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Champ psy

2002/3 (no 27)



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INTRODUCTION

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L’intime est au coeur de la consultation gynécologique. L’objet de cette consultation étant l’exploration des organes génitaux de la patiente, les femmes sont amenées à se dénuder et exposer les parties intimes de leur corps afin de permettre au gynécologue de les explorer par la pratique de l’examen technique gynécologique.

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Si la plupart des femmes manifestent un attachement particulier à cette consultation, elles évoquent fréquemment leur appréhension : « il faut avouer que cela n’a rien d’agréable », « si je pouvais me passer de cet examen, ça serait bien ! », certaines la désignant comme « un véritable calvaire ». De leur côté, les gynécologues eux-mêmes insistent sur le caractère « intrusif » de leur pratique « dans l’intimité physique de leur patiente » faisant de leur spécialité « une pratique difficile et délicate ». Ces quelques témoignages attestent tous que cette interaction ne va pas de soi. Ils viennent en ce sens nuancer l’idée de Goffman (1968) selon laquelle le statut du médecin conférerait distance et neutralité, distance qui, d’après F. Berton (1994), retire toute émotion permettant ainsi l’exercice de la pratique médicale.

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Dès lors, comment est rendue possible la gestion de cet intime corporel dans l’interaction de la consultation ? Quelles sont les moyens mis en œuvre pour permettre à la patiente de se soumettre à cette consultation et au gynécologue d’exercer sa pratique ?

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Je ne pourrai aborder ici tous les mécanismes dans lesquels s’inscrit la consultation. Si j’accorderai une attention particulière à l’âge et au sexe du gynécologue [1]  L’âge des patientes et le sexe du gynécologue seront... [1] en ce qu’ils constituent des facteurs déterminants, je ne déclinerai pas toutes les variables qui peuvent influer sur le cours de la consultation, qu’il s’agisse de l’antériorité du suivi, du motif de la consultation ou de l’origine sociale et culturelle de la patiente. J’ai fait le choix de me limiter à une approche ethnographique en ce qu’elle permet de révéler les règles implicites qui régissent l’interaction.

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En considérant la consultation comme un espace global et en nous nourrissant des approches de E. T. Hall (1971) sur la proxémie, j’interrogerai la manière dont le temps et l’espace sont structurés. Les actes et les paroles sont-ils organisés selon un ordre précis et déterminé ? Et sont-ils exécutés en des endroits désignés de l’espace ?

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En respectant la chronologie des événements de la consultation, ce sont à ces questions que cet article se propose de répondre en se basant sur des observations menées pour partie dans un centre de P.M.I. de l’Essonne et dans le service de gynécologie d’une importante maternité parisienne ainsi que sur des entretiens avec des patientes et des gynécologues.

LE CHOIX DU LIEU ET DÉROULEMENT DE LA CONSULTATION

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La consultation gynécologique est exercée dans trois principaux lieux : les centres hospitaliers, les centres de P.M.I. et les cabinets de ville. Chacun de ces lieux est chargé de représentations et de symboles. Si les femmes justifient le choix du cabinet de ville par la proximité d’avec leur domicile, elles invoquent surtout une certaine confidentialité : « c’est plus agréable au cabinet. Ma gynéco consulte aussi à l’hôpital mais je préfère la voir à son cabinet parce qu’à l’hôpital c’est un peu la chaîne, c’est froid » (Isabelle, 35 ans). Les gynécologues vont dans ce sens : « quand elle va à l’hôpital, elle sait qu’elle va voir un groupe, quand elle vient ici, elle vient voir quelqu’un. Le cabinet c’est un lieu où le rapport médecin/patient est plus privilégié » (Dr A., femme). C’est à cause de ce rapport spécifique que les gynécologues refusent de me voir assister à leurs consultations en cabinet libéral « vous n’y pensez pas, c’est beaucoup trop intime ». La présence d’une tierce personne viendrait rompre le cadre relationnel établi. « De toutes façons les patientes n’accepteraient pas et vous demanderaient de sortir » précisent-ils. En imposant ma présence, les gynécologues auraient le sentiment de rompre le contrat qu’ils ont implicitement établi avec leurs patientes.

