Champ psychosomatique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.291306289X
170 pages

p. 5 à 11
doi: en cours

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no 28 2002/4

2002 Champ Psychosomatique

Introduction

Dominique Cupa Professeur de psychopathologie à l’Université Paris X Nanterre, Laboratoire de psychopathologie psychanalytique des Atteintes Somatiques et Identitaires (LASI) EA3460, 200 av. de la République, 92001 Nanterre Cedex. Annick Weil-Barais Professeur de psychologie, Université d’Angers, UFR LLSH, 11 boulevard Lavoisier, 49045 Angers cedex.
Quelque temps après l’attaque terroriste des tours du World Trade Center, l’idée nous est venue de consacrer un numéro de Champ psychosomatique à la guerre [1]. Peut être cela nous permettrait-il de constituer un espace pour penser ce que nous avions pris pendant quelques minutes pour un mauvais film de science-fiction et qui était apparu dans un second temps comme « une pure culture de la pulsion de mort » : dans un même mouvement quelques hommes se suicidaient, tuaient des milliers d’innocents et faisaient brutalement choir des symboles de puissance très investis par le peuple d’un pays. Etait-ce une nouvelle forme de guerre ? Clausewitz a pu écrire :
«La guerre est un conflit de grands intérêts, réglé par le sang, et c’est seulement en cela qu’elle diffère des autres conflits ».
Etait-ce bien cela la guerre ?
Ce numéro de Champ psychosomatique, n’apportera pas là de réponse. La guerre appartient aux politiques et nous n’en avons pas convoqué; elle appartient maintenant aussi aux médias qui avec la mondialisation nous permettent à tout moment de découvrir le cortège des déchirures humaines, des drames insoutenables et des ruines. Dans ce domaine, nous n’avons pas non plus cherché d’explications : la guerre vue par les médias est intimement liée à la guerre des images que se font les médias, la mise en scène de la guerre, l’exacerbation des antagonismes faisant partie des « ficelles » du métier pour intéresser le téléspectateur aux heures de grande écoute : le spectaculaire et l’émotion y sont plus souvent convoqués que l’analyse.
Dans « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort », Freud repère que lors d’une guerre, l’Etat censé être le gardien de la justice pratique toutes les violences. Du coup, « là, où le blâme de la part de la collectivité vient à manquer, la compression des mauvais instincts cesse et les hommes se livrent à des actes de cruauté et de perfidie, de trahison et de brutalité qu’on aurait cru impossibles, à en juger uniquement par leur niveau de culture. » Il y a en l’homme une aptitude à la vie civilisée constituée par la transformation libidinale de ses pulsions cruelles et égoïstes et par les contraintes qu’exerce sur elles l’appareil social par les interdits. En période de guerre, l’homme retrouve ses comportements primitifs d’autant plus qu’alors la communauté est permissive et n’oppose pas d’interdit. Freud reconnaît que l’aptitude à la vie civilisée de l’homme est largement surestimée. Il reste toujours un noyau actif des motions pulsionnelles cruelles; les « mauvais penchants tendent à la satisfaction de besoins primitifs et ne disparaissent pas, ils ne sont jamais déracinés bien que réprouvés par la société. On croit que leur nature est transformée quand ils ont transformé l’égoïsme en altruisme, la cruauté en pitié. C’est méconnaître l’ambivalence affective ». Ainsi, face à la cruauté guerrière, « le citoyen de l’univers civilisé (…) se sent tout d’un coup étranger. » Mais il est aussi étranger à lui-même méconnaissant qu’il peut devenir aussi « ce meurtrier sanguinaire à l’égard de l’étranger », cet autre qui a été désigné comme ennemi. Et l’ennemi n’est-il pas justement aussi l’autre étranger en nous-mêmes ?
