Champ psychosomatique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.291306289X
170 pages

p. 113 à 127
doi: en cours

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no 28 2002/4

2002 Champ Psychosomatique

Quand le lieu de sépulture est un reste du disparu

Laurie Laufer Psychologue Clinicienne, Psychanalyste, ATER à l’Université de Paris X-Nanterre, Laboratoire de Psychopathologie Psychanalytique des Atteintes Somatiques et Identitaires. 40 rue Bauquier - 75013 Paris
La disparition de milliers de corps lors de la Première Guerre mondiale pose la question de leur lieu de sépulture. Un disparu est-il un mort ? Afin que les veuves, mères, filles, épouses ne vivent pas dans la hantise du retour des fantômes, elles se jettent à corps perdu et au péril de leur vie dans les champs d’horreur des fouilles clandestines. Retrouver un reste du corps, une relique, malgré l’interdiction de l’Etat garant des recherches militaires, tel est le défi des Antigones Eternelles. Le reste du mort creuserait le lieu de sépulture psychique. Tout se passe comme si la relique possédait le pouvoir hallucinatoire de redonner forme au corps du disparu. Le lieu de sépulture peut alors abriter les morts errants et dessiner les contours d’un lieu psychique pour le deuil.Mots-clés : Sépulture, Lieu psychique, Antigone, Relique, Disparu. The loss of the bodies of the dead in their thousands during the First World War gives rise to agonizing uncertainty about their place of burial. Is a missing person dead ? Widows, mothers, daughters, and wives, in an effort not to spend their entire lives being haunted by the perpetual possibility of their loved ones’ghostly return, have thrown themselves headlong, and at greatpersonal risk, into clandestine scavenging through the killingfields. To recover a piece of human remains, some relic, is the challenge taken up by these indefatigable Antigones. The remains of the dead would open a place for their psychic burial. It is as if relics possessed the magical power to impart a bodily shape to the missing. In this way, burial can lay to rest the wandering dead and fix the psychic contours of a place in which to mourn.Keywords : Place of burial, Antigones, Relic, Psychic contours, Missing person dead.
Un mort sans sépulture est-il un mort ? Un disparu est il un mort ? La disparition d’un corps lors de massacre de guerre pose la question de l’historisation de la mort.
Le disparu, le mort sans sépulture deviendrait un « objet psychique » impossible à historiciser. Or sans lieu psychique, une forme psychique (peut-on encore parler d’objet ?) aurait la tentation de l’errance, du revenant, du fantôme habitant mille demeures. Il est bien possible que le fantôme fasse voir la réalité autrement. Un fantôme habitant la vie psychique prendrait la forme drapée d’une hallucination, d’une vision déformée de la réalité. Ici le champ perceptif rejoindrait le champ hallucinatoire.
Face à « l’épreuve de réalité » dont parle Freud lorsqu’il évoque le travail de deuil (l’épreuve de réalité revient à accepter le verdict : l’objet n’existe plus), le disparu se distille dans un espace qui ne résiste à aucun « examen de réalité ». La réalité n’existe pas tant que le mort-disparu n’existe pas. La vie psychique prend la forme de cette inexistence. Sa forme est celle de ne pas avoir de forme distincte.
 
LE DEUIL DES DISPARUS
 
 
La question du deuil des disparus reviendrait à poser celle du lieu de leur sépulture, en tant qu’un lieu de sépulture est la trace visible d’une circonscription, d’une déposition. Qu’est-ce qu’une sépulture ? Un acte symbolique, une inscription, mais aussi la désignation d’un lieu d’absence, d’un espace où le regard se pose, se repose, peut se détourner pour y revenir.
Le dictionnaire définit ainsi le mot sépulture : n.f emprunté au latin « derniers devoirs rendus à un mort », « lieu où l’on dépose le corps du défunt ».
Entendons le terme de « déposition » : il définit à la fois « le corps déposé au tombeau », sa mise au tombeau, mais aussi l’acte de parole par lequel il est possible de « faire une déposition », de témoigner d’un événement.
Alors quel est ce lieu de déposition du corps et de la parole ? L’expérience du deuil ne serait-elle pas la constitution psychique de ce lieu là, la possibilité d’y inscrire la mémoire ? Ce lieu peut être une parole, un rêve, le corps, la mémoire, l’image… là où le corps du mort peut être déposé.
Qu’est-ce qu’un lieu psychique pour le mort ?
« dans le terme de sepelio – ensevelir – il est question de respect et de soin. L’honneur rendu par l’attribution d’une forme et d’un lieu pour le mort. On sait combien il peut être insupportable au vivant de vivre l’expérience de la disparition d’un proche sans se trouver en mesure de lui donner une sépulture. L’œuvre de sépulture est en un sens plus exigeante que le travail de deuil (…) c’est à une vérité de la parole que l’on a ici à faire. La parole est ce seuil mouvant de la paroi du tombeau : parler c’est laisser se former un lieu qui donne forme au mourant et c’est prendre soin que celui-ci trouve le temps de s’approprier sa propre mort. » [1]
Parler serait laisser se former ce lieu de déposition.
Comment faire alors de cette absence de lieu, un lieu psychique afin que le mort y trouve à habiter le vivant sans le hanter ? Il s’agit pour l’endeuillé de « construire une sépulture psychique », de dessiner les contours d’une déposition psychique. Que le mort soit déposé en un lieu et la parole trouverait à parler.
Mais peut-il se constituer lorsque l’événement de la disparition devient le monument aux morts ?
« L’histoire des morts » lors de la Première Guerre est à cet égard emblématique de la question du lieu de sépulture. Dans quel lieu les morts errent-ils ?
 
