2002
Champ Psychosomatique
Les femmes et la lingerie : Intimité corporelle et morale sexuelle
Aurélia Mardon
sociologue, 3 avenue de la Liberté - 92400 Courbevoie.
En étudiant les usages et les représentations que les femmes ont des sous-vête-ments, cet article se propose de mettre en évidence le rôle essentiel que joue la
morale de la sexualité dans la gestion de l’intimité corporelle. Notre enquête,
réalisée en France auprès de femmes et de jeunes filles habitant Paris et la région
parisienne, montre que celles-ci se conforment dans leurs pratiques (choix des
couleurs, adaptation des sous-vêtements aux vêtements et aux temps et lieux du
jeu social) à des normes qui traduisent une forme de contrôle social de la séduction et de la sexualité féminine.Mots-clés :
Femmes, Corps, Intime, Morale sexuell, Sous-vêtements.
This article propose to show the essentiel role played by sexual moral in the
gestion of intimacy, by studying women’s uses and representations of underclothes.
Our study, realized in France among women and teenagers living in Paris, point
out that women practices (choice of colours, adaptation of underclothes to clothes
and to circumstances), refers to norms that can be interpreted as a social control
of feminine seduction and sexuality.Keywords :
Femininity, Body, Intimacy, Sexual Moral, Underclothes.
Les sous-vêtements, et plus particulièrement le soutien-gorge
et la culotte, se définissent comme des vêtements
intimes. Au plus proche du corps et de ses parties
intimes, la poitrine et les organes génitaux, qu’ils dissimulent
et mettent en valeur tout à la fois (Burgelin, 1979), ils sont
invisibles sous le vêtement. En dépit de leur appartenance à la
sphère privée des individus, leurs usages ne sauraient être en
marge du social et de son contrôle. Ils posent au contraire d’une
manière cruciale la question du statut du corps féminin et des
modalités sociales de la gestion de l’intimité corporelle. Or, on
trouve fréquemment sous la plume des historiens de la mode,
l’idée selon laquelle les pratiques des femmes en matière de
sous-vêtements seraient aujourd’hui libérées de toutes
contraintes sociales (Bertherat & De Halleux, 1996; Haudiquet,
1998; Chenoune, 1998 ; Simon, 1998) et notamment celles liées
à la morale sexuelle : « La lingerie permet d’échapper aux
notions traditionnelles de la moralité et à la respectabilité imposée
aux femmes du XIXe siècle. » (Cox, 2000, p. 129). L’importance
accordée par la publicité et par les femmes à la dimension
érotique de la lingerie depuis les trente dernières années sert de
support à ces affirmations. La lingerie est présentée dans ces
ouvrages comme un principe d’émancipation des femmes et de
la féminité, leurs auteurs reprenant ainsi à leur compte la rhétorique
du discours publicitaire (Duclert, 1999). L’étude des
représentations et des pratiques qu’ont les femmes des sous-vêtements
ne permet-elle pas au contraire de mettre en évidence
le rôle essentiel que joue la morale de la sexualité dans la gestion
de l’intimité corporelle ? Autrement dit, quelles règles et quelles
normes guident leurs pratiques ? Ces normes varient-elles en
fonction de leur appartenance générationnelle ? Enfin, de quelle
marge de manœuvre disposent-elles vis-à-vis de ces normes ?
C’est d’abord dans la symbolique des couleurs associée aux
sous-vêtements que nous chercherons une réponse à ces
questions. Nous montrerons notamment qu’à travers leurs
choix, les femmes se conforment à l’image que la société se
fait d’elles et de leur sexualité. Puis nous analyserons leurs
pratiques sous-vestimentaires en regard de leurs pratiques
vestimentaires. L’invisibilité des sous-vêtements est en effet une
règle fondamentale qui implique le respect d’un ensemble de
prescriptions. Enfin, nous envisagerons leurs pratiques sous
l’angle des temps et des lieux du jeu social.
