certes d’aucun secours; la technique propre au traitement rendrait d’ailleurs impossible de les tenir. »
S. Freud, L’homme aux loups
La rencontre analytique est un processus intime qui peut être défini comme un accomplissement [15], celui de pouvoir penser l’expérience des conflits infantiles et d’arriver à une nouvelle solution. C’est un accomplissement donc, parce qu’il s’agit de promouvoir une croissance psychique, jusque-là tronquée.
La découverte en 1946 par Mélanie Klein du concept d’identification projective (hérité du concept de clivage dont Freud parle avec acuité vers la fin de sa vie) apparaîtra peu à peu comme une notion métapsychologique nouvelle [16]. Ceci permet de donner un sens plus concret à la notion du monde interne que Freud avait certes abordée mais d’une manière plutôt allégorique. M. Klein élargit le concept de réalité psychique hérité du père de la psychanalyse et montre un monde interne peuplé de personnages concrets. Cette notion permet de comprendre que l’individu ne vit pas dans un seul monde mais dans deux et que, de ce fait, il n’est pas porteur d’un seul niveau de développement. A côté des aspects adultes cohabitent les aspects infantiles et adolescents, à côté des zones saines cohabitent des zones malades, psychotiques et non-psychotiques. Le travail de l’analyste est donc d’aider l’analysant à atteindre une intégration de tous les aspects clivés de sa personnalité.
Afin de mieux expliciter l’idée de cet accomplissement, il m’a semblé nécessaire d’avoir recours au modèle bionien. En effet, pour Bion, l’amour, la haine et la recherche de la vérité sont des émotions fondamentales. Mais, pour que l’analyste puisse mener à bien son travail, nous dit-il, il doit reléguer l’amour et la haine au deuxième plan et s’intéresser à la connaissance du patient et à sa relation avec ce dernier. Ce qui signifie que, dans la recherche de la vérité, l’analyste doit être préparé à supporter la souffrance psychique, qu’il doit être une personne singulière, capable de vivre et de comprendre la relation transférentielle et, en même temps, devenir contenant et objet dans ce processus qui mènera à l’accomplissement.
Mais que veut dire être « le contenant du patient dans ce processus d’accomplissement » ? Tout d’abord que l’analyste doit avoir un espace interne [17], un lieu où les projections du patient puissent se loger et se métaboliser. Il n’est ni récipient silencieux ni un miroir qui rendrait au patient sa propre image; l’analyste est avant tout actif dans la relation avec le patient où il éprouve et pense les projections afin de leur donner un sens. C’est-à-dire qu’il répond, en les désamorçant (transformant) préalablement dans son propre psychisme, aux contenus terrifiants qui y furent projetés. Par cette métabolisation de la terreur, l’analyste donne un sens à ce qui pour le patient était inexplicable (et d’une certaine manière secret). Une correspondance dynamique s’établit alors entre transmission et transformation.
Dès le début de cette relation si particulière, l’analyste doit avoir une activité première et fondamentale : aider le patient à produire le matériel analytique de la manière la plus efficace possible. Il doit initier le patient à une forme intime de communication, lui prêter en l’occurrence – comme modèle transitoire – son propre fonctionnement psychique, qui ne doit pas être confondu avec l’inoculation d’une manière de penser (ce qui est propre à l’intellectualisation et au secret. L’inoculation de la vérité est le trait caractéristique des sociétés secrètes, des dogmatismes et des fanatismes). Dans cette initiation, analyste et patient doivent créer un langage commun afin d’aborder le matériel à venir.
L’accès aux données transférentielles survient dès que l’analyste aide le patient à produire le matériel nécessaire qui peut être interprété. L’analyste devient alors une partie de la vie du patient et il se crée ainsi une dépendance nécessaire à la croissance psychique.
Cette dépendance du patient envers l’analyste n’est pas égale à une obéissance où l’analysant, tel un enfant, ne pourrait jamais dire non ni s’affirmer face à la toute puissance des figures parentales.
