2002
Champ Psychosomatique
Éditorial
Annie Roux
Eninterrogeantl’intime, onestconduitàsurvolerl’espacla plus secrète, celle de la sexualité. Non pas tant la sexualit
entier qui s’étend de la sphère la plus publique – l’orga
nisation politique – à celle qui est la plus privée, voir
dans ses avatars singuliers que celle qui est inscrite au cœur d
tout être humain, parce que l’homme est enfant de l’homme.
Il nous faut nécessairement considérer ces deux sphères dan
leur démarcations respectives afin de saisir où peut se vivr
l’intimité et dans quelles conditions elle s’exprime.
L’intime, si l’on se rapporte à sa définition, désigne « ce qu
est intérieur et profond, qui constitue l’essence d’un être »
L’espace intérieur ainsi évoqué dessine nécessairement so
extérieur, comme ce qui le borne.
Mais l’extérieur est, psychologiquement, plus encore : s
possibilité même. On pourrait dire qu’il n’existe pas de mond
intérieur sans un monde extérieur. Ainsi formulé, cela invite
préciser ce que peut être l’extériorité de l’intérieur d’un être
aussi bien l’Autre humain que la Société au sein de laquelle le
échanges s’organisent.
L’être n’est pas seul au monde, il tient des autres son huma
nité, car il naît, prématuré, dans un univers chargé de sens
saturé de signes : le symbolique est un registre toujours déjà là
Le symbolique dont il est question ici est celui de la pensé
psychanalytique, qui pose le complexe d’Œdipe comme condi
tion de la culture et des échanges humains par la contraint
qu’il exerce sur tout sujet d’avoir à se séparer de sa mère.
Le désir qui anime la construction de ce numéro est de
solliciter l’intérêt pour cette question de l’intime, de sa nature
et de son déploiement, mais aussi de son dévoiement, dans
différents champs de sa compréhension.
D’où un apparent polymorphisme, avec des textes philosophiques, psychanalytiques, sociologiques. C’était une nécessité,
pour que de cette rencontre, naissent de nouvelles propositions…
Michelle-Irène Brudny, relisant Hannah Arendt, rappelle
que l’organisation politique (sphère publique) s’oppose à la
sphère privée du foyer. Au XIXe siècle, après l’avènement de la
société comme ensemble de familles, cette distinction claire des
deux sphères est menacée.
Avec la dégradation de l’espace privé, l’intimité est reléguée
au statut précaire de simple refuge.
Depuis lors, ce mouvement n’a fait que s’amplifier, les
spécificités des deux espaces, privé et public, venant à s’effacer.
Cette confusion croissante, identifiée par Arendt, atteint son
point d’aboutissement : Michel Schneider nous convie, par sa
réflexion politique percutante, à saisir les effets délétères de tout
ce qui relève de procédures désymbolisantes dans le monde
d’aujourd’hui (et celui de demain sans doute).
Il stigmatise le brouillage croissant du public et du privé, et
avec quelques exemples significatifs (notamment les règles
d’attribution du nom, la féminisation des noms de fonction, le
pacs), il déplore les altérations du symbolique que l’état a produites. L’action publique vient porter sur l’espace privé, et légiférer de façon non nécessaire là même où la tradition et la loi
morale organisaient les rapports entre les individus. La sexualité
est appelée à disparaître dans un univers désormais soumis à la
toute puissance de la mère archaïque et prégénitale. Ce constat
est illustré à merveille par cette formule : « les pères sont des
mères comme les autres ». Ou le contraire, pourrait-on ajouter.
Elodie Raux, illustre bien cette dévalorisation de la sphère
privée quand elle décrit « les intimités anonymes du cybercafé ». Elle y expose une tentative de création d’un espace
pseudo-intime, dans un lieu public, le cybercafé, qui débouche
sur des relations plus virtuelles que réelles. On y verra surtout
une mise en acte du fantasme qui vient en oblitérer la fonction
organisatrice de la vie psychique (donc sexuelle). Il en résulte
un appauvrissement relationnel, et une solitude croissante.
L’intimité, qui y est minimale, s’y trouve réduite au strict
nécessaire.
C’est bien cette même carence qui conduit celui qui n’a plus
d’échappatoire à demander l’aide du psychanalyste.
Notre propos n’est pas d’apporter remède aux maux de
notre société, en proposant comme alternative à cette décomposition le prototype d’un échange qui garderait sa valeur
fondatrice de communication. Il s’agit plutôt de témoigner de
sa simple possibilité : c’est une lecture possible de la psychanalyse que celle qui privilégie la fécondité de la rencontre.