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La configuration de l’espace de la consultation renforce cette idée. Le gynécologue donne beaucoup plus à voir de lui-même dans le cabinet de ville par la manière qu’il a de l’aménager avec des éléments très personnels comme les dessins ou les photos de ses enfants. Le cabinet de ville est de ce fait plus personnalisé. En P.M.I. et en centre hospitalier l’espace n’est pas attribué à un médecin en particulier et le mobilier y est toujours le même, fonctionnel et simple : un bureau sur lequel sont disposés les dossiers des patientes et un téléphone, une armoire métallique, une table d’examen et deux chaises. Le centre de P.M.I. se différencie par l’affichage de nombreux messages préventifs sur les maladies sexuellement transmissibles, le Sida, la contraception etc. Enfin, le médecin est à l’hôpital toujours vêtu d’une blouse blanche qui lui confère une certaine neutralité.

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Néanmoins, même si l’hôpital offre symboliquement distance et neutralité, de nombreuses femmes font le choix de s’y rendre pour la consultation gynécologique.

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Si le facteur déterminant mis en avant par ces femmes est d’ordre financier, le prix de la consultation y étant réduit au ticket modérateur alors qu’il est élevé en cabinet libéral, le choix relève aussi du poids des habitudes. Ainsi nombreuses sont les femmes à consulter à l’hôpital parce qu’elles y ont accouché. Pour Sylvie (27 ans) les représentations orientent son choix : « il ne me serait jamais venu à l’idée d’aller voir un gynéco à l’hôpital. D’abord je ne savais même pas que c’était possible. Pour moi, l’hôpital on y va quand on est vraiment malade ou pour une urgence mais pas pour une prescription de pilule ». Distinguée par le lieu où elle est pratiquée, la consultation gynécologique se déroule cependant toujours selon un même scénario. Après l’accueil de la patiente par le gynécologue formalisé très souvent par un « alors comment ça va », s’en suit un temps de parole donné à la patiente durant lequel elle exprime les motivations de sa démarche. Le gynécologue précise alors qu’il va « voir tout ça » invitant implicitement la femme à se déshabiller par ce message verbal. L’examen consiste toujours en l’exploration de l’appareil génital de la femme et la palpation des seins. Une fois cet examen terminé et la patiente rhabillée, le gynécologue émet alors son diagnostic et rédige le cas échéant une ordonnance. À ce moment-là un temps de parole peut être repris par la patiente qui prend fin par l’évocation du prochain rendez-vous. Par la récurrence de cette articulation, la patiente sait exactement ce qui l’attend. Elle sait qu’elle devra se déshabiller. Elle sait aussi qu’elle aura un examen gynécologique. La répétition à l’identique d’une consultation à l’autre et le respect de l’articulation des différentes séquences dans un ordre précis banalisent la consultation en l’inscrivant dans une habitude et rassurent, sécurisent la patiente en réduisant l’aléatoire. Si l’ordre dans lequel s’enchaînent actes et paroles, est très lisible pour l’observateur, ses règles et leurs enjeux se révèlent surtout dans des moments de rupture qui instaurent immédiatement une gêne plus ou moins explicitement exprimée et qui appellent à la négociation, aux réajustements. Je donnerai un exemple qui permettra de dégager quelques règles implicites gouvernant le rapport au corps dans la consultation.