Derrière l’obéissance peut se cacher la difficulté d’éprouver le transfert négatif et l’évitement de l’intimité, tandis que la dépendance est un état transitoire. Reprenant le modèle de l’organisation infantile, nous pouvons dire que l’enfant dépend de ses parents, se sent contenu et en sécurité : ceci lui permet de faire l’expérience de dire non sans crainte de représailles. Sa vie psychique peut alors entrer dans ce jeu d’identifications et de désidentifications entre ce qui est établi dans son monde interne et ce qui change.
L’intimité d’un tel lien et d’une telle communication suit les traces des premières relations d’objet qui sont à l’image d’une mère et d’un nourrisson commençant ensemble la construction de la vie psychique. C’est alors la création d’un langage entre analyste et patient, qui suivra – en de nombreux aspects – les traces de cette première communication entre le nourrisson et sa mère. Ce langage précède l’acquisition de la langue parce qu’il tient compte de la gestualité, du non-verbal, du ressenti et de la compréhension réciproque (ou de la non compréhension). Ainsi, aussitôt que le patient reconnaît et sent l’analyste comme un élément important de sa vie, le transfert devient clair, la situation et le processus analytiques parviennent à un accomplissement intime.
Quand l’analyste permet cet accomplissement, le rêve – cette « œuvre d’art intime » selon l’heureuse expression de John Klauber [18], peut être communiqué à l’analyste. A ce moment-là, c’est la responsabilité de l’analyste de montrer au patient que les rêves ne sont pas seulement des stratagèmes internes fabriqués par le rêveur pour continuer son sommeil ou pour dévoiler ce qui y est caché (secret) mais qu’ils représentent avant tout un processus de pensée créatrice. C’est dire qu’un rêve est une tentative de penser les conflits et de dire ce qui advient à l’intérieur de la relation analytique.
 
LA TOLÉRANCE À LA DOULEUR PSYCHIQUE
 
 
Après avoir exposé l’importance de la rencontre analytique et l’intimité des liens qui la sous-tendent, nous pouvons mieux comprendre pourquoi toute séparation acquiert une valeur particulière : elle provoque angoisse et désespoir profond, avec des sentiments d’abandon, de perte et engendre une grande souffrance. Le patient est souvent prêt à tout abandonner plutôt que d’affronter cette douleur. C’est le point crucial – et combien de fois répété ! – de toute analyse, qui dépend des deuils du passé, de la tolérance à la douleur face à la perte ainsi que de son élaboration. Faisant remarquer ce qui se jouait dans cette situation, E. Brenman écrivit ces lignes remarquables :
«… la base de la capacité d’élaboration de la douleur, de la dépression et de la culpabilité vis-à-vis de la responsabilité de la destruction dépend de ce que l’analyste entretienne sa propre expérience de l’angoisse de séparation et supporte la douleur de poursuivre sa route lorsqu’il est bombardé par le rejet, le mépris et les reproches et de ce qu’il analyse et relie ces attaques aux expériences de séparation » [19].
L’analysant, de son côté, montrera sa tendance à éviter tout changement. Il va menacer l’analyse d’interruption temporaire ou définitive. Il fera appel à un agir quasi permanent car il se sent guetté par la douleur psychique. Il va ainsi essayer d’attaquer la communication (c’est-à-dire tous les liens intimes créés avec son analyste) en essayant de lui plaire ou de lui déplaire, de le saturer, de le séduire, de le conduire sur de fausses pistes. Comme si de l’intérieur de l’analysant, les membres de sa société secrète ricanaient et savouraient comme un triomphe les erreurs de l’analyste. En lui-même, le patient éprouve des symptômes dépressifs, hypocondriaques, claustrophobes ainsi que des tendances projectives et introjectives avec clivages et idéalisations. Le sentiment d’être le seul maître du travail analytique s’accompagne de sa contre-partie : il se sent persécuté par l’analyste. Tout ceci n’est qu’un échantillon des sentiments qui surviennent au cours des longues années d’édification de sa croissance psychique.
Je pense ici que l’attitude de l’analyste au travail ne peut être que celle que Bion a définie comme celle d’un général capable de supporter un bombardement sans perdre sa capacité de penser.
