2002
Champ Psychosomatique
Les enfants de l’exil.
Programme de soutien à la « détraumatisation »
[1]
E. Cehic
Professeur de psychologie à l’université de Sarajevo, Sarajevo-Bosnie Herzégovine.
Lors de la guerre en Bosnie-Herzégovine l’auteur a mis en place un
programme de soutien aux réfugiés de Bosnie-Herzégovine.
Il contenait douze projets et s’est déroulé en plusieurs phases : d’abord,
recenser les enfants, les installer avec leurs proches dans des lieux plus
vivables, puis l’organisation de séjours à l’étranger. Les enfants ayant vécu
des traumatismes lourds, dont les symptômes ont souvent pris des formes
sévères, ont bénéficié du programme d’aide à la « détraumatisation ».
Les résultats montrent que le programme a été bénéfique pour les enfants
et leur mère.Mots-clés :
Guerre, Programme de soutien, Aide psychosociale, Détraumatisation.
During the war in Bosnia-Herzegovina, the author set up an assistance
program for the refugees of Bosnia-Herzegovina. It was composed of twelve
projects and was led through several phases : first, taking the census of the
children, putting them with their relatives in more tolerable places, then
organizing stays abroad. The children who went through heavy traumas and
whose symptoms often took severe forms, were offered the program of
“detraumatisation” aid. The results show the program has been beneficial for
the children and their mother.Keywords :
War, Assistance program, Psychosocial aid, Detrauma- tisation.
Les souffrances et les calvaires vécus par la population,
en particulier par les enfants et les adolescents de la Bosnie-
Herzégovine, lors de l’agression de cette dernière,
sont rares dans l’histoire de l’humanité.L’enfance et la jeunesse
heureuses de centaines de milliers d’enfants, de centaines de
milliers d’adolescents ont été brutalement interrompues.
En un laps de temps très court, de nombreux enfants ont été
tués de la manière la plus atroce, de nombreux enfants ont été
gravement blessés avec une invalidité durable, beaucoup sont
restés sans parents, sans foyer, beaucoup ont été chassés de
leur ville ou village ou ont été déplacés. Des milliers et des
milliers d’enfants et d’adolescents vivent, en général avec leur
mère, dans divers pays du monde avec le statut humiliant de
réfugié. Des milliers d’enfants se sont trouvés dans les villes
et villages occupés, périssant à cause des bombes, des snipers,
de la maladie, mourant de faim, de soif et de froid.
Rien que dans la ville encerclée de Sarajevo, 2500 enfants
ont été tués par les bombes et les snipers. Les pièces où les
enfants séjournaient le plus souvent, dans l’espoir de survivre
et dans l’espoir « que tout s’arrête au plus tôt », étaient les
caves humides et étouffantes des immeubles. Ces caves ont
remplacé l’école pendant quelques années, ce qui a considérablement ralenti leur développement psychique, physique et
celui de leur éducation. Dans l’agression insensée et la
panique, la question qui a dominé est « pourquoi ». Pourquoi
cette tuerie ? Pourquoi cette destruction des usines, des écoles,
des établissements religieux, des institutions culturelles et des
monuments. Est-ce que cela est possible dans l’espace
européen à l’aube du XXIe siècle ? Est-il possible que le monde
civilisé et les institutions internationales responsables permettent et n’arrêtent pas les crimes ? Ni les adultes ni les enfants ne
comprennent pourquoi il faut aussi sévèrement punir l’enfance
et la jeunesse de Bosnie-Herzégovine qui a été l’EXEMPLE
et le MODELE d’unité, d’amour et d’entente des hommes de
toute nation et confession religieuse. Devrait-on permettre la
destruction d’un oasis de tolérance, de créativité et de vie
multiculturelle ? Le monde a-t-il pris le mal comme modèle ?
Le mal a-t-il conquis le monde ? Qu’en est-il de la protection
internationale vis-à-vis du mal où qu’il apparaisse ? C’est ce
que se demande dans son poème, Ajdin Ujkic, un garçon de
10 ans, de Tesnja :
« POURQUOI »
Pourquoi tuent-ils ?
Pourquoi détruisent-ils, pourquoi, pourquoi, pourquoi ?
Pourquoi ne suis-je pas dans ma ville ?
Pourquoi ceci n’est-il pas un rêve, pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?
Pourquoi ne suis-je pas sur les genoux de mon grand-père,
Pour qu’il me parle de vampires,
Pour qu’il m’emmène manger une glace,
Pour qu’il m’achète des jumelles,
Pour que je regarde les oiseaux voler dans le ciel,
Pour que je taquine ma sœur, Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?