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Le Dr F. (homme) annonça à sa patiente de 40 ans, venue avec les résultats d’une mammographie qu’il ne pratiquerait pas d’examen gynécologique, le dernier remontant à quinze jours et qu’il ne lui examinerait que les seins. Alors que la patiente se dirigeait vers la table d’examen, le gynécologue lui dit « non, restez là ». La patiente était alors très confuse ne sachant plus très bien quoi faire. Lorsque le Dr F. lui a demandé de relever son chemisier et son soutien-gorge, elle s’est exclamée « quoi, là, debout ? », ce que confirma le gynécologue par « oui, oui, je regarde juste vos seins ». Le corps était dénudé à un endroit où il ne l’est pas d’ordinaire et l’examen pratiqué dans une position différente. Dévoiler sa poitrine devant le gynécologue et en position debout génère de la gêne, cet acte étant d’avantage associé à une forme d’exhibition qu’au simple dévoilement du corps pour l’exercice d’une pratique médicale. Cet exemple révèle aussi que la nudité, déplacée ici dans un endroit inhabituel, est canalisée par un découpage de l’espace malgré l’exiguïté de la pièce.

LE DÉSHABILLAGE : UN MOMENT CRITIQUE

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Au centre de l’articulation des différentes étapes de la consultation s’inscrit l’examen gynécologique toujours précédé et annoncé par le déshabillage. Déshabillage qui constitue avec l’examen les deux moments où le corps occupe toute la scène. Se déshabiller, c’est dévoiler son corps. C’est aussi se défaire des barrières protectrices que constitue l’enveloppe vestimentaire. Se mettre nu, c’est en quelque sorte se mettre « à nu ». Se déshabiller, c’est enchaîner des gestes et des postures dans un ordre précis à un rythme donné. Se déshabiller, c’est enfin dévoiler les vêtements qui d’ordinaires ne sont pas visibles : les sous-vêtements.

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Le Dr S. (homme) et le Dr O. (femme) invitent systématiquement leurs patientes à se déshabiller derrière le paravent lorsque celles-ci s’apprêtent à le faire près du bureau : « déshabillez vous là-bas, vous serez plus tranquille » ou « vous pouvez vous défaire à côté, vous serez mieux ». Or, il apparaît que ce paravent n’a qu’une fonction symbolique tant il est petit et la pièce exiguë, d’autant qu’en disant cela le gynécologue se lève pour se diriger vers la table d’examen et voit ainsi la patiente se déshabiller. Ce n’est donc pas tant le fait que le gynécologue voit sa patiente se dévêtir qui est en jeu que le fait qu’elle le fasse en un lieu auquel est attribuée une autre fonction.

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La quantité et le choix des vêtements retirés varient selon les femmes mais aussi les gynécologues. D’aucun parmi ces derniers demandent à ce que les femmes se dévêtissent entièrement. Si tel n’est pas le cas, certaines ne retirent que pantalon et culotte ou uniquement la culotte si elles sont en jupe. Certaines femmes demandent confirmation sur ce qu’elles doivent retirer : « j’enlève ma jupe et je peux garder le haut ? ». Si par cet énoncé verbal la femme demande confirmation au médecin sur ce qu’elle doit retirer, elle formule aussi la requête de « pouvoir » garder quelques vêtements. Bien plus que la manifestation d’une volonté de respecter la démarche à suivre, cette demande d’autorisation est l’expression de l’importante gêne occasionnée par la nudité complète. La difficulté avec laquelle la patiente se résout à retirer sa culotte, lorsque le médecin exige que le corps soit totalement dévêtu, en est également le signe. La culotte est alors toujours ôtée en dernier. Certaines femmes ont une telle difficulté à s’y résoudre qu’elles arrivent sur la table d’examen encore vêtue de leur culotte. La plaisanterie ou le rire qui, comme le souligne A. Madec (2002 : 89) « accompagne souvent les paroles difficiles à formuler permettant ainsi le passage d’une pensée privée à une expression publique » est le biais très souvent adopté par le médecin pour dédramatiser la situation : « je sais que je suis super doué mais je n’ai encore jamais réussi à travers la culotte ». La patiente du Dr F. (homme) s’est esclaffée.