C’est ainsi que chaque patient mobilise en nous des souffrances archaïques. Nous nous sentons envahis par cet amas de contenus psychotiques qui menacent notre propre équilibre psychique. C’est dans cette confrontation avec nous-mêmes, cependant, que nous arrivons à donner une réponse émotionnelle (contre-transférentielle) à la souffrance psychique de nos patients. C’est cet instant clé de la séance qui met à l’épreuve aussi bien le patient que l’analyste et aucune théorie ne peut à ce moment nous secourir sous peine d’atrophier et d’intellectualiser la force émotionnelle du lien créé.
Lorsque l’analyste arrive à mettre des mots sur cette souffrance, il converge avec son patient vers un moment d’intimité intransmissible car tous deux viennent de partager une expérience qui a transformé chez le patient une peur connexe au changement en couragede penser et en une possibilité de rêver.
Cette convergence génère la croissance psychique des deux membres de la relation analytique. Cette expérience émotionnelle apporte à l’analysant une intégration de ses aspects refoulés, clivés et projetés qui vont réordonner son monde interne. « L’analyste de son côté – remarque E. de Bianchedi – assimilera cette expérience à sa propre histoire personnelle en créant de nouveaux modèles analytiques qui lui permettront d’apporter une rationalité à cette expérience émotionnelle pure. Il pourra ainsi l’utiliser pour les événements futurs de ce traitement ou de ceux qui sont à venir ». [20] Mais si, par crainte de la turbulence émotionnelle, l’analyste, enfermé dans son « autisme théorique », ne communique pas sa découverte au patient, le processus d’élaboration dévie, s’arrête et l’ennui commence à présider la séance.
 
LA RESPONSABILITÉ DE LA VIE PSYCHIQUE
 
 
« Not I, not any one else can travel that road for you, You must travel it for yourself... »
W. Whitman
L’abandon définitif de la société secrète devient possible dès lors que l’analysant approche le seuil de la position dépressive. L’entrée dans la position dépressive suppose un saut fondamental dans la vie psychique. Aucun changement durable n’est possible sans son élaboration.
Le mode impersonnel et automatique qui caractérise le vécu de la position paranoïde-schizoïde, avec son cortège de clivages et l’utilisation pathologique de l’identification projective, cède la place à un processus d’intégration. La position dépressive fait apparaître une sphère de vécus complètement différents. A l’inverse de ce qui caractérise la position paranoïde-schizoïde où l’analysant vit dans un état non-réflexif avec l’impression qu’il n’a pas de prise sur ses sentiments et sa vie entière [21], la position dépressive autorise une nouvelle gestion des pulsions et un développement de la capacité de connaître et d’apprendre. La mémoire et la stabilité interne dans l’épreuve de réalité deviennent solides. L’histoire interne du patient, différenciée des événements extérieurs, le fait accéder à sa subjectivité. L’abandon de l’omnipotence lui permet de se séparer de l’objet : il ne le contrôlera plus et n’essaiera plus de le transformer magiquement à son image. La position dépressive est un état où l’on assume les sentiments de perte, de culpabilité, de tristesse, d’empathie et de solitude. L’analyse a rendu le patient plus apte à tolérer cette douleur, à la gérer et à l’humaniser.
C’est ainsi que le patient émerge, peu à peu, tel un enfant qui aborde la période de latence. Il a grandi, et veut finir le travail analytique. L’analyse l’a libéré des symptômes et des persécutions. C’est le moment de vérité : aborder puis achever cette étape de l’analyse implique de voir apparaître les problèmes de son caractère, de la vie, de la mort, de son propre vieillissement, de son éthique et de son mode personnel de vivre. La responsabilité de soi-même et la protection de sa vie psychique sont une étape pénible pour l’analysant. Il assume et élabore une partie du travail analytique : le dialogue avec l’analyste atteint une sorte de tranquillité. L’analysant se prépare pour la séparation définitive et l’exercice de son auto-analyse. Bref, il a cessé de vivre dans un univers fermé, « orwellien » : il rentre dans l’histoire, il est devenu un individu.
 
A PROPOS DU FONCTIONNEMENT PSYCHIQUE DE L’ANALYSTE
 
 
« Une chose est la connaissance, autre chose la pratique et la vie, et il faut savoir que tout art, dès qu’on prétend l’exercer, est quelque chose de si difficile et de si grand que cela exige, pour y passer maître, une existence entière ».
