Champ psychosomatique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062881
170 pages

p. 93 à 111
doi: en cours

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no 27 2002/3

2002 Champ Psychosomatique

« Ne voyez-vous pas que je brûle ? N’entendez-vous pas que j’ai mal ? »

Réflexions sur l’intime plainte de vulvodynie

Marianne Baudin psychanalyste, Maître de conférences Université Paris VII, 10 rue Claude Dalsème, 92190 Meudon.
L’article propose une réflexion sur la nature de la plainte de femmes ayant des brûlures vulvaires entendues à l’occasion d’une recherche clinique systématisée et d’entretiens psychothérapiques psychanalytiques. Après avoir dégagé les dimensions hystériques et hypocondriaques de cette plainte, c’est son caractère paradoxal qui est discuté : la plainte de vulvodynie étant à la fois une quête douloureuse d’intimité à soi – l’appropriation du sexe invisible féminin étant improbable – et une quête difficile, voire refusée, d’intimité avec l’objet d’amour.Mots-clés : Vulvodynie, Hystérie, Hypocondrie, Intimité, Épreuves pro- jectives. This article proposes a reflection about the nature of the complaint of women suffering from vulvodynia heard during a systematic and clinical research as during psychoanalytical interviews. Its hysterical and hypochondriac dimensions are shown and its paradoxical characteristics are discussed : the complaint of vulvodynia is both a painful quest of self-intimacy – the appropriation of the invisible feminine sex being improbable – and a difficult, even refused, one towards the beloved one.Keywords : Vulvodynia, Hysteria, Hypochondria, Intimacy, Projective methods.
Tissant des liens bien singuliers entre douleur, sexualité et féminité, les vulvodynies forment l’une de ces figures énigmatiques dont la psychosexualité féminine a le secret.
Adressant aux médecins, gynécologues et dermatologues, des demandes réitérées d’examen de leur anatomie sexuelle, les femmes souffrant de brûlures vulvaires déconcertent, intriguent, invitent à pousser plus loin l’étude de leurs « cas ».
Définies médicalement comme « inconfort vulvaire chronique sans lésion visible pertinente », les vulvodynies sont diagnostiquées sur examen clinique, sans qu’une biopsie ne soit nécessaire. Il existe des vulvodynies spontanées et des vulvodynies au contact seulement [1]. Fréquemment associées à la dyspareunie (douleur lors du rapport sexuel avec pénétration), les vulvodynies résistent volontiers aux traitements mais peuvent disparaître spontanément soit pour ne jamais réapparaître soit, le plus souvent, pour récidiver. Les traitements prescrits sont des traitements locaux, qui s’adressent au symptôme, comme les bains de siège à l’eau et les anesthésiques locaux, sous forme de crèmes ou de gels. Il est connu des médecins qui prescrivent ces traitements que la patiente peut fréquemment ressentir une douleur brûlante au moment de l’application, phénomène ne relevant ni d’une allergie ni d’un effet caustique du produit appliqué, mais réputé être dû à l’effet nocebo, (ce qui revient à dire que le traitement perturbe l’état émotionnel de la patiente, n’apportant qu’un surcroît d’anxiété qui renforce la sensation douloureuse. Un gel sur zone brûlante aurait ainsi des effets paradoxaux, ce qui laisse entrevoir une sorte de résistance psychosomatique in situ). D’autres traitements sont donnés per os : des antalgiques, qui s’avèrent en général inefficaces, ou bien encore les antidépresseurs et anticonvulsivants. Les antidépresseurs peuvent avoir une efficacité sur les patientes déprimées, par recapture de la sérotonine pouvant s’accompagner d’une disparition de la douleur.
En dehors des traitements médicamenteux, deux autres modalités de traitements sont encore proposées : d’abord, la relaxation périnéale avec biofeedback, notamment indiquée pour les vulvodynies avec vaginisme, celui-ci venant compliquer les vulvodynies de contact. Enfin, la psychothérapie peut être considérée comme l’une des modalités de traitement des vulvodynies, afin d’apaiser les tensions psychologiques qui sont au moins un facteur d’entretien, sinon la cause de la vulvodynie. Il n’a pas échappé aux médecins qui ont affaire à ce type de patientes que les problèmes sexuels et/ou conjugaux pouvaient jouer un rôle dans le déclenchement ou dans la récidive des symptômes.
Les observations et réflexions qui vont suivre viennent de deux sources : celle d’une recherche dont je donnerai les principales conclusions plus loin, (recherche auprès d’une quinzaine de patientes, menée conjointement avec une dermatologue spécialisée dans ce type de consultation) [2], et celle aussi de l’écoute analytique de quelques femmes vulvodyniques engagées dans une psychothérapie.
 
LES MOTS DE LA PLAINTE
 
 
Ces mots sont censés inviter l’interlocuteur de la femme qui souffre à partager avec elle quelque chose d’intraduisible, de radicalement étrange, qui ne concerne qu’elle. Une douleur ici doublement intime puisque rien en effet n’est plus difficile à faire sentir à un autre que l’intensité d’une douleur qu’il n’éprouve pas, et que la brûlure vulvaire se situe au plus intime du corps féminin et concerne sa sexualité, donc sa vie dite justement « intime ».
« Le sexe se rappelle à moi et me dit que je ne peux pas m’en servir », me dit Mathilde en commençant notre entretien. Elle enchaîne en précisant très vite qu’elle a son idée sur la question de sa vulvodynie. Professeur de Lettres, elle aime lire, étudier… alors, nette, catégorique, professorale, elle m’explique d’un ton ni plaintif ni hésitant : « Ce qui doit se passer, c’est que l’urine passe dans le vagin; ça me brûle. » Sa fermeté n’a d’égal que le tranchant du ton de sa voix; peu lui importe que cette construction explicative ne tienne pas compte de la réalité anatomique objective : le fantasme d’une inondation toxique sur-impressionne sa représentation de l’intime féminin.