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La grande majorité des culottes dévoilées sont blanches et en coton, sans dentelle et coordonnées avec le soutien-gorge. Par le choix de cette couleur et de ce textile, symboles de pureté, la femme donne à voir l’image d’une certaine hygiène corporelle et surtout affiche la volonté de neutraliser la fonction érotique du sous-vêtement. Ainsi que le souligne Kaufmann à propos de la pratique des seins nus sur la plage « ce que montre alors la femme est soigneusement travaillé » (1998 : 51). Les rougeurs consécutives à une épilation récente, que les gynécologues ne manquent pas d’interroger « tiens qu’est-ce que vous avez là ? », en sont tout autant le signe. Si les vêtements sont placés sans difficulté sur la chaise, la culotte pose problème. Certaines femmes, après avoir jeté des regards furtifs alentour à la recherche vaine de l’endroit idéal, hésitent entre la déposer sur la pile de vêtements en s’assurant qu’elle ne pourra pas en tomber, et la garder à la main. Cette culotte, ordinairement cachée sous le vêtement, doit rester le moins visible possible. Retirée en dernier, elle représente aussi le dernier rempart à la nudité auquel se raccroche la patiente en la gardant à la main. Le rythme très lent sur lequel certaines femmes âgées se dévêtissent est respecté par le médecin qui attend patiemment près de la table d’examen, d’autant que celles-ci s’en excusent : « et puis ce que j’ai attrapé avec l’âge c’est la lenteur. J’ai beau faire des efforts, il n’y a rien à faire. Je m’excuse » (Henriette, 84 ans), ce à quoi répond le Dr F. (homme) « je vous en prie, prenez votre temps ». Au contraire, pour les femmes plus jeunes, la lenteur est réprimée, bousculée par des interpellations du médecin « allez, enlevez-moi tout ça » (Dr G., femme). Légitimée par le grand âge de Henriette, la lenteur génère des soupçons lorsqu’elle est le fait de jeunes patientes créant ainsi un sentiment de gêne que l’accélération du rythme permet d’effacer.

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La femme effectue le déshabillage regard baissé et centré sur l’exécution technique. De son côté, occupé à la préparation de l’examen, le gynécologue qui avait quitté son bureau au moment où la femme commençait à se dévêtir, ne porte jamais son regard sur la patiente. Cela ne veut pas dire qu’il ne la voit pas étant donné l’exiguïté de la pièce mais que son regard n’est pas dirigé vers elle dans l’intention de la regarder. Étant donné que « les gestes de déshabillage et d’habillage sont pleins d’ambiguïté » (Kaufmann, 1998 : 51), détourner le regard constitue une stratégie d’évitement permettant au médecin de se maintenir dans son rôle et de ne pas apparaître à ses yeux et à ceux de la patiente dans le rôle du voyeur.

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La désignation précise d’un endroit où se déshabiller, l’orientation des regards, la gestuelle purement technique de la patiente et la rapidité d’exécution sont autant d’éléments mis en œuvre pour mettre à distance la dimension érotique et sensuelle socialement et symboliquement attribuée au déshabillage de la femme.

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Enfin prête, la femme rompt souvent le silence, qui s’était alors instauré, par l’expression verbale de son aversion pour l’examen « ah là, là, c’est vraiment pas drôle. Vous savez, je suis toujours aussi difficile à examiner » (Claudine, 40 ans), « il y a deux spécialités dont j’ai la hantise : le dentiste et vous » (Corinne, 50 ans) ou encore « je vous aime bien mais c’est tellement l’horreur cet examen que je préférerai ne jamais vous voir » (Micheline, 44 ans). Tel un exutoire de stress et de gêne, ces énoncés verbaux ont pour effet d’amener le gynécologue à rassurer la patiente « ne vous en faites pas, détendez-vous, ça va bien se passer » (Dr F., homme) et dédramatiser l’examen en faisant une nouvelle fois appel au rire et à la plaisanterie : « ah moi c’est pareil, j’ai horreur du dentiste. C’est quand même bien plus sympa ici » (Dr G., femme).