Gœthe, Conversations de Goethe avec Eckermann
« Il y a le même abîme entre « connaître les phénomènes » et « être la réalité » qu’entre « avoir une connaissance de la psychanalyse » et « être psychanalysé ».
W.R. Bion, Transformations
Parlant de la tâche immense que l’analyste doit accomplir sur le plan émotionnel, John Klauber remarquait humainement que ce travail… « il doit le faire en étant assis derrière le divan, c’est-à-dire privé des indications de sympathie humaine qui normalement jouent un rôle de premier plan dans nos relations, à commencer par celle de la tétée, d’œil à œil, de moi à moi. Bien que la plupart de ses patients aient un physique plaisant et soient des gens jeunes qui l’excitent par leur apparence, les histoires qu’ils racontent, leur voix, leur odeur, il doit constamment se contrôler, leur donnant une réponse humaine, c’est vrai, mais sans sortir du cadre de son rôle professionnel. Et l’on ne trouve pratiquement pas un mot dans la littérature sur la façon dont l’analyste s’arrange pour nouer relation après relation, avec patient après patient, ni sur le deuil qu’il doit faire de chacun d’eux, et quelle décharge il peut trouver » [22].
Chaque patient exige de l’analyste une relation exclusive et, pour pouvoir vivre une expérience de réciprocité émotionnelle, l’analyste doit éviter d’avoir un but particulier. Il doit abandonner dans la séance toute idée préconçue sur le patient, son histoire et son futur. C’est la recommandation de Bion : être « sans mémoire ni désir ». Recommandation qui marche sur les traces de l’intuition géniale de Freud qui s’aveuglait volontairement pour saisir ce qui échappait à la cohérence, au déjà su [23]. Cette attitude interne de l’analyste doit l’aider à développer sa capacité intuitive contre la tentation à intellectualiser et à rejeter ses propres turbulences émotionnelles.
Répétons-le encore une fois afin de donner un aperçu final : l’intimité de la rencontre analytique n’est possible que par la convergence de la réalité psychique du patient et de la réalité psychique de l’analyste. Cet état fait souvent du patient un être privilégié qui connaîtra et utilisera mieux la vie psychique de son analyste que les gens qui lui sont les plus proches dans sa vie. Ce que l’analyste transmet au patient, c’est tout ce travail sur son propre psychisme et sur les vicissitudes de la relation, une expérience et un vécu intransmissibles hors de l’espace analytique.
Voilà pourquoi l’analyse ne peut être enseignée, elle n’est pas une science exacte, elle ne peut être qu’une expérience vécue.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  KLEIN M., (1934) Contribution à l’étude de la psychogénèse des états maniaco-dépressifs, dans Essais de psychanalyse, traduit de l’anglais par M. Derrida, Payot, 1976, pp. 311-341.
·  KLEIN M., (1940) Le deuil et ses rapports avec les états maniaco-dépressifs, dans Essais de psychanalyse, traduit de l’anglais par M. Derrida, Payot, 1976.
·  RESNIK S., (1994) Espace mental, sept lessons à l’université. Erès, 124 p.
·  ROSENFELD H., (1990) Impasse et Interprétation, tr. de l’anglais sous la direction de B. Ithier, PUF, 423 p.
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·  STEWART H., (1992) Changes in the experience of inner space, dans Psychic experience and problems of technique. Tavistock/Routledge, London-New York, 151 p.
·  SIMMEL G., (1991) Secret et Sociétés Secrètes, Circé, Paris, 123 p.
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NOTES
 
[1]Dans un premier temps mon but était plus ambitieux. Je voulais également établir la similitude des liens rituels entre les sociétés secrètes et les institutions censées transmettre la psychanalyse. Ce travail de bénédictin reste pour l’instant en chantier. J’ai rapproché les difficultés de la transmission comme problème clinique dans : « Les impasses de la transmission, sur la responsabilité de l’analyste et du patient dans l’impasse analytique ». Psychanalystes, N 26,1988.