Je crains que le monde contemporain ressemble de plus en
plus à l’Europe décrite par Albert Camus :
« Un monde où il n’y a plus de place pour l’homme, pour la
joie, pour les loisirs est un monde qui doit mourir. Aucun
peuple ne peut vivre sans beauté. Il peut vivoter pendant un
certain temps et c’est tout. Mais cette Europe qui présente ici
l’un de ses visages les plus constants, s’éloigne sans arrêt de
la beauté. C’est pourquoi elle se contracte et va mourir si la
paix ne signifie pas pour elle un retour à la beauté et si l’amour
ne revient pas vers elle. Terre d’humanisme, cette Europe est
devenue une terre d’inhumanité. Ceci est d’actualité, comment
ne pas le reconnaître ? Si notre histoire est notre enfer, nous ne
pouvons pas nous en détourner. »
Dans des conditions très difficiles et dangereuses, contre la
barbarie qui règne, un groupe de personnes a commencé à
proposer les premières aides psychosociales, médicales,
matérielles, d’animation et d’éducation aux plus démunis et
particulièrement aux enfants. Les premiers programmes de
soutien d’initiative ont vu le jour à travers des organisations
humanitaires existantes et nouvellement créées.
Dans ce travail, il sera question du programme de soutien
pensé et réalisé sur d’importants groupes d’enfants réfugiés en
Croatie par des volontaires de l’aide humanitaire.
En 1993, le nombre de réfugiés en Croatie a atteint le
chiffre de 400 000 personnes. Plus de 130 000 personnes,
chassées, ont traversé la Croatie pour se rendre dans d’autres
pays.
A mon arrivée à Split (janvier 1993), j’ai formé une organisation humanitaire, réuni des volontaires enthousiastes et créé
un programme de soutien, la réalisation de ce programme
devant apporter une aide psychosociale, médicale et existentielle aux enfants et aux adolescents de Croatie et surtout de
Dalmatie.
Le programme de soutien comprenait les douze projets
suivants :
- mise en évidence du déplacement des enfants et des
adolescents ainsi que des proches de la famille,
- évaluation de la qualité de l’hébergement, de l’alimentation, de la protection de la santé et de l’éducation,
- aide psychosociale et autres soutiens aux enfants sans
parents ou avec un seul parent,
- aide aux enfants chroniquement malades, blessés et
psychologiquement traumatisés,
- aide aux enfants âgés de 0 à 2 ans,
- aide aux enfants doués, ou ayant des capacités particulières,
- réhabilitation psychique et physique des enfants et des
adolescents,
- contact entre les enfants réfugiés et les enfants du monde
entier grâce aux paquets « Les enfants aux enfants »,
- soutien à la créativité des enfants réfugiés (musique,
dessin, travaux manuels, etc.),
- aide et soutien aux mères de familles nombreuses,
- protection de la santé dentaire des enfants et des adolescents,
- engagement des femmes réfugiées dans le travail.
Au début de l’étude, nous avons cherché à réaliser le plus
rapidement possible et avec la plus grande efficacité le projet
n°1. Nous avons recensé 12 188 enfants âgés de 0 à 16 ans
dans la région s’étendant de Zadar à Ploca, y compris dans les
îles. Accompagnés de leur mère ou de leur tutrice et des
membres les plus proches de leur famille, ils ont été placés
dans des campings, des caravanes, à l’hôtel et chez l’habitant.
Nous avons constaté que les réfugiés étaient dans une situation assez difficile chez l’habitant et dans les campings. Tous
les réfugiés ont été installés dans une centaine de localités
(camps, hébergements privés dans de grandes ou petites agglomérations, hôtels). Dans chaque localité, un coordinateur et ses
aides examinaient la situation, recensaient le nombre de
personnes, les besoins, etc. Rapidement, nous avons recueilli
les données importantes et avons établi des listes d’enfants
décrits selon l’âge, le nombre de membres de la famille, les
conséquences de la guerre avant l’arrivée en Croatie. Ensuite,
nous avons réalisé un second projet évaluant la qualité de
l’hébergement, de l’alimentation et de la protection de la santé.
Ainsi, nos amis les donateurs savaient exactement où se
situaient l’urgence et l’importance des besoins. Les premiers
dons se composaient d’affaires de toilette, de chaussures, de
vêtements, de matériel scolaire et de médicaments. Tous les
dons étaient distribués aux enfants par les donateurs eux-mêmes, ce qui les a particulièrement incités à venir et à
s’inquiéter durablement des enfants qu’ils avaient rencontrés.