L’EXAMEN GYNÉCOLOGIQUE : PROXIMITÉ CORPO-RELLE ET STRATÉGIES DE DISTANCIATION

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L’examen qui va être pratiqué met en scène à la fois le corps de la femme et le corps du gynécologue à travers un ensemble de postures, de gestes et d’actes. La femme s’installe sur la table d’examen, les fesses à une extrémité, la tête à l’autre, jambes relevées et écartées exposant ainsi son sexe au gynécologue qui lui fait face. Cette position, associée à la sexualité, place la patiente et le gynécologue dans une « distance intime » génératrice de gêne. Si la technicité que requiert l’exécution de l’examen, qui va alors être pratiqué, n’est pas à démontrer, l’observation permet de voir qu’elle n’est pas seule à l’œuvre ni en jeu et qu’elle s’entoure d’actes variables et variés selon les gynécologues. Si tous les médecins observés se lavent les mains avant et après chaque examen, témoignant ainsi d’une prise en charge de la contamination potentielle des corps en contact, tous ne mettent pas de gants pour effectuer l’examen. Ceux qui en portent, n’en revêtent que la main qui va écarter les petites lèvres, geste destiné à faciliter l’introduction du spéculum dans le vagin. Cette main est la seule à rentrer en contact direct avec le corps de la patiente. Un autre gant, le doigtier, est ensuite utilisé pour pratiquer le toucher vaginal qui consiste à explorer les organes pelviens par l’introduction de deux doigts gantés dans le vagin et par la pression de la main gauche sur la paroi abdominale. La main gauche ne porte jamais de gant alors qu’elle est en contact direct avec le corps de la patiente puisque posée sur l’abdomen. Les gants sont également absents de l’examen des seins. Cette pratique n’a été démentie qu’une seule fois à l’hôpital par un interne. Celui-ci, visiblement mal à l’aise (à considérer les rougeurs apparues sur son visage), s’est muni de gants pour chaque phase technique y compris pour la palpation des seins, en ayant pris soin de les changer pour cette dernière étape. Si l’on est tenté de voir le port du gant comme le signe d’une prise en charge de la contamination potentielle des corps en contact et de mise à distance des humeurs corporelles de la femme en référence aux travaux de M. Douglas (1967), l’exemple de l’interne laisse penser que le gant peut aussi être le moyen mobilisé pour mettre à distance le corps de l’autre ainsi que la dimension érotique et sensuelle du contact charnel.

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Pour l’examen vaginal, le corps du gynécologue, lorsqu’il est en position debout, est projeté en arrière et l’examen se fait bras tendus. Ce détail, qui répond certainement à une nécessité technique, a aussi pour effet de permettre au médecin de ne jamais rentrer en contact physique avec le corps de la patiente, à l’exception d’une main comme je l’ai décrit plus haut.

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Il apparaît que, même si la pratique effectuée est légitime, elle ne confère pas pour autant une parfaite aisance au gynécologue. Évaluant techniquement l’incontinence urinaire de sa patiente, le Dr S. (homme) exprimait sa gêne ainsi « excusez-moi Madame… pardon… je vous demande pardon… excusez-moi Madame…». La parole peut ainsi exprimer directement la gêne. Il est à noter que l’exemple cité concerne le cas d’une patiente de 82 ans. L’âge de la patiente constitue, comme cela a déjà été souligné à propos du rythme sur lequel est effectué le déshabillage, une variable importante dans le degré d’aisance du professionnel. Certains examens sont réalisés dans le silence total, beaucoup s’accompagnent de la parole. Si cette parole peut parfois venir en appui des actes pratiqués « ne bougez pas », « poussez, poussez fort », « détendez-vous », si les sujets abordés peuvent quelque fois être en rapport avec l’état de santé de la patiente, ils sont le plus généralement, à ce moment-là, très éloignés du corps « alors vous peignez toujours ? Vous allez bientôt exposer j’espère » (Dr G., femme), « et votre travail, toujours aussi stressant ? » (Dr F., homme), ou encore « vous ne deviez pas faire un voyage la dernière fois que je vous ai vu » (Dr O., femme). Ainsi au cours de l’examen gynécologique l’attention est détournée des actes pratiqués dans le corps par l’utilisation de la parole comme « arme défensive qui permet de retirer toute vraie intimité à l’espace intime » (Hall, 1971 : 149). Très souvent la patiente est surprise d’entendre le médecin lui dire que l’examen est terminé : « ça y est déjà ! ». Surprise, prouvant ainsi que le recours à la parole comme mise à distance de l’examen avait été opératoire, mais aussi soulagée et heureuse que cela prenne fin.

