2002
Champ Psychosomatique
L’intime et le secret
José Luis Goyena
psychanalyste, 5 rue Lacépède - 75005 Paris.
L’intime et le secret doivent être constamment différenciés dans le
processus psychanalytique. L’intimité de la relation analytique provoque une
croissance psychique réciproque, tandis que le secret mène à une retraite de
la pensée et de la vie émotionnelle. Dans la vie interne de l’analysant, le secret
correspond à une stratégie visant l’attaque de tout accomplissement. Une véritable propagande, tantôt ouverte, tantôt sournoise sabote la relation analytique; ce travail de déstabilisation est commandé par un groupe interne organisé comme une « société secrète ». De ce fait ce n’est pas le secret qui doit
être analysé mas l’organisation qui le produit. L’intimité d’une relation ne peut
être atteinte que lorsque analyste et analysant débusque le siège psychique
de cette organisation. D’autre part, ce travail émet l’hypothèse, que les traits
de cette société secrète interne sont souvent projetés par les analystes eux-mêmes dans leurs propres institutions.Mots-clés :
Claustrum, Croissance psychique, Groupe interne, Intime, Société secrète.
In the psychoanalytic process privacy and secrecy should be constantly
distinguished. The privacy of the analytic relation brings about reciprocal
psychic growth, whereas secrecy leads to a withdrawal from thought and
emotional life. In the internal life of the analysand, secrecy corresponds to a
strategy which aims to attack any accomplishment. It is mere propaganda,
sometimes undisguised, sometimes crafty, which sabotages the analytic relation; this subversive activity is commanded by an internal groupe organized
like a « secret society ». Thereby, it is not the secrecy which must be analysed
but the organisation which produces it. The privacy of a relation can only be
reached when the analyst and the analysand uncover the psychic siege of this
organisation. On the other hand, this work raises the hypothesis that the traits
of the internal secret society are often projected by the analysts themselves
into their own institutions.Keywords :
Claustrum, Inner group, Intimacy, Psychic growh, Secret society.
« Quand il y a une intelligence et un coeur, les maux
physiques sont toujours plus ou moins marqués par
les caractéristiques de l’une et de l’autre.
Chez Arthur Dimmesdale, la pensée et l’imagination
étaient tellement actives, la sensibilité si intense, que les
infirmités du corps devaient vraisemblablement avoir là un
terrain. Aussi Roger Chillingworth, le savant, le bon, l’amical médecin s’efforçait-il de pénétrer au profond de la vie
intérieure de son malade, en creusait les principes, scrutait
les souvenirs, palpant tout d’un doigt précautionneux comme
quelqu’un qui cherchait un trésor dans une caverne obscure.
Peu de secrets peuvent échapper à qui a occasions et
licence d’entreprendre pareilles recherches et se trouve être
assez habile pour bien les diriger. Un homme chargé d’un
secret doit surtout éviter toute intimité avec son médecin.
Si ce dernier possède une perspicacité naturelle et cet indéfinissable quelque chose de plus que nous appelons intuition;
s’il ne fait montre ni d’égoïsme ni de qualités trop marquantes; s’il a le don inné de mettre son esprit en affinité
avec celui de son malade au point que ce dernier dira sans
s’en apercevoir des choses qu’il s’imaginera avoir seulement
pensées; si pareilles révélations sont reçues sans éclats et
moins par des paroles de sympathie que par le silence, un son
inarticulé et, de temps à autre, un mot qui prouve que l’on
comprend tout; si à ces qualités de confident se joignent les
avantages qu’assure la réputation acquise du médecin, il
viendra alors inévitablement une heure où l’âme du malade
fondra, se mettra à couler comme un flot sombre mais
transparent, exposant tous ses mystères au grand jour ».
Nathaniel Hawthorne, La lettre écarlate (1850)
Le dessein de ce travail est de développer quelques unes de
mes réflexions sur la transmission de la psychanalyse et de dire
avec quoi elle est constamment confondue
[1]. Nourrissant ma
réflexion de ma pratique quotidienne, je veux montrer que la
transmission de la psychanalyse n’est possible que dans une
expérience qui relève de l’intimité d’une rencontre; et qu’à
l’intérieur de la relation analytique elle-même, il existe une
confusion constante entre l’intime et le secret.
D’autre part, une autre confusion a lieu parce que le terme
de transmission a été utilisé aussi bien pour désigner la rencontre analytique que les institutions qui enseignent la
psychanalyse. Ceci, me semble-t-il, n’est pas une erreur
tenace à laquelle se confronte chaque génération d’analystes
(et l’histoire de la psychanalyse est là pour en témoigner),
mais une attitude sournoise entretenue dans le microcosme
psychanalytique afin de perpétuer une
filiation déterminée.
La transmission de cette filiation emprunte (même si elle est
souvent niée) une trame secrète tissée de formes initiatiques,
de groupes plus ou moins fermés et de grades successifs dans
l’organisation de l’institution. C’est-à-dire qu’elle emprunte
un type d’organisation semblable à celui des sociétés
secrètes (dont G. Simmel et bien d’autres ont donné une
approche sociologique saisissante)
[2].
Parce que subsiste un malentendu entre la transmission
par les institutions et celle qui a lieu dans la rencontre analytique elle-même, je séparerai ces deux niveaux et m’attellerai à clarifier où et pourquoi entre analyste et analysant il y a
transmission de la psychanalyse. Je laisse donc à plus tard ou
à ceux qui ont une expérience plus avertie que la mienne, le
soin d’étudier de manière critique où et comment s’enseignent les connaissances sur l’analyse dans les institutions
psychanalytiques.
LA TRANSMISSION DE L’ANALYSE COMME
RENCONTRE INTIME
La rencontre analytique est une expérience intime, difficile, sinon impossible à décrire objectivement, qui rend
compte des vicissitudes de deux psychismes : celui de l’analyste et celui de l’analysant, ainsi que de leur interaction. De
ce fait, ce qui est vécu dans cette relation demeure intransmissible à un tiers. Traduit en d’autres termes : le transfert
est « intransférable ».
Pourquoi l’analyse est-elle une expérience intime et non
secrète ? Par le dispositif de la relation, tout tendrait à faire
penser au secret plutôt qu’à l’intime. En effet, la neutralité,
l’abstinence et l’anonymat, ces trois piliers de la « technique
classique », renforcent l’idée de l’analyste comme observateur distant à l’affût des secrets de l’analysant. Il les
découvre tel un joueur solitaire s’acharnant à trouver les
pièces manquantes d’un puzzle. Ajoutons à cette description
la structure formelle de la situation analytique et sa constellation de restrictions : horaires, lieu, concentration sur
l’expérience du patient, etc. qui accentue davantage une
représentation du secret. Dans cette perspective, l’analyse
semble s’organiser entre un observateur et un observé, le
premier, possédant la science, le second attendant le dévoilement d’une vérité cachée, c’est un processus dominé par une
connaissance intellectuelle plutôt que par un vécu transférentiel.