CONSTRUIRE UNE SÉPULTURE PSYCHIQUE
 
 
La question du lieu de sépulture se pose de façon manifeste lorsque durant les guerres (et aujourd’hui lors d’attentats de masse) des corps sont portés disparus.
Avec la Grande Guerre, le XXe siècle s’ouvre sur le spectacle d’une massification de la mort. Les cadavres se sont comptés par millions. Sans le savoir, la terre a recouvert des milliers de corps.
Avant de tenter une inscription symbolique par l’érection de monuments aux morts, la guerre, dans sa violence innommable, crée une déflagration dans la vie psychique. Cette effraction est une déchirure dans le « tissu » psychique. Il faudra du temps pour le « recoudre », pour élaborer l’événement afin de le contenir, si toutefois la « couture » de cette déchirure est possible.
La mort est là, partout absolument présente. Elle pénètre le corps du vivant. Ainsi devant les charniers que l’on ne parvient pas à faire disparaître Maurice Genevois, ne peut se déprendre même pour un moment, de cette présence physique de la mort.
« Et jusqu’à la nuit, je fume, je fume pour vaincre l’odeur épouvantable, l’odeur des pauvres morts perdu par les champs abandonnés par les leurs qui n’ont même pas eu le temps de jeter sur eux quelques mottes de terre, pour qu’on ne les voit pas pourrir. » [2]
Tout comme le soldat H. Barbusse devant le spectacle effrayant de tous ces corps abandonnés :
« parfois des renflements allongés, car tous ces morts sans sépultures finissant tout de même par entrer dans le sol – un bout d’étoffe seulement sort – indiquent qu’un être humain s’est anéanti en ce point du monde. » [3]
C’est pourquoi si selon Freud « cette guerre a suscité désillusion et modification de notre attitude à l’égard de la mort » [4], c’est en tant qu’elle désagrège le lieu symbolique d’une civilisation et d’une culture, à savoir son rapport au mort, son rapport à sa sépulture. Paul Valéry s’afflige au lendemain de cette guerre : « nous savons désormais que notre civilisation est mortelle », il constate que le règne du symbolique (la communauté et la culture) peut être renversé par « les motions égoïstes et les (motions) cruelles » [5].
« La guerre renverse dans une rage aveugle tout ce qui lui barre le chemin, comme si après elle il ne devait y avoir parmi les hommes ni avenir, ni pas. Elle rompt tous les liens faisant des peuples en lutte une communauté et menace de laisser derrière elle une rancœur qui pendant longtemps ne permettra pas de les renouer. » [6]
Alors que la mort a été pudiquement voilée par le XIXe siècle (des auteurs comme P. Ariès ou G. Gorer ont remarquablement mis en évidence le refoulement opéré à l’endroit de l’horreur, de l’angoisse devant le cadavre et le mort), elle fait retour sous les formes les plus terrifiantes, sidérantes, éprouvantes pour la vie psychique : la vue du cadavre dans sa décomposition, sa pourriture, son abandon.
La violence de la guerre a dans sa furie, dans sa sauvagerie, fait disparaître jusqu’à la trace même des morts.
« Van Lees devait subir la mort la plus effroyable qu’il m’ait été donné d’observer sur un champ de bataille. En effet, comme nous partions à l’assaut, il fut emporté par un obus et j’ai vu, j’ai vu de mes yeux qui le suivaient en l’air, j’ai vu ce beau légionnaire être violé, fripé, sucé, et j’ai vu son pantalon ensanglanté retomber vide sur le sol, alors que l’épouvantable cri de douleur que poussait cet homme assassiné en l’air par une goule invisible dans sa nuée jaune retentissait plus formidable que l’explosion même de l’obus, et j’ai entendu ce cri qui durait encore alors que le corps volatilisé depuis un bon moment n’existait déjà plus.
A part ce pantalon vide, je ne retrouvai rien d’autre de Van Lees; il n’y eut donc pas de mort à enterrer.
Que ce petit ex-voto de l’homme foudroyé lui serve d’oraison funèbre ! » [7]
 
