Champ psychosomatique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062881
170 pages

p. 5 à 8
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no 27 2002/3

2002 Champ Psychosomatique

Éditorial

Annie Roux
Eninterrogeantl’intime, onestconduitàsurvolerl’espacla plus secrète, celle de la sexualité. Non pas tant la sexualit entier qui s’étend de la sphère la plus publique – l’orga nisation politique – à celle qui est la plus privée, voir dans ses avatars singuliers que celle qui est inscrite au cœur d tout être humain, parce que l’homme est enfant de l’homme. Il nous faut nécessairement considérer ces deux sphères dan leur démarcations respectives afin de saisir où peut se vivr l’intimité et dans quelles conditions elle s’exprime.
L’intime, si l’on se rapporte à sa définition, désigne « ce qu est intérieur et profond, qui constitue l’essence d’un être » L’espace intérieur ainsi évoqué dessine nécessairement so extérieur, comme ce qui le borne.
Mais l’extérieur est, psychologiquement, plus encore : s possibilité même. On pourrait dire qu’il n’existe pas de mond intérieur sans un monde extérieur. Ainsi formulé, cela invite préciser ce que peut être l’extériorité de l’intérieur d’un être aussi bien l’Autre humain que la Société au sein de laquelle le échanges s’organisent.
L’être n’est pas seul au monde, il tient des autres son huma nité, car il naît, prématuré, dans un univers chargé de sens saturé de signes : le symbolique est un registre toujours déjà là Le symbolique dont il est question ici est celui de la pensé psychanalytique, qui pose le complexe d’Œdipe comme condi tion de la culture et des échanges humains par la contraint qu’il exerce sur tout sujet d’avoir à se séparer de sa mère. Le désir qui anime la construction de ce numéro est de solliciter l’intérêt pour cette question de l’intime, de sa nature et de son déploiement, mais aussi de son dévoiement, dans différents champs de sa compréhension.
D’où un apparent polymorphisme, avec des textes philosophiques, psychanalytiques, sociologiques. C’était une nécessité, pour que de cette rencontre, naissent de nouvelles propositions… Michelle-Irène Brudny, relisant Hannah Arendt, rappelle que l’organisation politique (sphère publique) s’oppose à la sphère privée du foyer. Au XIXe siècle, après l’avènement de la société comme ensemble de familles, cette distinction claire des deux sphères est menacée.
Avec la dégradation de l’espace privé, l’intimité est reléguée au statut précaire de simple refuge.
Depuis lors, ce mouvement n’a fait que s’amplifier, les spécificités des deux espaces, privé et public, venant à s’effacer. Cette confusion croissante, identifiée par Arendt, atteint son point d’aboutissement : Michel Schneider nous convie, par sa réflexion politique percutante, à saisir les effets délétères de tout ce qui relève de procédures désymbolisantes dans le monde d’aujourd’hui (et celui de demain sans doute).
Il stigmatise le brouillage croissant du public et du privé, et avec quelques exemples significatifs (notamment les règles d’attribution du nom, la féminisation des noms de fonction, le pacs), il déplore les altérations du symbolique que l’état a produites. L’action publique vient porter sur l’espace privé, et légiférer de façon non nécessaire là même où la tradition et la loi morale organisaient les rapports entre les individus. La sexualité est appelée à disparaître dans un univers désormais soumis à la toute puissance de la mère archaïque et prégénitale. Ce constat est illustré à merveille par cette formule : « les pères sont des mères comme les autres ». Ou le contraire, pourrait-on ajouter. Elodie Raux, illustre bien cette dévalorisation de la sphère privée quand elle décrit « les intimités anonymes du cybercafé ». Elle y expose une tentative de création d’un espace pseudo-intime, dans un lieu public, le cybercafé, qui débouche sur des relations plus virtuelles que réelles. On y verra surtout une mise en acte du fantasme qui vient en oblitérer la fonction organisatrice de la vie psychique (donc sexuelle). Il en résulte un appauvrissement relationnel, et une solitude croissante. L’intimité, qui y est minimale, s’y trouve réduite au strict nécessaire.
C’est bien cette même carence qui conduit celui qui n’a plus d’échappatoire à demander l’aide du psychanalyste.