SYMBOLIQUE DES COULEURS ET MORALE
SEXUELLE
L’étude de la « symbolique sociale » des couleurs des
sous-vêtements permet d’appréhender une partie des normes
régissant leurs usages. Le choix des femmes en matière de
couleurs sous-vestimentaires témoigne de l’impératif d’invisibilité auquel ces vêtements intimes sont soumis. Les interlocutrices affichent en effet leur prédilection pour le blanc et les
couleurs « discrètes », « sobres », « classiques » ou « douces »,
telles que les couleurs claires, aux tons pastels, parce qu’elles
sont peu visibles sous les vêtements. A l’inverse, elles excluent
tout recours aux couleurs vives, dont l’intensité les rend visibles
sous des vêtements clairs et est susceptible d’attirer les regards
sur soi et sur une intimité corporelle qu’il faut préserver.
La préférence des femmes pour les sous-vêtements de couleur claire témoigne également de leur attachement aux dimensions esthétique et érotique de la lingerie. Cet attachement est
significatif de la manière dont la féminité se construit socialement : une femme se doit d’être belle et par conséquent de
posséder des sous-vêtements qui mettent en valeur son corps.
La couleur symbolise le statut d’une femme accomplie, en âge
d’avoir une sexualité et d’utiliser ces objets dans les stratégies
de séduction au sein du couple, par opposition à la blancheur qui
évoque la virginité de la jeune fille. Rappelons que la valorisation de la dimension érotique de la lingerie est un phénomène
récent. Il est lié à l’évolution des valeurs concernant la
production du désir dans notre société (Duclert, 1999) et
correspond à la fin de la dissociation, au début du XXe siècle,
entre le plaisir charnel et la conjugalité (Corbin, 1987).
Mais si la mise en valeur du corps est autorisée et valorisée,
elle doit cependant rester mesurée. Les qualificatifs employés
par les femmes pour décrire les couleurs vives, elles parlent de
couleurs « extravagantes », « criardes », « électriques », « agressives », doivent se comprendre en référence à cette norme
implicite. Ces couleurs, et plus particulièrement le rouge vif ou
vermillon, sont associées à une séduction excessive qui évoque
l’image stéréotypée et repoussoir de la prostituée, maquillée
avec excès et habillée avec voyance. Ce rejet témoigne donc
d’une forme de contrôle social de la séduction mais aussi de la
sexualité féminine ainsi que le remarquait Sylvette Denefle
(1992) à propos de la mise au sale du linge. Précisons que tous
les rouges ne sont pas rejetés. Comme l’a souligné Michel
Pastoureau (1989), toute couleur possède un caractère ambivalent. Nos interlocutrices distinguent à ce titre le rouge
bordeaux, apprécié et utilisé pour sa dimension érotique, du
rouge vif ou vermillon qui est un « mauvais rouge ».
Les jeunes filles soulignent plus facilement l’inconvenance
de l’utilisation de cette couleur et évoquent sans détour sa
connotation vulgaire et son association à l’image d’une femme
« facile » : « Non, je ne porterais pas de rouge, c’est vraiment
excentrique. Ça fait, je ne sais pas comment dire… vraiment on
a envie de se faire remarquer avec ça. C’est comme si on était
ouverte comme ça. » (Margault, 15 ans). On peut à ce titre faire
l’hypothèse que, venant juste d’acquérir le droit de porter des
sous-vêtements colorés, les jeunes filles expriment d’autant
plus facilement cette norme de la « bonne mesure », qu’elles
sont en train de l’intégrer. Ce que signifient les interlocutrices
en rejetant les couleurs vives et en affirmant privilégier des couleurs comme le blanc ou les couleurs pastels, c’est donc avant
tout leur conformité à l’image que la société se fait d’elles, celle
d’une féminité à l’esthétique mesurée et à la sexualité modérée.
Le noir appartient aujourd’hui à l’ensemble des couleurs
conformes à cette norme d’une esthétique mesurée. Son utilisation paraît tout à fait acceptable aux jeunes femmes qui la classent parmi les couleurs « sobres », et possèdent parfois autant
de sous-vêtements noirs que de lingerie claire. Ces conceptions
ne sont pas partagées par les femmes qui ont entre 50 et 65 ans,
et dont les positions à l’égard de cette couleur vont du rejet total,
car associée à la prostitution, à une acceptation modérée de son
utilisation, souvent déclarée sous couvert de son association
avec un vêtement noir : « J’aime beaucoup le paille, le blanc, le
bleu, l’ivoire, le chair. Le noir… par obligation car lorsque vous
avez quelque chose de noir, c’est plus joli d’avoir un soutien-gorge noir je trouve. » (Paule, 64 ans).