PAS DE MORT À ENTERRER, PAS DE FORME À REDES-SINER DANS LA VIE PSYCHIQUE
 
 
Pas de mort à enterrer, pas de forme à redessiner dans la vie psychique. Le cri et le foudroiement, telles sont les traces qui restent du mort. Comment faire le deuil d’une ombre ? Comment vivre l’expérience de deuil d’un cri de douleur, d’un corps qui disparaît, qui a disparu ? Quel corps la vie psychique peut-elle accueillir pour créer un lieu de sépulture au mort ?
La disparition sous sa forme la plus violente est une effraction traumatique [8]. L’excès de l’effraction a créé une hémorragie telle qu’aucune liaison psychique ne semble possible. Selon Freud, le traumatisme est un débordement psychique par excès d’excitation. L’effraction traumatique est assez forte pour anéantir les pare-excitations.
« Le terme traumatique n’a pas d’autre sens qu’un sens économique. Nous appelons ainsi un événement vécu qui en l’espace de peu de temps apporte dans la vie psychique un tel surcroît d’excitation que sa suppression ou son assimilation par les voies normales devient une tâche impossible. » [9]
Tout se passe comme si cette explosion traumatique avait suspendu le mouvement psychique. Tout se passe comme si le corps même de la mémoire n’était plus en mouvement, comme si le lieu mobile des images et des souvenirs, c’est-à-dire le lieu psychique de la construction imaginaire devenait le monument aux morts.
« Ces événements qui se dressent dans le présent comme des pierres tombales de souvenirs ensevelis dans les profondeurs immobiles et inaltérables comme un monument » [10].
La mémoire de l’endeuillé prend la forme du lieu monumental du mort. Chez l’endeuillé mélancolique il semble même que ce soit son propre corps qui devienne le monument au mort. Son corps figé hors temps et hors espace devient le tombeau, le caveau de celui qui n’a de sépulture possible que le corps du vivant endeuillé.
L’endeuillé devient par le choc un corps vidé de sa propre mort. Tout se passe comme si le traumatisme désincarnait le vivant, lui ôtait sa propre chair.
« Le « choc » est équivalent à l’anéantissement du sentiment de soi, de la capacité de résister, d’agir et de penser en vue de défendre le Soi propre. Il se peut aussi que les organes qui assurent la préservation de soi abandonnent ou du moins réduisent leurs fonctions à l’extrême. Le mot « Erschutterung » commotion psychique vient de « schutt » débris; il englobe l’écoulement, la perte de sa forme propre et l’acceptation facile et sans résistance d’une forme octroyée « à la manière d’un sac de farine » [11].
 
LE CORPS COMMOTIONNÉ PAR LE TRAUMATISME PERD SA FORME PROPRE
 
 
Le corps commotionné par le traumatisme perd sa forme propre, jusqu’à une perte de fonction des organes essentiels. Ces organes qui cèdent devant le traumatisme, nous pourrons les retrouver sous des formes « déformées » lorsque les veuves de guerre se jettent à corps perdus dans les fouilles des champs de batailles pour retrouver ce qui reste d’un fils ou d’un père ou d’un mari : un organe-relique qui a la fonction « hallucinogène » de redessiner les contours des organes propres. Tout se passe comme si « avoir un petit bout, un reste » de l’autre revenait à conserver « un petit bout de soi » jusqu’à ce que l’expérience du deuil et son travail de « désenlacement en fraude des bras de l’arrière » selon l’expression de Michaux [12] permette à l’endeuillé de tisser sa vie psychique avec ce qu’il sait de cette déchirure, de ce « trou ».
Sous la menace de l’effondrement, afin de ne pas se dissoudre, la psyché prend « la forme sans résistance » de l’événement, son empreinte informe.
 