La manière dont nous avons établi le contact entre les
donateurs et les enfants a permis à ceux-ci de ne pas manquer
des choses essentielles et de mieux supporter leur vie difficile.
La réalisation du projet « la réhabilitation psychique et
physique des enfants menacés par la guerre » a été d’une
importance capitale pour leur santé. Presque tous les enfants
âgés de 8 à 16 ans ont séjourné en Espagne ou en Italie à
plusieurs reprises : 25 jours lors des vacances d’hiver et
40 jours durant l’été. Le voyage en bateau et les autres moyens
de transport, le séjour, la fréquentation de jeunes de leur âge
de pays étrangers, l’étude de la langue, l’attention que leur
portait la famille d’accueil ont permis à ces enfants de renaître.
La correspondance et la perspective d’un séjour à venir
amenaient les enfants à penser à leurs amis et à se réjouir de
leur prochaine rencontre.
Le deuxième projet ayant eu de grandes répercussions sur
la santé psychique et physique des enfants se nomme « les
enfants aux enfants ». Plus de 5000 enfants âgés de 5 à 16 ans
ont reçu des paquets de 12 à 15 kilos venant d’enfants
espagnols, allemands, français et italiens du même âge. Le
contenu des paquets était particulièrement important; on y
trouvait tout ce dont les enfants réfugiés sont privés (des
vitamines, du lait et du chocolat en poudre, des tablettes de
chocolat, du miel, des pâtes à tartiner, des cassettes, des transistors, des fournitures scolaires et des affaires de toilette). Ils
recevaient les choses importantes dont ils avaient parlé dans
leurs lettres. Les enfants, et surtout leurs mères, nous remerciaient beaucoup pour ces échanges qui les occupaient utilement et les aidaient à obtenir ce qui était primordial pour leur
développement et leur éducation.
Dans le travail avec les réfugiés, nous avons compris que
cet état constitue une situation de frustration extrême : le statut
de réfugié en lui-même est très humiliant.
Accepter de dépendre d’autrui et accepter un nouveau
mode de vie pénible ont pour conséquence de nombreuses
difficultés psychiques, responsables de troubles psychosomatiques chez les mères. Les maux de tête, la pâleur, les maux
d’estomac, les problèmes cardiaques, les difficultés respiratoires, les troubles du sommeil et de l’appétit dominaient. De
forts déséquilibres psychosomatiques frappaient surtout les
mères qui apprenaient le décès de leur époux, de leur frère, de
leur sœur ou d’un proche. De telles nouvelles touchaient aussi
leurs enfants et le traumatisme maternel rendait la situation
encore plus intolérable psychiquement.
Les réfugiés et les expulsés ont vécu une situation traumatisante. Ils ont quitté leur ville, leur maison contre leur gré ou
en étant chassés de force par le crime, l’assassinat de leurs
proches. Le stress a persisté lors du départ en exil, durant l’exil
et surtout à l’occasion du retour. L’aide psychosociale et les
autres formes d’aide sont particulièrement indispensables et
peuvent atténuer considérablement les conséquences de la
situation critique de réfugié. Cette aide bien entendu doit être
réfléchie, appropriée et humaine. Nous estimons que nous
avons, avec notre programme, aidé des milliers d’enfants et
leurs mères à mieux supporter le séjour en exil.
Plusieurs projets concernaient les enfants lourdement
traumatisés. Des efforts particuliers pour la « détraumatisation » ont été utiles chez :
- les enfants témoins, pendant l’expulsion, de crimes
commis à l’encontre de leurs proches (meurtres, viols, destruction ou incendie de leur maison, emprisonnement du père, du
frère ou de la sœur );
- les enfants qui ont appris la mort violente de leur père ou
de leur frère ou de quelqu’un de cher;
- les enfants vivant avec une mère, constamment stressée,
ayant perdu ses capacités maternelles.
Chez tous ces enfants, le traumatisme a pris la forme des
symptômes suivants : terreurs nocturnes, troubles du sommeil,
cauchemars, énurésie, tics, maux d’estomac, perte ou exagération de l’appétit, comportements régressifs, irritabilité,
insociabilité, apathie, dépressivité, manque d’assurance,
dépendance excessive vis-à-vis de la mère, onychophagie et
arrachage des cheveux.
Nous avons travaillé individuellement avec les enfants les
plus lourdement traumatisés. Nous citons l’exemple du destin
tragique d’une jeune fille de 13 ans, Zekija de Lijesevo près
d’Ilijas. Vingt-cinq membres de sa famille proche (son père,
son frère, son grand-père, son oncle et ses cousins) ont été tués
de la manière la plus cruelle. A la suite d’une détraumatisation
exceptionnelle, cette jeune fille écrit un poème dans lequel elle
exprime d’une certaine façon son opinion sur les crimes.
