Champ psychosomatique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062881
170 pages

p. 9 à 12
doi: en cours

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no 27 2002/3

2002 Champ Psychosomatique

La sphère privée selon Hannah Arendt

Michelle-Irène Brudny philosophe, maître de conférences à l’IEP de Lille et chercheur au Craps - CNRS, 43, rue Gounod - 59800 Lille
Si l’on suit Hannah Arendt dans la Condition humaine, importante source de l’élaboration subséquente par Jürgen Habermas de l’« espace public », les destinées de la sphère privée sont liées à celles de la sphère publique dans un processus historique que l’auteur s’emploie à retracer. Au terme de ce parcours, l’intimité se trouve définie comme une création, historiquement récente, des temps modernes, comme substitut fragile de la sphère privée.Mots-clés : Sphère privée, Sphère publique, Avènement du social, Intimité. ln The Human Condition, a major source of Habermas’subsequent study of the public sphere, Hannah Arendt argues that the fate of the private sphere is closely connected with the destruction of the public realm. Intimacy eventually appears as a modern creation, a precarious substitute for the private sphere.Keywords : Private sphere, Public sphere, Intimacy.
Dans son important ouvrage d’anthropologie politique, la Condition humaine, oeuvre de reconstruction après le cataclysme totalitaire, Hannah Arendt dessine une sorte d’évolution historique de la sphère privée. Elle souligne, tout d’abord, l’« inspiration grecque » : la capacité d’organisation proprement politique est définie en opposition à cette sorte d’association naturelle que constituent la famille ou le foyer [1]. Puis elle observe que l’on se préoccupe de cette sphère au XIXe siècle, au moment où, précisément, elle est menacée de destruction, à la suite d’un long processus et de l’obscurcissement de la « division capitale entre domaine public et domaine privé » (CH, 37), processus qui constitue l’avènement du social, la société étant alors conçue comme ensemble de familles. L’apparition de la cité confère à l’homme « outre sa vie privée, une seconde vie, sa vie politique. Et, désormais, chaque citoyen relève de deux ordres d’existence : il y a, dans sa vie, une distinction très nette entre ce qui lui est propre (idion) et ce qui est commun (koinon) (Jaeger, 111) ».
Or, dans son parcours de la sphère privée, Arendt chemine du sens privatif originel à la nécessaire obscurité et touffeur de la vie privée. « Vivre une vie entièrement privée, c’est avant tout être privé de choses essentielles à une vie véritablement humaine : être privé de la réalité qui provient de ce que l’on est vu et entendu par autrui, être privé d’une relation “objective” avec les autres, qui provient de ce que l’on est relié aux autres et séparé d’eux par un monde d’objets communs, être privé de la possibilité d’accomplir quelque chose qui a davantage de permanence que la vie. La privation tient à l’absence des autres (CH, 70) ». D’où la forme moderne de la solitude, due à la destruction non seulement de la sphère publique mais aussi du foyer, un esseulement qu’Arendt oppose à la nécessaire solitude qui est la condition d’exercice de la pensée, conversation silencieuse de soi avec soi, compagnie à soi-même.
Hannah Arendt considère que le caractère privatif du privé disparaît presque avec l’avènement du christianisme. Selon la morale chrétienne, sinon les principes, chacun est tenu de s’occuper de ses affaires, de ce qui lui est propre, et celui qui se charge du fardeau de la responsabilité politique, le fait pour délivrer les autres « du souci des affaires publiques ». Avant les temps modernes, en outre, « les civilisations reposaient sur le caractère sacré de la propriété privée ». « Ce bien privé était sacré comme l’étaient les choses secrètes : la naissance et la mort… (CH, 71). » Et c’est à ce point précis du processus revisité que le privé n’est plus privatif, mais protection par l’obscurité, par le fait de cacher aux regards. Le foyer est lieu caché « parce que l’homme ne sait pas d’où il vient quand il naît ni où il va quand il meurt » (CH, 74). On ne saurait en trouver expression plus aboutie que le passage de l’autobiographie d’Alain Besançon où il indique à quoi tient la difficulté de parler de son épouse : « Au fondement de l’Odyssée, il y a le lit d’Ulysse, lourd, inébranlablement ajusté sur une souche d’olivier par le maître lui-même, avant son départ et qui attend son retour » (Besançon, 279-280). L’auteur poursuit, tout naturellement, sa métaphore lorsqu’il aborde le moment des enfants : « L’homme qui fait des enfants enfonce dans un terreau profond et noir […]. Le secret qui enveloppe la vie conjugale, s’épaissit pour couvrir la vie familiale. La maison carrée devient le siège de végétations intimes et l’homme doit se plier au rythme de ces maturations interminables et cachées » (Besançon, 315-316). Il sort de cette « vie de touffeur… une génération plus tard ». Le mystère est sans doute « la condition de la génération » (317).
Mais ce qu’Arendt appelle l’avènement du social entraîne la disparition de la sphère publique et de la sphère privée, le public étant « devenu une fonction du privé et le privé, devenu la seule et unique préoccupation commune » (CH, 80-81). Nous avons seulement esquissé ici les grands moments du processus : chacun mériterait une étude à part entière.
Pour arriver près du terme : « la découverte moderne de l’intimité apparaît comme une évasion par rapport au monde extérieur, un refuge cherché dans la subjectivité de l’individu autrefois protégé, abrité par le domaine public » (CH, 81). L’intimité serait donc une formation récente, produite par une certaine configuration historique. Elle serait une sorte de succédané précaire de la sphère privée perdue. En fait, de même qu’au début du processus en Grèce, il n’existait pas de maisons mitoyennes entre les demeures, avant la période moderne, ce n’étaient pas directement les activités de la sphère privée qui se trouvaient protégées, « mais plutôt les bornes qui séparaient la propriété privée de toutes les autres parties du monde et surtout du monde commun lui-même » (CH, 83). Au contraire, la théorie politique et économique moderne met en évidence la nécessité d’une protection par l’Etat des activités privées des propriétaires… Cependant, ce qui compte pour la sphère publique, selon Arendt, ce n’est pas l’énergie ni le rythme de ces activités mais les barrières qui entourent maisons et jardins. Une hypothèse pour conclure, c’est-à-dire esquisser l’une des multiples pistes… Le recul actuel de la discrétion n’est-il pas à référer au fait que l’intimité a succédé, de manière précaire, au privé dont le secret constitue la définition même. La prière insistante de nos jours dans les conversations à deux, entre amis – « je te dis là quelque chose de confidentiel, tu le gardes pour toi, n’est-ce pas ? » – n’est-elle pas intuition de la fragilité, de la vulnérabilité extrêmes de l’intimité, produites par la disparition de la sphère privée ?
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  ARENDT H., (1961) Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, (coll. « Liberté de l’esprit »; préf. P. Ricœur, trad. G. Fradier).
·  BESANÇON A., (1987) Une Génération, Paris, Julliard.
·  JAEGER W., (1933) Paideia, Oxford University Press.
 
NOTES
 
[1]Cf. H. Arendt, Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1983. Dans le corps du texte nous avons rétabli le sens du titre original.
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Cf. H. Arendt, Condition de l’homme moderne, Paris, Calm...
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