Mais concevoir l’analyse comme rencontre intime nous
permet, au contraire, d’aborder la relation transférentielle
comme une grande aventure émotionnelle dans laquelle il
n’y a pas un observateur et un observé, mais deux personnes
unies par un lien qui favorise une croissance psychique
réciproque. L’intime qui traduit l’idée d’un attachement,
d’un lien, d’une amitié, d’une réciprocité, désigne le mieux
cet espace où s’effectuent les transactions internes de l’analyste et de l’analysant. Mais l’espace interne de l’un et de
l’autre ne peut générer par lui-même autre chose que ce qu’il
sait déjà. Ils auront donc besoin d’une expérience intime de
la rencontre, non seulement pour observer différemment leur
vie mais pour permettre un changement psychique. Lorsque
deux subjectivités se rencontrent pour explorer la vie psychique, la relation analytique devient une relation
égalitaire,
et en même temps
asymétrique parce que l’analyste apporte
à l’analysant l’expérience manquante dans l’exploration de
sa vie interne. L’intime est ainsi associé à une communication, à une interaction psychique et, comme j’essaierai de
le montrer plus loin, à une transformation. Le secret
[3], à
l’inverse de l’intime, représente tout ce qui se dérobe à la
transmission et à la constitution d’une expérience. Le secret
est un moment vécu non-métabolisé.
Dans cet ordre d’idées, l’intime et le secret représentent
des aspects sains et malades de l’analysant (et à un autre
niveau chez l’analyste). Ils vont se côtoyer, s’opposer et se
combattre tout au long de l’analyse et, sous des formes plus
atténuées et moins conflictuelles, pendant toute la vie.
L’analysant vit à chaque séance une alternative, un balancement, entre sa capacité à vivre une expérience intime (l’analyse) et le retrait et le silence que lui impose le secret.
LA SOCIÉTÉ SECRÈTE COMME MODÈLE INTERNE DU
PATIENT
« La nécessité interne du secret est bien sûr déterminée,
en partie, par la culpabilité de posséder des objets internes,
qui dans un sens ont été “volés”; mais elle est aussi pour une
part importante déterminée par la peur de perdre des objets
intériorisés qui apparaissent infiniment précieux (voire aussi
précieux que la vie elle-même), et dont l’intériorisation
indique toute l’importance, et à quel point on en est dépendant ».
W.R.D Fairbairn,
Études psychanalytiques de la personnalité.
Le sentiment partagé par la majorité des analystes est que
chaque patient arrive en analyse avec une histoire secrète.
L’audace thérapeutique des origines de la psychanalyse, avec
un Freud solitaire en train de traquer l’origine du secret,
plane comme un modèle dans tous les cabinets de consultation. Les divergences s’expriment dans la manière dont les
analystes se font les interprètes de cette histoire, c’est-à-dire
comment ils mettent en œuvre leurs différentes conceptions
d’aborder la vie psychique. Ces conceptions sont déterminées par la transmission de l’analyse qui leur a été faite, leur
formation (ou sa dé-formation), leur choix théorique, l’institution qui le soutient, etc.
[4]
Mais pour cerner ce monde du secret nous devons faire un
pas de plus en dévoilant d’une part, les caractéristiques de
l’organisation interne de l’analysant, de l’autre le lieu où se
tient cette organisation.
Décrivons d’abord quelques traits essentiels de l’organisation secrète de l’analysant. Le patient arrive en analyse
avec une histoire secrète qu’il ne peut jamais partager : celle-ci n’est connue que de son groupe interne, dont il est à la fois
membre et otage. Cette « groupalité » a ses lois, son organisation et son système de vie complètement différent de la
réalité extérieure, quoiqu’en rapport permanent avec elle. Le
patient se trouve ainsi être un membre piégé d’une organisation interne et persécutrice à laquelle il souhaite échapper.
Cette organisation paranoïde et menaçante s’apparente à la
description que fait G. Simmel des sociétés secrètes, aussi
bien dans leurs alternatives radicales que dans leurs faiblesses. « Les faiblesses de la société secrète, note-t-il, c’est
que les secrets ne sont pas gardés en permanence »
[5]
(L’analysant en est un exemple !). Chaque fois que l’analysant fait des tentatives pour échapper à la société secrète ou
qu’il transgresse les lois qu’elle lui a imposées, il reçoit de
son organisation interne de cruelles menaces. Car le but du
secret est de protéger une organisation infantile omnipotente
et omnisciente qui gouverne la vie psychique du patient.
Aussitôt que l’analysant fait un pas vers sa liberté et sa croissance psychique, l’organisation déploie toute une panoplie
de menaces, de représailles et de chantage
[6] … Quel analyste
n’a pu constater qu’après une séance créatrice où des liens
intimes ont mené à une découverte et à un apaisement des
tensions surgissent des dénis, de nouveaux clivages et une
réaction thérapeutique négative ?
Le secret, à mon avis, ne peut être considéré comme une
simple résistance à l’analyse, car il n’y a pas un secret (ou
plusieurs) dans l’analyse qui puisse être abordé techniquement, mais une organisation qui maintient de manière dynamique et changeante les secrets. Ce n’est pas LE secret qui
doit être démasqué mais l’organisation interne qui le produit
car elle maintient un statu quo. L’analysant est porteur
d’une organisation secrète qui élabore – telle une organisation clandestine – une propagande permanente contre l’analyse et la vérité psychique.
Pour débusquer le siège occulte de cette organisation,
l’analyste – à l’image des héros de romans populaires – doit
jouer le rôle du croisé rompant la lance contre des puissances
ténébreuses. Son seul allié est la partie saine et coopérante de
l’analysant. Pour sortir vainqueur, il doit parvenir à cette
mystérieuse retraite en triomphant de pièges et d’embûches
incroyables.
Pour accéder à cette demeure occulte, l’analyste ne dispose, dans un premier temps, que d’un indice : l’étymologie
du mot secret s’apparente et possède des racines communes
avec le mot excrément. Cette parenté domine la description
que différents analystes ont fait du secret.
Ralph Greenson
[7] a associé le secret à la sécrétion, aux
activités sexuelles et aux multiples situations transférentielles. Dans le secret, dit-il, il y a «… toujours une connotation anale ou urétrale, il est tenu pour honteux, méprisable,
ou, au contraire, très précieux, digne d’être préservé et
protégé. Le secret est aussi associé aux activités sexuelles
secrètes des parents, que le patient répète maintenant au
moyen de l’identification et reproduit pour se venger dans la
situation de transfert. De plus, le secret et la confession
impliquent toujours des problèmes d’exhibitionnisme, de
scoptophilie et de persiflage. Le secret intervient aussi dans
la situation de transfert comme une forme spécifique de
résistance. »
La même connexion entre la rétention et l’excrétion est
faite par Alfred Gross
[8] dans un travail intitulé
The secret.