En relisant les articles proposés dans cette revue, nous avons remarqué que notre choix finalement était très centré sur les représentations de la guerre. Face à la guerre, à sa cruauté, aux douleurs qu’elle suscite, le meilleur remède est ce qu’il y a de plus civilisé en nous : la capacité à représenter. À la croisée de l’image et de l’idée, la représentation présente en droit ou en fait une absence, quelque chose qui est absent, mais elle présente aussi ce qui est absent de la présence pure et simple à savoir son sens ou sa vérité. D’un point de vue métapsychologique elle n’est pas que réceptacle de l’objet absent mais une composante prise dans un dispositif complexe avec plusieurs lieux et formes d’inscriptions. Elle est liée à la force pulsionnelle et à la charge affective. Elle est ainsi historiquement porteuse de la mémoire du sujet stratifiée par les traces mnésiques, elle porte le sujet et en marque sa vérité, mais elle est aussi investissement, engagement du sujet avec l’autre, le groupe et dans la culture. Freud a bien montré combien face aux traumatismes en tant que désorganisation du sujet, déliaison du système pulsionnel, seules les représentations qui peuvent lier les scènes externes avec les éprouvés internes en leur donnant sens permettent une réorganisation du fonctionnement psychique. Mais comment représenter l’irreprésentable ? Les traumatismes de guerre ont ceci de particulier qu’ils confrontent brutalement le sujet à sa propre mort qui par essence est non-symbolisable. Comment re-présenter quelque chose qui n’est pas advenu ? La guerre confronte aussi à la mort de l’autre. Comment la représenter et faire le deuil de cet autre s’il a disparu ? Comment représenter l’inhumain des camps de déportation où le déporté doit supporter l’insupportable pour survivre en tentant de conquérir à chaque instant la possibilité de « rester homme » ?
C’est de manière délibérée que nous ouvrons ce numéro par le témoignage d’un psychologue (E. Cehic), auteur d’un programme de soutien aux réfugiés de Bosnie-Herzégovine. L’article – écrit la guerre à peine finie – rend compte de l’importance du travail de lien à organiser dans ces situations en particulier avec les réfugiés dont nous ne percevons pas toujours assez l’ampleur des traumatismes liés à cette situation. Les poèmes cités, écrits par des enfants suivis, témoignent de leur extraordinaire effort de mise-en-représentation. Pour l’auteur du texte lui-même et pour ces enfants, nous constatons la fonction de représentation structurante de l’écriture qui leur sert de pare-excitant, de « holding » et de contenance.
Les données d’une enquête rapportée par un groupe de chercheurs de l’université de Sarajevo (R. Dapic & al.) témoignent de la réalité des souffrances et des perturbations psychiques qu’ont connues les enfants. Cette recherche montre que les enfants les plus atteints sont ceux qui ont eu peur de mourir de faim ou de froid et ceux qui ont perdu des membres de leur famille. Malgré le caractère particulièrement brutal des événements vécus et des souffrances liées aux mauvaises conditions de vie à Dobrinja, les enfants de cette ville sont apparus moins déprimés que ceux de Sarajevo pourtant moins exposés à des situations traumatiques. La raison en fut probablement qu’à Dobrinja les liens communautaires étaient forts, ce qui permit aux habitants de la ville une mobilisation efficace lorsque les difficultés et les violences survinrent. Nous voyons combien le tissu social peut être contenant de l’effroi, ainsi d’ailleurs que le travail de recherche de cette équipe. On peut en effet supposer que l’enquête qui a porté sur un échantillon très large d’enfants a joué un rôle de contenant des traumatismes vécus par les enfants. Elle a permis en effet de proposer un premier espace de représentation acceptable permettant aux chercheurs de communiquer avec les enfants et de donner sens à ce qu’ils étaient en train de vivre.
S’en sortir, malgré la déportation subie au moment de la petite enfance, tel est le sujet abordé par D. Cupa à travers le témoignage de Jean, recueilli au cours d’un entretien pour une part retranscrit. En référence aux travaux de Winnicott sur l’espace transitionnel, l’auteur montre l’importance des supports symboliques dont un enfant déporté a pu bénéficier grâce à l’envoi par son père de dessins lui permettant par moments de jouer et à la présentation chaque jour de la photographie du père par la mère. Ainsi la charge dévastatrice organisée par les nazis, séparation de cette famille, internement de petits enfants et de leur mère, désobjectalisation des relations, cruauté, a butté sur le tressage parental et n’a pas envahi complètement l’enfant qui par moment a pu s’évader psychiquement.