[2]Le rapprochement entre les sociétés secrètes et les institutions psychanalytiques fut fait, à ma connaissance, pour la première fois par un psychanalyste italo-argentin : Mauricio Abadi en quatre articles publiés dans la Revista de Psicoanálisis: « El dilema del psicoanalista. Hacia un psicoanálisis abierto » (1961); « Las Sociedades Secretas, aproximación a su esclarecimiento » (1959); « El grupo psicoanalítico como sociedad secreta » (1959); « El coro y el heroe » (1960). Prenant appui sur le travail de G. Simmel : Secret et Sociétés Secrètes, (Circé, Paris, 1991) un sociologue anglais, Michael Rustin développe remarquablement la question dans « The Social Organisation of Secrets », in The good society and the inner world, Verso, London-New York, 1991. pp. 87-113.
[3]Le mot secret, du latin secretus, « séparé, secret », de secernere « écarter » (Robert). Le Littré dit : «1) Ce qui n’est pas divulgué. 2) Se dit des parties d’une habitation qui est fermée au public. 3) Comité secret, séance où une assemblée délibère à huis clos. 4) 5) 6) 8) Qui n’est pas apparente… qui se cache, qui sait se taire etc. ». Dans son article « Evaluation étymologique et sémantique du mot “secret” », Arnaud Lévy note : « Les termes de secret et de segret sont des emprunts au latin. Le nom secret vient du latin secretum, l’adjectif vient de secretus, participe passé du verbe secerno qui signifie séparer, mettre à part. Mais le verbe se-cerno est lui-même composé du verbe cerno et du préfixe se indiquant la séparation, la mise de cité. Le verbe cerno, crevi, cretum, cernere constitue la racine du mot secret. Ce verbe est une véritable plaque tournante étymologique, car de lui sont nés de très nombreux dérivés… Des très nombreux verbes dérivés de la racine cerno, formés par adjonction d’un préfixe, deux termes nous intéressent : excerno et secerno. Dans ex-cerno, le préfixe ex met l’accent sur le rejet. Excerno signifie cribler, évacuer par criblage. Le terme français d’excrétion en dérive. Excrementum, qui désigne la criblure, mais qui signifie aussi déchet, excrément, a donné le terme français d’excrément. Ainsi, « secret » et « excrément » sont en parenté étymologique par leur racine commune qui véhicule l’idée de séparation, de tri; le préfixe ex d’excrément met l’accent sur le rejet, alors que le préfixe se de secret insiste sur la mise à part, avec une notion de conservation. » in Nouvelle Revue de Psychanalyse, « Du secret », N° 14, Automne 1976, Gallimard.
[4]Rappelons ici que l’histoire du mouvement psychanalytique a commencé avec le « Comité », une cellule d’initiés, véritable micro-société secrète. Citons le père de la psychanalyse : « Pour commencer : ce comité dev(r)ait être strictement secret dans son existence et ses actions. Il pourrait se composer de vous, de Ferenczi et de Rank, chez qui l’idée a germé. Sachs – en qui j’ai une confiance illimitée bien que nous nous connaissions assez peu – et Abraham pourraient se joindre à vous, mais uniquement à condition que vous y consentiez tous. Je préférerais rester à l’écart de vos conditions et engagements; naturellement, je conserverai le secret le plus absolu et vous saurai gré à vous tous de me tenir au courant…» (p. 200). Sigmund Freud - Ernest Jones : Correspondance complète (1908-1939). Edité par R. Andrews Paskauskas. Introduction de Riccardo Steiner. Traduit de l’anglais et de l’allemand par Pierre-Emmanuel Dauzat, avec la collaboration de Marielène Weber et Jean-Pierre Lefebvre, P.U.F, 1998. Phyllis Grosskurth, dans son livre sur ce premier noyau de fidèles à Freud, compare le Comité à l’organisation de cellules communistes : « En insistant sur le fait que le Comité devait rester absolument secret, Freud sacralisa son caractère confidentiel. Les différentes sociétés psychanalytiques qui sortirent du Comité étaient comme des cellules communistes, dans lesquelles les membres vouent une obéissance éternelle à leur leader. La psychanalyse se dota d’institutions en fondant des revues, en formant des candidats, et devint, en somme, une entité politique extraordinairement efficace ». Grosskurth Ph. : Freud, l’anneau secret, traduit de l’anglais par Cédric Anthony, P.U.F, 1995, p.3.