« Le propriétaire du secret, note-t-il, est tenté à la fois de
divulguer le contenu du secret et de le retenir. Ou bien, pour
le mettre en termes psychanalytiques, le secret pousse son
propriétaire dans la bien connue ambivalence conflictuelle
de l’expulsion et de la rétention. Ceci nous mène à nous
demander s’il n’y a pas dans notre inconscient une identité
complète entre le secret d’une part, et les excrétions corporelles (les organes de sécrétion respectifs) de l’autre ».
Un peu plus loin il ajoute : «1) Dans l’inconscient, le
secret et les sécrétions sont étroitement liées. Mais il faut
souligner que seul le contenu du secret peut être identifié
avec les sécrétions. 2) Le concept de secret n’est pas
uniforme. Il est assujetti aux changements qui, à leur tour,
dépendent des changements dans les différents stades du
développement psycho-sexuel ».
[9]
Le chemin est tracé. La dimension géographique du
fantasme exige que l’on glisse de la tête à l’anus (voie
d’accès intrusive par excellence), puis au rectum. Le
claustrum, tel que Donald Meltzer l’a remarquablement
défini et analysé, me semble décrire cette zone d’angoisses
claustrophobes, où séjourne la société secrète.
« Pour l’essentiel, écrit-il, nous avons affaire à une zone
de la réalité psychique, imprégnée d’une atmosphère
sadique, dont la structure hiérarchique de tyrannie et de
soumission présage la violence. Pour cette raison, dans le
compartiment rectal, à la différence de deux compartiments
dans lequel le système de valeurs est dominé par le confort
et le plaisir érotique, il n’existe qu’une seule valeur : la
survie. »… « Les prisonniers de ce système, pour lequel le
terme de claustrophobie prend un sens des plus poignants,
n’ont que deux choix : un conformisme de surface ou une
adhésion comme lieutenant du grand chef, c’est-à-dire du
pénis fécal. » [10]
Écoutons encore la description de D. Meltzer. « Il est
essentiel de bien saisir l’atmosphère sociale du monde de la
claustrophobie pour comprendre qu’il s’agit d’un “lieu” où
tout développement de la personnalité est impossible; seuls
deux types de sorties existent : la sortie vers le monde des
relations d’objet et des liens émotionnels, ou l’expulsion vers
le “nulle part” du système délirant. L’élément central de cette
atmosphère sociale est la simplicité de son système de
valeur : survivre. Survivre signifie éviter l’expulsion, un sort
qui constitue pour la vie psychique, semble-t-il, la “terreur
sans nom” la plus épouvantable. Si ce système de valeur unitaire – la survie – est plus évidemment persécuteur dans le
compartiment rectal (…) il se manifeste aussi dans le compartiment génital par une avidité compulsive de stimulation
sexuelle et dans le compartiment du sein par une sorte de lassitude semblable à celle des “doux rêveurs”, correspondant
peut-être à ce que Freud accepta d’appeler le “principe de
Nirvana”. L’attitude globale, par conséquent, est conservatrice à l’extrême. Même dans le rectum, les choses
pourraient toujours être pires – mais jamais meilleures, sauf
en s’échappant vers l’un des deux autres compartiments ou
en s’engageant sur l’échelle de l’autorité tyrannique. »
[11]
Ainsi, quand l’analysant commence douloureusement à
s’affranchir de l’organisation interne, il a le sentiment de
s’être évadé d’un monde claustrophobe. Pour échapper à ce
monde fermé constitutif de la partie psychotique de la
personnalité, il doit donc se dérober à une très forte surveillance interne.
Nous nous trouvons dans le domaine de ce que Mélanie
Klein a appelé la position paranoïde-schizoïde.
LE PSYCHANALYSTE, JUGE D’UNE HISTOIRE
SECRÈTE
« Mais la tâche du thérapeute est la même que celle du
juge d’instruction; nous devons mettre au jour le psychique
caché et à cette fin, nous avons inventé une série d’astuces de
détective, dont messieurs les juristes vont donc désormais
imiter quelques-unes. »
Sigmund Freud, L’établissement des faits
par voie diagnostique et la psychanalyse
Mais chaque analysant qui arrive en analyse n’apporte
pas seulement une histoire secrète mais aussi l’idée qu’il
s’est faite de cette histoire. Selon lui, cette histoire explique
son état actuel. De pouvoir la raconter soulage la responsabilité qu’il a vis-à-vis de lui-même.
[12]
L’analysant commence par nous transmettre sa cosmogonie interne, sa vérité et, dans cette vérité, il est à la recherche
permanente de coupables. Cette attitude le conduit à vivre
une « conception policière de sa propre histoire » où il lui
faut toujours démasquer et traquer un fautif. C’est le prix que
paye toute personne qui se dédouane de la responsabilité de
soi. La persécution, dans cette histoire, vient à occuper une
place permanente. Tant qu’elle échappe à l’élaboration
psychique, l’analysant n’a aucune possibilité de réparer ses
objets internes et de se réconcilier avec eux.
L’analysant raconte cette histoire à son analyste pour que
celui-ci devienne une sorte de “juge” de son passé. Le lien
s’établit alors à partir d’une acceptation réciproque de rôles
respectifs. L’analyste peut utiliser le transfert pour reconstruire l’histoire évolutive puisqu’analyste et analysant se
sont mis d’accord sur ce fait capital : l’histoire de l’analysant
serait responsable de son état actuel.
Quand le transfert se cantonne uniquement dans cette
émanation du passé, il tend à remplacer l’intimité émotionnelle de l’ici et maintenant de la communication avec l’analyste, par un discours sur les émotions du passé. L’histoire du
patient apparaît ainsi comme l’histoire de quelqu’un qui n’a
pu s’affranchir du passé : il y vit.
C’est pourquoi je pense que l’analyste doit se comporter
à l’égard de l’histoire du patient comme un historien méfiant
de ses sources, avec le sentiment qu’il s’agit d’une histoire
incomplète. Le modèle ne doit pas être celui de l’archéologie : l’analyste doit moins se préoccuper de la reconstruction
que de ce qui se passe dans l’ici et maintenant de la relation
qui est le lieu où se construit lentement l’intimité avec
l’analysant, où ce dernier acquiert la responsabilité de sa vie
psychique.
[13]
S’agit-il d’envoyer la reconstruction aux oubliettes ?