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Ainsi que le souligne J.C. Kaufmann « ce serait une erreur de considérer le regard secondaire par rapport à la parole » (1998 : 130). En effet, comme pour le déshabillage, les regards ne se croisent généralement pas. Si le médecin peut jeter des regards à la patiente pendant l’examen vaginal en relevant la tête, plus il se rapproche de son visage pour le toucher vaginal et l’examen des seins, plus son regard est porté au loin. La gêne consécutive à une proximité corporelle est variable selon les parties du corps placées dans une distance « intime » et si la parole suffit à gérer cette gêne pour l’examen vaginal, elle s’accompagne d’une stratégie d’évitement des regards lorsque les visages sont proches.

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Le corps, à nouveau habillé et de ce fait absent de la scène, peut faire à nouveau l’objet du discours. La patiente exprime souvent à ce moment-là un problème non encore mentionné « ah, et puis, je voulais vous dire aussi, vous savez quand je tousse…» (Françoise, 39 ans).

POUR CONCLURE

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Il convient ici d’insister sur le fait que si les consultations se déroulent pour leur plus grand nombre ainsi que je l’ai décrit ici, des différences mineures peuvent s’inscrire du fait du caractère et de la personnalité des protagonistes.

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Il convient d’insister aussi sur le rôle joué implicitement par l’observateur et les incidences dues au fait de sa seule présence sur le déroulement de la consultation. Si je peux supposer que j’ai pu, dans certains cas, entraver l’expression d’une certaine intimité, les protagonistes prennent aussi appui sur ma présence pour exprimer ou masquer leur gêne. Ainsi, il est fréquent que le médecin discute avec moi pendant que la patiente se dévêt. De leur côté, les femmes sont nombreuses à me lancer des regards à la recherche d’un soutien au moment du déshabillage, souvent, mais pas uniquement, lorsque le gynécologue est un homme. Le fait que je sois une femme constitue certainement un atout pour amener les patientes à accepter ma présence. Nombre d’entre elles me prennent d’ailleurs à témoin pour appuyer leurs dires relatifs à l’inconfort que représentent certains faits gynécologiques. En cela, l’observateur est, d’une certaine manière, lui aussi mobilisé pour mettre à distance, contourner ou réduire la gêne.

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Il convient d’insister enfin sur l’enjeu que représente l’identité sexuelle du gynécologue. L’observation révèle que les moyens mis en œuvre afin de mettre le corps nu à distance, de neutraliser les actes et le corps en leur retirant le caractère intime dont ils sont socialement et symboliquement chargés, sont autant le fait des hommes que des femmes gynécologues. Ainsi, il apparaît que la nudité et le dévoilement du corps entraînent également un sentiment de gêne entre femmes. L’idée selon laquelle une patiente se sentirait plus à l’aise face à un médecin femme est à nuancer. Des entretiens, il ressort que si 58 % des femmes interrogées font le choix d’une gynécologue, 34 % préfèrent s’adresser à un gynécologue homme. Or dans les deux cas, la motivation mise en avant est la même : « je me sens plus à l’aise ». À la lumière de ces quelques données, considérer l’identité sexuelle du gynécologue comme une variable opératoire s’avère pertinent. D’autant plus qu’elle semble déterminante dans la gestion médicale du corps féminin au regard des différences constatées selon que le gynécologue est une femme ou un homme. Les représentations que l’un et l’autre sexe a de la féminité ont une incidence significative au niveau notamment des normes esthétiques, faisant l’objet d’injonctions de la part des gynécologues femmes sur le poids de la patiente, ou de l’attachement présupposé par les gynécologues hommes des femmes à leurs règles. Ainsi, il apparaît que les mécanismes dans lesquels s’inscrit la variable de l’identité sexuelle du médecin sont plus complexes et plus profonds que ceux d’une homophilie communément supposée.