LES ENJEUX POLITIQUES ET SYMBOLIQUES DE LA PREMIÈRE GUERRE
 
 
Un des enjeux politiques et symboliques de la Première Guerre mondiale a été la reconnaissance, l’identification des morts et le lieu des tombes. S’il permet d’édifier une mémoire collective, de rappeler à l’endroit du traumatisme les noms des disparus, d’être donc aussi fonction de nomination, le monument aux morts peut-il protéger le vivant de la hantise du mort disparu ? En d’autres termes peut-il soutenir la constitution d’une sépulture psychique, si celle-ci permet de protéger les vivants des morts errants et favorise l’échange entre les vivants et les morts ?
Dés la fin de la guerre, la grande question soulevée par tous, Nations et peuples est celle des soldats tombés au « champ d’honneur ». L’Etat souhaite « reconnaître » et commémorer afin que ces « champs d’honneur » (appellation officielle pour le moins équivoque) ne dévoilent pas les champs d’horreur. Alors le discours officiel auréole les héros, valorise la gloire, parle d’honneur, de défenseurs courageux de la patrie, là où le réel révèlent champs d’horreur, cri de désespoir, mort, cadavre, putréfaction, abjection. Ainsi après la victoire et avant que l’expression de la douleur ne soit trop incontrôlable, l’Etat n’entend pas laisser disperser les restes de ses « glorieux défenseurs ».
Il s’agit de déposer en un seul lieu la mémoire, celle-ci sera collective, et commémorée officiellement. Face à cette « Patrie reconnaissante », les familles pleurent leurs disparus, hurlent leur douleur et réclament avec force le retour des corps mêmes mutilés, mêmes impossible à identifier afin que le recueillement devant un reste du corps parvienne à contenir, à border la douleur indicible.
Devant le monument aux morts érigé sur la place de la mairie ou de l’église, les familles opposent leurs caveaux familiaux et s’inaugure alors ce que nous pouvons appeler « le siècle des Antigones ». Les folles Antigones [13], fantômes tout de noir vêtues jettent leurs corps dans les champs de bataille, retournant la terre dévastée par la guerre, errant dans ces lieux de désolation afin d’y trouver le moindre indice, le moindre morceau d’étoffe, une plaque de zinc portant son nom ainsi que son numéro matricule. Au cœur du chaos, un signe ferait trace. Les ombres des veuves se mettent à errer afin d’empêcher peut-être l’errance de leurs morts disparus.
Face à la détermination de ce que Romain Rolland avait appelé « Les Antigones Eternelles », l’Etat se doit d’organiser les fouilles afin d’éviter les rondes et les hordes illégales des endeuillées. Mais l’administration militaire a beau organiser la recherche avec la précision et la lenteur de son appareil d’état, elle a beau compter les vivants comme les morts, les plaques d’identité retrouvées et celles qui manquent, des milliers de disparus sont appelés par les cris et la détermination des veuves, qui au péril de leur vie soulèvent et creusent la terre. Où sont nos morts se lamentent les veuves et les mères sans aucune réponse. [14]
Alors l’Etat veut maîtriser la situation, contrôler tout débordement. Afin d’éviter la méprise des corps, afin d’éviter ce déchaînement d’émotion et le danger auquel s’exposent les familles lorsqu’elles errent dans les zones de débris et d’obus prêts à exploser, il interdit l’accès au vaste périmètre du déchaînement militaire en formant autour de lui un cordon sanitaire impénétrable. Créon entend bien garder une main forte sur les fouilles militaires contre les Antigones.