Certainement pas. Sans la reconstruction nous ne pourrions
pas redécouvrir avec l’analysant ses racines, ses objets du
passé et les aspects perdus de son soi. Il s’agit d’une attitude
interne de l’analyste face à cette histoire incomplète, qu’il
doit non seulement comprendre mais éprouver dans son
contre-transfert pour pouvoir la compléter. Le contre-transfert de l’analyste apparaît ainsi comme un auxiliaire de
l’histoire de l’analysant et non comme une pathologie à
éviter. Ce que l’analyste ressent oriente son travail avec le
patient à la recherche de vécus oubliés, non métabolisés.
Le sentiment qu’il s’agit d’une histoire incomplète nous
montre que celle-ci a été falsifiée pour de multiples raisons,
probablement aussi pour assurer la survivance psychique
face à une hécatombe interne. Cette tendance de l’analysant
à la falsification de son histoire peut être un trait de toute son
histoire passée : la manière, par exemple, dont il pouvait
manipuler son entourage se traduit dans le présent par la
manipulation de son analyste. La falsification de son histoire est une tentative parfois désespérée pour sauver sa vie psychique de la vérité – vérité qu’il assimile à un effondrement.
Si l’analyste devient juge de son passé, c’est que le
patient l’a convaincu que sa croyance et ses convictions sur
le passé sont les bonnes. L’analyste doit, au contraire, comprendre et explorer l’organisation de cette histoire pour
savoir pourquoi un juge est nécessaire. Être à l’intérieur de
l’organisation de cette histoire, c’est être en interaction permanente avec les objets internes du patient : objets du passé,
avec lesquels il a construit son histoire et son monde secret.
Par cette extériorisation du passé dans le présent immédiat et par le nouveau sens que l’analyste donne à son histoire (dans l
’hic et nunc de la séance), l’analysant peut échapper
à un monde fermé, monde que j’ai décrit comme une société
secrète. Ce sont les interprétations du transfert (et non celles
qui se fondent uniquement sur l’histoire passée) qui modifient la relation que le patient a avec ses objets internes.
Ces interprétations permettent l’émergence dans la séance,
avec une grande intensité, des émotions de l’enfance
[14].
En d’autres mots, l’histoire du patient n’a pas besoin d’un
historien mais d’un interprète. L’analyste, dépouillé de
l’idéalisation oraculaire dont l’investit le patient pourra ainsi
lui montrer qu’il n’a ni réponse ni jugement quant à son
histoire, mais qu’il peut lui assurer la sécurité requise afin de
s’approprier cette histoire et la comprendre sans les projections déformantes sur les objets, internes et externes.
LA RENCONTRE DE L’INTIMITÉ
« Il est bien connu qu’aucun moyen n’existe pour faire
passer dans l’exposé d’une analyse la force convaincante qui
résulte de l’analyse elle-même. Des comptes rendus littéraux
complets des séances d’analyse n’y seraient certes d’aucun
secours; la technique propre au traitement rendrait d’ailleurs
impossible de les tenir. »
S. Freud, L’homme aux loups
La rencontre analytique est un processus intime qui peut
être défini comme un accomplissement
[15], celui de pouvoir
penser l’expérience des conflits infantiles et d’arriver à une
nouvelle solution. C’est un accomplissement donc, parce
qu’il s’agit de promouvoir une croissance psychique, jusque-là tronquée.
La découverte en 1946 par Mélanie Klein du concept
d’identification projective (hérité du concept de clivage dont
Freud parle avec acuité vers la fin de sa vie) apparaîtra peu à
peu comme une notion métapsychologique nouvelle
[16]. Ceci
permet de donner un sens plus concret à la notion du monde
interne que Freud avait certes abordée mais d’une manière
plutôt allégorique. M. Klein élargit le concept de réalité psychique hérité du père de la psychanalyse et montre un monde
interne peuplé de personnages concrets. Cette notion permet
de comprendre que l’individu ne vit pas dans un seul monde
mais dans deux et que, de ce fait, il n’est pas porteur d’un
seul niveau de développement. A côté des aspects adultes
cohabitent les aspects infantiles et adolescents, à côté des
zones saines cohabitent des zones malades, psychotiques et
non-psychotiques. Le travail de l’analyste est donc d’aider
l’analysant à atteindre une intégration de tous les aspects
clivés de sa personnalité.
Afin de mieux expliciter l’idée de cet accomplissement, il
m’a semblé nécessaire d’avoir recours au modèle bionien.
En effet, pour Bion, l’amour, la haine et la recherche de la
vérité sont des émotions fondamentales. Mais, pour que
l’analyste puisse mener à bien son travail, nous dit-il, il doit
reléguer l’amour et la haine au deuxième plan et s’intéresser
à la connaissance du patient et à sa relation avec ce dernier.
Ce qui signifie que, dans la recherche de la vérité, l’analyste
doit être préparé à supporter la souffrance psychique, qu’il
doit être une personne singulière, capable de vivre et de
comprendre la relation transférentielle et, en même temps,
devenir contenant et objet dans ce processus qui mènera à
l’accomplissement.
Mais que veut dire être « le contenant du patient dans ce
processus d’accomplissement » ? Tout d’abord que l’analyste doit avoir un espace interne
[17], un lieu où les projections du
patient puissent se loger et se métaboliser. Il n’est ni récipient silencieux ni un miroir qui rendrait au patient sa propre
image; l’analyste est avant tout actif dans la relation avec
le patient où il éprouve et pense les projections afin de
leur donner un sens. C’est-à-dire qu’il répond, en les désamorçant (transformant) préalablement dans son propre
psychisme, aux contenus terrifiants qui y furent projetés. Par
cette métabolisation de la terreur, l’analyste donne un sens à
ce qui pour le patient était inexplicable (et d’une certaine
manière secret). Une correspondance dynamique s’établit
alors entre transmission et transformation.
Dès le début de cette relation si particulière, l’analyste
doit avoir une activité première et fondamentale : aider le
patient à produire le matériel analytique de la manière la plus
efficace possible. Il doit initier le patient à une forme intime
de communication, lui prêter en l’occurrence – comme
modèle transitoire – son propre fonctionnement psychique,
qui ne doit pas être confondu avec l’inoculation d’une
manière de penser (ce qui est propre à l’intellectualisation et
au secret. L’inoculation de la vérité est le trait caractéristique
des sociétés secrètes, des dogmatismes et des fanatismes).
Dans cette initiation, analyste et patient doivent créer un
langage commun afin d’aborder le matériel à venir.
L’accès aux données transférentielles survient dès que
l’analyste aide le patient à produire le matériel nécessaire qui
peut être interprété. L’analyste devient alors une partie de la
vie du patient et il se crée ainsi une dépendance nécessaire à
la croissance psychique.