« Mes brûlures », me dit Jannie, elle aussi apparemment très précise, « ça m’a prise tout d’un coup. Le 15 août 1998… J’étais très énervée (elle me raconte en détails mais sans beaucoup d’affect une contrariété causée par une amie lors d’une excursion)… je suis restée 3/4 d’heure dans un bain, moi qui n’aime pas les bains dans les hôtels » (à cause de son extrême souci de la propreté, elle se méfie beaucoup de l’hygiène des lieux en dehors de chez elle, mais ayant privilégié son besoin de calme, elle n’allait pas tarder à payer). « Trois jours après, j’avais des démangeaisons. Je voulais mourir. Je suis quelqu’un de très maniaque, je préfère vivre seule… Plutôt que de sortir, je passe mon temps dans mes papiers, à trier… (?)… mes papiers de Sécurité Sociale… ou je lis mon livre de médecine… J’analyse tout, vous savez. » Phobie de contamination, méticulosité, besoin de maîtrise qui va jusqu’à formuler des explications causales irrationnelles mais radicalement investies.
Béatrice, elle aussi tente très vite de bien me faire comprendre ce qui lui arrive : « Je pense vraiment que j’ai dû faire une espèce de mycose… On n’a rien trouvé … mais ça a pris de l’ampleur. J’ai des démangeaisons terribles et des échauffements. Il faut que je fasse ma toilette intime plusieurs fois par jour. Ça me fait du bien. Je n’ai pratiquement plus de rapports sexuels et mon mari comprend très bien ». Intimité du creux féminin lavée, gardée « pure » de toute souillure sexuelle venant de l’autre, l’étranger toxique/parasite, l’homme…
“Mes brûlures, me dit Flora, ça arrive environ 1 fois par semaine. C’est comme avec un fer à repasser. Il y a une phase forte, un pic, pendant 48 heures. Puis, de l’inconfort pendant 3 jours… ça passe et ça recommence. Je prends de la vitamine E…”. Cycle infernal, précis comme un destin inscrit, prêtant à l’auto-médication qui semble justifier le maintien dans le symptôme. Pour Sonia, les brûlures sont plus erratiques et plus envahissantes : « J’ai rechuté, là. Ça me brûle beaucoup, beaucoup. Ça irradie au niveau digestif… en haut … C’était déjà comme ça, la première fois, il y a 7 ans. C’est dans tout le corps, même les bras. Comme si ça me brûlait, tout me brûlait. Ça peut venir du vagin. Ça me picote, et devant et derrière… Ça pique, ça brûle… Je ne me suis jamais écoutée pourtant, mais c’est une grosse erreur. Faut faire attention à ces choses-là…». Désir de s’écouter, de se connaître, de n’être qu’avec soi; mais comment s’y retrouver dans ce brasier qui épuise toute approche ?
Paola à son tour se souvient : « J’ai eu une mycose (elle était petite fille, à ce moment-là), et pendant 10 ans, j’ai gardé une sensibilité séquellaire. Quand j’ai eu des rapports sexuels, j’ai eu des démangeaisons vaginales. Et, maintenant, c’est à s’arracher la peau. Je me gratte beaucoup, par-dessus les sous-vêtements. Je vais aux toilettes plusieurs fois par jour pour ça. (Elle me donnera spontanément beaucoup de détails sur ces pratiques que j’entendrai comme compulsives, masturbatoires). Pour moi, c’est comme si c’était rouge vif, alors que d’aspect ça ne se voit pas me disent les médecins… mais, pour moi, c’est rouge, comme si j’avais couché avec X… mecs, alors que je ne fais rien …c’est ça qui me dégoûte… Pour moi, ce sera à vie... ». Cette patiente me révélera son intime conviction qu’une fatalité pèse sur la femme et sa sexualité génitale : toute pénétration engage la menace d’être saccagée, le rouge des grattages subvertissant le plaisir des caresses internes, en rouge de honte et de dégoût.
C’est aussi sur le ton de cette intime conviction que se sont exprimées quelques-unes des patientes, parmi les plus jeunes que l’on m’ait adressées :
Juliette : « Les brûlures, les douleurs, c’est comme des déchirements au niveau vaginal. Il doit y avoir des microbes, des petites peaux… On me dit qu’on ne voit rien… Je ne sais pas, ça m’étonne… Moi, je sens bien comme des petites peaux, des membranes…»
Sarah : « Ma brûlure, c’est depuis mes 16 ans. C’est quand j’ai eu mes premiers rapports. J’ai la sensation d’être très irritée à ce niveau-là. Et très gonflée dans cette région. Je sens bien comme des petits replis de peau, comme des petits bourrelets, à l’intérieur. On ne peut pas me toucher tellement c’est irrité, à vif. »
Patricia : « Quand ça me prend, je sens d’abord comme un déchirement. Et puis, des brûlures très fortes. Comme un feu après ce déchirement… Je ne peux plus rien faire » (entendre : sexuellement).
Ces patientes présentent une pathologie « énigmatique », qui sollicite à la fois le regard, et l’écoute : elles (se) montrent très volontiers au médecin somaticien, elles décrivent au « psy » d’un ton souvent convaincu et qui se veut convainquant – dans des discours émaillés de précisions chiffrées et de repères événementiels à propos desquels elles disent « ne pas pouvoir se tromper » – bref, elles insistent pour faire entendre à l’un et à l’autre les choses « bizarres » pour elles de leur sexe, de leur peau, de leur corps.
Leur plainte semble vouloir nous attirer à elles et nous inciter à mener un travail de recherche qui tenterait de mieux comprendre, de donner du sens à des symptômes bruyants et assez difficilement supportables dans les mouvements d’identification qui infiltrent toujours la relation de soin et celle de l’écoute. D’ailleurs, le malaise que l’on peut ressentir à les rencontrer tient aussi à la réputation des vulvodynies d’échapper à la guérison par les traitements. On l’a dit : une vulvodynie peut en effet disparaître, un jour, sans que l’on ait pu clairement saisir ce qui l’avait éteinte; elle peut aussi « résister » et rester, là encore, tout aussi opaque.