Par contraste, Christine Anzieu-Premmereur relate la détresse d’enfants de New York dont les parents sont désorientés, incapables de parler des disparus et souvent dans le déni. Elle montre que la rencontre entre l’événement collectif et l’effondrement dans l’histoire personnelle est d’autant plus pathogène que l’immaturité de la psyché de l’enfant le rend plus vulnérable et que le traumatisme actuel réactive les faillites précoces de l’environnement qui prennent alors une valeur traumatique. Elle témoigne elle aussi de l’importance de retrouver un espace psychique intermédiaire entre réalité externe et fantasme, espace transitionnel où le jeu s’inscrit comme mise en figurabilité, « voie royale » chez l’enfant pour représenter les traumatismes.
En historienne de la psychologie, Clara Lecadet montre, à partir de l’analyse des émissions radiophoniques assurées par Winnicott pendant la Seconde Guerre mondiale, comment il a pu participer au plan gouvernemental d’évacuation des enfants, tout en se souciant d’en limiter les répercussions psychiques sur eux-mêmes et leurs parents. Ces émissions traduisent l’intuition de Winnicott sur l’aspect contenant des angoisses et des colères des familles séparées de leur enfant. Il tire de cette expérience que ce qui est pathogène, ce n’est pas tant les bombardements que la séparation et donc pour l’enfant la perte de son « environnement » « contenant » et « soutenant ». Il va développer ainsi la thèse des comportements antisociaux comme étant liés à cette privation brusque du soutien familial. On peut s’étonner de voir combien on tient encore peu compte aujourd’hui des considérations si pertinentes de Winnicott sur les phénomènes de délinquance, notamment dans les situations de guerre.
L’irreprésentable, l’impensable de la guerre atteignent sans doute leur paroxysme avec la bombe d’Hiroshima. Max Kohn nous livre des interprétations du vide de pensée autour de cet événement. Hiroshima, « c’est l’instrumentalisation de la mort à des fins stratégiques, expérimentales, alors qu’Auschwitz c’est une extermination délibérée. » Il décrit l’engourdissement psychique et la fermeture psychique des victimes leur interdisant toute élaboration symbolique. C’est qu’en effet, « l’idolâtrie de la technologie est à son comble à Hiroshima (…) une totale indifférence aux corps vivants et parlants. »
La banalisation du concept de traumatisme pour expliquer les troubles survenant à la suite d’agressions impose un retour aux sources. C’est à un tel périple que nous convie Michèle Bertrand en proposant une approche comparative des écrits de Janet, Freud et Ferenczi sur le sujet. Son analyse suit trois axes classiques : l’aspect psychique du traumatisme, la conscience des éléments traumatiques, l’étiologie sexuelle ou non des névroses traumatiques. Il s’avère que la question des traumas psychiques met à l’épreuve les théories explicatives, « en les menant jusqu’à une sorte de point limite de leur valeur heuristique ». Elle montre qu’au-delà des divergences ces auteurs partagent une conception thérapeutique « authentiquement clinique, respectueuse du sujet et soucieuse de sa désaliénation » : reconnaissance du trauma comme un événement psychique qui s’inscrit dans des processus, respect de la parole du sujet. Cette approche est à l’opposé d’une approche objectivante, qui prend en compte les seuls symptômes et se donne pour but de les éradiquer sans participation du sujet à sa guérison.
La question du deuil des disparus fait l’objet de la contribution de Laurie Laufer. A partir de l’analyse de ce qui s’est passé après la Seconde Guerre mondiale (recherche frénétique des restes des disparus, érection de monuments aux morts…), elle révèle la valeur représentationnelle de l’acte de sépulture : inscription, mais aussi « désignation d’un lieu d’absence », il permet aux proches de pouvoir « fabriquer la chair du souvenir ». A défaut de quoi, l’historisation de la mort ne serait pas possible, condamnant les proches aux angoisses les plus cruelles, habitées qu’ils sont par des images de revenants et de fantômes. On comprend dès lors l’importance des reliques : « une forme informe qui donne un lieu psychique au disparu ».
Si les destructions massives des deux dernières guerres mondiales ont conduit à se focaliser sur les victimes innocentes des guerres, il convient de ne pas oublier qu’il n’en fut pas toujours ainsi. Même si les formes de l’exaltation de la guerre, des vertus des guerriers et de la magnificence des champs de bataille ont changé, celles-ci continuent à habiter nos inconscients collectifs. Les monuments portent les traces de ces représentations de la guerre et ils témoignent ainsi de l’évolution des mentalités. La lecture que nous propose Daniel Rabreau de l’Arc de triomphe de l’Etoile nous donne à voir les évolutions des représentations de la guerre; comment la vocation triomphale de l’arc de l’Etoile s’est transformée en autel sacrificiel où gît le soldat inconnu.
Dans la période contemporaine, la guerre qui a opposé des états et des régimes politiques se présente maintenant sous des genres multiformes : guerre de religion, guerre interethnique, guerre économique, guerre des sondages, guerre des sexes, guerre des chaînes de télévision, guerre contre l’école… Le vocable de la guerre est partout [2]. Ce volume se clôture par un article au titre provocateur [3] : « Figures de guerre à l’école ». André Sirota propose une analyse des ressorts de la violence à l’école et rapporte une expérience d’accompagnement de groupes de parole impliquant des professeurs pour y faire face. L’assimilation à des combattants glorifiés peut conduire certains enfants à régler leurs différends sur un mode agressif et guerrier. Ce qui est décrit par André Sirota des réalités quotidiennes que vivent les enfants, les adolescents et les adultes chargés de les éduquer interroge sur ce qui détermine le cadre des échanges dans nos sociétés. Comment se fait-il que, dans nos démocraties, les figures de guerre envahissent à ce point le champ social, créant un sentiment d’insécurité général exploité par certains ? Que sait-on du stress subi par les enfants et les adolescents qui vivent de telles situations ? Que sait-on de l’impact qu’elles ont sur leur développement ? Il s’agit là d’un champ de recherche peu exploré, les recherches récentes envisageant surtout les conflits d’ordre politique, religieux et ethnique [4]. Or il y a tout lieu de penser que ces guerres banales qui isolent des petits groupes dans des histoires non racontables et sans gloire sont très déstructurantes pour ceux qui les vivent.
Par la diversité des contributions, ce numéro de Champ Psychosomatique poursuit la politique éditoriale d’ouverture aux disciplines qui contribuent à rendre intelligibles les phénomènes subjectifs dans les contextes sociaux les plus divers.
 
NOTES
 
[1]Cette idée n’est pas étrangère au fait qu’au soir du 11 septembre 2001, le comité de rédaction était réuni chez Gisèle Harrus-Révidi. Ce soir-là, nous étions tous littéralement sidérés, incapables de donner sens aux événements, sentant plus qu’à l’habitude les limites de nos théories explicatives. Presque tous les membres du comité étaient présents, après avoir passé parfois des heures devant les images répétitives de destruction des tours, comme s’il était urgent de se voir pour en parler, dans l’espoir sans doute que les autres seraient mieux outillés pour comprendre…
[2]Faire la guerre aux terroristes, aux chauffards, aux fraudeurs, au gaspillage…
[3]Au sens noble du terme : inciter.
[4]Pour une synthèse des travaux récents sur l’impact psychologique de la guerre on pourra se reporter à l’ouvrage de Peter Heinl, un psychiatre qui exerce en Allemagne et au Royaume-Uni : Heinl, P. (2001). Splintered innocence; an intuitive approach to treating war trauma. Hove : Brunner-Routledge.
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