Cette dépendance du patient envers l’analyste n’est pas
égale à une obéissance où l’analysant, tel un enfant, ne
pourrait jamais dire non ni s’affirmer face à la toute puissance des figures parentales.
Derrière l’obéissance peut se cacher la difficulté d’éprouver le transfert négatif et l’évitement de l’intimité, tandis que
la dépendance est un état transitoire. Reprenant le modèle de
l’organisation infantile, nous pouvons dire que l’enfant
dépend de ses parents, se sent contenu et en sécurité : ceci lui
permet de faire l’expérience de dire non sans crainte de
représailles. Sa vie psychique peut alors entrer dans ce jeu
d’identifications et de désidentifications entre ce qui est établi dans son monde interne et ce qui change.
L’intimité d’un tel lien et d’une telle communication suit
les traces des premières relations d’objet qui sont à l’image
d’une mère et d’un nourrisson commençant ensemble la
construction de la vie psychique. C’est alors la création d’un
langage entre analyste et patient, qui suivra – en de
nombreux aspects – les traces de cette première communication entre le nourrisson et sa mère. Ce langage précède
l’acquisition de la langue parce qu’il tient compte de la
gestualité, du non-verbal, du ressenti et de la compréhension
réciproque (ou de la non compréhension). Ainsi, aussitôt que
le patient reconnaît et sent l’analyste comme un élément
important de sa vie, le transfert devient clair, la situation et le
processus analytiques parviennent à un accomplissement
intime.
Quand l’analyste permet cet accomplissement, le rêve
– cette « œuvre d’art intime » selon l’heureuse expression de
John Klauber
[18], peut être communiqué à l’analyste. A ce
moment-là, c’est la responsabilité de l’analyste de montrer
au patient que les rêves ne sont pas seulement des stratagèmes internes fabriqués par le rêveur pour continuer son
sommeil ou pour dévoiler ce qui y est caché (secret) mais
qu’ils représentent avant tout un processus de pensée
créatrice. C’est dire qu’un rêve est une tentative de penser les
conflits et de dire ce qui advient à l’intérieur de la relation
analytique.
LA TOLÉRANCE À LA DOULEUR PSYCHIQUE
Après avoir exposé l’importance de la rencontre analytique et l’intimité des liens qui la sous-tendent, nous pouvons
mieux comprendre pourquoi toute séparation acquiert une
valeur particulière : elle provoque angoisse et désespoir profond, avec des sentiments d’abandon, de perte et engendre
une grande souffrance. Le patient est souvent prêt à tout
abandonner plutôt que d’affronter cette douleur. C’est le
point crucial – et combien de fois répété ! – de toute analyse,
qui dépend des deuils du passé, de la tolérance à la douleur
face à la perte ainsi que de son élaboration. Faisant remarquer ce qui se jouait dans cette situation, E. Brenman écrivit
ces lignes remarquables :
«… la base de la capacité d’élaboration de la douleur, de
la dépression et de la culpabilité vis-à-vis de la responsabilité de la destruction dépend de ce que l’analyste entretienne
sa propre expérience de l’angoisse de séparation et supporte
la douleur de poursuivre sa route lorsqu’il est bombardé par
le rejet, le mépris et les reproches et de ce qu’il analyse et
relie ces attaques aux expériences de séparation » [19].
L’analysant, de son côté, montrera sa tendance à éviter
tout changement. Il va menacer l’analyse d’interruption
temporaire ou définitive. Il fera appel à un agir quasi permanent car il se sent guetté par la douleur psychique. Il va ainsi
essayer d’attaquer la communication (c’est-à-dire tous les
liens intimes créés avec son analyste) en essayant de lui
plaire ou de lui déplaire, de le saturer, de le séduire, de le
conduire sur de fausses pistes. Comme si de l’intérieur de
l’analysant, les membres de sa société secrète ricanaient et
savouraient comme un triomphe les erreurs de l’analyste.
En lui-même, le patient éprouve des symptômes dépressifs,
hypocondriaques, claustrophobes ainsi que des tendances
projectives et introjectives avec clivages et idéalisations.
Le sentiment d’être le seul maître du travail analytique
s’accompagne de sa contre-partie : il se sent persécuté par
l’analyste. Tout ceci n’est qu’un échantillon des sentiments
qui surviennent au cours des longues années d’édification de
sa croissance psychique.
Je pense ici que l’attitude de l’analyste au travail ne peut
être que celle que Bion a définie comme celle d’un général
capable de supporter un bombardement sans perdre sa
capacité de penser.
C’est ainsi que chaque patient mobilise en nous des souffrances archaïques. Nous nous sentons envahis par cet amas
de contenus psychotiques qui menacent notre propre
équilibre psychique. C’est dans cette confrontation avec
nous-mêmes, cependant, que nous arrivons à donner une
réponse émotionnelle (contre-transférentielle) à la souffrance psychique de nos patients. C’est cet instant clé de la séance qui met à l’épreuve aussi bien le patient que l’analyste et
aucune théorie ne peut à ce moment nous secourir sous peine
d’atrophier et d’intellectualiser la force émotionnelle du lien
créé.
Lorsque l’analyste arrive à mettre des mots sur cette souffrance, il converge avec son patient vers un moment d’intimité intransmissible car tous deux viennent de partager une
expérience qui a transformé chez le patient une peur connexe
au changement en couragede penser et en une possibilité de
rêver.
Cette convergence génère la croissance psychique des
deux membres de la relation analytique. Cette expérience
émotionnelle apporte à l’analysant une intégration de ses
aspects refoulés, clivés et projetés qui vont réordonner son
monde interne. « L’analyste de son côté – remarque E. de
Bianchedi – assimilera cette expérience à sa propre histoire
personnelle en créant de nouveaux modèles analytiques qui
lui permettront d’apporter une rationalité à cette expérience
émotionnelle pure. Il pourra ainsi l’utiliser pour les événements futurs de ce traitement ou de ceux qui sont à venir ».
[20]
Mais si, par crainte de la turbulence émotionnelle, l’analyste,
enfermé dans son « autisme théorique », ne communique pas sa
découverte au patient, le processus d’élaboration dévie, s’arrête
et l’ennui commence à présider la séance.
LA RESPONSABILITÉ DE LA VIE PSYCHIQUE
« Not I, not any one else can travel that road for you,
You must travel it for yourself... »
W. Whitman
L’abandon définitif de la société secrète devient possible
dès lors que l’analysant approche le seuil de la position
dépressive. L’entrée dans la position dépressive suppose un
saut fondamental dans la vie psychique. Aucun changement
durable n’est possible sans son élaboration.