Leur caractère à la fois énigmatique et provocateur, sur fond de sexualité, confère aux vulvodynies quelque chose comme un pouvoir de séduction, un peu comme si ces patientes nous disaient « regardez, écoutez, venez y voir… mais vous n’en saurez rien… et vous n’y pourrez rien... ». C’est en ce sens que le propos des patientes vulvodyniques stimule la relation d’intimité tout en la déniant. Impudiques quand elles parlent de leurs muqueuses en feu, elles sont plus que pudiques, d’une extrême réserve pour évoquer leurs sentiments, (notamment en termes amoureux) et très maîtresses d’elles-mêmes quand elles disent leurs doutes sur le regard médical, ou leurs certitudes sur leur fatal destin.
Ne devons-nous pas reconnaître que nous sommes, en fait, mis au risque d’être saisis par cet appel du symptôme qui fait naître une excitation destinée à rester inassouvie ? Ce serait là la trace, dessinée en filigrane, de la dimension « hystérique » de la plainte de ces patientes qui dans leurs explications semblent tenter de s’approprier cet « intime » qui leur échappe : leur sexe. Mais, c’est aussi à partir de cette manœuvre de séduction (inconsciente) que peuvent se mettre en place des stratégies de réponse, « du berger à la bergère », dans l’entourage soignant mais aussi, bien sûr dans l’entourage intime de ces femmes : réponses qui iront de la tolérance confinant à la fascination, jusqu’au rejet, à mettre au compte de la défense extrême.
Car, ces patientes qui nous amènent à nous demander : « Que veut la femme vulvodynique ? Qui est-elle ? Que peut-on vraiment pour elle ? » nous placent face à des interrogations majeures qui reprennent en écho d’autres questionnements, aux accents freudiens, ceux-là : « Que veut la femme ? » mais aussi « Que dit le symptôme ? »
La dimension hystérique est certes présente. Mais, est-ce la seule ? L’incrimination d’une zone érogène comme lieu même d’une souffrance corporelle ne relève-t-elle que d’une problématique hystérique, ou, pour le dire autrement, doit-on lui attribuer la valeur d’une « conversion » ?
L’hystérie organise une mise en scène, une mise en drame du conflit intra-psychique qui se joue entre le désir et l’interdit; la conversion hystérique déplace le scénario de ce conflit sur une scène corporelle éloignée des zones sexuelles. L’hystérique brouille ainsi les cartes, rend peu lisible le sens caché de sa dramaturgie et il faut du temps et de la patience pour démêler ce que l’ingénieuse hystérique a tissé pour travestir son mal psychique interne.
Avec la vulvodynie, les choses sont plus radicales, plus « crues », moins subtiles ou déguisées, moins symbolisées : là, c’est de façon immédiate que la patiente nous parle de son sexe et de la sexualité. Ou, plutôt, c’est ce qu’elle vient montrer au médecin, lui demandant qu’il l’explore dans son anatomie même. Pas de détour. Alors, s’il s’agit d’hystérie, à quelles hystériques avons-nous à faire ? Y a-t-il un désir exhibitionniste, et, peut-être au moins chez certaines femmes, une organisation perverse de la personnalité ? Souffrent-elles d’un défaut de créativité, d’imaginaire, se rabattant en quelque sorte sur le corps propre pour exprimer un mal-être ?
L’attention méticuleuse portée à la zone urogénitale par les patientes vulvodyniques, s’accompagne de ruminations, de rituels, donnant une tonalité nettement obsessionnelle à leur présentation. Brûlures et démangeaisons sont associées à l’évocation d’un sexe dérangeant, insupportable, « indésirable », persécuteur, et d’une vie où les relations sexuelles sont pour le moins en dormance, voire tout à fait bannies. Le contraste est même assez saisissant entre le feu du sexe dont parlent les patientes, avec ces sensations étranges dont elles tentent de donner une idée par un langage d’images fortes et stéréotypées à la fois, et puis, par ailleurs, cette froideur, cet apparent désinvestissement ou renoncement vis-à-vis de la vie sexuelle : dans cet écart encore, c’est l’hystérique qui paraît se profiler…
Mais, n’est-elle pas accompagnée, doublée comme par son ombre, par l’hypocondriaque, celle-là même qui présentant ses « intimes convictions » concernant son corps, se rend inaccessible à l’autre et le maintient à distance ?
Si on s’en tient à la clinique, leurs deux images, en effet, se superposent presque : chez l’hystérique, comme chez l’hypocondriaque, il est essentiellement question d’insatisfaction, et de refuge dans le Moi-corps. On peut dire que dans les deux cas, l’objet est vécu comme n’entendant rien du désir du sujet, ne montrant que son incapacité à satisfaire une demande d’attention que le corps exprime. Les plaintes incessantes et multiformes de l’hypocondriaque donnent à son discours un caractère lancinant et pathétique [3]. Comme dans l’hystérie, on retrouve un sujet qui adopte le repli sur soi, le retrait vers une position d’exclu(e) par rapport à une scène où se joue une comédie humaine à laquelle il (elle) souffre de ne pas – ou pas assez – participer. Ce repli sur soi et sur les sensations venues du corps a pour corollaire la satisfaction narcissique d’être « un cas », de rester fermé à la connaissance des autres, de les maintenir piégés dans l’énigme et de protéger ainsi une intimité tenue pour inviolable. La plainte, les symptômes douloureux qui agitent le corps, ne le laissant jamais au repos, deviennent les meilleurs compagnons de la misère du patient; et on sait combien les résistances ont la vie dure quand il s’agit de renoncer au symptôme…
La psychanalyse a souvent différencié Hystérie et Hypocondrie. Quant au point de vue psychopathologique le plus classique, il ne tolère pas non plus très bien ce rapprochement qui vient bousculer la nosographie : on peut objecter en effet que dans les classifications, l’hypocondrie confine à la psychose. C’est là, sans doute qu’il convient de distinguer hypocondrie et plainte hypocondriaque. Car, toutes les plaintes hypocondriaques ne sont pas strictement « délirantes ». La déréalisation, quant à elle, fait aussi partie de certains tableaux hystériques, dans lesquels on voit les patients s’engouffrer dans des thèmes de catastrophe et dans des expressions surchargées d’affects, les mettant en dehors du sens commun.
Alors, pourquoi ne pas tenter de soutenir cette interrogation sur les formes mixtes, ou sur les liens pouvant se nouer entre hystérie et hypocondrie, puisque ces patientes vulvodyniques semblent nous y inviter, ne serait-ce, peut-être, que pour renouveler nos questionnements sur la féminité.
 
LA RECHERCHE SUR LA NATURE DE LA PLAINTE
 
 
Il est temps maintenant de livrer les éléments de ma recherche. J’ai rencontré une quinzaine de patientes venues consulter en dermatologie pour vulvodynie. Désirant avoir une évaluation de leur fonctionnement psychique suffisamment systématisée, je leur ai proposé un entretien semi-directif et deux épreuves projectives : le Rorschach et le TAT.
8 patientes avaient moins de 45 ans, la plus jeune ayant 19 ans; les autres femmes avaient entre 45 et 63 ans.
Certaines patientes disaient ressentir actuellement les brûlures, d’autres étaient en période d’accalmie.
Les entretiens
Quel que soit le type de vulvodynie, et quel que soit l’âge des patientes, des thématiques et des expressions récurrentes sont apparues :
Associés à la brûlure vulvaire, j’ai relevé des troubles très fréquents dans l’histoire des patientes, traduisant leur difficulté à se respecter dans « l’intimité avec soi-même » :
  • Les troubles du sommeil (et parfois, dès l’enfance), avec hypervigilance, des patientes arrivant à dire spontanément « je m’empêche (ou je m’empêchais) de dormir ». Ces insomnies graves, rebelles aux traitements, me sont apparues relativement fréquentes, puisqu’elles concernaient plus de la moitié des femmes. Seraient-elles des sentinelles ou des vestales devant veiller ou entretenir un feu qui ne devrait pas s’éteindre ? le feu de quelle pulsion ? de quel amour ? de quelle haine ?
  • L’anorexie : c’est, sous une autre forme, la façon dont bon nombre de ces patientes ont lutté et luttent encore contre leurs besoins primaires, et refusent la régression pour se maintenir dans une attitude de maîtrise et d’hostilité envers leur environnement objectal et leur propre corps. Le souci majeur d’avoir un corps lisse, net, dur et propre est là, évident. Ce qui pose chez elles la question du refus de la (leur) féminité, et au-delà de l’investissement de la différence des sexes.
  • L’hyperactivité est également l’une des caractéristiques constantes de ces patientes. Dans quelques cas, (qu’elle s’exerce à l’extérieur, au sein d’une activité professionnelle, ou à la maison, à l’occasion des tâches domestiques), cette hyperactivité peut même aller jusqu’à l’épuisement. On peut interpréter ces conduites d’épuisement en termes de masochisme, ou de refus de la passivité, mais aussi (et ce n’est sans doute pas exclusif) en tant que modalité de traitement de l’excitation. Il est fréquent d’entendre ces patientes parler de ce qu’elles appellent leur stress, mot pratique dans lequel elles rangent un fatras d’expériences d’énervement, de contrariétés mal digérées, voire de blessures affectives, sans les reconnaître toujours pour ce qu’elles sont véritablement. Se décrivant volontiers dans une terminologie caractérologique, elles se disent « nerveuses de caractère, assez émotives et maniaques » : elles se trouvent dans un état quasi-permanent de tension à fleur de peau. Les stratégies comportementales d’hyperactivité et d’épuisement ont peut-être pour but de contenir, de mettre en forme l’excitation psychique née de frustrations affectives. Quant à l’épuisement, il vient donner un coup d’arrêt à l’excitation, corporelle et psychique. Mais en contre-partie, il rend plus vulnérable, plus perméable aux sollicitations de l’environnement ressenties alors comme écrasantes et dépressiogènes. Entraînant un affaiblissement du Moi, il expose à la résurgence de la problématique pulsionnelle taraudante qui en était la source, à la fois dans ses dimensions libidinale et agressive. L’économie d’excitation est alors annulée, ce qui engage le processus de la recherche d’activités « auto-calmantes » répétitives, à caractère « maniaque » (et l’on peut entendre ce terme autant dans le sens psychanalytique, de défense inconsciente à visée anti-dépressive, que dans le sens familier décrivant le comportement de qui tient à ses habitudes de façon stricte), aboutissant de nouveau à l’épuisement, dans un mouvement en boucle qui s’auto-entretient.
  • L’excitation, apparaît ainsi comme un facteur constant, qui traverse toutes les histoires des patientes vulvodyniques que j’ai rencontrées [4]. Très émotives mais plutôt introverties, elles décrivent souvent un climat familial et/ou professionnel dans lequel elles se sentent « excédées », « horripilées ». Derrière ces propos, se révèlent des mouvements de haine, pris dans des conflits à vive coloration sexuelle que l’ambivalence psychique ne parvient pas à tempérer [5].
  • Les mouvements d’affects sont particulièrement chaotiques. De même que l’on notait les oscillations entre hyperactivité et épuisement, on peut remarquer aussi une alternance entre des affects dépressifs, parfois profonds, à tonalité quasi-mélancolique, et des surgissements d’affects bruts, violents, visant moins le Moi que la disqualification de l’objet et de la dimension sexualisée de la relation objectale. Les affects de dégoût sont parmi les plus fréquents, directement associés aux thèmes de souillure, de salissure. Cette composante sadique-anale trouve son contre-investissement dans les formations réactionnelles que sont le souci majeur de la propreté, de l’ordre, de la méticulosité et du sens du devoir. Tous ces éléments sont autant d’aménagements défensifs qui sous-tendent les comportements anorexiques, l’hyper vigilance et les conduites d’épuisement.
On voit donc se dessiner, non pas un profil type, mais des dimensions particulières dans la personnalité de ces patientes où une large place est faite aux difficultés à régresser, au dysfonctionnement narcissique et, en même temps, à l’accrochage à des positions d’omnipotence et de maîtrise. On peut remarquer que le fonctionnement névrotique se révèle dans des aspects complexes à composantes à la fois hystériques et obsessionnelles. Mais, la croyance dans l’origine somatique, anatomique, de la brûlure ou des démangeaisons reste toutefois – plus ou moins discrètement – présente comme signe d’un investissement du corps de type hypocondriaque.
Les entretiens associatifs ont apporté d’autres éléments concernant l’histoire infantile de ces femmes [6].
La plupart de ces femmes ont évoqué une relation très problématique à leur mère, et par-là même, à leur propre féminité. Il n’y a sans doute rien là de très spécifique, mais il était toujours question de mères (ou des figures maternelles) frustrantes, peu gratifiantes, souvent malades et/ou très exigeantes auxquelles les patientes sont restées « collées ». Cette problématique (qui se confirmera au Rorschach) paraît être celle d’un trop d’intimité dans une relation mère-fille peu gratifiante, soit du fait d’une relation d’emprise tyrannique venant d’une mère ne parvenant pas elle-même « à rester seule », soit du fait d’une angoisse, chez les patientes, de perdre la mère de vue et d’avoir à supporter la séparation. Ce qui constitue bien un véritable foyer d’excitation psychique, (ici en prise directe avec l’histoire féminine des patientes) s’est souvent organisé dans la proximité des soins corporels intimes donnés à l’occasion d’affections cutanées de l’enfance (eczéma, psoriasis…) qui n’ont sans doute pas facilité l’acceptation de la différenciation mère-enfant ni la résorption d’une sorte de peau commune réunissant mère et fille dans la souffrance des grattages et des plaques disgracieuses blessant autant le narcissisme maternel que celui de sa fille.
Il est apparu que l’espace transitionnel ne s’était pas convenablement constitué : plusieurs patientes ont révélé n’avoir jamais eu d’objet transitionnel; par contre, certaines en ayant trouvé un continuent, même adultes, à ne pouvoir s’en passer. Comme s’il y avait, dans les deux cas, une défaillance de l’objet primaire, (support d’identification féminine), ou plutôt défaillance d’intériorisation d’un objet primaire suffisamment bon et ayant valeur de pare-excitation.
Ne nous trouverions-nous pas en présence de patientes hystériques, vouées à vivre dans une enveloppe d’excitation, telles que les supposait Masud Khan [7] ? Est-ce pour atténuer ces excitations que, pour la plupart, ces femmes se sont tournées vers des partenaires masculins très doux, très compréhensifs, soit en les cherchant (et parfois en les trouvant vraiment) dans un lien conjugal ou de type conjugal, soit en les idéalisant dans une quête d’amour impossible ? J’ai été frappée par le fait que les patientes les plus jeunes étaient déjà largement engagées dans un type de vie maritale sur le point de s’officialiser prochainement, alors qu’elles se disent sexuellement « intouchables ». Si l’on peut s’interroger sur le fonctionnement psychique des hommes qui choisissent de tels engagements, on peut aussi se demander si l’identité de femme mariée, pour ces très jeunes femmes, ne jouerait pas le rôle d’une enveloppe identitaire, venant « tromper » le désarroi interne par le conformisme, et effacer une image de soi en fait bien vacillante devant l’épreuve de la sexualité. Derrière ce masque, se cacherait un réel désinvestissement, un refus voire une authentique aversion pour le sexe masculin, les patientes se maintenant dans une position homosexuelle vis-à-vis d’une imago maternelle idéalisée car bien plus (trop) excitante.
Ceci ne s’est pas démenti à l’écoute des patientes plus âgées : là encore, bien des relations amoureuses sont investies de façon essentiellement « fonctionnelle », privilégiant la quête d’un partenaire maternant, avec lequel la restriction, voire la suppression, des relations sexuelles ne porte pas atteinte au maintien d’un courant tendre, offrant ainsi des bénéfices (primaires et secondaires) importants. Si ce partenaire existe bien dans la réalité de quelques-unes de ces patientes, dans la plupart des cas, le tableau n’est pas aussi idyllique, et le symptôme paraît en fait entrer dans une relation haineuse « active » vis-à-vis de l’homme (pouvant aller jusqu’au harcèlement, pour une de ces femmes qui entretenait un lien érotomaniaque avec un collègue de travail auquel, bien sûr, elle rendait la vie impossible).
Les épreuves projectives
Les protocoles de Rorschach de ces patientes présentent tous des caractéristiques pathologiques.
Ils sont absolument envahis de représentations sexuelles crues, anatomiques, ayant toujours trait à l’appareil génital féminin et à l’intérieur du corps. Les évocations répétitives de béances, de bouches ouvertes, d’orifices, d’intérieur du corps vu en transparence ou en référence aux livres médicaux, les représentations de mouvement de passage douloureux, de déchirure, de pénétration sexuelle, forment l’essentiel des réponses. On peut, bien sûr, voir là l’expression de la curiosité sexuelle infantile, qui apparaît volontiers au Rorschach, à la faveur de la régression que suscite cette épreuve; mais ici, elle est particulièrement omniprésente, non dépassée, non élaborée. Il n’y a pas de « distance » possible vis-à-vis des préoccupations corporelles. Le Rorschach semble d’ailleurs tout à fait opérant pour en faciliter une expression quasi hallucinée. Je dirais même qu’il s’avère très « excitant » pour ces patientes qui y révèle un intime cru, non médiatisé par des symbolisations. Cette facture mono-idéique des protocoles, ces idées obsédantes ne s’inscrivent pas pour autant dans de franches organisations obsessionnelles : on ne voit pas de mécanismes de défense comme l’isolation ou l’annulation, ou le doute… Très peu de déplacement, pas de retour du refoulé. Ne restent que la rumination et le remâchage, ce qui renvoie à la psychorigidité et conduit à s’interroger de nouveau sur la dimension véritablement hypocondriaque du fonctionnement psychique de ces femmes. D’autre part, on n’assiste pas – comme dans la plupart des protocoles de patients « solidement » névrosés – à la mise en œuvre plus labile de mouvements pulsionnels, qui viendrait assouplir ce fonctionnement rigide. Les mouvements pulsionnels, essentiellement repérables ici dans des réponses à valence agressive, portent sur l’intégrité corporelle et/ou identitaire, et leur irruption vient surcharger la tonalité généralement très anxieuse, de façon souvent brutale. Par ailleurs, l’absence de trace de méfiance, ou de réticence au cours de la passation, indique que l’on n’est pas dans un registre du type de la rigidité paranoïaque, comme on peut en rencontrer dans des formes sévères d’hypocondrie. Ce sont donc bien les thématiques sexuelles qui occupent toute la place. Et, c’est en cela que l’on peut rapprocher ces protocoles de ceux des patients névrosés, comme