« Alors qu’un million de français environ sont inhumés dans la zone des opérations, alors que pour deux cent mille sépultures isolées au moins éparses sur le terrain, le nombre de tombes identifiées n’est pas présentement du quart de ce chiffre, pourrait-on concevoir que chacun fût autorisé à rechercher les restes de son parent, à entreprendre des fouilles, à reprendre le corps – en admettant que ce fût par ailleurs possible quant aux moyens de transport (…) Permettre à chacun de procéder à de si pénibles recherches, dans l’émotion inséparable d’une aussi poignante mission, serait laisser sans défense et sans garantie les droits réels des familles respectives; combien emporteraient le corps d’un étranger voire d’un ennemi, croyant de bonne foi avoir découvert celui de leur parent ». [15]
Afin de mettre en œuvre ce travail d’exhumation et d’inhumation l’Etat impose un délai pendant lequel l’interdiction générale du transport des corps des militaires sur tout le territoire sera décrétée; trois ans avant que les exhumations et le transfert dans les cimetières choisis par les familles puissent être autorisés. Le 31 mai 1919, la commission nationale des sépultures militaires chargée de l’examen du projet de loi à soumettre au parlement se réunit sous la présidence du Général de Castelnau.
Les séances sont houleuses; le politique se heurte à la douleur.
Contre l’interdiction à venir, le député des Pyrénées Atlantiques, Louis Barthon s’élève violemment.
« Oui, il est très bien de dire que nos enfants seront égaux devant la mort, mais je ne vois pas au nom de quel principe d’égalité on établirait à l’égard des familles une règle absolue. J’ai mon fils qui a été tué en 1914, il y a cinq ans, il est dans un caveau; sa mère et moi l’attendons, et parce que d’autres n’ont pas été retrouvés, vous allez me dire que vous m’interdisez de prendre mon fils et de le ramener au Père-Lachaise ? Et bien je dis que vous n’avez pas le droit de le faire. Pour le faire vous invoquez le fait que des centaines de milliers de soldats ont été tués et que vous ne les avez pas identifiés. Mais le mien l’est. Vous parlez de l’identification. Et bien, le mien est identifié. De la crise des transports ? Mais moi je peux ramener mon enfant moi-même, sans demander rien au Gouvernement. Ce n’est pas ainsi que j’entends l’égalité et je pense que le projet de loi est une faute. C’est pour cela que pour ma part je ne l’accepte pas » [16].
Ce père, Antigone moderne s’élève contre la loi de l’Etat qui réclame qu’une « armée de héros dorment au champ d’honneur » et désire donner une sépulture à son fils. L’Etat tenait à conserver ensemble ceux qui avaient concouru à la victoire, là où un grand nombre de familles considérait que le sacrifice de leurs enfants avait suffi et qu’il était temps désormais de les leur rendre. Alors, comment lorsqu’une famille ne se reconnaît pas dans une communauté (l’Etat qui avale ses enfants, la guerre de masse n’a pas de sens communautaire et sa violence n’est pas élaborable) peut-elle renoncer à reprendre le corps de son fils au nom d’un « idéal patriotique » qu’elle dénonce ? Les Antigones, figures de révolte face au formalisme d’un Etat uniformisant se heurtent à un paradoxe : un état bourgeois qui érige les valeurs de la famille à hauteur d’un idéal et qui lorsque la mort touche la famille lui dénie, refuse, le droit de son recueillement intime.
 