Le mode impersonnel et automatique qui caractérise le
vécu de la position paranoïde-schizoïde, avec son cortège
de clivages et l’utilisation pathologique de l’identification
projective, cède la place à un processus d’intégration. La
position dépressive fait apparaître une sphère de vécus
complètement différents. A l’inverse de ce qui caractérise la
position paranoïde-schizoïde où l’analysant vit dans un état
non-réflexif avec l’impression qu’il n’a pas de prise sur ses
sentiments et sa vie entière
[21], la position dépressive autorise
une nouvelle gestion des pulsions et un développement de la
capacité de connaître et d’apprendre. La mémoire et la stabilité
interne dans l’épreuve de réalité deviennent solides. L’histoire
interne du patient, différenciée des événements extérieurs,
le fait accéder à sa subjectivité. L’abandon de l’omnipotence
lui permet de se séparer de l’objet : il ne le contrôlera plus et
n’essaiera plus de le transformer magiquement à son image.
La position dépressive est un état où l’on assume les
sentiments de perte, de culpabilité, de tristesse, d’empathie et
de solitude. L’analyse a rendu le patient plus apte à tolérer
cette douleur, à la gérer et à l’humaniser.
C’est ainsi que le patient émerge, peu à peu, tel un enfant
qui aborde la période de latence. Il a grandi, et veut finir le
travail analytique. L’analyse l’a libéré des symptômes et des
persécutions. C’est le moment de vérité : aborder puis
achever cette étape de l’analyse implique de voir apparaître
les problèmes de son caractère, de la vie, de la mort, de son
propre vieillissement, de son éthique et de son mode personnel de vivre. La responsabilité de soi-même et la protection
de sa vie psychique sont une étape pénible pour l’analysant.
Il assume et élabore une partie du travail analytique : le
dialogue avec l’analyste atteint une sorte de tranquillité.
L’analysant se prépare pour la séparation définitive et
l’exercice de son auto-analyse. Bref, il a cessé de vivre dans
un univers fermé, « orwellien » : il rentre dans l’histoire, il est
devenu un individu.
A PROPOS DU FONCTIONNEMENT PSYCHIQUE DE
L’ANALYSTE
« Une chose est la connaissance, autre chose la pratique et
la vie, et il faut savoir que tout art, dès qu’on prétend l’exercer, est quelque chose de si difficile et de si grand que cela
exige, pour y passer maître, une existence entière ».
Gœthe, Conversations de Goethe avec Eckermann
« Il y a le même abîme entre « connaître les phénomènes »
et « être la réalité » qu’entre « avoir une connaissance de la
psychanalyse » et « être psychanalysé ».
W.R. Bion, Transformations
Parlant de la tâche immense que l’analyste doit accomplir
sur le plan émotionnel, John Klauber remarquait humainement que ce travail… « il doit le faire en étant assis derrière
le divan, c’est-à-dire privé des indications de sympathie
humaine qui normalement jouent un rôle de premier plan
dans nos relations, à commencer par celle de la tétée, d’œil à
œil, de moi à moi. Bien que la plupart de ses patients aient
un physique plaisant et soient des gens jeunes qui l’excitent
par leur apparence, les histoires qu’ils racontent, leur voix,
leur odeur, il doit constamment se contrôler, leur donnant
une réponse humaine, c’est vrai, mais sans sortir du cadre de
son rôle professionnel. Et l’on ne trouve pratiquement pas un
mot dans la littérature sur la façon dont l’analyste s’arrange
pour nouer relation après relation, avec patient après patient,
ni sur le deuil qu’il doit faire de chacun d’eux, et quelle
décharge il peut trouver »
[22].
Chaque patient exige de l’analyste une relation exclusive
et, pour pouvoir vivre une expérience de réciprocité émotionnelle, l’analyste doit éviter d’avoir un but particulier. Il
doit abandonner dans la séance toute idée préconçue sur le
patient, son histoire et son futur. C’est la recommandation de
Bion : être « sans mémoire ni désir ». Recommandation qui
marche sur les traces de l’intuition géniale de Freud qui
s’aveuglait volontairement pour saisir ce qui échappait à la
cohérence, au déjà su
[23]. Cette attitude interne de l’analyste
doit l’aider à développer sa capacité intuitive contre la tentation à intellectualiser et à rejeter ses propres turbulences
émotionnelles.
Répétons-le encore une fois afin de donner un aperçu
final : l’intimité de la rencontre analytique n’est possible que
par la convergence de la réalité psychique du patient et de la
réalité psychique de l’analyste. Cet état fait souvent du
patient un être privilégié qui connaîtra et utilisera mieux la
vie psychique de son analyste que les gens qui lui sont les
plus proches dans sa vie. Ce que l’analyste transmet au
patient, c’est tout ce travail sur son propre psychisme et sur
les vicissitudes de la relation, une expérience et un vécu
intransmissibles hors de l’espace analytique.
Voilà pourquoi l’analyse ne peut être enseignée, elle n’est
pas une science exacte, elle ne peut être qu’une expérience
vécue.
·
ABADI M., (1959) El grupo psicoanalítico como sociedad secreta, dans
Revista de Psicoaná lisis
·
ABADI M., (1959) Las Sociedades Secretas, aproximación a su esclarecimiento dans Revista de Psicoaná lisis
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(Dementia Paranoides) Décrit sous forme autobiographique. in Œuvres
Complètes, T. X, PUF, pp. 225-304.
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SIGMUND FREUD - ERNEST JONES (1998) Correspondance complète
(1908-1939). Édité par R. Andrews Paskauskas. Introduction de Riccardo
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PUF, 940 p.
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GOYENA J.L., (1988) Les impasses de la transmission, sur la responsabilité
de l’analyste et du patient dans l’impasse analytique, dans Psychanalystes,
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dans Essais de psychanalyse, traduit de l’anglais par M. Derrida, Payot,
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Psychanalyse, Vol. 34, N° 2, pp. 255-284.
[1]
Dans un premier temps
mon but était plus
ambitieux. Je voulais
également établir la
similitude des liens
rituels entre les sociétés
secrètes et les institutions
censées transmettre la
psychanalyse. Ce travail
de bénédictin reste pour
l’instant en chantier.
J’ai rapproché les difficultés de la transmission
comme problème clinique dans : « Les
impasses de la transmission, sur la responsabilité
de l’analyste et du patient
dans l’impasse analytique ».
Psychanalystes,
N 26,1988.
[2]
Le rapprochement
entre les sociétés secrètes
et les institutions psychanalytiques fut fait, à ma
connaissance, pour la
première fois par un
psychanalyste italo-argentin : Mauricio
Abadi en quatre articles
publiés dans la
Revista de
Psicoanálisis: « El
dilema del psicoanalista.