si ces patientes nous menaient aux confins, aux limites, du fonctionnement hystérique. Une charge anxieuse majeure pèse sur l’identité féminine qui n’est jamais valorisée. On ne peut pas parler d’érotisation, au sens névrotique du terme, c’est-à-dire inscrite dans la relation d’objet. Les représentations sexuelles féminines témoignent de leur précarité, les menaces qui pèsent sur elles tenant à la pénétrabilité associée aux dangers des attaques sadiques. Dans les meilleurs cas (c’est le cas notamment dans le seul protocole « normatif » de cette recherche), ces représentations sexuelles sont prises dans des évocations métaphoriques, de contenant, de creux qui restent bien délimités par des contours (volcans, grottes). Mais le plus souvent, les représentations sont seulement anatomiques et tiennent davantage d’une tentative de figuration de l’informe des taches du Rorschach, comme si cette multiplicité de réponses anatomiques sexuelles qui saturent les protocoles de ces patientes, n’était que l’expression d’un « organe à la recherche de son image » comme le suggère P. Fédida. Il n’est pas rare de trouver de telles réponses dans des protocoles de patients atteints de pathologies somatiques, les réponses anatomiques pouvant drainer une angoisse corporelle que le matériel ambigu du Rorschach vient médiatiser [8]. Mais, dans les cas qui nous intéressent ici, on ne peut attribuer de valeur aussi positive à ces représentations sexuelles tant elles sont brutes, stéréotypées et envahissant la pensée; elles sont là, pratiquement à toutes les planches, montrant que la portée symbolique du matériel est souvent étouffée sous la pression répétitive de la préoccupation corporelle. Ces réponses (vagin, utérus, lèvres, membranes, muqueuses, partie du bas de la femme, intérieur de la femme etc.), sont exprimées sans gêne et données à la fois comme si elles s’imposaient, comme si elles sautaient aux yeux et dans un flou de pensée en même temps. Le besoin réitéré de faire appel à la figuration de l’intérieur du corps féminin et du sexe féminin renvoie aux difficultés humaines en général, mais surtout féminines, d’investir un sexe invisible. Or, dans leurs Rorschach les patientes expriment l’angoisse de pénétration telle quelle, sans aménagement défensif solide [9]. On est frappé par la présence, peu commune d’habitude mais fréquente ici, de réponses « membranes », qui comme celle des « jambes en l’air » se trouvent à proximité de réponses à thématique de pénétration sexuelle. Considérant que ces réponses suivent une chaîne associative, on peut se demander s’il n’y aurait pas là la représentation inconsciente de la défloration et l’expression de toute une angoisse qui l’accompagne due à la représentation du changement corporel féminin par effraction. On peut aussi interpréter ces réponses en termes de fantasmes de scène primitive et de fantasmes de viol, ce que nous verrons d’ailleurs se confirmer au TAT.
Deux derniers points encore concernant le Rorschach :
  • La très grande fréquence du lien et des représentations gémellaires ou en double rattachées les unes aux autres. Devant le risque de désunion, il y a renforcement du lien qui seul assure la cohérence. On a souvent tendance à interpréter ce signe lien au cours de cette épreuve projective comme une traduction de la personnalité passive-dépendante de l’hystérique. J’y verrais personnellement, du moins dans les cas qui nous occupent, autant l’expression d’une défense contre l’angoisse d’effraction que la marque d’un investissement d’un objet d’étayage.
  • Enfin, la régression, particulièrement observable aux trois dernières planches, (les planches pastelles), est problématique dans tous les protocoles comme on l’avait déjà noté aux entretiens [10]. D’autre part, il importe de remarquer que ces dernières planches ont particulièrement suscité des réponses sexuelles : les planches pastelles n’apportent aucun apaisement ni réaménagement narcissique dans un espace de rêverie. Ceci concorde avec les remarques sur la carence de constitution de l’espace transitionnel que nous faisions précédemment. On peut encore penser que la libido des phases antérieures est restée attachée à la centration sur des états corporels et amène une montée d’angoisse que le Moi ne peut contrôler.
Les récits à partir des images du TAT [11] donnent une impression générale de meilleure qualité d’élaboration que le Rorschach. Dans l’ensemble, on assiste à des repérages identitaires bien conduits, à la prise en compte nuancée des contenus manifestes et latents. La plupart des récits sont très largement dramatisés, et s’organisent autour de représentations de relations interpersonnelles d’une facture plus névrotique que ce qu’aurait pu laisser attendre le seul vu du Rorschach. Cependant les patientes présentent des modalités de fonctionnement peu stables. Même si l’espace psychique semble plus ouvert dans la situation TAT, les préoccupations et les thématiques sexuelles crues s’avèrent prépondérantes et prises dans des scénarios où un trop-plein de représentations peut donner aux protocoles une apparence de richesse fantasmatique. En effet, les fantasmes de séduction sont très agissants, mais aussi d’intenses fantasmes de viol et d’agression meurtrière. A contrario, des thèmes de virginité, de pureté et d’espaces inviolés (qui apparaissent de façon très marquée à la planche 16, qui est la dernière et qui est blanche), viennent en contre-point de ces fantasmes de violence sexuelle. De même, les rapprochés tendres, (que la planche 10 par exemple permet d’évoquer au sein du couple), sont très idéalisés et semblent servir (comme on peut le supposer du signe lien repéré si souvent au Rorschach), de réassurance contre toutes les menaces de ruptures, de séparation et de défusion.
Les apports cliniques du TAT viennent donc soutenir l’hypothèse de l’existence d’une angoisse majeure de pénétration, et ont le mérite de la faire apparaître ici comme liée aux fantasmes sadiques de scène originaire.
La contribution de ces épreuves projectives est d’avoir vraiment mis en lumière l’angoisse d’effraction, associée aux représentations massives de perte d’intégrité et au contrôle défensif des passages intérieur/extérieur. Elle a été aussi de nous permettre d’entendre la terreur muette suscitée par une scène primitive qui détruirait/salirait une imago féminine-maternelle idéalisée.
 
LA QUÊTE PARADOXALE D’INTIMITÉ ET LA PLAINTE HYPOCONDRIAQUE
 
 
« Le mal est caché, inconnu dans des profondeurs inaccessibles où semble se tenir le mystère de la vie… Une douleur annonciatrice de mortels dangers. » écrit Augustin Jeanneau [12].
Cette citation qui me paraît résumer de façon saisissante quelques aspects de la psychopathologie de ces patientes vulvodyniques va nous permettre de revenir pour finir sur quelques aspects théoriques laissés en suspens.
Ce qui est caché, cet invisible « imprenable » que les patientes vulvodyniques viennent soumettre aux regards exploratoires de leurs médecins, ce dont elles assurent sentir les gonflements, les boursouflures, le feu, les tiraillements et les tyrannies, c’est leur sexe féminin dont elles ne tolèrent pas le mystère et qu’elles associent au mal.
Elles n’en tolèrent pas le mystère mais elles sont persuadées de savoir (mieux que les médecins dont elles doutent du diagnostic) comment « fonctionne » cette partie de leur corps : elles revendiquent de la sentir, de la vivre mieux que quiconque puisqu’elles en souffrent et que personne n’est à leur place pour ça. Cet intime qui leur échappe, la préoccupation hypocondriaque le leur rend familier; de sorte que l’on peut voir derrière la plainte des patientes leur tentative de s’approcher de cet « intime-à soi » sans courir vraiment le risque d’y laisser vraiment pénétrer l’autre.
Selon la logique des premières théories infantiles, ce qui est caché est absent. Donc, les filles n’ont pas de sexe. À la place, elles ont autre chose, de mystérieux, d’informe (tant qu’on ne l’a pas vu, on ne sait ni où ça commence, ni où ça s’arrête). Faute de ces limites bien repérables, c’est toute la zone uro-génitale qui peut être vécue comme angoissante, d’autant plus qu’elle est percée de deux, voire de trois trous (si on inclut vagin, méat urinaire, et anus) qui exposent à la menace d’intrusion (angoisse que l’on retrouve chez les garçons et les hommes, sous forme d’angoisse de pénétration anale). C’est seulement si cette angoisse est dépassée que le mystère du corps caché, intime, secret, peut être exploité à des fins exploratoires, permettant l’investissement de la curiosité de la connaissance et du travail intellectuel, comme il peut également entretenir le désir de séduire érotiquement l’autre, qu’il soit différent ou semblable sexuellement. Enfin, la sublimation faisant son œuvre, l’aire symbolique du jardin secret peut s’ouvrir pour que viennent y germer fantaisies et rêveries diurnes. Mais ici : pas de sublimation. L’idée obsédante, la douleur, barrent l’accès aux rêveries, ramènent au corps fonctionnel, éloignent du corps désirant. On peut remarquer que le mot hymen a deux significations opposées. Le même mot désigne la membrane, témoin de l’intégrité virginale rompue par la première relation sexuelle et désigne aussi le lien amoureux. Un seul mot pour dire la rupture et le lien : voilà bien l’ambiguïté d’un destin de la féminité ! Toutes ces patientes, tellement attentives à l’état de leurs peau, muqueuses et membranes, jusqu’à les projeter sur les taches d’encre du Rorschach, ne cherchent-elles pas à ravauder une effraction corporelle difficilement représentable et par là même excitante : la brûlure dont elles souffrent ne viendrait-elle pas signifier, commémorer, qu’il y a eu franchissement d’une barrière de leur anatomie, forçant, soulignant la rupture d’avec l’enfance et la relation ambivalente, déjà, à la mère ? « La représentation inconsciente agissante serait celle d’un acte de rupture pour le passage d’un état à un autre » écrit Dominique Suchet [13], « question féminine pour tout psychisme humain auquel (et là, citant Freud et le Tabou de la virginité de 1917), rien n’est trop petit pour s’étayer. » Elle poursuit en remarquant que c’est une « question qui s’empare de l’anatomie pour lui donner un destin et un accomplissement différents pour les hommes et pour les femmes ». Ce franchissement de la limite corporelle dans la défloration, cette rupture au sens strict, ne vient-elle pas, en redoubler une autre, plus primaire mais aussi, chez certaines femmes tout particulièrement, plus difficile et douloureuse : celle de la relation de proximité avec le corps maternel que la disponibilité sexuelle de la mère (lorsqu’elle retourne au père, à l’amant) impose à ses enfants, et peut-être surtout à ses enfants-filles, les fils réputés « combler » mieux les attentes narcissiques et érotiques de la mère, pouvant se sentir moins radicalement délaissés.
Nombre des patientes vulvodyniques, quelle que soit la forme de leur vulvodynie, ont connu d’autres expériences d’irritation, de démangeaisons, de rougeurs de la peau, du fait d’eczéma, de psoriasis, de mycoses… Ceci met en lumière l’importance de ces pathologies dermatologiques de l’enfance et de l’adolescence, et donne à réfléchir sur les modalités de leur prise en charge si l’on ne veut pas négliger la part primordiale d’excitabilité chez toute fille qui convoque sa mère dans ses positions de soignante et de « séductrice » à la fois pour mieux l’appeler à se soustraire à la scène primitive, autre scène intime d’où l’enfant est exclue.
Ces expériences infantiles ont pu sceller un vécu (par inflammation ou par lésion comme le supposait déjà Freud en 1917) [14], de malaise corporel sur lequel se sont cristallisés les émois plus habituels liés aux différentes transformations qui jalonnent l’histoire corporelle des femmes.
Les modifications de l’état de nos différents organes et appareils physiologiques émettent des messages que nous devons traiter psychiquement, constamment. Ainsi, nous nous sentirions en « bonne santé », dans le fameux « silence des organes », lorsque ces messages nous seraient traduisibles, nous permettant de nous « entendre » avec nous-mêmes et ainsi d’être « intimes à nous-mêmes », sans heurt, ni angoisse. En dehors de cela, nous éprouvons une sorte d’inquiétante étrangeté vis-à-vis d’une part qui se révèle étrangère, opaque, potentiellement persécutrice. Là serait la source de la préoccupation hypocondriaque, donnant lieu à une quête de traduction qui, lorsqu’elle serait impossible deviendrait plus franche hypocondrie. Mais la « solution » hypocondriaque, celle qui mène à la plainte des patientes vulvodyniques, au recours à un objet maîtrisable malgré son altérité, et à la mise en forme des « terreurs de l’informe » [15], reste une tentative d’auto-guérison, coûteuse certes, mais s’apparentant au symptôme névrotique.
