Champ psychosomatique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.291306289X
170 pages

p. 37 à 54
doi: en cours

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no 28 2002/4

2002 Champ Psychosomatique

Comment en sortir, s’en sortir

Dominique Cupa Professeure de psychopathologie à l’Université Paris X Nanterre, Laboratoire de psychopathologie et de psychologie clinique psychanalytique des Atteintes Somatiques et Identitaires (LASI) EA3460, 200 av. de la République 92001 Nanterre Cedex
L’auteur analyse à la demande de Jean son témoignage concernant les treize mois qu’il a passés avec sa mère et sa sœur dans le camp de Bergen-Belsen, à l’époque où celui-ci est devenu un camp d’extermination. D’un commun accord, ils centrent le travail sur ce qui a permis à l’enfant de s’en sortir, d’une part, des cartes postales dessinées et envoyées par son père, constituant une « aire d’illusion », un espace transitionnel, qui crée pour l’enfant un lieu acceptable dans l’inacceptable des camps, d’autre part, la présence de sa mère et la « présentation » chaque matin par elle de la photo du père, associée à la lecture du courrier lorsqu’il arrive. Cette présentation quotidienne du père par la mère donne son efficacité aux cartes postales. La mère de Jean montre à son fils combien le père est psychiquement présent pour elle. L’autre aspect essentiel de cet échange est qu’elle y introduit sa propre capacité à signifier l’absence du père, c’est-à-dire à symboliser.Mots-clés : Témoignage, Camp d’extermination, Aire d’illusion, Espace transitionnel, Capacité à symboliser. The author, at Jean’s request, analyses his testimony about the thirteen months he spent with his mother and sister in the camp of Bergen-Belsen when it became an extermination camp. Of a common accord, they focus the work on what enabled the child to overcome : on one hand, postcards drawn and sent by his father which constitute an area of “illusion”, a transitional space, creating an acceptable place within the unacceptable of camps; on the other hand, his mother’s presence and the “presentation” of his father’s picture that she shows him ever morning, associated with the reading of the mail at its arrival. This daily presentation of the father by the mother gives the postcards their effectiveness. Jean’s mother shows her son how much the father is psychologically present for her. The mother essential aspect of this exchange is that she introduces her own ability to signify the father’s absence that is to say to symbolize.Keywords : Testimony, Extermination camp, Area of illusion, Transitional space, Ability to symbolize.
« Il m’est échu la chance très rare (je l’ai raconté dans Lilith) de pouvoir échanger quelques lettres avec ma famille.(…) Je sais que ce fut un des facteurs qui me permirent de survivre, mais, comme je l’ai dit déjà, chacun de nous autres survivants est une exception. »
P. LÉVI, Les naufragés et les rescapés, Quarante ans après Auschwitz.
Jean, un ami, apprenant que nous faisions un numéro de Champ Psychosomatique sur «La guerre », m’a adressé les photocopies de vingt-six dessins [1] réalisés par son père en camp de prisonniers pendant la dernière guerre [2]. Ils étaient accompagnés d’une lettre dont voici les éléments qui me paraissent essentiels et qui ont contribué pour une part, à ce que j’accepte de faire un travail avec Jean concernant les dessins de son père.