Hacia un psicoanálisis
abierto » (1961); « Las
Sociedades Secretas,
aproximación a su esclarecimiento » (1959); « El
grupo psicoanalítico
como sociedad secreta »
(1959); « El coro y el
heroe » (1960). Prenant
appui sur le travail de
G. Simmel : Secret et
Sociétés Secrètes, (Circé,
Paris, 1991) un
sociologue anglais,
Michael Rustin
développe remarquablement la question dans
« The Social Organisation of Secrets », in
The
good society and the
inner world, Verso,
London-New York,
1991. pp. 87-113.
[3]
Le mot secret, du latin
secretus, « séparé,
secret », de
secernere
« écarter » (Robert). Le
Littré dit : «1) Ce qui
n’est pas divulgué. 2) Se
dit des parties d’une
habitation qui est fermée
au public. 3) Comité
secret, séance où une
assemblée délibère à
huis clos. 4) 5) 6) 8) Qui
n’est pas apparente…
qui se cache, qui sait se
taire etc. ».
Dans son article
« Evaluation étymologique et sémantique du
mot “secret” », Arnaud
Lévy note : « Les termes
de secret et de segret sont
des emprunts au latin. Le
nom secret vient du latin
secretum, l’adjectif vient
de
secretus, participe
passé du verbe
secerno
qui signifie séparer,
mettre à part. Mais le
verbe
se-cerno est lui-même composé du verbe
cerno et du préfixe
se
indiquant la séparation,
la mise de cité. Le verbe
cerno, crevi, cretum,
cernere constitue la
racine du mot secret. Ce
verbe est une véritable
plaque tournante étymologique, car de lui sont
nés de très nombreux
dérivés… Des très
nombreux verbes dérivés
de la racine cerno,
formés par adjonction
d’un préfixe, deux
termes nous intéressent :
excerno et secerno. Dans
ex-cerno, le préfixe ex
met l’accent sur le rejet.
Excerno signifie cribler,
évacuer par criblage. Le
terme français
d’excrétion en dérive.
Excrementum, qui
désigne la criblure, mais
qui signifie aussi déchet,
excrément, a donné le
terme français
d’excrément. Ainsi,
« secret » et
« excrément » sont en
parenté étymologique
par leur racine commune
qui véhicule l’idée de
séparation, de tri; le
préfixe ex d’excrément
met l’accent sur le rejet,
alors que le préfixe se de
secret insiste sur la mise
à part, avec une notion de
conservation. » in
Nouvelle Revue de
Psychanalyse, « Du
secret », N° 14, Automne
1976, Gallimard.
[4]
Rappelons ici que
l’histoire du mouvement
psychanalytique a
commencé avec le
« Comité », une cellule
d’initiés, véritable
micro-société secrète.
Citons le père de la
psychanalyse :
« Pour commencer : ce
comité dev(r)ait être
strictement secret dans
son existence et ses
actions. Il pourrait se
composer de vous, de
Ferenczi et de Rank,
chez qui l’idée a germé.
Sachs – en qui j’ai une
confiance illimitée bien
que nous nous connaissions assez peu – et
Abraham pourraient se
joindre à vous, mais
uniquement à condition
que vous y consentiez
tous. Je préférerais rester
à l’écart de vos
conditions et engagements; naturellement, je
conserverai le secret le
plus absolu et vous saurai
gré à vous tous de me
tenir au courant…»
(p. 200).
Sigmund Freud - Ernest
Jones :
Correspondance
complète (1908-1939).
Edité par R. Andrews
Paskauskas.
Introduction de Riccardo
Steiner. Traduit de
l’anglais et de l’allemand
par Pierre-Emmanuel
Dauzat, avec la collaboration de Marielène
Weber et Jean-Pierre
Lefebvre, P.U.F, 1998.
Phyllis Grosskurth, dans
son livre sur ce premier
noyau de fidèles à Freud,
compare le Comité à l’organisation de cellules
communistes : « En insistant sur le fait que le
Comité devait rester
absolument secret, Freud
sacralisa son caractère
confidentiel. Les différentes sociétés psychanalytiques qui sortirent du
Comité étaient comme
des cellules communistes, dans lesquelles les
membres vouent une
obéissance éternelle à
leur leader. La psychanalyse se dota d’institutions
en fondant des revues, en
formant des candidats, et
devint, en somme, une
entité politique extraordinairement efficace ».
Grosskurth Ph. :
Freud,
l’anneau secret, traduit
de l’anglais par Cédric
Anthony, P.U.F,
1995, p.3.
[5]
Simmel G. : Idem.
p. 65. Et nous pouvons
ajouter cette remarque de
S. Freud :
« L’investigation
psychanalytique de la
paranoïa serait
absolument impossible
si les malades ne
possédaient pas la particularité de trahir
justement, à vrai dire en
une figure déformée, ce
que les autres névrosés
cachent comme un
secret ».
Freud S. : « Remarques
psychanalytiques sur un
cas de paranoïa
(Dementia Paranoides)
Décrit sous forme auto-biographique ». - in
Œuvres Complètes -T.
X- P.U.F, 1993, p. 231.
[6]
Cette idée me fut
inspirée par la
description que fait
H. Rosenfeld du « gang »
interne chez les patients
narcissiques. Cf.
Impasse et
Interprétation, tr. de
l’anglais., sous la
direction de B. Ithier,
P.U.F, 1990.
Je pense également que
certaines caractéristiques de cette organisation secrète interne, se
retrouvent projetées à
l’extérieur dans les organisations analytiques.
Les angoisses
paranoïdes, les doses de
sadisme et de
masochisme que
s’infligent souvent les
analystes entre eux, ne
sont que le reflet de leur
propre monde interne.
[7]
Greenson Ralph :
Technique et pratique de
la psychanalyse, tr. de
l’anglais par F. Robert,
P.U.F, 1977, pp. 159-160
[8]
Gross Alfred : « The
Secret »,
Bulletin of the
Menninger Clinic,
Volume 15, March,
1951, Number 2, pp. 37-44, p. 38 (traduction
personnelle).
[9]
Ibid. p. 41 (traduction
personnelle).
[10]
Meltzer D. :
Le
claustrum, une
exploration des
phénomènes
claustrophobiques
Tr. de l’anglais par David
Alcorn, Ed. du hublot,
1999. p. 98.
Cette description du
claustrum est très
sommaire et il est
impossible d’en donner
un aperçu synthétique.
D. Meltzer divise la vie à
l’intérieur du claustrum
en vie à l’intérieur du
tête/sein maternel et vie
dans le compartiment
génital et/ou dans le
rectum maternel. La
complexité de chaque
compartiment devient
plus claire avec des
exemples cliniques. Je
renvoie le lecteur à
l’ouvrage cité.
[11]
Ibid. pp. 121-122.