En effet, au-delà de la plainte symptomatique, la souffrance
de l’homme est celle de l’incompréhension de soi. Obscurité
à soi-même et solitude vide. C’est à ces plaies que l’analyste
se confronte.
La douleur reflète alors une division aliénante, à l’intérieur
de la sphère psychique, entre ce qui est disponible pour l’intimité de l’échange et ce qui relève d’une sphère réservée où le
secret est enclos. Le travail interprétatif et élaboratif de l’analyse vise à déchiffrer ce secret qui emmure le patient, en tentant
de repérer l’organisation qui le nourrit : José Luis Goyena, alors
qu’il s’attache à démonter les rouages très serrés qui installent
une prison dans le patient, rapporte l’expérience « intransmissible » de la création de l’intimité, création commune du
patient et de l’analyste, aire transitionnelle de jeu et de liberté.
La psychanalyse, vue sous cet angle, permet la restauration
ou le développement d’une capacité d’intimité à soi-même.
Elle dissipe les distorsions de la communication qui créent une
rupture dans l’échange avec autrui et une perte du tissu symbolique à l’intérieur même de l’individu. Désordres qui ne sont
pas sans incidence dans la sphère politique et sociale… dans la
mesure même où ce sont les hommes qui font la politique !
Ce sera finalement l’intimité féminine qui sera plus particulièrement évoquée avec des textes psychanalytiques et socio-logiques. Que l’homme, au sens générique du terme, ne nous
ai rien livré de son intimité, est-ce une si grande surprise ?
Il n’y a eu de notre part aucune volonté délibérée de l’exclure.
Cette discrétion est-elle la trace habituelle d’un refoulement
et/ou d’un effet de culture ?
Michel Casevitz, dans son propos sur les mots grecs pour
dire l’intime, évoque l’Antiquité classique où il remarque
déjà cette opposition des statuts de l’homme et de la femme :
« l’intérieur réservé à la femme et l’extérieur où opère
l’homme…». La femme aurait-elle, plus que l’homme, recours
aux mots pour dire, représenter son sexe, afin de lui donner la
visibilité qu’il n’a pas, au-delà de ce qu’elle en ressent ?
De l’image d’elle-même à la conscience de son intériorité,
trajectoire du visible à l’invisible, il y a là pudeur de femme,
sans aucun doute.
Le choix des sous-vêtements, qui cachent et exhibent à la
fois, obéit à des codes sociaux parfaitement déterminés.
Aurélia Mardon y a repéré les effets d’un contrôle social de la
sexualité féminine, lequel n’est si efficace que parce qu’il est
parfaitement intériorisé.
Ce sexe invisible est examiné dans la consultation gynécologique et Laurence Guyard décrit les rituels de cet examen,
s’attachant à montrer les procédures relationnelles qui, côté
médecin comme côté patiente, permettent de neutraliser au
moins partiellement les émois qui sont réveillés.
Et Marianne Baudin, à propos des vulvodynies (douleurs
vulvaires sans cause organique), soupçonne dans ce trouble une
quête d’intimité, à soi et à l’objet. Elle interprète ce ratage
comme une tentative d’appropriation du sexe invisible. La
double face du symptôme, son compromis, sont exemplaires :
la douleur y est l’envers du plaisir.
A réfléchir au surgissement de la honte – expérience
commune à tout humain – Claude Barazer s’est interrogé sur
la constitution de l’intime comme organisateur de la psyché.
C’est par la clinique de la honte, la honte prenant alors un statut
métapsychologique nouveau, qu’il décrit comment se créent
des enclaves, sous forme de lieux psychiques en « exclusion
interne », comme traces de traumatismes sexuels infantiles.
La honte, qui engendre la pudeur, permet à l’enfant de réaliser
une première fondation de son intimité, à l’abri des regards.
Cette invisibilité de son psychisme participe à la construction
narcissique de l’identité et autorise la création du fantasme.
Ainsi, l’intimité nous invite dans sa définition et sa tentative de saisie, à construire des oppositions : caché-montré, invisiblevisible, secret-connu, intérieur-extérieur, privé-public.
Espérons que reste vivant le questionnement ainsi ouvert,
car il y va de nos bonheurs intimes comme de la survie de
l’espace public, qui en est sa condition.