UN BOUT DE SOI COMME TRACE DE L’AUTRE
 
 
Face à cette impossibilité de constituer une sépulture, la fouille et les exhumations clandestines se multiplient.
L’enjeu de ce qui reste est tant idéologique que symbolique. A qui appartient un mort ? A la communauté – à la cité, Polis, Créon –, à la famille – Antigone –? N’est-il qu’une multiplication de restes accordés à la faveur des fantasmes de chacun. Un mort que l’on voudrait unifié où chacun vient prendre son bout de soi. Chacun extrait du corps son « morceau fantasmatique ». Un bout de soi comme trace de l’autre.
Dans son livre la Comédie de Charleroi, Drieu La Rochelle évoque la recherche éperdue de Madame Pragen. Dans la plus grande clandestinité, exposant leur vie au moindre obus, les endeuillées, creusent, cherchent, retournent, tentent d’identifier des restes, à la recherche d’une précieuse relique.
Le 1er juillet 1919, Madame Pragen, femme d’un riche homme d’affaires parisien, se rend dans la plaine de Charleroi chercher le corps de son fils Claude :
« et nous nous mîmes à bousculer la foule dans l’ombre, à la fouiller, à lui demander ses papiers dans l’humidité de la nuit et de la terre. … On faisait l’honneur à deux ou trois de ces cadavres d’être Claude Pragen. » [17]
Car comment reconnaître le corps du disparu ? Comment identifier des morceaux de chair ?
Dans l’article cité de la revue Terrain, nous pouvons lire ce que Perret raconte : accompagnant sa mère sur le lieu où son frère aîné a été tué, ils retrouvent le lieu-dit de sa mort et retournent à Paris emportant de l’être cher la seule relique pourtant si précieuse :
« Dans le train qui nous ramenait à Paris, ma mère avait sur les genoux, ficelé dans une guenille, le plus grand morceau de la croix déchiquetée de son fils. Nous l’avions trouvé à quelques pas de son tumulus, avec le nom, la date et le numéro du régiment inscrit au fer rouge sur le croisillon. » [18]
Les mères traînent leurs jeunes enfants sur les lieux de la disparition et les yeux regardent en silence, assistent sans peut-être même penser, à l’exhumation du corps puis à son inhumation. Que voit l’enfant lorsqu’il regarde un corps que l’on déterre pour consécutivement l’enterrer ? Quelle est la forme du lieu psychique en train de se constituer là ?
Que regarde un enfant lorsqu’il voit un cadavre se décomposant, lorsque le réel imprime la mutilation des corps ? Comment se constitue, s’exprime une scène fantasmatique primitive alors que l’horreur est là, absolue, sauvage, déliée ? Que faire devant cette collusion entre le Réel (lacanien) et le fantasme, constitutif de l’espace psychique ?
Si l’Etat ne se charge pas de recouvrir le corps de ses enfants qui ont péri dans l’atroce guerre, s’il ne contient pas ce bruit et cette fureur, propice à la désintrication pulsionnelle, ce sont les mères qui fixeront les règles de la communauté des morts afin que cesse leur plainte, et qu’enfin prenne place la mémoire du sacrifice.
Face à l’angoisse de l’effacement des traces, la nécessité vitale est celle de retrouver le corps du disparu, ou tout au moins un objet lui ayant appartenu, un morceau de corps peut-être même; la moindre relique. Le phénomène d’exhumations clandestines prend un caractère tout à fait remarquable, la fouille des champs d’honneur devient le lieu de toutes les transgressions.
Ici se joue la rencontre du totem et du tabou.
Echappée du corps même, mais en contact ou émanent du corps, de ce qui reste, la relique inscrit le caractère sacré nécessaire à la ritualisation du deuil, nécessaire au souvenir et donc à l’oubli du mort.
La douleur des familles est telle qu’elle les pousse à vouloir retrouver et emporter par tous les moyens les restes des soldats.
« Au commissariat de Police de Clichy qui le questionne sur les conditions de transport du corps de son fils Alexandre, tombé le 12 août 1918, à l’âge de 21 ans, à Carny-sur-Matz dans l’Oise, un père, dans un état de désolation indescriptible, répond que « l’on n’a pas hésité à lui prendre son fils et que lui n’a pas hésité à aller le rechercher ». Le matin même il a exhumé le corps qui reposait à 50 mètres de la route entre Raye et Carny, recueillant les quelques objets qui lui ont permis de l’identifier formellement : « un portefeuille, un couteau, une pipe, une montre, un quart et un carnet de notes de l’écriture de son fils. » [19]
L’identification ou la reconnaissance des cadavres se fait par les objets ayant appartenus au mort : montre, portefeuille, bretelle de pantalon. Ou restes du corps même, dentition. [20]
Retrouver un reste procède de la tentative d’isoler une fonction nécessaire à la conservation du désir chez le vivant.
 