… « Ci-joint les « cartes postales » réalisées de septembre 1943 à juin 1945. Presque toutes sont arrivées avec des colis (…) En tant que prisonnier de guerre « ils » étaient assez bien dans ce Stalag XI B situé à Fallingbostel à 43 km de Hanovre, au sud, et à 11 km du camp de concentration de Bergen-Belsen. Ma mère, ma sœur [3] et moi sommes arrivés à Bergen Belsen [4] en mai 1944 et nous n’avons été « délivrés » qu’en juin 1945 après un convoi en train fermé, vers l’est… Précédemment nous avions été internés à Drancy de novembre 1942 à mai 1944 ce qui était exceptionnel, car Drancy était un camp de transit… Toutes ces cartes postales ont été réalisées par mon père. Il dessinait très bien, en particulier il savait croquer excellemment les visages. Mais il avait, dans ce commando, des facilités pour peindre, jouer du violon, faire du théâtre avec ses copains dont en particulier E. Lévinas (…). Je me suis aperçu, relativement récemment, de l’importance de ces cartes postales qui relataient « les travaux et les jours » et qui me permettaient de rêver.(…) Ces cartes sont très précieuses pour moi car elles ont joué, me semble-t-il, le rôle du mythe du jeu, que l’on repère dans le film de Benigni La vie est belle. Préserver et permettre à l’enfant de rêver même dans les camps de la mort… Je ne sais pas si tu pourras en faire quelque chose, mais voilà le matériau brut.(…) » [5]
La série de dessins faits essentiellement avec des crayons de couleur et pour certains à la gouache, concernent la vie quotidienne dans un camp : le lever, l’appel, les travaux dans les bois et dans les champs, la toilette, le repas, le chargement du charbon de bois dans un wagon, une ferme, la chasse, un réfectoire dans lequel des hommes jouent ou lisent, mais aussi un autobus ou bien encore un Père Noël. Outre la qualité artistique, l’aspect tranquille et vivant de ces dessins est saisissant. Ils m’ont fait moi aussi penser au film de Benigni, La vie est belle. En lisant la lettre de Jean me sont venus trois fils associatifs. Premièrement, le « jeu » en camp de prisonniers, mais aussi en camp de concentration, le père de Jean dessinant, ses amis jouant du violon ou des pièces de théâtre, son père lui envoyant des « cartes postales », courrier qui d’ordinaire signe les vacances, les voyages, « le mythe du jeu » évoqué préservant la capacité de rêver, le film de Benigni, et le travail de Winnicott sur l’aire transitionnelle. Le second fil qui s’y associe : la culture et un article que j’avais lu quelque temps auparavant de J. Chasseguet-Smirgel : « Trauma et croyance » (2000) dans lequel l’auteur montre combien l’art peut seconder les témoignages concernant l’expérience concentrationnaire. La troisième série associative est constituée par l’univers concentrationnaire lui-même. Je me suis posée les questions suivantes : pourquoi Jean m’envoyait-il maintenant une copie de ses « cartes postales » et pourquoi souhaitait-il que je transforme ce « matériau brut » ? Ayant écrit lui-même des nouvelles sur la déportation, que demandait-il à celle qui écrit ? Écrire sur le matériau même de ses nouvelles ? Pourquoi ? Comment ? Etait-ce bien à celle-là qu’il s’adressait ? Que pouvais-je lui répondre ?
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L’exercice assez périlleux proposé par Jean m’est apparu « jouable » d’une part pour des raisons que je tairai car elles sont du ressort pour Jean et pour moi du privé et d’autre part pour les raisons suivantes. J’ai pensé en effet que les « cartes postales » étaient un fil de vie, le lien, la liaison au sens freudien du terme proposé par son père, fil que j’allais attraper et tricoter avec Jean. Il aurait sans doute à me proposer aussi ceux de ses traumatismes. Fil de vie et fil de traumatisme, cela fabrique entre autres du récit de vie, du témoignage. Nous ferions un travail à quatre mains. R. Waintrater a écrit que « le témoignage est une cocréation [6] fondée sur un contrat entre le témoin et celui qui recueille son témoignage (…) Ce contrat, que j’ai appelé le pacte testimonial, peut se lire ainsi : pendant une courte période déterminée à l’avance le témoignaire va accompagner le témoin dans un voyage de mémoire, et faire tout ce qui est en son pouvoir pour le protéger. Au terme de ce voyage de mémoire le contrat prend fin. » (2000, p. 206). Nous serions conduits, par le jeu des cartes postales, à nouveau dans le camp de prisonniers où se trouvait le père de Jean, mais aussi dans le camp de concentration où ces dessins arrivaient et où se trouvaient Jean et sa mère. Par le même jeu de cartes, nous sortirions avec lui du camp comme autrefois, nous serions aussi dans un hors champ revisitant ce dedans et ce dehors. Nous naviguerions, me semblait-il, dans un emboîtement d’espaces transitionnels : celui des cartes postales, celui du témoignage.
J’ai proposé à Jean de l’interviewer et de reproduire une partie de l’interview avec mes commentaires. Il en a été d’accord. Voici donc de petits extraits de cet interview qui a duré un après-midi. Il a été entièrement enregistré et retranscrit. Le texte retranscrit comprend quarante-six pages. J’ai choisi les extraits présentés, ils sont organisés chronologiquement et constituent un texte en soi qui me paraît correspondre au projet que nous avions fixé avec Jean, montrer comment un petit enfant a réussi à s’en sortir dans l’univers concentrationnaire nazi. Bien que constituant « ce » dans quoi vivaient Jean et sa mère, « ce » qui hante les cauchemars de Jean, en accord avec lui, je ne cite aucun passage de l’entretien dans lesquels il évoque les horreurs inhumaines qu’ils ont subies. Je circonscris le propos aux limites de la petite surface des cartes postales, qui ont constitué pour Jean une bouée au milieu d’un sordide océan.
Il me semble intéressant de tenter de comprendre comment dans l’après-coup, la reconstruction de Jean éclaire la façon dont il pense avoir pu s’en sortir, dont il peut s’en sortir.
 
DÉBUT DE L’ENTRETIEN
 
 
D. : J’aimerais que tu me dises pourquoi tu m’as envoyé les dessins de ton père lorsque tu as appris que nous faisions un numéro de Champ Psychosomatique sur la guerre, qu’attends-tu de cela ?
J. : Des petits copains et des petites copines qui étaient avec moi en camp et qui n’ont pas du tout eu le même rapport avec leurs parents, en particulier avec leur père, peut-être parce que ces parents-là n’avaient pas les moyens d’expression et de transmission suffisants, sont aujourd’hui en hôpitaux psychiatriques. Je pense que l’attitude de mon père et de ma mère, particulièrement celle de mon père qui m’envoyait régulièrement ses dessins, a réussi à me sortir un petit peu de la gangue du quotidien sordide des camps et m’a permis de rêver… Par exemple, il y a une carte, il y a un autobus parisien… Cet autobus parisien m’a fait rêver au point que mon copain qui se nommait aussi Jean et moi-même étions persuadés que peu à peu j’allais recevoir un véritable autobus et, pour nous, l’autobus parisien, c’était l’arme de la toute-puissance, car c’était là-dedans que nous avions été ramassés (Rires, puis long silence).
D. : Raconte-moi… [7]
J. : Nous étions persuadés qu’aux alentours de Noël nous allions recevoir, moi d’abord et lui ensuite, puisqu’il était mon copain, un véritable autobus, c’était devenu un véritable autobus. Lorsqu’il y avait des copains qui nous embêtaient, nous leur disions : « Fais attention parce que nous allons te déporter, parce que « Jean », disait le copain, « va recevoir un autobus ». C’était donc à la fois une arme de pouvoir et de rêve parce que cela nous permettait de penser que nous n’étions pas « circonscrits » à ce que nous voyions et à ce que nous subissions. Je crois que c’était très important car pendant très, très longtemps j’ai fait des cauchemars, je revoyais des tas de cadavres. Mon père a préservé cette part de rêve, d’imagination et de jeu qui sont sans doute, tu le sais mieux que moi, indispensables aux enfants et j’ai toujours eu l’impression que cela m’avait largement permis de m’en sortir.
D. : Penses-tu que ces cartes postales étaient une façon pour lui de s’en sortir et pour que tu puisses t’en sortir ?
J. : Pendant toute cette période-là, mon père était en camp avec d’autres intellectuels français et juifs ou seulement juifs et en cours de naturalisation au moment de la guerre. Il y avait parmi eux, E. Lévinas. Ils passaient leur temps en discussions philosophiques. Ils avaient monté une université dans le Stalag et ils faisaient du théâtre, du violon, etc. Ils avaient de gros moyens pour s’en sortir, pour se tenir la tête hors de l’eau.
C’est vrai qu’en même temps, il m’a permis de faire la même chose et je pense que finalement, bien que ne lui en ayant pas parlé avant sa mort, il était conscient de cela. Il y a aussi une dimension culturelle dans cette histoire car il était vraiment agnostique, mais il avait été très influencé par la religion juive ayant suivi volontairement les cours d’éducation religieuse pour préparer sa « communion » juive. Il connaissait très bien le Talmud et il citait à mon sujet un verset d’un poème talmudique : il disait que j’étais tellement joueur que je finirai par jouer avec ses os sur sa tombe (Rires). Les dessins de mon père pouvaient paraître complètement futiles dans cet univers où on aurait pu penser que nous avions d’abord besoin de nourriture. Il se débrouillait d’ailleurs aussi pour faire parvenir à ma mère des colis de la Croix-Rouge, mais il tenait à envoyer ses dessins très régulièrement, et c’était délibéré.
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Ma mère a eu un rôle aussi très important. Lorsque j’ai été en camp, j’avais quatre ans et j’en suis sorti presque trois ans après, donc j’avais presque sept ans… c’était quand même un peu longuet cette affaire (Rires). Elle avait emporté une photo de mon père en soldat, et elle nous la montrait à ma sœur et moi, tous les matins, mais vraiment tous les matins, parce que c’était quand même systématique, la photo de mon père. Ainsi les dessins de mon père, plus cette présence photographique…
D. : Ton père était présent.
J. : Voilà. Oui, c’est pour cela que je pense que la partie apparente est constituée par les dessins de mon père, mais cela aurait moins marché, voire pas marché du tout, si ma mère ne m’avait pas donné cette part importante, affective de la présence de mon père. Il était constamment avec nous, et elle nous le montrait chaque jour. Ce qui fait qu’il en a été très touché, mais au fond c’était presque naturel – lorsque je l’ai retrouvé en 1945, au milieu de milliers de personnes qui attendaient les déportés qui arrivaient à Strasbourg, je l’ai reconnu. Et il en a été bouleversé.
C’est grâce à la conjonction des dessins et de la photo que cela a bien fonctionné et que la famille a continué à vivre malgré tout. Je crois que dans cette histoire de dessins, ce qui leur a donné sens, c’est que je continuais à connaître la personne qui les envoyait. Ma mère me lisait toutes les lettres qu’elle recevait de mon père. Elles étaient totalement aseptisées, puisque l’un et l’autre savaient qu’elles n’arriveraient que s’ils n’écrivaient que des banalités. Ils ne pouvaient se plaindre de rien, rien regretter. Mais c’était important car cela maintenait une mémoire, un courant affectif avec lui. Il y mettait beaucoup de lui-même, il ne dessinait pas comme on dessine dans un passe-temps, je crois que c’était une part importante de sa vie qu’il m’envoyait. Il me transmettait quelque chose de très important car il a hésité pendant une courte période de sa vie à être dessinateur. Il adorait ça. Et ça aussi, c’est une sorte de tradition familiale, parce son père aussi dessinait. Je crois qu’il y a aussi une continuité, il y a une idée de transmission et de tradition. Sur le plan de la religion juive, il ne m’a pratiquement rien appris. Il essayait visiblement par contre de transmettre des choses d’une génération à l’autre, de lui à moi. Quand j’ai eu treize ans, et il m’a donné sa montre. Il avait une très belle montre, Jaeger-Le Coultre, c’était la Reverso qu’on voit maintenant, et qui vaut une fortune parce qu’elle est ressortie en petites unités. Il me l’a donnée en me disant : « Chez les juifs, à treize ans on est un homme, et je te donne ma montre ». Il avait la volonté de transmettre, de faire en sorte que les choses passent de l’un à l’autre… Et puis c’était un homme qui adorait jouer, et je pense qu’il avait pas mal d’imagination, et je me souviens que lorsque j’étais pré-adolescent, on jouait des heures entières, on montait des scénarios, et nous nous donnions des rôles l’un et l’autre… On essayait d’inclure ma mère, mais ça ne marchait pas trop (Rires). Et je crois que ses dessins c’est une part de rêve, une part de jeu aussi.
Pour revenir à l’histoire de l’autobus, je trouve sociologiquement extraordinaire, cette histoire de gamins qui menacent les autres de les déporter. Un jour où nous enquiquinions un petit copain qui nous avait lui-même enquiquiné, celui-ci a été se plaindre à sa mère en lui disant : « Maman, il y a Jean et l’autre Jean, ils veulent me déporter ». Elle lui a dit : « Imbécile, tu l’es déjà ». Elle n’avait rien compris, elle ! (Rires).
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Cette histoire d’autobus a une autre importance. Mon père était passionné — moi je suis moins intéressé que lui — par tous les moyens de transport, et il se dessinait des petites cartes, où il écrivait par exemple : « Autobus, 1935, New York, Londres, Paris, Bruxelles, etc. » C’est mon frère qui en a hérité parce qu’il est comme mon père, il est très, très intéressé par la collection de ces moyens de transport, et moi, un peu moins. L’autobus parisien qu’il a dessiné en camp, n’était pas n’importe lequel, c’était celui qui avait servi à la rafle du Vel d’Hiv, puis à tous les transport depuis Drancy jusqu’à je ne sais plus quelle gare de triage où on nous embarquait vers l’Allemagne. Ce n’était pas un autobus anonyme. Je ne sais pas, je ne sais vraiment pas s’il a su la postérité de son autobus.
D. : Tu ne lui en as pas parlé ?
J. : Non, parce que ça m’est revenu à partir du moment où j’ai commencé à écrire des nouvelles, et les premières nouvelles avaient beaucoup de rapports, directs ou indirects, avec la déportation. Il y en a une avec cette histoire d’autobus. En tant qu’enfant, je n’ai pas énormément de souvenirs, je n’ai pas trop cherché à en avoir. Mais celui-là est un souvenir marrant. Je sais que très souvent, avec mon copain ou mes copains, j’utilisais les dessins que mon père m’envoyait pour bâtir des jeux, une autre vie, quoi. L’histoire de l’autobus me semble très importante. Surtout dans un univers où au fond, c’était tellement atroce, la dernière année à Bergen-Belsen, qu’il fallait vraiment un dérivatif aussi fort pour qu’on puisse s’évader un petit peu de ça. Parce qu’on n’arrêtait pas de se construire des jeux. On ne jouait jamais à partir de ce qu’on trouvait dans le camp, ou très peu… mais l’on jouait quand même, même lorsqu’il y avait des cadavres tout autour de la cabane.
D. : Il y avait des cadavres tout autour de la cabane ?
J. : C’est ça qui m’a hanté pendant des nuits et des nuits quand j’étais môme. C’est… cette odeur… L’odeur et la vue. Parce que chaque fois qu’on sortait, puisqu’on sortait assez souvent, parce qu’ils adoraient faire des appels interminables. Ils n’arrivaient plus à ramasser les cadavres, et c’était vraiment abominable. L’odeur a été très longtemps présente dans mes cauchemars. Mais je crois que, pour revenir encore à ces dessins, c’était justement la bouffée d’air frais (Rires) qui manquait, parce que c’était tellement atroce. Une fois, nous avons joué à partir de la réalité du camp et cela aurait pu mal se terminer. Nous entendions tout le temps nos mères dire en privé ou en semi-privé « sales boches » et je ne sais pas qui a eu l’idée, peut-être des gamins plus âgés ou des pré-adolescents — les adolescents ils les faisaient bosser — qui ont eu l’idée de nous amener tous au pied d’un mirador et de gueuler « sales boches »; alors il y a eu l’appel immédiat et les SS ont dit que si cela se reproduisait ils sépareraient les enfants des mères. Les mères ont très bien compris ce que cela voulait dire. C’est la seule baffe que j’ai reçue, mais quelle baffe ! (Rires) et, au fond, elle était méritée parce qu’on n’avait pas du tout vu, comme des petits cons, le risque que l’on encourait (Rires). C’est le seul cas où j’ai le souvenir d’un jeu… qui participait à l’univers dans lequel on était… le reste on s’évadait… constamment…
D. : Vous vous évadiez…
J. : Oui, c’est ça la puissance de l’imagination et aussi du jeu, c’est de pouvoir s’abstraire et s’évader de la réalité. Avec les dessins, nous étions dans le même « machin » mon père et moi. Sauf que mon père le présentait avec des couleurs et ses dessins étaient quand même plus attrayants que la réalité, qui était beaucoup plus sordide.
Mais au fond, tu imagines que c’est difficile de s’en remettre ! Et c’est difficile, non seulement de s’en remettre, mais de comprendre pourquoi « les autres » ont voulu ta peau. Et ça c’est tellement fou que tu n’arrives pas à le comprendre. Tu n’arrives pas à comprendre la logique, le sens. Tu n’as pas pu, si tu reprends bien tous tes souvenirs de petit, trouver un sens même si c’est un sens complètement bizarre, étrange. Tu cherches une causalité infantile : « C’est parce que j’étais méchant avec ma mère », qui aurait donné un sens à ta présence, dans ce camp. J’ai fini par dire : « Oui, c’est parce qu’on était juif ». Ma mère avait l’air de tout sauf d’une Juive sortie du bêtisier raciste des nazis. Mon père c’était pareil, il ressemblait ou à un Allemand ou à un… à un Russe… Ils avaient proposé à ma mère de… de faire sortir ma sœur du camp, parce qu’elle était parfaitement blonde, une peau parfaitement blanche et… je ne me suis pas élaboré d’autres schémas explicatifs… je pense que j’étais dans la logique du prisonnier et je ne comprenais pas du tout, pas du tout pour quelles raisons, on était prisonnier.
Au quotidien, on a souvent dit que c’était indicible, mais heureusement que c’est d’une certaine manière indicible, parce que c’était tellement horrible qu’il vaut mieux que ça ne reste pas connu. Mais en même temps, ce qu’il faudrait pouvoir transmettre, ce que j’aimerais essayer de transmettre c’est que cela génère des choses horribles, non seulement sur le moment, mais par la suite chez un être humain, mais j’aimerais aussi avec toi transmettre comment je m’en suis sorti.
Transmettre c’est « donner en faisant passer », « tradere », en latin. « Traditio » qui a donné le français « tradition » désignait l’action de transmettre. Transmettre, tradition c’est la même chose.
J’ai mis très tôt ma fille au courant. Très jeune, Sandrine a su que j’avais été en camp. C’est mon épouse, Annick, qui le lui a dit — je ne sais plus quels propos elle avait tenus sur la prison — « Mais tu sais ton papa a été en prison ». Nous lui avons alors parlé du camp. Elle a compris que ce n’était pas parce qu’on atterrissait quelque part que cela était forcément justifié. Lorsqu’elle était petite, un professeur a dit un jour, en classe, que si les Français n’avaient pas eu de réactions pendant la guerre, c’était parce qu’ils n’avaient pas vu les convois et les déportés. Elle a alors répondu : « Ce n’est pas vrai parce que mon papa a été déporté et ils ont traversé tout Paris en autobus. »
Ce que raconte Jean, nous donne une leçon winnicottienne. Winnicott écrit : « Je voudrais introduire ici la notion d’un état intermédiaire entre l’incapacité du petit enfant à reconnaître et à accepter la réalité et la capacité qu’il acquerra progressivement de le faire. C’est pourquoi j’étudie l’essence de l’illusion [8], celle qui existe chez le petit enfant et qui chez l’adulte, est inhérente à l’art et à la religion. » (1971, p. 9-10). Accepter la réalité est selon Winnicott une tâche sans fin. La tension provoquée par l’incessante confrontation entre la réalité interne et la réalité externe conduit l’enfant au jeu et l’adulte à l’art. Dans le jeu l’enfant « manipule les phénomènes extérieurs choisis en leur conférant la signification et le sentiment du rêve. » (1971, p. 73). C’est en jouant que l’enfant ou l’adulte est créatif et c’est en étant créatif que l’individu se découvre véritablement.
Ainsi, peut-on dire que le père de Jean, en créant des cartes postales pour son fils, se retrouve, se « découvre » comme dessinateur. Il représente une réalité quotidienne du camp banale, acceptable et teintée par des affects de vie, plutôt gais. Cette mise en représentation le maintient dans une aire entre la réalité et le rêve qui lui permet de « s’en sortir ». Il envoie à ses enfants ces cartes postales qui sont un véritable support pour leurs jeux dans le camp. Jean se souvient de n’avoir joué qu’une fois avec ce qu’il trouvait dans le camp, ce fut l’épisode des « sales boches ». La réalité des camps apparaît là, dans son aspect non-symbolisable, indicible, les enfants ne peuvent rien en faire et s’ils s’emparent d’un signifiant et jouent avec lui, ils risquent d’en mourir. Les cartes postales vont constituer une « aire d’illusion » qui ont créé pour l’enfant un espace acceptable dans l’inacceptable des camps. Ainsi la réalité du camp est-elle revue et corrigée de façon à être viable. L’illusion maintient entre le déni et l’acceptation de la réalité; elle autorise une suspension des jugements d’existence et d’attribution. Les dessins ont permis et permettent par le récit que m’en fait Jean, que celui-ci navigue [9] dans une zone où d’un côté il peut y avoir accostage dans la réalité la plus crue, la plus rude : celle des éprouvés les plus horribles, le voyage en bus vers Drancy, les odeurs et visions des cadavres de Bergen-Belsen etc. De l’autre côté, Jean « s’évade », les dessins sont un support au jeu, à l’imaginaire qui le sort du camp grâce au même bus qui l’a conduit avec sa mère et sa sœur vers l’enfermement. Dans ces moments d’omnipotence, les dessins « armes de pouvoir » sont aussi le support d’identification à l’agresseur permettant à l’enfant de décharger son agressivité et de « déporter » ses copains de jeu [10] !
Nous saisissons ici clairement combien l’aire intermédiaire est le creuset de toute symbolisation qui lance ou relance le fonctionnement psychique de l’aire intermédiaire intrapsychique constitué par le préconscient. Le fonctionnement de cette topique psychique garantit la non-coïncidence entre fantasme et réalité, et permet de surmonter l’inquiétante étrangeté et les angoisses sans nom.
Jean insiste cependant aussi sur la présence de sa mère et la « présentation » chaque matin par celle-ci de la photo du père, associée à la lecture du courrier lorsqu’il arrive. Cette présentation quotidienne du père par la mère donne son efficacité aux cartes postales. La mère de Jean montre à son fils combien psychiquement il est présent pour elle, certes, mais ce qui me paraît aussi central dans cet échange, est qu’elle y introduit sa propre capacité à signifier l’absence du père, c’est-à-dire à symboliser. La photo représente le père, comme les cartes postales représentent le père et ses activités. D. Ribas écrit dans son travail sur l’intrication et la désintrication pulsionnelle : « Les capacités maternelles de symbolisation de l’absence et de deuil de l’unité primaire permettraient d’échapper au cercle vicieux, incapacité au deuil/déficit de la symbolisation (…). » (2000, p. 175). Il me semble que ce sont, non seulement les capacités de la mère à faire le deuil de la fusion primaire, de supporter l’absence de son homme mais aussi son acharnement à le maintenir présent, à maintenir un lien vivant avec lui, ses capacités donc de désinvestissement/réinvestissement qui ont permis comme le dit très bien D. Ribas « une greffe psychique de deuil » chez l’enfant et qui ont été en jeu dans la mise en place de la symbolisation chez celui-ci.
Le père de Jean lui propose une aire de jeu, de projection, sa mère lui procure les capacités à jouer. Ce tressage des parents, dans lequel la continuité des échanges est aussi un facteur important, m’apparaît comme un travail d’intrication des pulsions de vie et de mort. La charge dévastatrice organisée par les nazis, séparation de cette famille, internement de petits enfants et de leur mère, désobjectalisation des relations, cruauté, butte sur le tressage et n’envahit pas complètement l’enfant qui par moments peut « s’évader ».
Jean ne transmet pas uniquement un message avec un contenu sur la cruauté de l’homme. Il dit combien il est lui-même l’œuvre de la mise-en-représentation parentale au sens où elle est une exigence essentielle pour maintenir le psychisme en vie, en lien avec le corps des pulsions et des affects. Il témoigne de sa propre mise-en-représentation confrontée à une destructivité qui allait au-delà du meurtre et visait l’espace du jeu entre la vie et la mort, l’absence et la présence.
A l’attaque contre la filiation correspond le désir de transmettre. L’humain déshumanisé recherche son humanité en l’humain, dans sa filiation. Il implique de se resituer dans la filiation et de trouver les indices de la transmission intergénérationnelle : se reconnaître comme héritier de, et transmettre à son enfant. Jean a reçu de son père ce fameux autobus. L’autobus représente à la fois l’imaginable de l’inimaginable. Dans le plus familier des véhicules se cachent l’étrange absolu, les capacités de son père à faire un travail artistique, l’amour de son père pour ce genre de véhicule, le don de ce dessin. Jean transmet l’histoire de l’autobus et sa réalité à sa fille qui l’utilise pour démasquer le déni du professeur.
Dans l’article cité plus haut, J. Chasseguet-Smirgel écrit : « Défaire les dénis et les refoulements donne accès au souvenir et à la réalité. Celle-ci est une telle douleur, un tel effroi qu’on ne peut l’atteindre que si elle se présente voilée. Il faut donc, afin que celui qui la regarde n’en meure point, lui trouver des écrans, des paravents, des filtres. L’art, sous toutes ses formes, est apte à les offrir, alors qu’en même temps il permet de toucher la vérité, celle de la réalité psychique. » (p. 45) Nous avons trouvé avec Jean, l’œuvre d’un père pour suspendre entre lui et moi le dévoilement de moments incroyables par leur horreur mais que les souriants dessins permettaient d’aborder et de supporter.
L’humour et les rires ont rythmé l’entretien. Selon D. Ribas, « l’humour permet de sublimer la pulsion de mort » (2001, p. 206). J’ai eu le sentiment que l’humour et nos rires appartenaient à ces brefs moments où nous étions au plus près de l’innommable, Jean au plus près de le dire et moi au plus près de l’entendre.
 
NOTE SUR BERGEN-BELSEN [11]
 
 
Bergen-Belsen présente un cas particulier dans l’histoire des camps. La variété des dénominations qui le désignent suffit à exprimer sa complexité : « camp d’échange », « d’internement civil », « de séjour » « de repos » « de convalescence », « de transit » ou tout simplement « camp de Celle », du nom de la ville la plus importante située à proximité. Aucune de ces dénominations ne le résume tout à fait. Installé dans un ancien camp de prisonniers de guerre où, en 1941-1942, des milliers de soldats soviétiques moururent de faim, du typhus et d’épuisement, il est ouvert en avril 1943. Initialement conçu comme camp d’hébergement pour y recevoir des « juifs à échanger », Juifs hollandais, belges, français, norvégiens, disposant de relations influentes à l’étranger et de visas, dont seule une minorité (358) sera en réalité effectivement échangée, il se transforme rapidement en camp de concentration.
De juillet 1943 à février 1944 des Juifs polonais (entre 2.000 et 2.500) y sont déportés auxquels succèdent des convois de Juifs portugais, espagnols, grecs et turcs. A partir de mars 1944 sont également dirigés sur Bergen-Belsen (présenté alors comme « camp de repos » par les nazis !) des déportés employés dans des usines d’armement qui, en raison de leur état d’épuisement, ne sont plus en état de travailler. A l’été 1944, Bergen-Belsen devient, de par sa situation géographique au centre du Reich, un des lieux d’évacuation des camps de l’Est. Y arrivent des femmes évacuées de Buchenwald, puis, à l’automne, d’Auschwitz-Birkenau. Au cours de l’hiver 1944, au fur et à mesure de la retraite des armées allemandes devant les forces alliées, la population du camp ne cesse de croître. De 15.000 en décembre 1944, elle passe à 60.000 à sa libération par les Anglais en mai 1945.
Entre temps la nomination à la tête du camp de J. Kramer, qui a été adjoint de Hoess, commandant d’Auschwitz, a radicalisé la situation. Sans chambre à gaz, par la faim, les mauvais traitements, les épidémies (notamment le typhus et la dysentrie), Bergen-Belsen est devenu un camp d’extermination. Dans son Journal de Bergen-Belsen, daté d’avril 1945, H. Lévy-Hass note : « Ce camp est consciemment et sciemment organisé, aménagé de façon à exterminer méthodiquement et de manière planifiée des milliers d’êtres humains. Si cela se prolonge un mois seulement, il est fort douteux qu’un seul de nous en réchappe. » A la libération de Bergen-Belsen on estimera qu’entre 125.000 et 300.000 personnes y auront été détenues et qu’entre 50.000 et 170.000 d’entre elles y auront péri.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  CHASSEGUET-SMIRGEL J. (2000). Trauma et croyance, Revue Française de Psychanalyse, LXIV, 1,39-46.
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·  LEVI P. (1986). Les naufragés et les rescapés. Quarante ans après Auschwitz. Paris : Arcades Gallimard, 1997.
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·  WINNICOTT D.W. (1971). Jeu et réalité. L’espace potentiel. Paris : Gallimard, 1977.
 
NOTES
 
[1]Certains de ces dessins sont publiés dans la suite de cet article.
[2]Lors de l’entretien voici ce que me dira Jean : « Mon père a été envoyé en Allemagne peu après la conférence de Wannsee près de Berlin (20/1/42). C’est là qu’a été décidé l’extermination des juifs. Il est arrivé à l’ouverture du Stalag XI B qui était dirigé par un colonel de la Wehrmacht qui m’a dit : « Il est à la mode de faire des différences entre les races et les religions, moi je n’en fait pas. Je n’ai à faire qu’à des prisonniers de guerre. » Ceci explique pourquoi le père de Jean a été traité correctement et pourquoi il pouvait correspondre avec sa femme et ses deux enfants.
[3]La sœur de Jean est morte lors de la libération du camp.
[4]Voir la note à la fin du texte.
[5]Il me semble important d’insister, comme le fait Jean, sur le caractère exceptionnel de ce témoignage. Non seulement en tant qu’il est le témoignage d’un survivant de l’Holocauste, il y en a heureusement d’autres, mais aussi en raison des conditions exceptionnelles de la durée de l’internement de Jean, sa mère et sa sœur – d’abord à Drancy, camp de transit où ils vécurent pourtant dix-neuf mois, puis à Bergen-Belsen, camp de concentration et d’extermination où ils vécurent encore treize mois – et des possibilités de communication maintenues avec le camp de prisonniers où était interné le père de Jean pendant toute cette période.
[6]C’est moi qui souligne.
[7]J’ai conservé quelques-unes de mes interventions qui me semblent intéressantes au niveau de la relation transfero-contretransfé- rentielle.
[8]Le terme est souligné par Winnicott, pour qui une « mère suffisamment bonne » donne à son enfant l’illusion qu’il existe une réalité extérieure conforme à ce qu’il créé. Winnicott insistait sur une présentation du monde faite à petites doses.
[9]J’emploie volontiers ce terme, parce que Winnicott a souvent évoqué « un voyage » entre la subjectivité et l’objectivité.
[10]La vie est belle de R. Benigni est à ma connaissance le seul film qui présente le camp comme un décor c’est-à-dire comme un espace de représentation.
[11]Cette note est inspirée des éléments du site Internet « Bergen-Belsen », http..//home.nordnet.fr (tous droits réservés).
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