Ceci ouvre par là même la voie au traitement psychothérapique. Elle devrait pouvoir s’amorcer dès la consultation chez le dermatologue, grâce à l’écoute « avertie » du praticien. C’est cette qualité d’écoute, attentive et suffisamment contenante, mêlant intimement rigueur et tact, qui devrait permettre aux patientes de sentir que le véritable épanouissement sexuel est une valeur que chacune peut trouver progressivement à condition de rassurer la petite fille effrayée qui veille encore en elle et de se mettre en chemin pour cela.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  KAHN M., (1974) La rancune de l’hystérique. in Aux limites de l’analysable. Nouvelle Revue de Psychanalyse. N° 10 Automne 1974. pp. 151-158.
·  FÉDIDA P., (1998) Par où commence le corps humain ? in Les organes. Revue Autrement N° 5 Septembre 1998. pp. 274-289.
·  JEANNEAU A., (1990) L’hypocondrie ou la mentalisation de l’impossible in Cahiers du Centre de Psychanalyse et de Psychothérapie. N° 21, Paris 1990. pp. 83-100.
·  SUCHET D., (1998) Le sang de l’hymen. in Les organes. Revue Autrement N° 5 Septembre1998. pp. 135-136.
·  FREUD S., (1917) Théorie générale des Névroses. Chap. 24 « La nervosité commune ». in Introduction à la Psychanalyse. Payot. 1994. pp. 368-369.
·  LE POULICHET S., (2002) Les théories infantiles de l’informe. Cliniques Méditerranéennes. 65-2002, pp. 239-252.
 
NOTES
 
[1]Les patientes sont informées que leur pathologie est appelée vulvodynie et qu’elle ne présente aucun risque cancéreux ni de transmission sexuelle. La réalité de leur douleur n’est en principe pas mise en cause au cours de la consultation.
[2]Je tiens à dire ma reconnaissance au Dr MichelineMoyal-Barraco, service de dermatologie, Hôpital Ambroise Paré, ainsi qu’au Pr. Silla Consoli – chef du service de psychologie et psychiarie de liaison de l’HEGP – et au Dr Sylvie Consoli, dermatologue et psychanalyste, grâce auxquels j’ai pu conduire ce travail.
[3]Combien sont ainsi ridiculisés comme malades « imaginaires » mal tolérés car en vérité sourds aux autres.
[4]Tirées de la recherche systématisée, ces observations ont toutes été corroborées par les entretiens psychothérapiques, la dimension narcissique de toute-puissance infantile et la difficulté à investir la différence des sexes, ayant pu donner lieu au travail psychothérapique lui-même. Toutefois, il est arrivé à quelques reprises que l’hyperactivité enracine une patiente dans des conduites addictives ou dans la fuite vers des conduites de risque avec investissements peu mentalisés.
[5]Telle cette enseignante qui ne supporte pas les adolescents, tenant des propos très méprisants à l’égard de « leurs excès en tous genres » ou bien encore c’est plus directement au sein de la relation avec le ou les partenaire(s) sexuel(s) que se joue le débordement haineux : une patiente, me parlant de son ex-compagnon, dénonçait ses turpitudes sexuelles, un autre me disait qu’au cours des relations sexuelles, une phrase s’imposait à sa pensée : tire-toi, connard !
[6]Là encore, les psycho-thérapies ont largement confirmé ces points d’observation.
[7]« Mon hypothèse sera que l’hystérique, lors des premières années de son enfance, répond aux défaillances d’un maternage suffisamment bon par un développement sexuel précoce : les premières angoisses et les premiers affects engendrés par cette défaillance d’un environnement de soutien approprié et la menace qui en résulte pour la cohésion du Moi naissant sont conjurés par l’intensification aussi bien que par l’exploitation des appareils sexuels du Moi-corps ». Massud Khan. Voir bibliographie.
[8]Par exemple, j’ai vu cela dans des protocoles de patients mis en dialyse : fréquemment apparaissent dans leurs Rorschach des réponses anatomiques ayant trait aux reins, au sang et à la maladie rénale. Cela pouvant d’ailleurs indiquer de bonnes capacités du patient à se représenter sa maladie et à l’intégrer dans l’image de soi.
[9]C’est par exemple dans des réponses comme (P1 VII) : un appareil gynécologique dans l’intérieur d’un corps de femme. Un appareil pour hystérectomie, qu’on introduit dans le bassin; ou cette autre : Ça me refait penser encore à la femme : utérus, lèvres, fesses ou alors les jambes en l’air..., puis chez cette même patiente : (P1 IX) : Ça ressemble à la pénétration. On ne sait pas trop d’où vient... qui pénètre qui...
[10]Le pourcentage de réponses à ces trois dernières planches, indice important des capacités régressives et de l’expression d’affects, était ici très majoritairement « hors normes ».
[11]Rappelons que le matériel du TAT figuratif, bien que suffisamment ambigu pour que chaque sujet puisse y projeter ses problématiques et ses mécanismes de défense personnels, convoque davantage les sujets sur la scène des représentations de relation que le Rorschach.
[12]Voir bibliographie.
[13]Voir bibliographie.
[14]Chez des personnes qui bien que disposées à la névrose, ne souffrent d’aucune névrose déclarée, il arrive souvent qu’une altération corporelle morbide, par inflammation ou lésion, éveille le travail de formation de symptômes fourni par la réalité devient immédiatement le représentant de toutes les fantaisies inconscientes qui épiaient la première occasion de se manifester, S. Freud. Voir bibliographie.
[15]La position hypocondriaque s’apparenterait ainsi aux théories infantiles de l’informe élaborées pour combattre l’angoisse d’identification, repérée par P. Fedida et Sylvie le Poulichet. Voir bibliographie.
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