Notre propos n’est pas d’apporter remède aux maux de notre société, en proposant comme alternative à cette décomposition le prototype d’un échange qui garderait sa valeur fondatrice de communication. Il s’agit plutôt de témoigner de sa simple possibilité : c’est une lecture possible de la psychanalyse que celle qui privilégie la fécondité de la rencontre. En effet, au-delà de la plainte symptomatique, la souffrance de l’homme est celle de l’incompréhension de soi. Obscurité à soi-même et solitude vide. C’est à ces plaies que l’analyste se confronte.
La douleur reflète alors une division aliénante, à l’intérieur de la sphère psychique, entre ce qui est disponible pour l’intimité de l’échange et ce qui relève d’une sphère réservée où le secret est enclos. Le travail interprétatif et élaboratif de l’analyse vise à déchiffrer ce secret qui emmure le patient, en tentant de repérer l’organisation qui le nourrit : José Luis Goyena, alors qu’il s’attache à démonter les rouages très serrés qui installent une prison dans le patient, rapporte l’expérience « intransmissible » de la création de l’intimité, création commune du patient et de l’analyste, aire transitionnelle de jeu et de liberté. La psychanalyse, vue sous cet angle, permet la restauration ou le développement d’une capacité d’intimité à soi-même. Elle dissipe les distorsions de la communication qui créent une rupture dans l’échange avec autrui et une perte du tissu symbolique à l’intérieur même de l’individu. Désordres qui ne sont pas sans incidence dans la sphère politique et sociale… dans la mesure même où ce sont les hommes qui font la politique !
Ce sera finalement l’intimité féminine qui sera plus particulièrement évoquée avec des textes psychanalytiques et socio-logiques. Que l’homme, au sens générique du terme, ne nous ai rien livré de son intimité, est-ce une si grande surprise ? Il n’y a eu de notre part aucune volonté délibérée de l’exclure. Cette discrétion est-elle la trace habituelle d’un refoulement et/ou d’un effet de culture ?
Michel Casevitz, dans son propos sur les mots grecs pour dire l’intime, évoque l’Antiquité classique où il remarque déjà cette opposition des statuts de l’homme et de la femme : « l’intérieur réservé à la femme et l’extérieur où opère l’homme…». La femme aurait-elle, plus que l’homme, recours aux mots pour dire, représenter son sexe, afin de lui donner la visibilité qu’il n’a pas, au-delà de ce qu’elle en ressent ?
De l’image d’elle-même à la conscience de son intériorité, trajectoire du visible à l’invisible, il y a là pudeur de femme, sans aucun doute.
Le choix des sous-vêtements, qui cachent et exhibent à la fois, obéit à des codes sociaux parfaitement déterminés. Aurélia Mardon y a repéré les effets d’un contrôle social de la sexualité féminine, lequel n’est si efficace que parce qu’il est parfaitement intériorisé.
Ce sexe invisible est examiné dans la consultation gynécologique et Laurence Guyard décrit les rituels de cet examen, s’attachant à montrer les procédures relationnelles qui, côté médecin comme côté patiente, permettent de neutraliser au moins partiellement les émois qui sont réveillés.
Et Marianne Baudin, à propos des vulvodynies (douleurs vulvaires sans cause organique), soupçonne dans ce trouble une quête d’intimité, à soi et à l’objet. Elle interprète ce ratage comme une tentative d’appropriation du sexe invisible. La double face du symptôme, son compromis, sont exemplaires : la douleur y est l’envers du plaisir.
A réfléchir au surgissement de la honte – expérience commune à tout humain – Claude Barazer s’est interrogé sur la constitution de l’intime comme organisateur de la psyché. C’est par la clinique de la honte, la honte prenant alors un statut métapsychologique nouveau, qu’il décrit comment se créent des enclaves, sous forme de lieux psychiques en « exclusion interne », comme traces de traumatismes sexuels infantiles. La honte, qui engendre la pudeur, permet à l’enfant de réaliser une première fondation de son intimité, à l’abri des regards. Cette invisibilité de son psychisme participe à la construction narcissique de l’identité et autorise la création du fantasme. Ainsi, l’intimité nous invite dans sa définition et sa tentative de saisie, à construire des oppositions : caché-montré, invisiblevisible, secret-connu, intérieur-extérieur, privé-public. Espérons que reste vivant le questionnement ainsi ouvert, car il y va de nos bonheurs intimes comme de la survie de l’espace public, qui en est sa condition.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis