2002
Champ Psychosomatique
Figures de guerre à l’école
André Sirota
Professeur de psychopathologie sociale à l’Université Paris X Nanterre, Laboratoire de psychopathologie psychanalytique des Atteintes Somatiques et Identitaires (LASI). Psychanalyste de groupe, consultant d’équipes de travail.
La violence des jeunes n’est pas nouvelle. L’école, où les jeunes sont
rassemblés des années durant, constitue un lieu de réfraction de leur cruauté
qui rappelle celle des hommes en temps de guerre. Pour comprendre et peut-être surmonter le malaise profond dans la culture que cette violence exprime,
il est important de saisir l’une des idéologies secouant notre époque, ainsi que
sa fonction de défense contre les réalités externes et internes et les résonances
entre elles. Plus sont intriquées et confondus en lui, du fait d’un scénario
familial et culturel singulier, la fantasmatique du savoir et de l’accès au savoir,
et celle de l’incestuel – que la scène de l’école réactive à son insu – plus le
sujet pressent toute rencontre avec autrui comme une scène de menace où il
sera manipulé, grugé, humilié ou anéanti. C’est pourquoi, il a besoin de
trancher brutalement pour éviter toute relation. C’est aussi pourquoi, il est
réceptif au discours qui lui permet de se conforter et de localiser en dehors
de lui ce qui le fonde psychiquement et qui est à l’origine des défaillances
dans la constitution des frontières du moi, faisant de lui un être à fleur de
peau.Mots-clés :
Frontières du moi, Perversion du lien, Séduction narcis- sique, Incestuel, Idéologie, Fantasmatique du savoir.
Young people’s violence is not new. Schools, where they are gathered for
years, constitute places of refraction of their cruelty which reminds of that of
men at war. To understand and may be overcome the deep cultural illness
which this violence expresses, it is important to seize one of the current
ideologies, and its function of defence against external and internal realities
and the echoes between them. Because of a singular domestic and cultural
scenario which mingles and confuses the fantasies concerning knowledge and
access to it, and those concerning the incestuous scene – which the school
scene reactivates without its knowing – the subject anticipates any meeting
with others as a threatening scene where he/she will be manipulated, duped,
humiliated or annihilated. That is why he/she needs to brutally cut off any
relation. It is also why he/she is open to speeches which reinforce his/her
projective identification, that which caused the failings in the constitution of
the borders of the ego, making him be « on edge ».Keywords :
Borders of the ego, Perversion of the link, Narcissistic seduction, Incestuous, Ideology, Fantasy about knowledge.
Comme le rappellent régulièrement, historiens de l’éducation
(Prost, 1968), sociologues (Isambert-Jamati,
1970; Dubet, 1994), psychologues (Selosse, 1997) et
psychanalystes (Houbballah, Gori & Hoffmann, 2001; Marty,
2002), la violence des jeunes n’est pas un phénomène nouveau.
Leur cruauté, qui procède du pulsionnel (Cupa, 1994, 2002),
rappelle celle des hommes en temps de guerre (Freud, 1915).
Pour comprendre le malaise dans la psyché et la culture (Freud,
1929) qu’elle manifeste, en saisir l’une des idéologies
actuelles est important. L’idéologie coalise des rationalisations
en système désavouant la réalité. Sa vocation est de servir le
sujet (Freud, 1920) se défendant contre l’irruption dans son psychisme
conscient des tensions suscitées en lui par la mise en
relation d’excitations du dehors et du dedans (Winnicott, 1951)
qu’il ne peut élaborer. A l’école, par les legs et interdits familiaux
déposés en lui, le sujet peut avoir besoin de se protéger
contre ce que remue sa curiosité naturelle pour le lieu fantasmatique
du savoir : l’intérieur du corps de la mère. La voie qui
mène au savoir passe-t-elle par l’incestuel ? Tant que le fantasme
et la réalité ne sont pas confondus les difficultés sont limitées.
Mais, à l’adolescence et de ses jeux avec les limites du
corps, de la psyché ou de la loi, il n’y a que quelques pas à franchir
pour aller de la petite transgression à la guerre ouverte : de
l’acte individuel à l’acte collectif, de la guerre des boutons aux
cailloux jetés en groupe au visage d’un seul ou au viol « en
réunion », de la guerre des pierres à celui des bombes vivantes,
etc. À l’école, les violences se jouent surtout entre élèves
(Sirota, 2000b). Mais, l’ordre pulsionnel anime aussi des
attaques d’élèves envers les maîtres (Sirota, 2000a), ou entre
parents (Dubet, 1997), ou entre maîtres et cadres de direction
(Sirota, 1999). Des maîtres sont également capables de violences envers des élèves (Debarbieux, l990) ainsi qu’envers
leurs collègues. Il arrive que la violence destructrice procède
d’un mouvement collectif, entraînant un grand nombre
d’élèves, mettant un collège en état d’insurrection, on parle
alors d’émeute et la force publique (la police) est appelée à rétablir l’ordre. Enfin, le maintien dans l’impensé des dimensions
inconscientes de l’institution, du groupe et du cadre à l’éducation nationale, fait violence à tous (Sirota, 1996,1999). Si
presque tous en souffrent, quelques-uns en jouissent. Dans ce
contexte, les enseignants ont le sentiment d’être envoyés au
front d’une guerre larvée (Meirieu et Guiraud, 1997), qui ne dit
pas son nom. Ils se demandent où et avec qui parler pour penser cet état de guerre afin de l’endiguer, quand il semble devoir
durer et se propager sans obstacle.
LE RISQUE DE LA RENCONTRE POUR CELUI DONT
LES FRONTIÈRES DU MOI NE SONT PAS CONSTITUÉES
Celui qui est en guerre contre l’école a été privé de son
inscription dans l’ordre symbolique, de sa place dans le relais
des générations et de son accès à la parole. Coupé de son
intimité, il est insensibilisé à celle d’autrui. C’est une idée bien
étrange pour lui que s’engager avec d’autres, pour élaborer en
parlant le sens de ce qu’il est, fait ou crie. Seul l’absurde est
un excitant. Dans son espace psychique, délié d’Éros,
Thanatos triomphe avec fureur, l’enfermant dans un processus
de répétition mortifère (Poissonnier, 1998). Pour ce sujet, tout
regard ou risque de proximité corporelle avec un autre réactive
à son insu une confrontation ancienne où il a été abusé. Son
Moi-peau (Anzieu, 1985), est troué des effractions multiples
que son psychisme et son corps ont subies. Les frontières du
moi n’étant pas constituées, il est réfractaire à tout contact.
Toute rencontre potentielle est anticipée selon un scénario de
désaveu dont il sera la victime, où il n’y a pas de place pour
deux, où le sujet se voit combattre à la mort plutôt qu’à la vie.
Non-équipé psychiquement pour se confronter à la vérité des
expériences qui le fondent, celles-ci ne sont pas pensables.
Refoulées, elles font de lui un être de haine, condamné à vivre
dans un rapport de méconnaissance avec l’objet. A cette fin, la
fable utile est celle qui lui fait voir ses ennemis à l’extérieur et
justifie sa soif de vengeance purificatrice ou « maladie d’idéalité » (Chasseguet-Smirgel, 1975,1985).
LA RELIGION DÉTOURNÉE PAR L’IDÉOLOGIE
Aujourd’hui, l’idéologie de contestation et de purification
qui circule chez nombre de jeunes est l’islamisme
[1]. L’islamisme a pris le relais de l’idéologie communiste en tant que
porte parole de la contestation de « l’establishment », celle-ci
s’étant effondrée avec le Goulag et Tchernobyl, alors qu’elle
promettait des lendemains qui chantent, une société sans classe
et d’abondance : à chacun selon ses besoins et non selon ses
moyens. L’idéologie islamiste a repris quelques-uns de ses
énoncés. Anti-occidentale et anti-américaine, elle se veut le
porte-voix des humiliés et des descendants d’humiliés par les
anciennes puissances coloniales, des musulmans du moins,
c’est pourquoi elle fait « croisade », le croissant remplaçant la
croix. Elle cherche à fédérer ceux qui se sont arrêtés de désirer
et mis en attente de compensations en héritage des multiples
spoliations subies par leurs ascendants. Relevant de traumatismes psychiques retransmis et encryptés, et pas seulement
d’une sorte de marque socio-historique des dimensions économiques et politico-militaires de la colonisation, cette attente de
réparation et d’assistance, comme une dette, s’avère inextinguible (Sirota, 1983). Réduisant cette attente à des données
historiques objectivées, l’idéologie étaye les défenses
psychiques du sujet en le retranchant de lui-même et d’une
confrontation redoutée aux réalités externes actuelles, non pour
ce qu’elles sont – il ne peut les percevoir – mais à cause de ce
qu’elles mobilisent en lui à son insu : la violence persécutrice
de ses éprouvés inconscients. L’idéologie doit lui permettre de
les localiser hors de lui. Face à ses ennemis intérieurs extériorisés, le sujet est alternativement poussé à des positions
extrêmes, d’inertie ou de guerre. Son oreille sera disponible
aux prédicateurs qui, pour réunir des troupes, manipulent les
humiliations actuelles ou retransmises depuis l’époque
coloniale. Selon leurs discours, la colonisation ne s’est pas
achevée avec les indépendances, elle se poursuit toujours sous
de nouvelles formes aux dépens des mêmes, les exclus et les
humiliés d’aujourd’hui, au profit des mêmes, les pays
développés et leurs symboles, autant de cibles à abattre. Cette
idéologie ne promet rien moins que l’émancipation politique
et la fortune par la destruction de l’autre ou de l’objet. L’arasement des deux tours de New York avec ses quelques milliers
de morts en quelques minutes en est un acte fondateur et
emblématique, dont le nihilisme est le noyau central.
Celui qui entre à l’école ainsi modelé est sur ses gardes.
Son obsession est de garder toujours une distance avec autrui
et de pouvoir s’esquiver. Mieux, il est toujours prêt à vaincre
ou à opprimer, pour ne pas être inéluctablement humilié
psychiquement, parfois blessé dans son corps, sinon éliminé.
Il veut éviter que l’autre ne lui extorque quelque chose en le
corrompant, l’humiliant ou le maltraitant à la mort, puisque tel
est, croit-il, son destin transgénérationnel. Pour cela, il se fait
dominateur.
QUAND L’INTERDIT DU TOUCHER EST INVOQUÉ
Ainsi peut-on comprendre l’interdit du « toucher » qu’un
élève brandit pour culpabiliser un professeur qui le saisit
calmement par le bras, dans le but d’attirer son attention et lui
rappeler une règle de bonne conduite que l’élève est en train
de transgresser. Notre hypothèse est que, si cet interdit est
interposé, c’est que le sujet craint à son insu la répétition d’une
scène familiale incestuelle (Racamier, 1987,1991,1992),
sinon incestueuse, fantasmée ou mise en acte, passée ou
actuelle, redoutée ou exigée par la pulsion de mort et son
principe de répétition.
En classe, l’interdit du toucher excipé peut être le signe de
l’envahissement de la circulation fantasmatique inconsciente
du groupe-classe par le fantasme d’englobement incestuel d’un
ou plusieurs élèves. Dans cette occurrence, les professeurs sont
mis dans l’impossibilité de transmettre quelque chose à leurs
élèves ou de les rendre sensibles aux objets de savoir, de les
introduire au travail culturel. Les élèves sont mis dans l’impossibilité d’être touchés par un autre et d’en apprendre quelque
chose, de crainte, par exemple, d’être traités de « lèche-cul »,
c’est-à-dire de victimes complices de l’adulte, fantasmé
comme séducteur, pédophile et incestueux. De son côté, quand
l’adulte montre d’un geste affectueux, l’attention et la
tendresse envers un enfant qui en a besoin, il craint d’être
l’objet d’une plainte pour pédophilie. Ainsi, les gestes d’hostilité les plus bruts sont-ils mieux tolérés ou ignorés que les
gestes amicaux et d’intérêt pour autrui. Tout se passe comme
si, entre êtres humains et entre générations, seule l’emprise
incestuelle, comme figure extrême de la séduction généralisée
(Laplanche, 1987), pouvait expliquer le rapprochement des
corps, l’effort pour dialoguer et aménager des passerelles entre
les langues ou la sollicitude. Pour le sujet incesté (Racamier),
idéologie ou religion sont utiles pour se défendre contre
l’incestuel, sans s’en déprendre toutefois, puisqu’elles sont
fondées, en leur principe même, sur un interdit de savoir, de
penser, de dire, d’apprendre. Le nombre d’écoles détruites, de
mères et d’enfants sauvagement tués en Algérie en est un
indicateur, de même que l’interdiction faite aux femmes et aux
filles d’aller à l’école en Afghanistan sous le régime des
« étudiants en religion ». Tout se passe comme si l’islamisme
voulait, pour tous les hommes, effacer le féminin et le maternel
de la scène sociale, réinventant sur un mode régressif la lutte
des sexes au fondement de l’ordre social des sociétés traditionnelles (Godelier, 1976), ainsi croient-ils soustraire de la
vue de quelques-uns tout ce qui excite l’incestuel à leurs yeux.
Plus la scène familiale est ou a été incestuelle, plus le sujet aura
recours à des prescriptions idéologiques extrêmes pour abattre
le monde du dehors. Dans sa tentative pour se délivrer de son
scénario fondateur, il y revient toujours en aveugle, comme
Œdipe, ignorant ses malheurs et ceux de Thèbes. Ainsi peut-on comprendre que la violence déclenchée par un contact avec
autrui est vraisemblablement le signe de sujets pris dans un
scénario incestuel fondé sur une séduction narcissique
prolongée (Racamier, 1987,1992).
La tentation incestuelle quant à elle s’explique par ce que
représente fantasmatiquement l’intérieur du corps de la mère.
Explorer le corps de la mère, c’est aller à la découverte du
mystère des origines, du savoir sur les origines et la sexualité et
sur l’origine des savoirs. Rappelons que, durant la vie intra-utérine, la mère donne la nourriture appropriée à son enfant par
une sorte de perfusion permanente naturelle. Le corps de la
mère fabrique et fournit une nourriture prédigérée pour son
enfant et le débarrasse de ses excréments. Si le corps de la
mère sait faire tout cela, c’est qu’il est bien le temple du savoir
et source de la science infuse.
Alors que sur le plan philosophique et politique, le savoir
peut être émancipateur puisqu’il peut aider à nommer, à se
séparer, à grandir, sur le plan fantasmatique au contraire, le
désir de savoir et celui de transmettre mobilisent de l’incestuel; ils mobilisent même de l’incestuel non fantasmatique
dans les familles où la mère exerce sur son fils une emprise
(Racamier, 1987; Couchard, 1997) par une séduction narcissique indûment prolongée, tout en imposant un interdit de
savoir sur le fonctionnement familial et la mise à l’écart du
père ou de la fonction paternelle. (Bien sûr, des pères sont
incestueux avec leurs filles, et parfois leurs fils, avec la complicité aveugle de la mère) Lorsque ces deux formes d’incestualité sont intriquées, les défenses ne peuvent être que massives
et violentes. C’est pourquoi, pour celui qui est habité par de
tels fantasmes et qui se croit dirigé par un tel destin, les actes
d’extrême violence ou de guerre sont une nécessité interne.
En conséquence, mon hypothèse est que les figures de
guerre entre les générations provoquées à l’école par des
jeunes sont à comprendre comme les effets sociaux des
défenses individuelles qui, mises en résonance en groupe,
créent une zone sans repère entre soi et l’autre, qui est
paradoxalement destinée à conjurer la résurgence de scènes
intimes, d’exploitation incestuelle, corporelle et psychique,
d’effractions que ces enfants (filles ou garçons) ont subies en
famille, ou subissent toujours, ne serait-ce qu’à titre de
complice passif et contraint. Les actes de guerre perpétrés en
groupe, (vandalisme, pillage, incendie, agressions diverses,
racket, vol, viol, incivilités graves, etc.), le sont généralement
sans mots. Mais, ils sont parfois recouverts de mots ou
d’énoncés idéologiques pour fourvoyer l’extérieur, le culpabiliser. En famille, il s’agit de maintenir inviolé un pacte
dénégatif (Kaës, 1987a). Il s’agit d’empêcher la reconnaissance de ce qui est chaque jour perpétré perversivement en
famille, au mépris de quatre ordres de différences : la différence des sexes, celle des générations, la différence culturelle
(Kaës, 1987b), et la différence sociale ou interstatutaire. Ces
différences sont constitutives d’un ordre social et symbolique
et fondatrices de la psyché. L’incestuel tend à brouiller cet
ordre.
Ces développements théoriques et métapsychologiques
inspirés par les travaux psychanalytiques, sont construits sur
ce que j’ai pu entendre de patients en analyse et dans des
groupes de parole et d’élaboration collective avec des enseignants. Je présente ci-après quelques scènes qui ont fait
connaître des éprouvés de guerre à ceux qui les ont vécues,
comme à ceux qui les ont entendues. Dans le cadre de ces
groupes, les participants peuvent dire ce qu’ils vivent
d’incroyable et d’inacceptable. Ce qui s’est déposé dans leur
psychisme peut y être reconnu, puis transformé. Quels sont ces
éprouvés de guerre ? Les enseignants ont par exemple craint le
pire pour eux-mêmes ou pour ceux qu’ils ont à protéger. Ils ont
été saisis par l’impression soudaine de vivre dans un monde
qui s’écroule, d’être abandonnés du reste du monde. Ils ont vu
des scènes entre élèves, où seule l’élimination de l’autre
semblait devoir produire un apaisement provisoire. Ils ont
ressenti l’autre, le jeune, l’élève comme un étrange ennemi
plein de haine aveugle à leur endroit, cherchant à obtenir leur
reddition. Ils ont compris qu’ils étaient parfois perçus par des
élèves ou une classe entière, comme des ennemis, ne serait-ce
que parce qu’ils n’arrivaient plus à tenir suffisamment le cadre,
ni contenir les angoisses et fantasmes en circulation. Enfin, ils
se sont trouvés placés devant un seul choix, celui du « c’est lui,
ou c’est moi ». Ce choix est celui de l’affrontement du champ
de bataille, quand chacun est réduit pour l’autre au statut
d’ennemi anonyme, de cible à abattre. Par exemple, ces professeurs ont obtenu qu’un élève ne remette plus les pieds dans
leur classe, au moins provisoirement, tant une sorte de champ
magnétique puissant d’annulation réciproque vibrait entre eux,
dès qu’ils étaient dans le même espace. J’ai retenu les scènes
qui suivent parce que nombre de leurs jeunes protagonistes
vivent dans les milieux où les zélateurs de l’idéologie islamiste
sont actifs.
SCÈNES DE MENACES ET DE PEURS D’ATTEINTES À
L’INTÉGRITÉ PHYSIQUE
Dans le cadre d’une instance régulière d’analyse en collège,
regroupant une douzaine de professeurs et cadres d’éducation
et de direction, le récit suivant nous est donné à entendre.
«Hier, – dit une professeure encore fortement émue – j’étais
dans ma salle de classe, entre deux cours, rangeant différents
objets et documents, en préparant d’autres. J’attendais la
sonnerie et l’arrivée d’une autre classe, la porte qui donne sur
le couloir étant fermée. Soudainement, un hurlement insupportable retentit depuis le couloir, comme un guerrier crie
pour impressionner et fondre sur sa proie, ou comme
quelqu’un qu’on égorge. L’effet est terrifiant. Je me précipite
dans le couloir. J’ai vu un élève seul. Alors que j’étais à
quelques mètres de lui, je le regardai pour le saisir du regard
droit dans les yeux. Il continuait de hurler comme si je n ‘étais
pas là. Je me rapprochai de lui et d’une voix forte lui ai dit de
s’arrêter, sans plus de succès. J’ai eu l’impression qu’à ses
yeux et ses oreilles, je n’avais ni corps ni voix, que je ne représentais aucun symbole qui fasse sens pour lui. Dure épreuve.
Je m’approchai encore. Il criait toujours à vous fendre les
tympans. Bien qu’il soit plus grand que moi d’une tête, je le
saisis par le bras, avant qu’il ne parvienne à s’esquiver, lui
demandant de me regarder en face quand je lui parle. Du ton
impérieux de celui qui a l’habitude d’ordonner, voulant recouvrir ma voix, il me dit : « Vous n’avez pas le droit de me
toucher ». Décontenancée, se sentant coupable, interdite par
cette invocation du tabou du toucher dont elle sait l’importance, cette professeure a relâché l’élève qui s’est éloigné. Son
cri s’atténua, se perdant dans le couloir qui s’emplissait des
mille bruits plus sourds d’une foule d’élèves entrant dans leurs
classes. Nous avons discuté du mutisme auquel l’objection de
cet élève l’avait renvoyée. Nous avons rejoué la scène. Nous
avons discuté de l’importance qu’il y a à mettre des mots pour
dire quelque chose de ce qui est en train de se jouer, en particulier après une invocation défensive de l’interdit du toucher
qui lui a fait perdre ses moyens. Nous avons conclu qu’une
bonne réponse aurait pu être : « Et toi, avec ton cri à briser les
tympans – une membrane de l’oreille – toi, tu ne touches
personne ?» Ou bien : « Pourquoi cries-tu ainsi ? Tu veux te
rendre sourd pour ne plus entendre quelque chose ?»
Dans cette occurrence, l’interdit du « toucher » est brandi
comme un paravent au service d’une défense contre toute
relation, toutealtération transformatriceàlaquelleune rencontre
avec un autre et avec le monde extérieur pourrait conduire.
L’interdit du « toucher » est ici au service du retournement
pervers qui a pour but de paralyser la pensée (Sirota, 2001).
Dans un autre établissement, une professeure raconte un vif
incident survenu lors d’un exercice réglementaire d’incendie,
au cours duquel elle a eu physiquement très peur. Alors que
toutes les classes ne sont pas encore arrivées dans la cour, elle
se tient non loin de ses élèves, attendant la fin de l’exercice
pour les reconduire en classe. Elle est devant un large pilier du
préau ouvert sur la cour, la regardant, quand un élève, qu’elle
ne connaît pas, se rapproche subitement d’elle et semble
vouloir la molester physiquement en faisant de grands gestes
avec ses bras, mobile comme un boxeur, attentif à esquiver les
coups en retour. Quelques élèves se tiennent derrière la professeure, se cachant par moments derrière le pilier. Ils excitent
l’agresseur, le mettent au défi d’attaquer. Elle ne les voit pas,
elle ne veut pas se retourner pour les identifier, mais elle sent
leurs gesticulations obscènes et entend ce qu’ils disent. Elle
regarde son agresseur qui a de la bave aux coins des lèvres. Il
écume de rage au sens propre. Se sentant menacée physiquement, elle attend, stoïque et fataliste, le corps à corps qui
semble devoir s’engager. Elle écarte l’idée de s’enfuir,
estimant que ce ne serait pas une bonne chose, de nombreux
élèves circulent dont les siens. Elle demande à l’élève de se
calmer et de dire avec des mots ce qui ne va pas. En vain. Elle
se sent prise pour proie par une petite horde de jeunes prédateurs, prêts à la dépecer, poussant l’un des leurs en avant pour
donner le premier coup de dents, la différence de statut, d’âge
et de sexe ne constituant aucun frein. Elle se sent paradoxalement seule et abandonnée dans une foule de corps devenus
anonymes qui déambulent en aveugles. Fort opportunément,
une autre professeure s’est approchée. Plus imposante, plus
âgée et connue dans le collège, elle s’interpose physiquement
entre les deux corps, sans geste brusque et demande simplement : «Qu’est-ce qui se passe ?». L’élève se dérobe et disparaît aussitôt, les autres s’esquivent comme des anguilles dans la
foule des élèves.
Au cours de cet exercice réglementaire d’incendie, qui
interrompt le cours normal des choses, quel feu s’est rallumé
en cet élève ? Qu’a-t-il projeté sur cette professeure qu’il ne
connaissait pas, qu’il a pris au hasard, parce que sans doute elle
lui était apparue plus jeune et plus fragile ? Quel incendie, quel
bûcher éteint trop vite regrette-t-il ? Quel corps à corps réel
attendait-il ainsi que les jeunes agitateurs voyeurs qui l’excitaient ? Nous ne le saurons pas. Mais, il est important de se
poser ces questions et d’associer à partir d’elles. Il n’est pas
facile de vivre de tels événements, et de faire cours quelques
instants après.
Dans un autre groupe de parole avec des enseignants, une
professeure raconte qu’au beau milieu d’un cours, un élève,
Sekou, un grand garçon noir de peau, mesurant déjà un bon
mètre quatre-vingt, se dresse comme une furie et fonce sur
Keltoum, une grande fille maghrébine à la peau mate. Il lui
assène un « coup de boule » au beau milieu de la figure. Le
sang de Keltoum coule vivement. Elle a le nez cassé. La
professeure fait prévenir aussitôt la direction et fait chercher
l’infirmière. Keltoum est rapidement emmenée à l’hôpital. Ils
ont l’un et l’autre autour de 15 ans. L’analyse de cette scène
nous apprendra que, depuis deux ou trois semaines, ils n’arrêtaient pas de se chercher, de se heurter, de se maltraiter mutuellement avec des mots de rejets et des expressions lourdes de
préjugés racistes, pénibles à entendre.
Cette professeure s’est sentie prise en otage, réduite à un
rôle de spectatrice du pulsionnel brut, attaquée dans son propre
corps et sa dignité de femme, par identification à Keltoum, et
pas seulement comme professeur et adulte garant de la règle
implicite de renoncement à la violence brute. Sa présence et
son statut de professeur, d’adulte et de femme, n’ont pesé
d’aucun poids. Elle s’est sentie transparente. Cette agression a
été l’objet d’un traitement dont le principal a pris l’initiative
en convoquant ensemble les parents et les jeunes. Le deuxième
choc de la professeure a été éprouvé lorsqu’elle n’est pas
parvenue à faire verbaliser les autres élèves sur cet incident.
Lors d’un cours ultérieur, les seuls propos qu’elle a pu susciter
l’ont accablée davantage et lui ont donné le sentiment de vivre
sur une planète qui n’existerait plus, si différente de celle des
élèves. Comme si les deux avaient subi un cataclysme
culturel : une guerre. En effet, ils lui ont tenu à peu près ce
langage : « Mais, Madame, vous n’y êtes pas. C’est ça la vraie
vie. Il n’y en a pas d’autre. Dans quel monde vivez-vous ?
Celui qui n’humilie pas moralement et physiquement est
perdu ! »
Le fait que cette atteinte grave à l’intégrité physique, que
la loi peut sanctionner, a été commise dans un espace qui
relève de son ministère et dans un grand mutisme collectif a
particulièrement choqué la professeure qui s’est sentie insignifiante. Dans le groupe de parole, nous nous sommes encouragés à continuer de nous étonner de ce mutisme dans lequel
des groupes entiers sont rabattus en certaines circonstances.
Comme le souligne Green (1983), il doit nous rappeler le
spectacle des individus et groupes qui finissent par autoriser
passivement le crime pour demeurer « purs », voire à le
commettre, quand il peut encore être empêché.
Dans notre contexte actuel où se juxtaposent des groupes
vivant dans des isolats culturels, dont les marquages sociaux
sont à la fois insuffisants et ségrégatifs les uns envers les
autres, la seule présence physique du professeur n’est pas suffisante aux yeux de certains élèves pour exercer une fonction de
tiers symbolique et de rappel efficace des interdits sociaux.
Cette présence ne peut donc jouer un rôle de contenant et pare-excitant, d’autant moins que les professeurs n’ont pas de
formation portant sur les phénomènes et processus de groupe.
L’expérience du monde où nombre de jeunes ont grandi
leur a appris qu’il n’y a pas d’adulte ou de fonction paternelle
qui fasse tiers, sépare, aide à grandir, et à soutenir leur projet
intime. Pour eux, l’école ne représente pas, a priori, un espace
de confiance possible, différent de la famille ou de la bande.
Comment ces jeunes peuvent-ils croire l’école sur parole et ne
pas la considérer comme un leurre, quand ils vivent selon
d’autres modèles qui font loi autour d’eux ? Pour qu’ils
puissent trouver dans l’école un milieu de rencontres et de
relations, où ils acceptent de se laisser altérer, de faire
confiance et de devenir élèves, un travail préalable est nécessaire avec les enseignants pour transformer la classe en espace
potentiel winnicottien, conteneur et contenant. Tant que
l’espace reste sous l’empire de Thanatos, sans repère qui fasse
signe et cadre entre individus, il n’y a pas place pour un travail
culturel.
Une autre fois, un professeur d’éducation physique et
sportive raconte qu’il a entraîné un groupe d’élèves au basket-ball. Ceux-ci ont gagné une compétition départementale. Pour
les gratifier, il obtient des instances sportives la possibilité
d’emmener tous les élèves de la classe, pour assister à un
championnat au Stade de France, même ceux qui n’étaient pas
dans l’équipe, sous réserve que chacun adhère à l’association
sportive, organisatrice du déplacement. Le Stade de France est
à Saint-Denis, en banlieue nord de Paris; le collège est en
banlieue sud. Un car sera mis à leur disposition. Le seul coût à
régler par les élèves est celui de la cotisation de membre de
l’association sportive. Elle est de 50 Francs. Deux semaines
avant cette manifestation, tous les élèves intéressés ont payé
leur cotisation, sauf Saïd. Le professeur lui signale qu’il ne
pourra pas aller au Stade de France puisqu’il n’a pas payé sa
cotisation. Saïd, 14 ans, que l’on surprend parfois avec des
billets de banque, dit qu’il n’a pas d’argent, qu’il veut y aller,
qu’il ne comprend pas pourquoi on l’en empêcherait, qu’on lui
en veut à le pointer ainsi du doigt. Deux jours avant le
championnat de France de basket-ball, Saïd n’a toujours pas
payé son écot. Le professeur lui dit qu’il considère qu’il a
renoncé à venir, que c’est bien dommage. L’élève proteste,
proférant qu’on le rejette et que c’est injuste. Au jour et à
l’heure du départ, alors que tout le monde est assis dans le car,
que son conducteur actionne la fermeture de la porte, Saïd
arrive de nulle part et pose un pied sur la première marche du
car, empêchant la porte de se refermer. Le professeur qui se
doutait de cette arrivée tardive s’interpose, rappelant à Saïd les
règles du jeu. Saïd répond qu’il n’a pas un sou en poche. Alors,
le professeur lui dit que s’il versait 25 francs, soit la moitié du
coût aujourd’hui, il attendrait le prochain cours pour recevoir
l’autre moitié, ce qui permettrait à Saïd d’être en règle et de
venir. Saïd met la main à la poche et en sort 10 francs. Le
professeur dit que le compte n’y est pas et qu’on ne peut plus
attendre pour partir. Saïd, mi agressif, mi joueur, mais déterminé, lance une bordée d’accusations menaçantes aux accents
extrémistes et culpabilisants à l’endroit des anciens colonialistes, des nantis et des blancs. Cela tombe mal dans l’oreille
d’un ancien opposant actif à la guerre d’Algérie. Le professeur
ne s’est pas laissé démonté et rappelle encore une fois la règle.
Saïd retire son pied de la première marche du car et s’écarte de
quelques pas, donnant l’impression de renoncer enfin. Le
signal est donné au chauffeur qu’il peut partir. Saïd se précipite et s’allonge sur la chaussée juste devant les roues du car,
comme s’il voulait défier la mort et provoquer un accident,
immobilisant tout le monde. Le chauffeur s’arrête sur place,
comme s’il avait anticipé l’événement. Le professeur descend
pour parlementer et entend Saïd s’exclamer avec véhémence
qu’il ne se relèvera pas tant que le professeur continuera de
refuser de le laisser monter dans le car, alors qu’il y a de la
place. Il faudra que, par hasard, un animateur de quartier issu
de l’immigration passe par là et interpelle Saïd pour qu’il
consente à se relever et à partir avec lui, libérant ainsi le car et
ses camarades, qu’il retenait en otages comme un pirate,
risquant de les faire rater le match. Dans l’instance d’analyse
de situations-problèmes où ce professeur parle, nombre de ses
collègues en l’écoutant associent avec les kamikazes qui sont
prêts à mourir pour donner la mort. Bien que cette association
leur apparaisse excessive, ils trouvent une analogie entre les
événements qui les inquiète. « Je suis sûr, dit le professeur pour
conclure son récit, que Saïd avait l’argent nécessaire dans sa
poche pour payer son dû. Mais son enjeu est ailleurs, il a
besoin de faire plier les autres, de les empêcher de vivre s’ils
ne s’exécutent pas. »
L’expérience actuelle du professeur est celle d’une attente
permanente de la confrontation avec l’inadvenu : un incident
extrême au moment où il s’y attend le moins. La plupart des
élèves jouent avec les limites, inventent de nouvelles formes
de transgression pour surprendre, pour éprouver le cadre,
parfois le détruire. Il n’est pas supportable pour un adulte
d’être pris en otage, de sentir ses élèves pris par un phénomène
de terreur, d’être mis dans l’impuissance du fait de l’exercice
de la toute puissance d’un jeune élève. Il est pénible de sentir
que seul le recours à la force musculaire pour assurer une
contention physique est approprié.
Si l’on relie les bribes entendues dans la bouche de nombre
d’élèves actuels, on peut reconstituer ainsi les idées d’un élèvetype de notre époque, dite « post-moderne », une époque qui
est définie comme ayant banni l’idée de progrès. Il dirait
qu’être grand aujourd’hui, c’est receler l’arsenal nécessaire
pour extorquer à l’autre ce qu’il ne veut pas donner, en l’humiliant, grâce à la terreur qu’on lui inspire, ou mieux grâce au
chantage corrupteur qui saura le faire céder; que l’autre ne
vaut que pour ce qu’on estime pouvoir lui soustraire en 1e
trompant, au profit de son propre rehaussement. Celui qui est
grand et viril attend avec impatience le moment où l’autre s’en
rendra compte, espérant que cela se produira en public, que le
triomphe sera spectacle, et qu’ainsi sa jubilation perverse sera
assurée. Ce scénario est répété parce ce que l’autre n’est conçu
que comme semblable aux auteurs antérieurs de tous les
empiétements subis. Etre grand, c’est être toujours en état de
guerre latente, prêt à « tuer » pour ne pas perdre la face, ce qui
devient le seul mobile intéressant de toute action, pendant que
perdre la face, ce peut être seulement perdre l’occasion
d’humilier autrui quand elle se présente, sans aucun autre
motif.
Lorsqu’on se met au travail d’analyse et qu’on associe à
partir de récits d’attaques corporelles et verbales, on comprend
que, sur la scène de l’école, sont mis en jeu les rapports
sociaux, les rapports intra-groupe, intra et inter-ethniques, les
rapports de domination, de langue, les relations « Nord-Sud ».
Les contenus du savoir choisis pour être enseignés et les
rapports entre générations sont questionnés. Un hiatus apparaît
qui renvoie certains élèves au sentiment de folie, entre leur aire
culturelle ou socio-idéologique et celle des professeurs. Il
questionne l’utilité sociale des savoirs, l’organisation de
l’école, etc. En outre, les savoirs les plus scientifiques, s’ils ne
sont pas « politiquement » ou « religieusement corrects »,
peuvent être déclarés faux ou partisans, un élève peut se
trouver écartelé, et le professeur être l’objet d’une plainte. Sur
le plan des valeurs, de façon subreptice ou ostensible, le
discours islamiste qui utilise toutes ces difficultés ne craint pas
de stigmatiser la laïcité, les valeurs de l’école républicaine et le
principe d’universalité de l’être humain et les déclasse pour les
réduire à l’expression d’une religion d’exclusion, projetant
ainsi hors de lui ce qui le caractérise. L’universalité est
dénoncée comme l’idéologie des occidentaux, créée pour leur
seul service, afin de maintenir dans l’impossibilité de se
promouvoir et de s’enrichir à l’égal d’eux-mêmes, les pays
« du sud » et leurs ressortissants vivant dans les pays
développés. Malgré ses dénis de réalité, y compris sur ce qui le
caractérise, l’islamisme peut convaincre. Porteur de régression
et de mort, il parvient à faire croire à ses adeptes que tout le
patrimoine culturel et scientifique issu des siècles précédents –
sauf pour les parts validées par ses imprécateurs – n’est qu’une
construction au service des blancs contre les non-blancs,
contre l’émancipation politique du monde musulman et arabo-musulman, pourtant multiple lui-même.
C’est ainsi que dans certaines familles, ou au sein de
groupes idéologiques, l’enfant apprend que l’école est une
structure organisant délibérément la ségrégation sociale sur la
base d’un racisme inter-ethnique ou linguistique, et/ou de
classe. Nous sommes devant un nouveau racisme, un racisme
« retourné », anti-blanc ou anti-inséré. Les signifiants blanc et
noir sont manipulés par ceux qui développent une économie
parallèle et maffieuse, où ni la vie ni l’être humain ne
comptent. Dans ces bandes idéologiques, l’argent est recherché
sur un mode addictif, il n’est utile que pour étonner, corrompre
et manipuler les plus jeunes. L’aspiration « à gagner sa vie »
est une idée insensée. Le savoir n’y est conçu et convoité que
comme un objet de trafic, qu’on peut obtenir par piston,
corruption, ou par vol et détenir par recel, à l’instar du modèle
instauré lors des spoliations généralisées opérées lors de
l’expansion coloniale. Pour dissimuler cette conception de la
procédure utile d’acquisition, qui procède de la revanche
envieuse et destructrice, le savoir est présenté comme un
attribut du pouvoir et un droit dont l’accès et l’usage seraient
refusés par racisme à ceux qui ne sont pas blancs.
L’ÉCOLE DÉSIGNÉE COMME UN ORGANISATEUR DE
LA POURSUITE DE LA COLONISATION SOUS UNE
AUTRE FORME
Dans cette représentation obscurantiste, anthropophagique
et perverse du savoir, l’école est perçue comme chargée de
séparer les nantis des exclus. Son injonction d’apprendre est
un piège inventé pour prendre en défaut les enfants issus de
l’immigration, afin de mieux les renvoyer à leur infériorité
fabriquée par les nantis. En définitive, sa fonction serait
d’interdire à ces derniers l’accès à la jouissance perverse ou à
la domination du monde. La culture à l’école n’est qu’un leurre
mis en avant pour faire croire aux non-blancs qu’un monde
plus juste et une éthique plus élevée existent, pour mieux les
disqualifier ensuite. Pour ces nouveaux idéologues, l’école est
un terrain propice pour des luttes post-coloniales, pour faire
plier l’ancien colonisateur, afin d’obtenir réparation de la casse
commise ailleurs et avant entre nos aïeux respectifs. A l’enfant
que l’on veut rendre prisonnier, il est suggéré perversivement
que réussir à l’école serait l’équivalent d’une traîtrise à
l’encontre de son groupe d’appartenance, qui seul voudrait
quelque chose de bon pour lui. On leste ainsi son psychisme
d’une façon de raconter l’histoire qui ne correspond pas à ce
dont il a besoin pour s’autonomiser et grandir. Cet enfant-là
aura beaucoup de difficulté pour se représenter l’école comme
la voie utile et possible pour se sortir des impasses psychiques
et sociales où se sont engouffrées ses prédécesseurs ou ses
aînés. Ayant « appris » que l’école n’est bonne que pour les
autres, il la conçoit subjectivement comme étant contre lui.
Dans une telle occurrence, il n’y a qu’une posture recommandable face à l’école : il faut lui faire la guerre. Certes, ce type
d’idéologie de légitimation des conduites déviantes, qui vient
renforcer la conviction acquise de l’impossibilité de vivre et
du danger d’apprendre, ne concerne qu’une petite fraction de
la population scolaire issue des immigrations. Toutefois, cette
infime minorité fait parler d’elle et parvient parfois à imposer
aux autres le silence.
UNE REPRÉSENTATION FANTASMATIQUE
DE L’ACCÈS AU SAVOIR
En certaines conditions groupales et locales, que je ne peux
développer dans ce cadre, ses partisans, en guerre contre
l’école et la société, trouvent des appuis en ceux qui croient
que l’on peut savoir avant d’avoir appris, être grand avant
d’avoir grandi, ou chez ceux qui confondent savoir et maîtrise
ou pouvoir, ou encore chez ceux qui croient que l’on peut
apprendre en dormant ou par le discours du maître, pourvu
qu’il soit délayé dans le lait de la mère ou dans une bouteille de
coca, formant un cocktail apaisant ou euphorisant, qui permettrait de renouer avec le vécu sans discontinuité de la vie intra-utérine fantasmée et avec l’ombilic interne du paradis perdu.
Dans ces occurrences, les parts infantiles et envieuses d’un
plus grand nombre peuvent être mobilisées et utilisées.
Cette « théorie » de l’école contre l’école constitue une
rationalisation déréalisante et défensive distillée par des ascendants ou des « grands frères ». Au lieu d’épargner la génération
qui les suit, un certain nombre d’aînés, y compris les parents,
instrumentent les enfants, les « petits-frères » et les « petites-sœurs », en les cueillant au berceau, avant que des bribes de
repères structurant ne soient saisis et ne prémunissent leurs
jeunes esprits. La guerre d’influence pour marquer culturellement les enfants est engagée. Les enfants servent de fantassins
face à « l’ennemi », qui n’osera pas les réprimer parce qu’ils
sont des enfants. Nombre d’enfants ainsi nourris au sein de
l’envie destructrice, pour le compte d’un autre, aux frontières
du Moi non constituées, en sont malades et répètent à leur
manière ce scénario sur la scène sociale de l’école pour
l’empêcher de fonctionner pour les autres, favorisant la régression pour le plus grand nombre si possible.
EMPÊCHER LES ENFANTS D’APPRENDRE
OU D’ALLER MIEUX DANS LEUR TÊTE
Ainsi, au milieu d’une cité de banlieue, il était une fois un
CMPP. Un jour, les personnels ont découvert que des deux
côtés de la porte d’entrée se tenait un « grand frère » avec un
grand chien en laisse; l’entrée du CMPP était ainsi encadrée
par deux cerbères terrifiants. Le personnel leur a demandé de
partir sans succès. Il a demandé aux autorités d’intervenir. Il
leur a été répondu qu’il fallait vivre avec son environnement.
Cela a duré une semaine. Les personnels ont appris que les
enfants et les jeunes n’osaient plus se rendre au CMPP de peur
d’être identifiés et de subir des représailles. Pendant cette
semaine, malgré tout, certains enfants et jeunes, bravaient ce
service d’intimidation. Après des allées et venues dans les
locaux de personnes qui n’avaient rien à y faire, les personnels
ont de nouveau alerté les autorités sans succès. Quelques jours
plus tard, un matin, en arrivant dans leur CMPP, les personnels
ont découvert que celui-ci avait été vandalisé, que les ordinateurs avaient été emportés, que tout avait été saccagé. Ce
CMPP de proximité a été fermé. Il a été réinstallé ailleurs et à
distance de l’endroit qui permettait aux enfants d’y aller seul et
sans passer trop de temps en transport. Cette opération de
guerre contre une institution de soin n’a pas été revendiquée.
Mais dans le quartier concerné, beaucoup ont pensé, à tort ou à
raison, que l’islamisme et ses intimidateurs ne souhaitaient pas
que les enfants aillent mieux et apprennent. Ce qui m’a conduit
à dire, dans le groupe de paroles où ce récit a été fait, que
certains grands frères, islamistes ou pas, préféraient conserver
plein, plutôt que vide, le vivier des jeunes êtres souffrant aux
frontières du moi, où ils recrutent.
Ceux qui sont en guerre contre la société veulent détourner
la jeunesse des structures construites pour l’aider dans son
mouvement d’émancipation grâce à l’accès à la culture ou au
soin. Pour ne conclure que sur l’école, il s’ensuit que les
équipes d’enseignants et les responsables d’établissement
doivent se mobiliser et prendre davantage de temps pour
analyser et apprendre à nommer les choses actuelles et inadvenues, afin de trouver en eux de nouvelles ressources pour
déjouer les scénarios pervers et les manœuvres de leurs
artisans. Cela demande, en situation imprévue, de pouvoir dire
ce qui se vit et se passe de façon claire mais non accusatrice,
afin d’aider les autres membres des groupes-classes à reconnaître leurs éprouvés et à prendre la parole et à refuser. Si l’on
veut qu’à nouveau la loi fasse tiers pour tous, il faut sans doute
améliorer les communications entre adultes et qu’eux-mêmes
entreprennent un travail sur leur propre rapport à la loi et sur la
fonction conteneur et contenante des structures collectives. La
concertation ou le travail en équipe restent encore souvent une
formule vide. C’est un travail permanent, pour accueillir ceux
qui entrent dans le métier, mais aussi pour les enseignants les
plus aguerris, car les figures de la pulsion de mort surprennent
toujours, et l’élaboration des souffrances (Blanchard-Laville,
2001) et des quasi-traumatismes qu’ont à supporter les professeurs demande des explorations, des analyses et des élaborations toujours à renouveler afin que Thanatos ne triomphe pas.
Face à l’inadvenu et aux éprouvés de guerre, les professeurs
doivent prendre un peu d’avance sur leurs élèves. Cela suppose
aussi un regard sur les intrications des scènes dans l’espace de
la classe et un renouveau de la réflexion sur les figures de la
sexualité et de l’incestuel dans la culture et dans les relations
formatives. S’il y a de l’incestuel dans les fantasmes et dans la
réalité de toutes les cultures, tous les drames collectifs (les
guerres, les colonisations, les persécutions) ne sont pas équivalents. Aucun conflit n’est réductible à un autre pour le sujet. Et
un même conflit externe peut être conçu de différentes façons
par la psyché, donc par la culture. L’être humain n’est pas
obligatoirement la marionnette d’une scène œdipienne écrite
une fois pour toutes.
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[1]
Pour lever toute
éventuelle ambiguïté, je
précise que ce que j’écris
ici est applicable à toute
idéologie utilisant une
religion ou un système
d’idées non religieuses
quels qu’ils soient d’une
part, et que, d’autre part,
il n’y a pour moi aucune
équivalence entre
l’islamisme en tant
qu’idéologie extrémiste
post-moderne et la
religion musulmane elle-même, ainsi qu’avec la
foi qui anime de
nombreux croyants.