[12]
Dans sa conférence
aux juristes de
l’Université de Vienne
(1906), Freud glisse indirectement l’idée qu’un
juge est nécessaire pour
comprendre l’histoire du
patient. «…il faut –
écrivit-il – que
j’établisse une analogie
entre le criminel et l’hystérique. Chez les deux, il
y va d’un secret, de
quelque chose de caché.
Mais, sous peine de
devenir paradoxal, il faut
que je souligne tout de
suite la différence. Chez
le criminel, il s’agit d’un
secret qu’il connaît et
qu’il vous cache, chez
l’hystérique, d’un secret
qu’il ne connaît pas non
plus lui-même, qui se
cache à lui-même. »
Freud ajoute ensuite que
chez les hystériques des
représentations et des
souvenirs contenant une
grande charge affective
ainsi que les désirs
édifiés sur eux n’ont
aucun accès à la pensée,
ils «… ne se présentent
pas à leur conscience et
qu’ainsi ils peuvent
rester secrets…». Freud
S. : « L’établissement des
faits par voie diagnostique et la
Psychanalyse », in
L’inquiétante étrangeté
et autres essais, tr. de
l’allemand par Bertrand
Féron, Coll. Folio Essais.
Gallimard, 1985, p. 20.
[13]
Dans son fameux
article de 1933, James
Strachey les dénommait
interprétations
mutatives. Cf. « La
nature de l’action thérapeutique de la psychanalyse » (1933), tr. de
l’anglais par Ch. David,
in
Revue Française de
Psychanalyse, 1970, Vol.
34, N° 2. Mais les interprétations de transfert ne
doivent pas seulement
être comprises comme
du passé transféré dans le
présent, elles doivent
inclure tout ce qui se
passe à l’intérieur de
cette relation, c’est-à-dire comment le patient
utilise l’analyste.
[14]
Bien que, dans toute
analyse, subsistent des
« points aveugles » non-analysés, nous trouvons
aussi certaines zones de
la vie psychique de
l’analysant que, faute
d’un mot plus adéquat,
j’appellerai provisoirement privées. Ces
aspects privés, porteurs
d’une grande force
émotionnelle, s’avèrent
parfois difficiles à
analyser à chaud dans le
transfert. L’analysant les
élabore à froid une fois
l’analyse finie ou au
cours d’une autre
analyse. Ces zones
privées ne doivent pas
être confondues avec le
secret interne et l’organisation qui lui sert de
support, car ceux-ci
s’opposent à toute
analyse et tentent de faire
échec à toute élaboration
postérieure.
[15]
« En opposition au
Langage
d’Accomplissement, je
considère le langage qui
est non pas un prélude à
l’action mais son
substitut. Le Langage
d’Accomplissement
comprend le langage qui
est à la fois un prélude à
l’action et en soi une
sorte d’action; la
rencontre du psychanalyste et de l’analysant est
en soi un exemple de ce
langage ».
Bion W.R. :
L’attention et
l’interprétation – tr. de
l’anglais par J.
Kalmanovitch, Payot,
Paris, 1974, p. 209.
[16]
Faisant référence au
concept de monde
interne, D. Meltzer,
donne cet éclaircissement : «…M. Klein
introduisit indéniablement dans le concept de
réalité psychique, avec
les objets internes et les
parties du self qui
peuplent cette réalité,
une cosmologie, une
sociologie pourrait-on
dire, beaucoup plus
concrète que Freud ou
Abraham ne l’avaient
jamais conçue ni voulue.
En établissant cette différenciation très concrète
entre intérieur et
extérieur, l’œuvre de
M. Klein établit un lien
avec cet aspect de
l’histoire de la
psychologie qui avait
été, au cours des siècles,
l’apanage de la théologie;
c’est-à-dire qu’elle saisit
comme des qualités des
objets internes maintes
qualités et maintes significations des dieux et
diables qui avaient fait
partie de la matrice de la
pensée théologique,
plaçant ceux-ci – en ce
qui concerne leurs significations psychologiques
– à l’intérieur du
psychisme et du corps.
Le concept d’identification projective ajouta à
ce clivage du monde un
clivage supplémentaire
en indiquant qu’il
existait encore deux
autres types de mondes :
l’un, à l’intérieur des
objets externes d’un
individu, l’autre, à
l’intérieur de ses objets
internes. Ces quatre
types de mondes
devaient dès lors être
distingués les uns des
autres en ce qui concerne
leurs structures et leurs
lois de fonctionnement,
si l’on voulait
comprendre les
complexités de la
psychopathologie »., in
D. Meltzer :
Les concepts
d’« identification
projective » (Klein) et de
« contenant-contenu »
(Bion) en relation avec la
situation analytique.
Trad. de l’anglais par
F. Bégoin-Guignard.
« L’identification »
Revue Française de
Psychanalyse: Tome
XLVIII - Mars-Avril
1984, N°2, P.U.F. pp.
542-543.
[17]
Cf. Resnik S. :
Espace
mental, sept lessons à
l’Université Erès, 1994.
Grotstein J. : « Inner
space; its dimensions
and its coordinates ».
Intern. J. Psycho-Anal.-1978,59,55.
Stewart H. : « Changes in
the experience of inner
space », in
Psychic
experience and problems
of technique. -
Tavistock/Routledge,
London-New York,
1992.
[18]
Klauber J. :
La
rencontre analytique -
tr. De l’anglais par
J. Adamov, P.U.F, 1984,
p. 31.
[19]
Brenman E. : « La
séparation : un problème
clinique », in
Revue
Française de
Psychanalyse, Tome L,
N°4,1986, pp. 1169-1170.
[20]
Bianchedi E. et collaborateurs :
« Crecimiento mental y
desidentificación » dans
Revista de Psicoanálisis,
Tome L, N°4,19 XLVI,
N°5, Buenos Aires,
1989, p. 846. (traduction
personnelle).
[21]
Ogden T.H. :
The
matrix of the mind.
Object Relations and the
Psychoanalytic
Dialogue. J. Aronson.
Northvale, New Jersey-London, 1986.
Klein M. : « Contribution
à l’étude de la psychogenèse des états maniaco-dépressifs » (1934), et
« Le deuil et ses rapports
avec les états maniaco-dépressifs » (1940) in
Essais de psychanalyse,
traduit de l’anglais par
M. Derrida, Payot, 1976.
[22]
Klauber J. Ibid. pp.
189-190.
[23]
« Je sais qu’en
travaillant, je fais artificiellement le noir autour
de moi pour concentrer
toute la lumière sur « le »
point obscur, renonçant à
la cohérence, à
l’harmonie, à l’élévation
et à tout ce que vous
appelez le
symbolique…». Lettre
du 25-5-1916, in Lou
Andreas-Salomé :
Correspondance avec
Freud, Gallimard, 1970,
p. 59.