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En me concentrant dans cet article sur l’ensemble des éléments qui sont mobilisés dans l’interaction entre la patiente et le gynécologue, j’ai voulu montrer que l’observation minutieuse et attentive représente un atout méthodologique pertinent et nécessaire en ce qu’elle permet de révéler certains des enjeux qui se jouent dans la consultation et d’ouvrir sur de nouvelles perspectives de recherche.


BIBLIOGRAPHIE

  • BERTON F., (1994) Le généraliste peut-il prendre en compte la sexualité de ses patients, In Sztalryd J.M., L’intime civilisé. Sexualité privée et intérêt public, Paris, L’harmattan.
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  • GOFFMAN E., (1961) Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux. Paris, Les Éditions de Minuit, 1968.
  • GOFFMAN E., (1974) Les rites d’interaction. Paris, Les Éditions de Minuit, 1993.
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  • HALL E. T., (1959) Le langage silencieux. Paris, Seuil, 1984.
  • KAUFMANN J. C., (1998) Corps de femmes, regards d’hommes. Sociologie des seins nus. Paris, Pocket.
  • MADEC A. (2002) Rires et relations d’enquête, in Intimités sous surveillance. Ethnologie française, XXXII, 1,89-94.

Notes

[1]

L’âge des patientes et le sexe du gynécologue seront notés entre parenthèses lorsqu’il sera fait référence ou que seront cités l’un ou l’autre de ces protagonistes.

Résumé

Français

Parce que les parties intimes du corps y sont mises à nu et explorées, la consultation gynécologique est une consultation qui ne va pas de soi. À travers une approche ethnographique, nourrie des observations réalisées dans un centre de P.M.I. de l’Essonne et dans un service de gynécologie d’une maternité parisienne puis des entretiens menés auprès de femmes et de gynécologues, cet article se propose d’apporter un éclairage sur les moyens mis en œuvre par les protagonistes pour rendre possible cette consultation.

Mots-clés

  • Gynécologie
  • Corps
  • Intime
  • Femme

English

Because intimate parts of the body are denuded and explored, the gynaecological consultation is not so obvious. Through an ethnographic appraoch based on observations realised in an essonne P.M.I. center and in a gynaecological departement of a parisian maternity and also on interviews performed with women and gynaecologists, the main point of this article is to enlight means elaborated by the protagonists to make this consultation possible.

Key-words

  • Gynaecology
  • Body
  • Intimate
  • Woman

Plan de l'article

  1. INTRODUCTION
  2. LE CHOIX DU LIEU ET DÉROULEMENT DE LA CONSULTATION
  3. LE DÉSHABILLAGE : UN MOMENT CRITIQUE
  4. L’EXAMEN GYNÉCOLOGIQUE : PROXIMITÉ CORPO-RELLE ET STRATÉGIES DE DISTANCIATION
  5. POUR CONCLURE

Pour citer cet article

Guyard Laurence, « Consultation gynécologique et gestion de l'intime », Champ psy 3/ 2002 (no 27), p. 81-92
URL : www.cairn.info/revue-champ-psychosomatique-2002-3-page-81.htm.
DOI : 10.3917/cpsy.027.0081

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