2002
Champ Psychosomatique
La sphère privée selon Hannah Arendt
Michelle-Irène Brudny
philosophe, maître de conférences à l’IEP de Lille et chercheur au Craps - CNRS, 43, rue Gounod - 59800 Lille
Si l’on suit Hannah Arendt dans la Condition humaine, importante source
de l’élaboration subséquente par Jürgen Habermas de l’« espace public », les
destinées de la sphère privée sont liées à celles de la sphère publique dans un
processus historique que l’auteur s’emploie à retracer. Au terme de ce
parcours, l’intimité se trouve définie comme une création, historiquement
récente, des temps modernes, comme substitut fragile de la sphère privée.Mots-clés :
Sphère privée, Sphère publique, Avènement du social, Intimité.
ln The Human Condition, a major source of Habermas’subsequent study
of the public sphere, Hannah Arendt argues that the fate of the private sphere
is closely connected with the destruction of the public realm. Intimacy eventually appears as a modern creation, a precarious substitute for the private
sphere.Keywords :
Private sphere, Public sphere, Intimacy.
Dans son important ouvrage d’anthropologie politique,
la Condition humaine, oeuvre de reconstruction après
le cataclysme totalitaire, Hannah Arendt dessine une
sorte d’évolution historique de la sphère privée. Elle souligne,
tout d’abord, l’« inspiration grecque » : la capacité d’organisation
proprement politique est définie en opposition à cette sorte
d’association naturelle que constituent la famille ou le foyer
[1].
Puis elle observe que l’on se préoccupe de cette sphère au
XIX
e siècle, au moment où, précisément, elle est menacée de
destruction, à la suite d’un long processus et de l’obscurcissement
de la « division capitale entre domaine public et domaine
privé » (CH, 37), processus qui constitue l’avènement du social,
la société étant alors conçue comme ensemble de familles.
L’apparition de la cité confère à l’homme « outre sa vie privée,
une seconde vie, sa vie politique. Et, désormais, chaque citoyen
relève de deux ordres d’existence : il y a, dans sa vie, une
distinction très nette entre ce qui lui est propre (
idion) et ce qui
est commun (
koinon) (Jaeger, 111) ».
Or, dans son parcours de la sphère privée, Arendt chemine
du sens privatif originel à la nécessaire obscurité et touffeur de
la vie privée. « Vivre une vie entièrement privée, c’est avant
tout être privé de choses essentielles à une vie véritablement
humaine : être privé de la réalité qui provient de ce que l’on est
vu et entendu par autrui, être privé d’une relation “objective”
avec les autres, qui provient de ce que l’on est relié aux autres
et séparé d’eux par un monde d’objets communs, être privé
de la possibilité d’accomplir quelque chose qui a davantage
de permanence que la vie. La privation tient à l’absence
des autres (CH, 70) ». D’où la forme moderne de la solitude,
due à la destruction non seulement de la sphère publique
mais aussi du foyer, un esseulement qu’Arendt oppose à
la nécessaire solitude qui est la condition d’exercice de la
pensée, conversation silencieuse de soi avec soi, compagnie à
soi-même.
Hannah Arendt considère que le caractère privatif du privé
disparaît presque avec l’avènement du christianisme. Selon la
morale chrétienne, sinon les principes, chacun est tenu de
s’occuper de ses affaires, de ce qui lui est propre, et celui qui
se charge du fardeau de la responsabilité politique, le fait pour
délivrer les autres « du souci des affaires publiques ». Avant les
temps modernes, en outre, « les civilisations reposaient sur le
caractère sacré de la propriété privée ». « Ce bien privé était
sacré comme l’étaient les choses secrètes : la naissance et la
mort… (CH, 71). » Et c’est à ce point précis du processus
revisité que le privé n’est plus privatif, mais protection par
l’obscurité, par le fait de cacher aux regards. Le foyer est lieu
caché « parce que l’homme ne sait pas d’où il vient quand il naît
ni où il va quand il meurt » (CH, 74). On ne saurait en trouver
expression plus aboutie que le passage de l’autobiographie
d’Alain Besançon où il indique à quoi tient la difficulté de
parler de son épouse : « Au fondement de l’Odyssée, il y a le
lit d’Ulysse, lourd, inébranlablement ajusté sur une souche
d’olivier par le maître lui-même, avant son départ et qui attend
son retour » (Besançon, 279-280). L’auteur poursuit, tout
naturellement, sa métaphore lorsqu’il aborde le moment des
enfants : « L’homme qui fait des enfants enfonce dans un
terreau profond et noir […]. Le secret qui enveloppe la vie
conjugale, s’épaissit pour couvrir la vie familiale. La maison
carrée devient le siège de végétations intimes et l’homme doit
se plier au rythme de ces maturations interminables et
cachées » (Besançon, 315-316). Il sort de cette « vie de
touffeur… une génération plus tard ». Le mystère est sans doute
« la condition de la génération » (317).
Mais ce qu’Arendt appelle l’avènement du social entraîne
la disparition de la sphère publique et de la sphère privée, le
public étant « devenu une fonction du privé et le privé, devenu
la seule et unique préoccupation commune » (CH, 80-81).
Nous avons seulement esquissé ici les grands moments du
processus : chacun mériterait une étude à part entière.
Pour arriver près du terme : « la découverte moderne de
l’intimité apparaît comme une évasion par rapport au monde
extérieur, un refuge cherché dans la subjectivité de l’individu
autrefois protégé, abrité par le domaine public » (CH, 81).
L’intimité serait donc une formation récente, produite par une
certaine configuration historique. Elle serait une sorte de succédané précaire de la sphère privée perdue. En fait, de même
qu’au début du processus en Grèce, il n’existait pas de maisons
mitoyennes entre les demeures, avant la période moderne, ce
n’étaient pas directement les activités de la sphère privée qui
se trouvaient protégées, « mais plutôt les bornes qui séparaient
la propriété privée de toutes les autres parties du monde et
surtout du monde commun lui-même » (CH, 83). Au contraire,
la théorie politique et économique moderne met en évidence
la nécessité d’une protection par l’Etat des activités privées des
propriétaires… Cependant, ce qui compte pour la sphère
publique, selon Arendt, ce n’est pas l’énergie ni le rythme de
ces activités mais les barrières qui entourent maisons et jardins.
Une hypothèse pour conclure, c’est-à-dire esquisser l’une
des multiples pistes… Le recul actuel de la discrétion n’est-il
pas à référer au fait que l’intimité a succédé, de manière
précaire, au privé dont le secret constitue la définition même.
La prière insistante de nos jours dans les conversations à deux,
entre amis – « je te dis là quelque chose de confidentiel, tu le
gardes pour toi, n’est-ce pas ? » – n’est-elle pas intuition de la
fragilité, de la vulnérabilité extrêmes de l’intimité, produites
par la disparition de la sphère privée ?
·
ARENDT H., (1961) Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy,
(coll. « Liberté de l’esprit »; préf. P. Ricœur, trad. G. Fradier).
·
BESANÇON A., (1987) Une Génération, Paris, Julliard.
·
JAEGER W., (1933) Paideia, Oxford University Press.
[1]
Cf. H. Arendt,
Condition de l’homme
moderne, Paris,
Calmann-Lévy, 1983.
Dans le corps du texte
nous avons rétabli le sens
du titre original.