LA RELIQUE, UNE FORME INFORME QUI DONNE UN LIEU PSYCHIQUE AU DISPARU
 
 
Dans ce déchaînement de fouilles clandestines, la relique a une fonction essentielle pour l’expérience du deuil : elle devient le lieu de contact, mouvement possible de soudure, de déformation fantasmatique et de séparation.
La relique aurait une fonction paradoxale, en tant qu’elle est point de jonction et de disjonction. Elle est une forme informe qui donne un lieu psychique au disparu.
Forme informe qui a un pouvoir sacré. Ce pouvoir sacré maintiendrait la condition même de la vie psychique de l’endeuillé, lui évitant de se désagréger. Ce qui reste du mort devient cause du désir.
L’œuvre de sépulture s’inscrit à l’endroit de ce que permet la relique. Partie pour un tout elle devient condition de possibilité de la constitution d’un espace psychique. Comme le dit Fédida, « l’œuvre de sépulture est plus exigeante que le travail de deuil » en ce qu’elle nécessite le creusement du lieu psychique, la constitution d’un lieu d’habitation du mort et non d’un lieu de hantise.
Les Antigones fouillant la terre font œuvre de sépulture en ce qu’elles y mettent de leur propre corps.
Parce que la fin même de la relique est sa capacité à produire un miracle : l’endeuillé, afin de préserver la possibilité de s’entretenir et d’entretenir le mort afin qu’il le laisse, lui, vivant, « fabrique » psychiquement des restes; ces restes peuvent être appelés « survivance » si l’on accorde à ce mot ce que la lecture d’Aby Warburg par Didi Huberman [21] nous permet de lire : un retour anachronique de formes disparues.
C’est en cela que la relique est le nécessaire matériau qui condense la possibilité d’un lieu psychique de sépulture. Parce qu’elle n’est pas seulement une forme existante mais une forme agissante, elle produit donc transforme, crée l’illusion nécessaire à la fabrique, à la logique du fantasme. La relique est gage de protection. En contact avec le corps du mort, elle préserve le vivant d’une irruption immédiate avec l’idée de putréfaction et de cadavre.
Objet de contact, l’objet-relique intéresse l’expérience analytique en tant qu’il pose la question de la relation imaginaire, fantasmatique à l’objet perdu, entendons dans ce petit bout de soi, objet perdu de toi et de moi.
La relique permettrait à l’endeuillé une protection, à l’instar du rêve, « psychose hallucinatoire de désir » selon ce que Freud en dit dans « Le complément métapsychologique à la doctrine du rêve » [22]. L’endeuillé dont l’économie psychique est bouleversée par le traumatisme de la perte, perdrait toute capacité, selon Freud, face à l’« examen de réalité », refusant la perte.
« l’Amentia est la réaction à une perte que la réalité affirme mais qui doit être déniée par le moi en tant qu’insupportable… Le fait de se détourner ainsi de la réalité élimine l’examen de réalité, les fantaisies de souhait – non refoulées, totalement conscientes – peuvent faire leur poussée dans le système, et sont à partir de là reconnues comme réalité meilleure. » [23]
La relique permet d’halluciner l’objet perdu, tout comme le rêve, œuvre de sépulture accueillant le mort.
Le rêve est le lieu psychique du mort revenant. La relique permet de retrouver charnellement quelque chose d’un corps et permet de maintenir un état de rêve, un état intermédiaire, protégeant l’endeuillé de l’examen de réalité qui s’érigerait comme une menace d’effondrement psychique. Ce que Genevoix dit des expériences de drogues ou de cigarettes ressortissent précisément à cet état de maintien d’entre-deux : maintenir un état hallucinogène par le truchement du toxique, de la relique, du fantasme qui permet au tissu psychique un temps de recomposition.
L’hallucination est un fantôme nécessaire à la protection devant la réalité traumatique. L’endeuillé, laissé comme un fragment par le disparu, fragment de lui-même, par l’explosion traumatique, cherchera dans les fragments hallucinatoires une forme de recomposition psychique.
Il faut à l’endeuillé, équilibriste jonglant sur une crête entre le gouffre inélaborable et aspirant de la disparition, entre l’examen de réalité et le délire de l’Amentia, matière à « halluciner ». L’état intermédiaire vise à maintenir l’équilibre, à conserver les conditions de possibilité d’une vie psychique remise en mouvement. Tout se passe comme si ce qui permettait à la vie psychique une réintrication relevait de « cette matière à halluciner ».
L’état de confusion dans lequel pouvaient se trouver les veuves-Antigones, à la recherche d’un reste, dans la nuit, dans l’horreur, dans l’angoisse, leur permettait sans doute de se maintenir sur cette crête, sur ce fil. Il ne s’agit pas seulement de garder le souvenir du disparu pour constituer son lieu de sépulture, encore faut-il pouvoir fabriquer la chair du souvenir.
Le corps vidé de l’endeuillé survivrait-il sans la chair du souvenir ?
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  FREUD S. (1915). Ephémère destinée, Résultats, Idées, Problèmes, I, Paris : P.U.F, 1985.
·  FREUD S. (1915-1917). Complément métapsychologique à la théorie du rêve, Métapsychologie. Paris : Gallimard, 1968,123-143.
·  FREUD S. (1915-1917). Deuil et Mélancolie, Métapsychologie. Paris : Gallimard, 1968,145-171.
·  FREUD S. (1915). Actuelles sur la guerre et la mort, Œuvre Complète. Paris : P.U.F, XIII, 1994.
·  GENEVOIX M. (1950). Ceux de 14. Paris : Flammarion.
·  GORER G. (1965). Ni pleurs, ni couronnes, trad. fr. Hélène Allouch, Paris : E.P.E.L., 1995.
·  MANGO E.M. (1999). La Place des Mères. Paris : Editions Gallimard.
·  MICHAUX H. (1932). Nous autres, La nuit remue. Paris : Bibliothèque de La Pléiade.
·  PERRET J. (1976). Raisons de Famille. Souvenirs II, Paris : Gallimard.
·  POURCHER Y. (1993). La fouille des champs d’honneur. La sépulture des soldats de 14-18, La mort, Revue Terrain, 20 Mars, Editions du Ministère de la Culture et de l’Education.
 
