2002
Champ Psychosomatique
Les intimités anonymes du cybercafé : à l’ombre d’Internet
Elodie Raux
socio-anthropologue, 9 rue d’Estienne d’Orves, 91370 VerrièresleBuisson.
Comment s’élaborent les relations entre des individus, principalement jeunes,
qui s’approprient le cybercafé afin d’y organiser des rencontres pouvant aboutir,
en de rares mais significatifs cas, à des relations sexuelles in situ ? Nous verrons
comment la figure du « chatteur-dragueur » installe provisoirement un territoire
d’intimités dans l’espace public, en portant particulièrement attention au contexte
spécifique du cybercafé et des relations par Internet. Nous décrirons ensuite les
interactions, sociabilités, stratégies et normes qui se mettent en place pour contrôler
le cadre d’exposition des intimités. Enfin, nous montrerons comment cela participe des processus de socialisation et de construction identitaire de ces jeunes.Mots-clés :
Cybercafé, Communication électronique, Drague, Espace public, Intimité.
We study how relations build up between persons, mostly young, who appropriate the internet cafe in order to use it for encounters which may end to on site
sexual relations, in rare but significant occasions. We’ll see how the dredgerchatterer‘s figure temporarily installs an intimacies’territory in public space, with particular attention given to net cafe and net relations’specific context. Then we’ll
describe the interactions, sociabilities, strategies and norms developed to control
the intimacies’exhibition frame. Finally, we’ll show how it takes part in this young
people’s socialization and identity construction process.Keywords :
Internet cafe, Electronic communication, Dredge, Public space, Intimacy.
En plus d’une capacité d’accueil inégalée (375 internautes
répartis sur mille mètres carrés), EasyEverything
est le premier cybercafé ouvert de jour comme de nuit
à Paris et plus largement en France. Il participe d’une floraison
de ces espaces – encore atypiques il y a cinq ans – dans la ville,
correspondant à l’adoption progressive en France d’un
nouveau mode de communication : Internet. En proposant un
accès à Internet et à l’outil informatique, il répond aux besoins
de la vie urbaine : communiquer, s’informer et gagner du
temps. Il est devenu un lieu de la mobilité parisienne et tend à
remplacer, en concurrence avec les téléphones portables, les
cabines téléphoniques.
Ce cybercafé a été élaboré dans un souci de rentabilité à
l’américaine (prix les plus bas, facilité d’accès de jour comme
de nuit et simplicité esthétique), ce qui en a fait rapidement un
nœud de passage aux taux d’affluence proportionnels à ceux
de l’important carrefour urbain du Forum des Halles auquel on
l’identifie vu sa proximité. Lieu de grand brassage social et de
turn-over comparable à une gare, on y voit se succéder selon
les moments de la journée, parisiens et banlieusards, étudiants
et touristes de passage, qui viennent aussi bien faire des travaux
de bureautique que naviguer sur Internet, « chatter »
[1] et
consulter leur boîte à lettres électroniques.
Hormis une population nomade qui n’y fait que de brefs
passages, l’endroit a été investi et monopolisé dès le premier
mois d’ouverture malgré les précautions prises par les concepteurs pour limiter l’effet de sélection de la clientèle. Majoritairement composée de jeunes de classe populaire, voire
moyenne, cette population de squatters se constitue en partie
de la clientèle locale de bandes errantes qui paradent aux
Forums des Halles. Ces jeunes en recherche de conquêtes
amoureuses ou tout simplement d’occupations ont trouvé dans
ce cybercafé aux allures de fast-food un lieu accessible à tout
moment et à moindre coût. Pour une somme inférieure au
prix d’un café, ils peuvent s’asseoir et même dormir au chaud,
ainsi que s’adonner à une activité qui va rythmer leur vie : le
« chat »
[2].
Cet article s’attachera d’abord à comprendre comment la
figure du « chatteur-dragueur » installe provisoirement un territoire d’intimités dans l’espace public. Il consistera ensuite à
décrire les interactions, sociabilités, stratégies et normes qui
se mettent en place dans ce contexte de détournement
provisoire de l’espace public.
1. UN ESPACE PUBLIC CONSTRUIT COMME UN
ESPACE PRIVÉ : L’APPROPRIATION COMME
CONSTRUCTION D’UN « CHEZ SOI » (INTIME ET
SÉCURISANT)
A EasyEverything tout est fait pour que l’usager puisse
faire, le temps de sa connexion, un territoire personnel de la
place et de l’ordinateur qu’il occupe. Tout a été élaboré pour
que cette appropriation reste momentané (ménage très régulier, remise à zéro de l’ordinateur, etc.) afin de permettre au
prochain utilisateur de trouver un espace vierge qu’il pourra
s’approprier à son tour. Pourtant, dans certains cas, ce phénomène va prendre une ampleur insoupçonnée. En effet, la
simplicité d’un décor épuré qui s’efforce de ne pas laisser transparaître de sceau social trop sélectif va favoriser l’accaparement de l’endroit par un type de clients réguliers. Fondus dans
la masse, souvent livrés à eux-mêmes dans de grandes salles
à peine surveillées, ils viennent, ils vont disposer de l’espace
selon leur bon vouloir et construire le cybercafé comme un
« chez soi ». Grâce à un subtil travail de « domestication » du
personnel et un système de relais pour conserver l’espace qu’ils
se sont attribués, ils vont passer progressivement du statut
d’« habitué » à celui de « privilégié ». Cette privatisation d’un
espace réputé public s’accompagne d’une adaptation du règlement et d’un usage des lieux personnalisé. Ils vont en effet
s’adonner à des pratiques en décalage avec la norme de rigueur
comme la consultation proscrite des sites pornographiques, le
fait de fumer, dormir sur son siège, consommer sa propre nourriture. Ils vont pousser jusqu’à se faire livrer des pizzas sur
place – comme si l’adresse du cybercafé leur était personnelle
– et même avoir des relations sexuelles dans les toilettes :
« Ici c’est un accès à Internet, tu donnes dix francs, tu
rentres… c’est comme une maison, vous devez acheter la clé,
on vous la donne, et, à l’intérieur, derrière la porte, vous faites
ce que vous voulez. (…)
On sait très bien qu’il y a des mecs qui serrent des filles dans
les toilettes ou qui se masturbent mais on les laisse faire, parce
que, entre minuit et cinq heures, il y a une tendance à laisser-aller. C’est l’équipe de nuit, et eux, vraiment ils sont calmes,
parce que là, c’est pas prise de tête comme l’après-midi où je
dois être chiant : si je te vois à deux sur un poste ou en train de
fumer, je te fous dehors; des trucs que je ne ferais pas la nuit
parce que je sais que le mec est fatigué…»
(un assistant).
Cependant, le changement de signification affectant le
cybercafé du fait de la dérivation des fonctions initiales de
l’endroit, n’est pas forcément ressenti de la même façon par
l’ensemble de la clientèle. Ces marqueurs (restes de repas,
verres en plastique contenant du sperme), qui sont des « actes
ou dispositifs qui ont pour fonction de manifester et de poser
la revendication d’une partie à un territoire » (Goffman, 1973),
ne manquent pas de provoquer une certaine gêne. Le plus
insupportable pour l’acteur est en effet d’y voir un excrément
laissé par le passage de l’autre. L’endroit peut avoir des utilisations différentes selon l’investissement symbolique et réel
de ses utilisateurs. Seuls les habitués, principalement des
chatteurs, retrouvent le sens précis de pratiques qu’ils ont
développées dans ce lieu partiellement et momentanément
privatisé. Pour les autres au contraire, en absence de décodage,
cette apparente absence d’encadrement institutionnel (tout le
magasin est en fait équipé d’un système de vidéo-surveillance)
peut être appréhendée comme un danger. L’individu peut
ressentir une menace pour son « territoire du moi » (Goffman,
1973) dans ce contexte de proximité physique que lui inflige
la configuration spatiale étriquée, d’autant que le flou réglementaire, sur lequel nous reviendrons, permet difficilement de
trancher en cas de conflit. Cependant, comparativement à la
prise de risque (manque de personnel de sécurité, ouverture
toute la nuit, situation à proximité de la rue Saint-Denis), les
incidents sont rares. Mis à part le vol, en trois mois d’enquête,
la police n’a dû intervenir qu’une seule fois pour une bagarre.
Car en échange de la tolérance de la maison envers cet accaparement, les acteurs en sus de leur fidélité, vont faire preuve
d’autodiscipline. Se sentant responsables du lieu, ces habitués
vont en assurer la surveillance et devenir les garants de l’ordre :
en aidant les gens qui sont perdus, en dénonçant les semeurs
de trouble, voire en les mettant directement dehors. Ainsi la
conscience d’appartenance territoriale entraîne parallèlement
un sentiment de sécurité. Le territoire est alors vécu comme un
cocon protecteur et protégé, au sein duquel les acteurs se
sentent à l’abri des violences physiques et symboliques du
monde extérieur. Il est même vécu par certains comme la
possible matérialisation des fantasmes utopiques investis dans
le cyberespace : autorégulation par le groupe, abolition des
inégalités sociales, interculturalité, pacifisme, etc.
Les acteurs ont donc construit l’espace réputé public du
cybercafé comme un espace privé protecteur, un territoire sécurisant délimitant une propriété circonscrite à un groupe. En
déjouant la norme de maintien d’un lieu public sous les
auspices d’une a-propriété irréductible (Quéré, 1992), ils en
font un espace intime, lequel est avant tout une construction
symbolique. En effet, il est mentalement investi d’une signification qui le détache (partiellement) des normes en vigueur
dans les lieux publics. Mais cet effet de parenthétisation résulte
aussi de certaines particularités du cybercafé que nous voulons
décrire à présent.
2. UN MICROCOSME FAVORISANT UNE CERTAINE
PRISE DE DISTANCE AUX RÔLES ET AUX NORMES
DOMINANTES
La politique « discount » attirant une clientèle cosmopolite
laisse a priori peu de place à la convivialité. Dans ce cadre
fonctionnel épuré aux allures de bibliothèque universitaire où
s’alignent les rangées d’écrans, les internautes jouissent d’une
connexion sans aucune assistance. Tel le « non-lieu » (Augé,
1992), cet endroit de passage impersonnel et dépersonnalisant
provoque un certaine impression de dépaysement et d’enclavement. EasyEverything joue sur un imaginaire de l’étrangeté
par son appartenance à une chaîne internationale de type américain, mais aussi par l’offre d’un service encore nouveau en
France associé dans l’inconscient collectif au lointain et au
nomadisme. Ainsi en rupture avec le modèle des bars parisiens,
il procure un sentiment d’abord d’incompréhension puis de
liberté par rapport aux normes dominantes françaises. Cette
impression de décalage est accentuée par son organisation
atypique faiblement régulée comparativement à sa capacité
d’accueil, qui le rapproche plus du hall de gare que du café de
quartier. Une quasi-absence de personnel et de contraintes
réglementaires – particulièrement les nuits lors desquelles un
unique agent de sécurité encadre les centaines d’internautes
disséminés sur mille mètres carrés – laisse une large marge
d’autonomie aux clients. Après un premier temps de désarroi,
elle leur donne l’impression de pouvoir se comporter comme
bon leur semble, c’est-à-dire d’échapper aux normes sociales.
Lieu public avec sa capacité d’accueil inégalée pour un
cybercafé, EasyEverything nous fait pourtant entrer dans un
monde plus intime en rupture avec l’espace public par excellence que nous quittons, la rue. Le côté inclassable de cet
espace intermédiaire, situé entre public et privé, individuel et
collectif, anonymat et sociabilité place l’usager en situation
productrice. Ne rentrant dans aucune catégorie prédéfinie à
laquelle correspondrait un corpus de comportement à adopter,
les normes d’usage y sont en devenir.
L’effet de parenthèse par rapport au monde social extérieur
est accentué par l’originalité spatio-temporelle du cybercafé.
En plus de son enfermement architectural, il marque un temps
d’arrêt au centre des flux urbains. Dans cet espace clos reclus
dans les sous-sols et artificiellement éclairé, la temporalité est
le strict envers de la vie sociale. En effet, son ouverture en
continu produit un temps linéaire non structuré qui s’oppose
à la routine et à la répétition des rythmes du quotidien. Dans
ce « non-lieu », l’individu est en transit, il est coupé un moment
du temps social parisien, d’autant plus qu’il est mentalement
investi dans un monde virtuel où le temps et l’espace n’ont plus
de limites.
L’internaute « dans » son écran oublie que le temps passe.
Il doit parfois attendre que son corps, reprenant ses droits, le
ramène à la réalité (faim, fatigue, chaleur, etc.), ou que son
crédit de connexion soit épuisé. Mais le temps de son voyage
cybernétique, son corps est virtuel, les interactions ont une
forme et un sens différents. Lors des échanges virtuels, les individus abandonnent leur identité et choisissent un pseudonyme
pour se faire identifier. Le « pseudo » est un bricolage identitaire qui permet de garder le contrôle d’une partie des
« réserves d’information », protégeant ainsi l’univers privé, une
partie des territoires du moi (Goffman, 1973), et surtout l’identité sociale de l’acteur. Il est soigneusement élaboré par
l’internaute puisqu’il doit symboliser ce qu’il veut que les
autres pensent qu’il est, pour le temps d’une ou plusieurs
discussions. Ce dernier peut en collectionner autant qu’il le
souhaite tout comme il peut choisir de dévoiler sa véritable
identité. L’absence de visage et d’engagement dans l’interaction à laquelle il peut se soustraire à tout moment libère
alors fantaisies sexuelles et jeux d’identité : déchaînements
(d’insultes)
[3], hommes se faisant passer pour des femmes, etc.
Les salons de discussion virtuelle sont les terrains de jeu d’un
relâchement voire de l’abandon des rôles. Dans ce contexte de
carnaval permanent, l’identité et le corps n’ont donc plus la
même mesure, ce qui va finalement déteindre sur le comportement des usagers au sein du cybercafé comme nous le verrons
par la suite. Ces derniers vont reproduire dans le cybercafé ce
qu’ils vivent dans le cyberespace. Le fait d’être mentalement
pris dans un autre espace rend finalement plus acceptable la
promiscuité physique, et leur fait oublier quelque temps la prise
de risque qu’elle constitue.
3. PRATIQUES INTIMES : UN TERRAIN DE JEUX DE
SÉDUCTION
Ainsi le brouillage spatio-temporel, le flou en matière de
règles comportementales encore in statu nascendi, l’effet
désinhibiteur du cyberespace auquel s’ajoute l’anonymat dans
le cybercafé, dégagent les acteurs des contraintes de tenue de
leur personnage public. Dans cette ambiance particulièrement
décontractée, ils vont se livrer aux jeux les plus fantaisistes. Qui
plus est, dans ce contexte de faille des rôles sociaux (Bidart,
1997), ils vont dévoiler une part de leur intimité. Des individus
qui ne connaissent rien les uns des autres – hors du cadre
ponctuel du cybercafé – vont pourtant divulguer une part de
leur vie privée, sans avoir l’impression de mettre leur intégrité
(leur personnage social) en danger. Mais cela n’est possible
que parce qu’ils ont préalablement construit l’espace du cyber-café comme un espace intime rassurant, comme nous venons
de le voir.
Comment s’établissent les contacts dans cette plate-forme
intermédiaire, à la fois privée et publique ? Les règles de sociabilité y sont plus souples et se réduisent, selon les usagers, à :
« tu me fais pas chier, je te fais pas chier, et tout ira bien ».
Ce sentiment de faible contrainte permet de développer des
stratégies de rencontre. Elles sont d’autant plus aisées que
l’espace est constitué en grandes salles garantissant transparence et publicité en vue de contacts collectifs, mais aussi en
multiples recoins permettant retrait et isolement. L’absence de
personnel permet aux usagers de se comporter comme ils le
désirent sans être trahis par une interconnaissance trop
profonde avec les assistants, ni avoir l’impression d’être placés
sous un regard stigmatisant. De plus, l’individu n’est pas cloisonné dans l’espace, il se sent libre de s’y déplacer. Il s’assoit
le long des grandes rangées d’ordinateurs, à côté de personnes
qui lui sont étrangères, selon un choix qui lui revient dans la
limite du disponible. Cette situation facilitant la mobilité
concourt à créer les conditions d’un contact de façon souple et
informelle. Certains utilisent l’aléatoire du placement comme
tactique de rencontre improvisée. Ils ne se sentent pas jugés par
les autres, confrontés au même choix de placement. Cela
entraîne une faible division sociale et sexuelle de l’espace qui
autorise un homme à s’installer à côté d’une femme avec
parfois le prétexte de ne pas avoir d’autre possibilité en cas de
grande affluence (dans le cas inverse, l’établissement ferme
d’ailleurs certaines salles pour circonscrire les usagers et
accentuer le sentiment de foule). Ils peuvent donc adopter des
stratégies de rencontre plus libres et spontanées qu’ils
n’oseraient pas mettre en œuvre dans un autre lieu plus
conventionnel.
En outre, l’effet de foule transcende la gêne et les libère de
la retenue normative propre aux lieux publics pour les fondre
dans « un ensemble populationnel éphémère » (Bouvier, 1995)
qui n’aura d’existence qu’hic et nunc dans le cybercafé :
« Ici les gens se parlent parce que tu n’as pas une rangée de
deux ordinateurs, mais des rangées immenses de vingt à trente
écrans, donc une personne peut rigoler et un mec va venir, va
rigoler avec, et voilà. C’est le nombre qui fait la différence :
“plus on est de fous plus on rit”. Il y a plus de gens que dans
un cybercafé où il y a vingt postes; c’est pas la même chose,
ici, on peut venir à plusieurs, venir en groupe, plein de trucs
qu’on ne peut pas faire dans un cybercafé normal. Les gens
cherchent et trouvent ici le mouvement de masse, de gens, c’est
le groupe. »
(Ben, assistant).
Le défoulement général et en groupe résulte aussi du
partage d’une même pratique, à visée relationnelle, par un
grand nombre d’individus qui ne se connaissent pas forcément
mais se trouvent très proches physiquement. Le « chat » crée
du lien social sur un mode informel. Il permet une fusion
temporaire hors des conventions établies. Venir communiquer
par Internet constitue un alibi pour l’individu, lequel ne sera
pas stigmatisé « individu solitaire et insociable
[4] prêt à tout pour
faire des rencontres ». Ainsi,
EasyEverything est rapidement
consacré « endroit de drague » par une référence en matière de
nuits parisiennes,
Nova Magasine. Exercer au même endroit,
une même pratique, dont le but est d’avoir un échange avec
d’autres individus, devient prétexte à engager une conversation hors du cadre de cette pratique. Ces jeunes ont développé
une pratique nouvelle du « chat » qui ne se réduit plus à l’usage
personnel en ligne initialement pensé par les concepteurs.
Consistant à raconter, commenter et partager hors-ligne ce
qu’ils vivent en ligne, cela devient une pratique de groupe qui
s’exerce simultanément dans le cybercafé et le cyberespace.
L’échange en ligne se fait vecteur d’échanges hors ligne, et le
cybercafé devient le terrain de jeux de séduction :
« Les gens ne viennent pas pour consulter des sites porno;
ils ne sont pas intéressés par ça. C’est le “chat” qu’ils veulent
et encore plus la nuit, c’est pire, parce que le but, c’est de
concrétiser par une relation sexuelle. Les gens viennent ici pour
du concret, pas pour du superficiel. Ils se rencontrent aussi bien
sur le Net que dans le cybercafé. »
(un assistant).
Principalement les vendredis et samedis soirs, jusqu’à une
heure du matin, des garçons viennent en groupe y chercher la
partenaire d’une nuit :
« Le principe est tout simple je crois, c’est : “On se rencontre,
tu me plais, je te plais, on baise un coup”. Et voilà. Maintenant,
est-ce qu’on peut fonder quelque chose de sérieux par rapport
à ça ? Je n’y crois pas personnellement. »
(un client, 31 ans).
L’objectif du jeu est d’obtenir une adresse mèl, un numéro
de téléphone portable ou mieux encore un rendez-vous. La plus
belle réussite, performance très évoquée mais des plus rares,
sorte de « pompon » stimulant mais quasi inaccessible, est de
rencontrer une personne directement dans le cybercafé et de
conclure par une relation sexuelle sur place.
Une fois repérée la proie dans la jungle des écrans, la
stratégie consiste à effectuer, avec la plus grande discrétion, les
opérations requises pour relever le pseudonyme qu’elle utilise
et le salon sur lequel elle chatte. Une fois entré en dialogue
virtuel avec la personne choisie, il s’agit de faire apparaître
avec finesse, au fil de la conversation, le fait que les deux
interactants sont physiquement au même endroit, prélude à une
drague in situ. Le jeu de cache-cache peut commencer.
Dans cette situation de côtoiements interpersonnels,
l’écran joue un rôle important. Il donne une certaine contenance, comme la cigarette ou le téléphone portable, et procure
l’isolement nécessaire pour respecter le contact minimal propre
aux lieux publics. Mais il est aussi un indicateur de goûts qui
donne l’occasion de se reconnaître des affinités et d’engager
une conversation (il constitue une sorte de « prêt-à-parler »).
Exposé et laissé à la vue de tous, l’écran dévoile des extraits
de vies privées, sans pour autant divulguer d’éléments rendant
identifiable. Alignés en hauteur, ils affichent certaines informations pouvant être happés au passage par l’œil. Ainsi, il
constitue un précieux allié dans le cadre des rencontres dans
la mesure où il permet à l’individu de jouer avec l’image qu’il
veut donner de cette projection de soi. Il peut tout autant révéler
des éléments non valorisées socialement. Ce problème est
évident dans le cas de la consultation des sites pornographiques, pratique étonnamment répandue dans les cybercafés.
Il place alors l’usager en situation inconfortable dans la mesure
où cette pratique est socialement dévalorisée et dévalorisante,
et constitue donc une potentielle atteinte à la conservation de
la « face » (Goffman, 1974). Pourtant, toujours dans un souci
de maintien de l’ordre public, par un tacite et commun accord,
les individus ainsi également exposés, vont éviter de poser sur
les écrans des autres les regards qu’ils n’aimeraient pas sentir
sur le leur.
4. UN ESPACE DE SOCIALISATION : ENTRE MOI
INTIME ET MOI SOCIAL
L’écran s’inscrit donc dans le jeu des séductions, dont
l’élément moteur est le « chat » comme nous l’avons vu
précédemment. Mais rappelons que ces contacts plus ou moins
éphémères, tous ces jeux de rencontres et de séduction qui
s’élaborent autour de cette pratique, sont surtout le fait d’une
tranche d’âge en pleine période de socialisation. Le but de ces
jeux est de tester les capacités à plaire et à se socialiser, c’est-à-dire de construire son identité (construction qui continuera
d’ailleurs à évoluer par la suite). Dans les sociétés modernes,
selon le mythe fondateur de l’individualisme, nous nous
construirions nous-mêmes, comme individu original, authentique, avec une personnalité. Pourtant, cette quête de soi-même
ne signifie pas repli sur soi, séparation et solitude, car les
individus ont la conviction qu’ils ont besoin que les autres les
aident à se révéler (Singly, 1998). Les jeunes s’ouvrent donc
au jugement des autres dans cet « espace public d’apparition »
(Quéré, 1992). Ils ont besoin de communiquer avec autrui, pour
confronter expériences, modèles et normes. Pour avoir accès
à cette confrontation, ils doivent entamer barrières protectrices
et moyens de défense, au risque de mettre la « face » en danger.
Dans le cybercafé, s’étant mis ainsi tous potentiellement en
danger, les individus présupposent une certaine garantie de non
agression, les maintenant dans un statu quo. Cet implicite
contrat participe de la construction de cet espace comme un lieu
privé.
En outre, le fait de « tomber le masque » est aussi un moyen
de construire ce masque, ce rôle, avec l’aide critique de l’autre
(Bidart, 1997). Cet aspect nous renvoie à la nature bidimensionnelle de l’identité sociale comme expression d’une dualité
et d’une articulation entre deux types d’identité individuelle :
une identité biographique « pour soi » et une identité relationnelle « pour autrui » (Dubar, 1991). Toute la difficulté est donc
de trouver un équilibre entre le moi intime et le moi social.
Cette négociation permanente s’exprime clairement dans le
cybercafé. Construit en territoire privé, il va produire un équilibre entre anonymat et intimité, lequel écartèle l’individu entre
identité relationnelle et identité personnelle. Socialement
anonyme et publiquement désengagé, celui-ci peut révéler une
part de son intimité. La part d’histoire qu’il va révéler n’engage
pas son personnage quotidien dans la mesure où l’anonymat
lui laisse le choix de sa présentation et la possibilité d’adopter
un autre rôle. Cette forme d’interaction est comparable à celle
décrite par Simmel à propos de la figure de l’étranger (Simmel,
1979). Dans des situations hors cadre (lors de période de
« crise » ou quand on touche au plus intime), il est parfois plus
aisé de se confier à un inconnu qu’« être intime » avec ses
proches, ses « intimes », dans la mesure où l’on ne met pas son
personnage quotidien en danger. Ainsi, les acteurs peuvent
rester plusieurs jours d’affilée sans rentrer chez eux, dormir les
uns à côté des autres et parler de choses très intimes (la sexualité), alors qu’ils méconnaissaient tout de leur vie sociale hors
du cadre du cybercafé :
« On s’est tous rencontré ici, et on ne se voit qu’ici, jamais
en dehors, chacun son problème. On se retrouve qu’ici, on ne
s’éclate qu’ici. Parce qu’on se voit tous les jours au Cyber et
je ne vois pas pourquoi se voir encore après, on a d’autres
choses à faire que le Cyber, on a chacun nos vies et il faut faire
avec, si après tu te mets à squatter la maison du pote. (…) Je
ne sais pas trop ce que font exactement les autres, quand on est
là, on se raconte des trucs à propos de là, c’est tout ».
(un client)
Ainsi, la sociabilité autour d’Internet dans le cybercafé
exprime une tension entre distance et proximité qui nous
renvoie à la double nature paradoxale du lien social
[5]. D’un
côté, les individus peuvent pousser la fusion interactionnelle
jusqu’à des relations dans les toilettes, et, d’un autre côté, cette
proximité n’est permise que par la distance
de facto imposée
par l’anonymat. Les individus élaborent des tactiques qui
visent à fournir une efficacité aux rencontres comme à leurs
évitements ponctuels. L’autre est recherché autant que fui,
comme le montre le jeu de cache-cache décrit plus haut. En fait,
inscrit dans un univers singulier isolé, chacun peut échanger
intimement et intensément avec autrui sans se sentir en danger.
Tous les rapports observés dans le cybercafé (séduction,
sexualité, amitié, confidences) relèvent de l’échange intersubjectif et participent du processus de socialisation. Bien
qu’ils sembleraient n’être soumis qu’à la seule volonté des
individus, ils s’éprouvent de plus en plus dans des territoires
protégés, a priori à l’écart du monde, érigés en marge mais
pourtant au sein de l’espace public (Le Gall, 1997). Cependant,
si l’on y retrouve le côté insulaire des espaces privés, et que ces
territoires donnent également l’illusion de pouvoir s’affranchir
des légitimités externes, les libres choix qui s’y expriment n’y
sont pas totalement dégagés des contraintes sociales plus
globales, tout comme les relations qui s’y développent ne se
construisent pas en dehors de toute référence aux divisions de
la société.
C’est grâce au fait que la population a intériorisé une partie
des normes fondant la vie en société, que la liberté est possible
dans le cybercafé. Si ce dernier se présente à première vue
comme un défouloir anarchique, hors des routines du quotidien, où les gens se côtoient librement avec peu de codes à
respecter, il est tout au contraire régi par un ensemble de règles
de comportements non explicites mais qu’il ne faut pas
enfreindre. Les relations interindividuelles qui s’y créent
renvoient au code de la superficialité. Le cybercafé favorise en
effet le développement de relations anonymes et ponctuelles
dont l’objectif est de préserver les « selfs » tout en favorisant
la rencontre. Il permet donc de lever les barrières qui limitent
les rencontres dans la vie quotidienne tout en réduisant la
profondeur de la relation avec une personne inconnue. A tout
moment, l’individu peut s’engager ou se retirer de la relation.
Ces relations « à responsabilité limitée » sont requises pour
produire la « distance », et le « frottement social » propre au lieu
public (Joseph, 1984). L’espace public nécessite une mise en
scène au service d’une sociabilité anonyme permettant de
croiser et de « voir » l’Autre sans s’engager immédiatement
dans une relation contraignante. Il suppose un « jeu de
masques » (Goffman, 1973) n’engageant les individus que pour
le moment précis de l’interaction.
De même, on remarque une division sexuelle dans les situations de drague. Le plus souvent ce sont les hommes qui
chassent les femmes dans le cybercafé. Ces dernières ne se
risquent à la chasse que dans le cyberespace où elles sont
totalement dégagées des contraintes de rôle. Elles peuvent y
formuler la demande de rencontre sans risquer d’être perçues
négativement par leur entourage, puisqu’adoptant une stratégie
habituellement réservée aux hommes. Venir seule au cybercafé
est déjà contraire à la retenue incombant traditionnellement au
rôle féminin et constitue aux yeux des hommes un signe
d’ouverture aux rencontres.
Nombre de comportements et fonctions courantes de la vie
humaine avaient été bannis de la vie publique par le processus
de civilisation des mœurs en Occident (Elias, 1939), pour se
dérouler à l’écart, à l’abri des regards, dans des « enclaves »
d’intimité
[6]. Il est intéressant de voir comment ceux-ci resurgissent aujourd’hui sur la scène publique. Cependant, il nous
semble que ce n’est pas la construction sociale de l’intimité qui
a changé
[7], car ces « pulsions » portent toujours le sceau de
l’intime. Ce serait plutôt celle de l’espace public. Pour frotter
l’intime au collectif, les acteurs élaborent des « flaques de
privé » (Laé et Proth, 2002) au sein de l’espace public. Ainsi
construites comme un « chez soi », ces enclaves deviennent le
terrain de jeu de socialisation où les acteurs vont pouvoir tester
leurs identités, en se confrontant aux jugements des autres, sans
pour autant mettre en danger leur personnage public. Ces
espaces intermédiaires, terrain d’un certain relâchement des
rôles sociaux, sont en effet strictement régis par un impératif
d’anonymat. Ils mettent en relief le caractère dynamique de la
relation entre individu et collectivité. Au cœur de la question
de l’identité, l’intime incarnerait, représenterait, symboliserait
le lien indéniable entre individuel et social.
·
AUGE M., Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité,
Paris, Le Seuil, 1992.
·
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[1]
Ce vocable anglo-saxon que l’on retrouve
sous des formes orthographiques multiples se
prononce « tchatter ». Il
est tiré du verbe « to
chat » qui signifie
bavarder. Il s’est imposé
au cours des dernières
années comme le terme
générique pour désigner
tout système de communication synchrone
médiatisé par ordinateur.
[2]
Par le biais de dispositifs socio-techniques
de communication
nouveaux, les individus
peuvent communiquer
pour des sommes
modestes, en temps réel
ou non, avec des individus qu’ils connaissent
dans la vie réelle ou non,
et ce sans limites
géographiques. Les
formes d’utilisation les
plus répandues sont le
courrier électronique et
le « chat ». Ce dernier
consiste en une discussion sous forme écrite,
en temps réel, entre un
nombre illimité de
personnes connectées
simultanément par l’intermédiaire du Web et
d’un logiciel adapté.
Ainsi, la communication
médiatisée par ordinateur offre à l’internaute
un nouvel espace
d’échanges en ligne
mettant provisoirement
en contact des individus
sous couvert d’un total
anonymat.
[3]
Cependant toute
personne perturbant le
bon déroulement des
interactions risque
toujours l’exclusion du
salon virtuel.
[4]
Traditionnellement,
les célibataires ont fait
l’objet d’une suspicion
d’incapacité à la vie en
groupe, estimée comme
la conséquence d’une
sociabilité déficiente
tenant à des traits de
caractère (égoïsme,
fermeture, mauvais
caractère, rigidité, etc.).
[5]
Kant parle d’« insociable sociabilité » pour
illustrer le fait que les
hommes sont à la fois
attirés et repoussés par
autrui : « J’entends ici
par antagonisme l’insociable sociabilité des
hommes, c’est-à-dire
leur inclination à entrer
en société, inclination
qui est cependant
doublée d’une répulsion
générale à le faire,
menaçant constamment
de désagréger cette
société. », (Kant, 1981 :
36).
[6]
Les paroles d’un de
nos enquêtés illustrent
bien la présence de cette
séparation public/privé
dans l’inconscient
collectif de nos contemporains : « Mais je n’ai
pas envie de dormir au
Cyber, je trouve que le
Cyber est un endroit
pour discuter, et
pianoter sur un ordinateur, pour dormir on
reste chez soi, le Cyber
c’est pour autre chose. Il
y a des lieux pour faire
certaines choses,
d’autres pour en faire
d’autres. »
[7]
«… il n’y a pas de
pratiques intimes par
essence, (…) l’intimité
est un construit social
qui s’élabore en fonction de la place attribuée
au regard d’autrui et de
la possibilité objective
de le contrôler. » (Thalineau, 2002 : 42). Par
exemple, l’intime méditerranéen est privatif et
offre la sécurité du
jardin secret, alors que
l’intime anglo-saxon est
au contraire, relationnel
et public : il offre la
sécurité d’un théâtre-social codé.