[5]Simmel G. : Idem. p. 65. Et nous pouvons ajouter cette remarque de S. Freud : « L’investigation psychanalytique de la paranoïa serait absolument impossible si les malades ne possédaient pas la particularité de trahir justement, à vrai dire en une figure déformée, ce que les autres névrosés cachent comme un secret ». Freud S. : « Remarques psychanalytiques sur un cas de paranoïa (Dementia Paranoides) Décrit sous forme auto-biographique ». - in Œuvres Complètes -T. X- P.U.F, 1993, p. 231.
[6]Cette idée me fut inspirée par la description que fait H. Rosenfeld du « gang » interne chez les patients narcissiques. Cf. Impasse et Interprétation, tr. de l’anglais., sous la direction de B. Ithier, P.U.F, 1990. Je pense également que certaines caractéristiques de cette organisation secrète interne, se retrouvent projetées à l’extérieur dans les organisations analytiques. Les angoisses paranoïdes, les doses de sadisme et de masochisme que s’infligent souvent les analystes entre eux, ne sont que le reflet de leur propre monde interne.
[7]Greenson Ralph : Technique et pratique de la psychanalyse, tr. de l’anglais par F. Robert, P.U.F, 1977, pp. 159-160
[8]Gross Alfred : « The Secret », Bulletin of the Menninger Clinic, Volume 15, March, 1951, Number 2, pp. 37-44, p. 38 (traduction personnelle).
[9]Ibid. p. 41 (traduction personnelle).
[10]Meltzer D. : Le claustrum, une exploration des phénomènes claustrophobiques Tr. de l’anglais par David Alcorn, Ed. du hublot, 1999. p. 98. Cette description du claustrum est très sommaire et il est impossible d’en donner un aperçu synthétique. D. Meltzer divise la vie à l’intérieur du claustrum en vie à l’intérieur du tête/sein maternel et vie dans le compartiment génital et/ou dans le rectum maternel. La complexité de chaque compartiment devient plus claire avec des exemples cliniques. Je renvoie le lecteur à l’ouvrage cité.
[11]Ibid. pp. 121-122.
[12]Dans sa conférence aux juristes de l’Université de Vienne (1906), Freud glisse indirectement l’idée qu’un juge est nécessaire pour comprendre l’histoire du patient. «…il faut – écrivit-il – que j’établisse une analogie entre le criminel et l’hystérique. Chez les deux, il y va d’un secret, de quelque chose de caché. Mais, sous peine de devenir paradoxal, il faut que je souligne tout de suite la différence. Chez le criminel, il s’agit d’un secret qu’il connaît et qu’il vous cache, chez l’hystérique, d’un secret qu’il ne connaît pas non plus lui-même, qui se cache à lui-même. » Freud ajoute ensuite que chez les hystériques des représentations et des souvenirs contenant une grande charge affective ainsi que les désirs édifiés sur eux n’ont aucun accès à la pensée, ils «… ne se présentent pas à leur conscience et qu’ainsi ils peuvent rester secrets…». Freud S. : « L’établissement des faits par voie diagnostique et la Psychanalyse », in L’inquiétante étrangeté et autres essais, tr. de l’allemand par Bertrand Féron, Coll. Folio Essais. Gallimard, 1985, p. 20.
[13]Dans son fameux article de 1933, James Strachey les dénommait interprétations mutatives. Cf. « La nature de l’action thérapeutique de la psychanalyse » (1933), tr. de l’anglais par Ch. David, in Revue Française de Psychanalyse, 1970, Vol. 34, N° 2. Mais les interprétations de transfert ne doivent pas seulement être comprises comme du passé transféré dans le présent, elles doivent inclure tout ce qui se passe à l’intérieur de cette relation, c’est-à-dire comment le patient utilise l’analyste.
[14]Bien que, dans toute analyse, subsistent des « points aveugles » non-analysés, nous trouvons aussi certaines zones de la vie psychique de l’analysant que, faute d’un mot plus adéquat, j’appellerai provisoirement privées. Ces aspects privés, porteurs d’une grande force émotionnelle, s’avèrent parfois difficiles à analyser à chaud dans le transfert. L’analysant les élabore à froid une fois l’analyse finie ou au cours d’une autre analyse. Ces zones privées ne doivent pas être confondues avec le secret interne et l’organisation qui lui sert de support, car ceux-ci s’opposent à toute analyse et tentent de faire échec à toute élaboration postérieure.