Si les pratiques des femmes témoignent du respect de cette
norme de la « bonne mesure », il arrive aussi qu’elles s’en éloignent. La transgression n’est jamais explicitement affirmée, la
peur du jugement moral étant sans doute à l’origine de ce
silence. C’est d’ailleurs toujours sous couvert de sa dimension
exceptionnelle et ludique qu’elle est énoncée. Après avoir
évoqué la possession d’un ensemble rouge vif, Ludivine,
22 ans, ajoute préférer porter des couleurs plus « douces ».
La transgression est rarement liée à l’ignorance de la règle, elle
traduit au contraire une volonté de privilégier la dimension
érotique des sous-vêtements. Cependant ces pratiques restent
limitées, car les femmes ont généralement intégré l’image
dévalorisante à laquelle certaines couleurs sont associées.
Les jeunes filles, qui sont en train de faire l’apprentissage de
la parure et de ses codes, peuvent aussi transgresser la norme
en envisageant d’acquérir ou en acquérant des sous-vêtements
dont la couleur est associée à une séduction outrancière.
Les rappels à l’ordre de la mère contribuent alors à réaffirmer
l’existence de la norme et, s’ils ne limitent pas toujours les
écarts, participent à son incorporation. Audrey, 15 ans,
raconte qu’en compagnie de sa meilleure amie, elle a acheté,
« pour rire », un string rouge et noir. Sa mère, qui s’occupe de
l’entretien de son linge, lui a immédiatement signifié sa
désapprobation.
Enfin, si les dimensions esthétique et érotique de la lingerie sont généralement valorisées par les femmes parce que
l’esthétique corporelle joue un rôle essentiel dans la construction sociale de la féminité (Nahoum-Grappe, 1987), certaines
de nos interlocutrices ont marqué leur distance vis-à-vis de ces
dimensions. Elles évitent alors d’utiliser des couleurs aux
connotations érotiques, ce qui reviendrait pour elles à privilégier l’apparence et le paraître dans ses relations amoureuses,
au détriment du sentiment et de la relation affective pure :
« Vis-à-vis du regard d’un homme, s’il t’aime toi, il n’en a plus
rien à faire [de ce qu’on porte]. Enfin moi ces gens-là ne
m’intéressent pas, ceux qui sont vraiment fétichistes, c’est pas
ceux-là que je rencontre. » (Danielle, 46 ans, célibataire). Les
couleurs vives ou trop explicitement associées à l’érotisme,
comme le rouge ou le rose vif, peuvent aussi être décriées parce
qu’elles évoquent l’image dégradante de la « femme-objet ».
Ces prises de position sont adoptées par des femmes de générations très diverses. Laura, 40 ans, par exemple, oppose dans
l’extrait suivant, la guêpière, objet érotique, symbole de soumission, à la lingerie esthétique mais aussi pratique et invisible
qu’elle porte : « Ce que j’aime dans les sous-vêtements, c’est
que ça combine les deux, le côté pratique et esthétique. Je
n’utilise pas de guêpières, de choses comme ça, qui m’évoquent
une image de la femme soumise, juste faite pour être belle, pour
l’œil de l’homme donc j’utilise des choses plutôt pratiques et
invisibles. »
LES SOUS-VÊTEMENTS DANS LEURS RAPPORTS
AUX VÊTEMENTS OU L’IMPÉRATIF D’INVISIBILITÉ
Les usages des sous-vêtements sont également, du fait de
leur dimension intime, régis par un ensemble de prescriptions,
visant à garantir leur invisibilité dans la sphère publique. Ces
prescriptions, qu’on retrouve dans les traités de savoir-vivre
contemporains, concernent essentiellement la manière dont les
sous-vêtements dans leurs formes et leurs couleurs, doivent être
associés aux vêtements : « Aussi ravissants soient-ils, on leur
demande de se faire oublier sous les tenues les plus légères. Les
femmes assortiront la couleur de leur lingerie à celle de leurs
vêtements. Blanche, chair ou rose pâle avec une toilette claire,
foncée avec une chemise sombre. La forme doit varier selon le
vêtement : sous un pull moulant, on porte un soutien-gorge de
composition sobre, en tissu lisse, sous une robe décolletée, un
bustier sans bretelles » (Le Bras, 1995, p. 17).