NOTES
 
[1]Fédida P., (1997), « l’œuvre de sépulture » in la fin de la vie qui en décide ? P.U.F. p. 15.
[2]Genevoix M. (1950), Ceux de 14, Paris, Flammarion.
[3]Barbusse Henri (1916), Le Feu, Paris, Flammarion. Nous devons ces citations à l’article de Yves Pourcher « La fouille des champs d’honneur. La sépulture des soldats de 14-18 » in La mort, revue Terrain n°20, mars 1993, Editions du Ministère de la Culture et de l’Education.
[4]Freud S., 1915, Actuelles sur la guerre et la mort, Œuvre Complète, T. XIII, p. 130.
[5]Freud S., ibid., p. 135-136 : « Il est permis de s’étonner que chez l’homme ainsi éduqué le mal réapparaisse avec une telle virulence. En réalité il n’y a aucune « extirpation » du mal. L’investigation psychanalytique montre bien plutôt que l’essence la plus profonde de l’homme consiste en motions pulsionnelles qui, de nature élémentaire, sont de même espèce chez tous les hommes et ont pour but la satisfaction de certains besoins originels… il est admis que toutes les motions qui sont prohibées par la société comme étant mauvaises – prenons pour les représenter les motions égoïstes et les cruelles – se trouvent au nombre de ces motions primitives. »
[6]Freud S., ibid, p. 143.
[7]Cendras B., 1945, L’homme foudroyé, Edition Folio, Paris, Gallimard, p. 21.
[8]Ce que Lacan appelle le « trou-matisme » proposant de se figurer l’ouverture d’un gouffre dans lequel risque de tomber l’endeuillé ou au bord duquel il tente de garder l’équilibre.
[9]Freud S., Introduction à la psychanalyse, Payot, pp. 256-257.
[10]Ferenczi S., 1916, « Deux types de névroses de guerre » in Psychanalyse, Œuvres Complètes, Vol II, Payot.
[11]Ferenczi S., « Réflexions sur le traumatisme », Œuvres Complètes, IV, p. 139.
[12]Michaux H., 1932, « Nous autres » in La nuit remue: « se désenlacer lentement en fraude, des bras de l’arrière »…
[13]Rappelons qu’Antigone, fille d’Œdipe, défie Créon parce qu’elle veut donner à son frère Polynice, traître de la patrie, une sépulture. Créon lui interdit cet acte, elle passera outre l’interdiction.
[14]« Les mères de la place de Mai » sont un écho contemporain à ces lamentations voir le livre d’Edmondo Gomez Mango, La Place des Mères, 1999, Editions Gallimard.
[15]Rapport à la commission nationale des sépultures militaires sur le projet de loi interdisant l’exhumation et le transport des corps des militaires français, alliés et ennemis sur le territoire français pendant une période à déterminer. in « La fouille des champ d’honneur », article cité, p. 46.
[16]Ibid. p. 47
[17]Drieu La Rochelle P., 1934, La Comédie de Charleroi, Paris, Gallimard, Coll. Imaginaire, p. 86.
[18]Perret J., 1976, Raisons de Famille. Souvenirs II, Paris, Gallimard, cité in « Les fouilles des champs d’honneur », art. cité.
[19]in « La fouille des champs d’honneur » article cité.
[20]Ibid. « je me suis rendu avec ma femme dans la grande plaine située à 8 ou 10 km de la gare deVierzy où était inhumé mon fils, nous avons exhumé le cadavre dont les chairs avaient complètement disparues. Nous l’avons facilement et avec certitude identifié grâce à ses bretelles, chaussettes, chemise et caleçon qui étaient intacts. » « à la dentition qui était restée intacte nous avons parfaitement reconnu que ce n’était pas le corps de notre fils », p. 51.
[21]Cf. Didi Huberman G., 2000, L’image Survivante, Paris, Editions de Minuit.
[22]Freud S., 1915, in Œuvre Complète, T. XIII. Paris, P.U.F.
[23]Freud S. (1915-1917), « Complément métapsychologique à la théorie du rêve » in Métapsychologie, trad. fr. Paris, Gallimard, 1968. pp. 123-143.
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in « La fouille des champs d’honneur » article cité. Suite de la note...
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Ibid. « je me suis rendu avec ma femme dans la grande pla...
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Cf. Didi Huberman G., 2000, L’image Survivante, Paris, E...
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