A l’ami de la Bosnie
Ami de la Bosnie arrête-toi :
Si je puis te le demander,
Supplie Dieu de nous aider.
Ami de la Bosnie, viens, regarde
Les vieux, les femmes, les enfants, les morts et les égorgés,
Viens, regarde, les assassins et leurs victimes.
Ami de la Bosnie arrête-toi et comprends :
Nous avons le même Dieu et la même mère.
Si je puis te le demander
A ta façon, prie
Dieu pour nous.
Les nombreux poèmes et dessins d’enfants parlent de leurs
peurs, de leur nostalgie pour leur pays natal et pour une
enfance heureuse, de l’amour de la patrie, des espoirs et des
déceptions, de la tolérance de la communauté internationale à
l’encontre des criminels et de leur amour de la paix.
C’est ainsi que Mirza, âgé de 10 ans, réfugié de Tesnje, a
écrit le poème suivant après son traitement :
Arrêtez la guerre
Arrêtez la guerre,
Pour que mon frère et moi ne mourions pas,
Pour que les bombes et les obus ne tombent pas,
Pour que les enfants rentrent chez eux,
Pour qu’ils aillent à nouveau à l’école,
Pour qu’ils fassent de grandes et de petites bêtises.
Arrêtez la guerre,
Mon frère et moi nous vous en supplions.
Hé ! Vous, fous de guerre,
Laissez les enfants devenir aussi des adultes.
Violemment chassée d’Ilidza près de Sarajevo, Enisa, âgée
de 14 ans, a écrit dans un état de tristesse et de nostalgie un
message aux criminels :
Message aux criminels
Quand les soldats de Dieu t’appelleront au Ciel
Que leur diras-tu, fils de lâche ?
Qui répondra de tes crimes ?
Les cadavres éparpillés sur la terre.
Quand eux aussi t’appelleront au purgatoire
Leur diras-tu pour la énième fois
Que tu n’es pas coupable ?
Mentiras-tu en les regardant dans les yeux
Sans aucune peur des soldats de Dieu ?
Car eux savent que tout ceci est mensonge.
Et c’est le même qu’avant
Tu as tué consciemment sans aucune crainte
Et c’est pourquoi tu suivras le chemin de la nuit ? Le long tunnel
De tous les côtés te regarderont les visages massacrés
Il n’y aura ni soleil ni oiseaux
Tu pleureras tes fautes, seul
Abandonné avec tes victimes.
Nous avons aussi apporté notre soutien aux enfants les plus
doués dans le cadre du projet « Créativité des enfants en exil ».
Nous avons obtenu, grâce aux donateurs, des instruments de
musique, du matériel de dessin, des équipements de sport, des
livres et des dictionnaires de langue étrangère.
Nous sommes fiers de tout ce que nous avons accompli
pour les enfants réfugiés et leur mère. Ceci nous le devons au
programme de soutien mûrement réfléchi que les enfants
d’Espagne, d’Italie, d’Allemagne et de France ont encouragé
et auquel ils ont contribué.
Enisa, par son talent poétique, nous a aidés dans notre
travail avec les petits enfants. Elle compatissait à leurs
souffrances psychiques. L’un de ses poèmes, dédié à ces
enfants, résume leurs problèmes psychiques, et nous pensons
qu’il clora bien cet article.
Aux enfants
Dans les petites têtes, dans les petits yeux bleus,
Depuis longtemps, il n’y a plus de bonheur, le chagrin prépare son règne.
Il y a si peu d’enfants heureux, il n’y a pas de sourire sur leur visage,
Le long de leur doux visage d’enfant glisse une petite larme de cristal,
Leur petites têtes intelligentes peuvent comprendre.
Elles aussi voient et suivent du regard le Mal
Car maintenant c’est la guerre, et une grande tempête se prépare.
Papa est à la guerre, c’est pourquoi il n’est pas là
Pour embrasser ce front si cher et lui souhaiter de paisibles rêves.
Ils lèvent les mains au Ciel pour que la guerre s’arrête,
Pour qu’une aura de paix s’étende sur le monde,
Pour que les montagnes soient verdoyantes,
Pour que dans toutes les maisons rentrent les pères,
Et pour que plus jamais ne pleurent leur mères.
[1]
Le concept de
détraumatisation est propre aux
psychologues de Bosnie-Herzégovine.