Les interlocutrices n’évoquent pas ces prescriptions sous la
forme de règles explicites mais en référence à un système de
jugement personnel, ce qui témoigne de leur intériorisation :
« Ce que je n’apprécie pas trop, c’est que ça se remarque beaucoup, que ça se voit à travers le vêtement. Je trouve que c’est
quelque chose d’intime. » (Alexandra, 23 ans). Les prescriptions sont cependant observées. Les femmes testent le degré de
transparence de leurs vêtements, évitent d’associer vêtements
clairs et sous-vêtements foncés, ou encore, privilégient le port
de soutiens-gorge lisses sous des vêtements moulants.
La transgression de ces règles est présentée par les interlocutrices comme une faute de goût, celles-ci n’hésitent pas à
souligner le caractère inesthétique du soutien-gorge qu’on
perçoit sous un vêtement clair ou qui bossèle sous un T-shirt
moulant. Mais une faute de goût est aussi une infraction aux
codes de bienséance et, par-là même, une marque d’impudeur.
Emmanuelle, 15 ans, dont la mère s’est préoccupée de lui
inculquer ces normes lors de l’acquisition de son premier
soutien-gorge, considère que la transgression volontaire est
associée à l’image d’une femme « dévergondée ». On comprend
alors pourquoi les femmes prêtent une attention toute particulière à ces associations, le respect de ces règles est garant de leur
moralité aux yeux des autres.
Peu nombreuses sont pourtant celles qui se souviennent
d’avoir reçu un enseignement spécifique de la part de leur mère
ou des membres de leur famille. Mais les réflexions des
proches ou du groupe, lorsqu’il y a transgression, sonnent
comme des rappels à l’ordre et participent, en ce qui concerne
les jeunes filles, à l’incorporation de ces normes : « Quand je
suis en retard, je prends n’importe quel truc et après, je m’en
mords les doigts. On me dit [ses camarades de classe] ‘dis
donc, c’est transparent.’Alors généralement, je mets mon
gilet. » (Edmée, 15 ans).
Si l’observance des normes est d’une manière générale vérifiée, on constate parfois un décalage entre les pratiques des
femmes et les codes édictés par les traités de savoir-vivre. C’est
notamment le cas des prescriptions visant à garantir l’invisibilité des bretelles du soutien-gorge dont le respect varie en
fonction de l’appartenance générationnelle. Jusqu’en 1960, les
bretelles devaient être maintenues sous le vêtement à l’aide
d’une bande de tissu et d’un bouton-pression cousu à l’intérieur
du vêtement car les bretelles élastiques réglables n’avaient pas
encore été adaptées sur les soutiens-gorge (Fontanel, 1992).
Sous certaines tenues, comme une robe d’été, un T-shirt à fine
bretelle ou une robe décolletée, ces systèmes de fixation sont
susceptibles d’apparaître dans la sphère publique. Les interlocutrices les plus âgées (entre 50 et 65 ans) respectent les prescriptions des traités et ont recours à des soutiens-gorge spéciaux,
tels que les modèles sans bretelles ou à bretelles amovibles.
Chez les jeunes femmes et les jeunes filles, cette visibilité n’est
pas considérée comme une transgression. Celles-ci laissent
donc volontiers les bretelles du soutien-gorge apparaître à
l’extérieur du vêtement. L’influence de la mode, et notamment
de couturiers tels que Jean-Paul Gaultier ou Vivienne Westwood, qui ont réalisé à partir des années 1980 des collections
jouant sur la permutation des dessous en dessus (Simon, 1998),
a sans doute contribué à l’émergence de ce nouveau système de
valeur, désormais adopté par les jeunes générations. La part
grandissante de l’exposition des sous-vêtements dans la sphère
publique par le biais des affiches publicitaires ou des magazines
féminins a également joué un rôle dans la popularisation de ces
pratiques. Si la visibilité de cette partie du soutien-gorge est
aujourd’hui acceptée, elle s’organise cependant autour de nouveaux codes qu’il faut respecter. On évite alors de porter des
bretelles trop épaisses ou possédant des décors trop volumineux, et on associe les couleurs du sous-vêtement à celles du
vêtement. Notons que les attitudes par rapport à cette ligne de
conduite semblent relativement souples et individualisées.
On peut en effet connaître les codes de la bienséance, montrer
qu’on les connaît en y faisant référence au cours de l’entretien
et choisir de s’en éloigner dans ses pratiques. Audrey, 15 ans,
par exemple porte le jour de notre entrevue une tenue qui vient
totalement contredire la référence qu’elle fait à cette ligne de
conduite, son T-shirt blanc découvrant ses épaules nues et
laissant voir les bretelles noires de son soutien-gorge. La
possibilité de laisser apparaître dans la sphère publique une
partie de ce vêtement intime ne doit pas être interprétée comme
l’indice d’une confusion entre les sphères privées et publiques
ou de l’avènement d’une aire nouvelle dans laquelle la pudeur
n’existerait plus. L’organisation de cette pratique de dévoilement autour de nouveaux codes est bien le signe d’une réorganisation des limites entre sphère privée et publique et, par-là
même, de la pérennité du sentiment de pudeur, dont Jean-Claude Bologne a montré le caractère dynamique (1999).
Le développement de l’usage d’un sous-vêtement tel que le
string, lié sans doute à la valorisation de la dimension érotique
de la lingerie ces trente dernières années, peut être interprété
comme un autre signe de l’évolution de ces conceptions. Le
string est une culotte de taille réduite en forme de triangle sur
le devant et constituée d’une simple bande de tissu très étroite
derrière. Apparu sur le marché de la lingerie dans les années
1980, la dimension érotique de l’objet est forte puisqu’il
découvre les fesses et est à l’origine un élément du costume de
scène des danseuses de cabaret, notamment du Crazy Horse
Saloon (Chenoune, 1998). Les positions vis-à-vis de cet objet
se répartissent en deux camps opposés, témoignant de la
manière disparate dont se répand dans la société cette évolution
des conceptions concernant la pudeur. Celles qui ne l’utilisent
pas considèrent qu’il est un signe d’impudeur parce qu’il
découvre une partie du corps et peut ainsi laisser penser que la
femme ne porte pas de sous-vêtement. A l’inverse, les femmes
qui l’utilisent justifient avant tout leurs usages en référence aux
marques inesthétiques de la culotte qu’il permet d’éviter, la référence à sa dimension érotique venant seulement en seconde
position : « C’est vraiment une question disons… pour ne pas
voir la culotte à travers le pantalon. Je ne trouve pas ça très joli
alors je mets un string. » (Léa, 60 ans). Léa précise que c’est son
« unique » raison, comme Laure, 30 ans, qui ajoute avoir pensé
ne jamais en porter. L’argument de l’invisibilité est ainsi
mobilisé afin de légitimer une pratique qui est loin de faire
l’unanimité et laisse peser sur celles qui en portent des soupçons
d’immoralité.
UNE TEMPORALITÉ DES USAGES
Les pratiques des femmes varient également en fonction des
temps et des lieux du jeu social. Il existe en effet des circonstances pendant lesquelles la dimension érotique de la lingerie
sera particulièrement privilégiée, où le dévoilement d’une
intimité corporelle, transgressive dans d’autres contextes, sera
socialement accepté.
Le port d’une lingerie raffinée, l’utilisation de couleurs associées à l’érotisme comme le bordeaux ou le noir est valorisé
dans les moments partagés avec le conjoint ou le petit ami,
pendant lesquels l’intimité est susceptible d’être dévoilée mais
aussi dans les moments festifs puisque la lingerie participe à la
mise en valeur de l’apparence. A ces occasions, la suggestion
du soutien-gorge sous le vêtement est autorisée. Précisons que
cette pratique n’est pas adoptée par toutes les femmes. Les plus
jeunes y sont plus réceptives parce que leur socialisation s’est
faite à un moment pendant lequel ces nouveaux codes de mise
en valeur étaient médiatisés par la mode. Cette pratique
s’organise autour de normes qui garantissent la limite entre la
mise en valeur autorisée et l’exhibition. Le plus souvent noir et
opaque, le soutien-gorge est associé à un vêtement de la même
couleur, transparent, qui le laisse ainsi apparaître, tout en le
recouvrant symboliquement.
A ces temps pendant lesquels les dimensions esthétique et
érotique de la lingerie sont valorisées, s’opposent des temps et
des lieux où tout est mis en œuvre par les femmes pour
« désérotiser » leur corps. C’est le cas des visites chez le
médecin et des essayages dans les magasins. Tout individu
étant « émetteur » d’une apparence physique et « récepteur » de
celle d’autrui, ce qui est émis par l’individu (les vêtements, les
postures, etc.) est interprété lors de la rencontre avec le
récepteur qui tire de ces éléments des conclusions sur l’appartenance de celui-ci à des catégories et groupes sociaux, ainsi
que ses traits de personnalité (Duflot-Priot, 1989). Dans le cas
des sous-vêtements, ce sont des interprétations en terme de
moralité de la femme qui se jouent. Chez le médecin, les
interlocutrices excluent l’utilisation d’objets tel que le string,
qui confère une dimension érotique au corps dénudé, et
privilégient des sous-vêtements blancs, généralement en
coton. La nécessité de respecter ces règles implicites est
souvent affirmée en référence à des anecdotes personnelles ou
empruntées à d’autres, mettant en scène les conséquences
fâcheuses de transgressions involontaires.
Dans le cadre de l’univers domestique les normes sont plus
souples, ce qui explique le caractère hétéroclite des pratiques
des femmes. Certaines privilégient la dimension esthétique
tandis que d’autres la laissent de côté et recourent à des
sous-vêtements en coton, considérés comme plus confortables.
L’univers domestique peut ainsi être assimilé à une
« coulisse », un espace où l’acteur n’est plus dans la nécessité
d’endosser son rôle social (Goffmann, 1973), chacun devenant
alors libre de faire ce qu’il veut en délaissant la dimension
esthétique de la lingerie ou au contraire en continuant à la
privilégier. Le temps des vacances présente des similitudes
avec la sphère domestique en ce sens que les normes sociales
s’y relâchent. C’est dans ce contexte que le soutien-gorge peut
être mis de côté ou que l’on s’accorde plus facilement le droit
de laisser apparaître ses bretelles de soutien-gorge au-dessus
du vêtement. Alexandra, 15 ans, s’autorise l’utilisation de
T-shirts à fines bretelles qui laissent apparaître les bretelles du
soutien-gorge pendant les vacances d’été, lorsqu’elle part sur
son lieu de villégiature habituel au Portugal. Mais pendant
l’année scolaire qu’elle passe à Paris, et surtout lorsqu’elle va
au lycée, elle évite de les utiliser. A l’inverse, si les normes de
l’apparence se relâchent dans l’intimité de la sphère domestique, elles ont tendance à se renforcer sur les lieux de travail.
Ludivine, 22 ans, par exemple, n’éprouve pas le besoin d’utiliser un soutien-gorge tout le temps, mais s’efforce d’en revêtir
un lorsqu’elle travaille, par peur de paraître impudique : « sans
soutien-gorge, c’est un peu le week-end. Les jours où je suis au
bureau, sans soutien-gorge, ça fait tout de suite négligée,
allumeuse. Par contre, sous une chemise très vaste, je peux très
bien ne pas en mettre, si je reste à la maison. ». Cependant, la
dimension invisible des sous-vêtements sous le vêtement
laisse une certaine marge de manœuvre aux individus. Ainsi,
Michelle, 49 ans, n’hésite-t-elle pas à se rendre l’été à son
travail sans soutien-gorge sous une robe légère.
L’étude des représentations et des usages des sous-vêtements atteste du poids de la morale de la sexualité dans la
gestion de l’intimité corporelle féminine. Les usages de ces
objets intimes sont en effet soumis à des normes qui traduisent
une forme de contrôle social de la séduction et de la sexualité
féminine. En cela, nos conclusions viennent nuancer les propos
de nombreux historiens de la mode pour lesquels les pratiques
des femmes seraient désormais libérées de toutes contraintes,
et notamment des normes sociales de la moralité. Précisons que
si la marge de manœuvre des individus n’est pas à négliger, elle
reste malgré tout circonscrite dans des cadres bien définis,
modulée en fonction des temps et des lieux du jeu social. Enfin,
l’analyse des usages des sous-vêtements sous l’angle de
l’appartenance générationnelle nous a permis de montrer que,
loin de disparaître, les normes liées à la moralité se recomposent autour de nouveaux codes, perpétuant ainsi l’ambivalence
dans laquelle se trouvent les femmes, censées se conformer au
modèle d’une féminité à l’esthétique et au dévoilement
modérés.
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