[15]« En opposition au Langage d’Accomplissement, je considère le langage qui est non pas un prélude à l’action mais son substitut. Le Langage d’Accomplissement comprend le langage qui est à la fois un prélude à l’action et en soi une sorte d’action; la rencontre du psychanalyste et de l’analysant est en soi un exemple de ce langage ». Bion W.R. : L’attention et l’interprétation – tr. de l’anglais par J. Kalmanovitch, Payot, Paris, 1974, p. 209.
[16]Faisant référence au concept de monde interne, D. Meltzer, donne cet éclaircissement : «…M. Klein introduisit indéniablement dans le concept de réalité psychique, avec les objets internes et les parties du self qui peuplent cette réalité, une cosmologie, une sociologie pourrait-on dire, beaucoup plus concrète que Freud ou Abraham ne l’avaient jamais conçue ni voulue. En établissant cette différenciation très concrète entre intérieur et extérieur, l’œuvre de M. Klein établit un lien avec cet aspect de l’histoire de la psychologie qui avait été, au cours des siècles, l’apanage de la théologie; c’est-à-dire qu’elle saisit comme des qualités des objets internes maintes qualités et maintes significations des dieux et diables qui avaient fait partie de la matrice de la pensée théologique, plaçant ceux-ci – en ce qui concerne leurs significations psychologiques – à l’intérieur du psychisme et du corps. Le concept d’identification projective ajouta à ce clivage du monde un clivage supplémentaire en indiquant qu’il existait encore deux autres types de mondes : l’un, à l’intérieur des objets externes d’un individu, l’autre, à l’intérieur de ses objets internes. Ces quatre types de mondes devaient dès lors être distingués les uns des autres en ce qui concerne leurs structures et leurs lois de fonctionnement, si l’on voulait comprendre les complexités de la psychopathologie »., in D. Meltzer : Les concepts d’« identification projective » (Klein) et de « contenant-contenu » (Bion) en relation avec la situation analytique. Trad. de l’anglais par F. Bégoin-Guignard. « L’identification » Revue Française de Psychanalyse: Tome XLVIII - Mars-Avril 1984, N°2, P.U.F. pp. 542-543.
[17]Cf. Resnik S. : Espace mental, sept lessons à l’Université Erès, 1994. Grotstein J. : « Inner space; its dimensions and its coordinates ». Intern. J. Psycho-Anal.-1978,59,55. Stewart H. : « Changes in the experience of inner space », in Psychic experience and problems of technique. - Tavistock/Routledge, London-New York, 1992.
[18]Klauber J. : La rencontre analytique - tr. De l’anglais par J. Adamov, P.U.F, 1984, p. 31.
[19]Brenman E. : « La séparation : un problème clinique », in Revue Française de Psychanalyse, Tome L, N°4,1986, pp. 1169-1170.
[20]Bianchedi E. et collaborateurs : « Crecimiento mental y desidentificación » dans Revista de Psicoanálisis, Tome L, N°4,19 XLVI, N°5, Buenos Aires, 1989, p. 846. (traduction personnelle).
[21]Ogden T.H. : The matrix of the mind. Object Relations and the Psychoanalytic Dialogue. J. Aronson. Northvale, New Jersey-London, 1986. Klein M. : « Contribution à l’étude de la psychogenèse des états maniaco-dépressifs » (1934), et « Le deuil et ses rapports avec les états maniaco-dépressifs » (1940) in Essais de psychanalyse, traduit de l’anglais par M. Derrida, Payot, 1976.
[22]Klauber J. Ibid. pp. 189-190.
[23]« Je sais qu’en travaillant, je fais artificiellement le noir autour de moi pour concentrer toute la lumière sur « le » point obscur, renonçant à la cohérence, à l’harmonie, à l’élévation et à tout ce que vous appelez le symbolique…». Lettre du 25-5-1916, in Lou Andreas-Salomé : Correspondance avec Freud, Gallimard, 1970, p. 59.
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