2002
Champ Psychosomatique
Introduction
Dominique Cupa
Professeur de psychopathologie à l’Université Paris X Nanterre, Laboratoire de psychopathologie psychanalytique des Atteintes Somatiques et Identitaires (LASI) EA3460, 200 av. de la République, 92001 Nanterre Cedex.
Annick Weil-Barais
Professeur de psychologie, Université d’Angers, UFR LLSH, 11 boulevard Lavoisier, 49045 Angers cedex.
Quelque temps après l’attaque terroriste des tours du World
Trade Center, l’idée nous est venue de consacrer un
numéro de
Champ psychosomatique à la guerre
[1]. Peut être
cela nous permettrait-il de constituer un espace pour penser
ce que nous avions pris pendant quelques minutes pour un
mauvais film de science-fiction et qui était apparu dans un
second temps comme « une pure culture de la pulsion de mort » :
dans un même mouvement quelques hommes se suicidaient,
tuaient des milliers d’innocents et faisaient brutalement choir
des symboles de puissance très investis par le peuple d’un pays.
Etait-ce une nouvelle forme de guerre ? Clausewitz a pu écrire :
«La guerre est un conflit de grands intérêts, réglé par le sang,
et c’est seulement en cela qu’elle diffère des autres conflits ».
Etait-ce bien cela la guerre ?
Ce numéro de Champ psychosomatique, n’apportera pas là
de réponse. La guerre appartient aux politiques et nous n’en
avons pas convoqué; elle appartient maintenant aussi aux
médias qui avec la mondialisation nous permettent à tout
moment de découvrir le cortège des déchirures humaines, des
drames insoutenables et des ruines. Dans ce domaine, nous
n’avons pas non plus cherché d’explications : la guerre vue par
les médias est intimement liée à la guerre des images que se
font les médias, la mise en scène de la guerre, l’exacerbation
des antagonismes faisant partie des « ficelles » du métier pour
intéresser le téléspectateur aux heures de grande écoute : le
spectaculaire et l’émotion y sont plus souvent convoqués que
l’analyse.
Dans « Considérations actuelles sur la guerre et sur la
mort », Freud repère que lors d’une guerre, l’Etat censé être le
gardien de la justice pratique toutes les violences. Du coup,
« là, où le blâme de la part de la collectivité vient à manquer, la
compression des mauvais instincts cesse et les hommes se
livrent à des actes de cruauté et de perfidie, de trahison et de
brutalité qu’on aurait cru impossibles, à en juger uniquement
par leur niveau de culture. » Il y a en l’homme une aptitude à la
vie civilisée constituée par la transformation libidinale de ses
pulsions cruelles et égoïstes et par les contraintes qu’exerce sur
elles l’appareil social par les interdits. En période de guerre,
l’homme retrouve ses comportements primitifs d’autant plus
qu’alors la communauté est permissive et n’oppose pas
d’interdit. Freud reconnaît que l’aptitude à la vie civilisée de
l’homme est largement surestimée. Il reste toujours un noyau
actif des motions pulsionnelles cruelles; les « mauvais
penchants tendent à la satisfaction de besoins primitifs et ne
disparaissent pas, ils ne sont jamais déracinés bien que
réprouvés par la société. On croit que leur nature est transformée quand ils ont transformé l’égoïsme en altruisme, la
cruauté en pitié. C’est méconnaître l’ambivalence affective ».
Ainsi, face à la cruauté guerrière, « le citoyen de l’univers
civilisé (…) se sent tout d’un coup étranger. » Mais il est aussi
étranger à lui-même méconnaissant qu’il peut devenir aussi
« ce meurtrier sanguinaire à l’égard de l’étranger », cet autre
qui a été désigné comme ennemi. Et l’ennemi n’est-il pas
justement aussi l’autre étranger en nous-mêmes ?
En relisant les articles proposés dans cette revue, nous
avons remarqué que notre choix finalement était très centré sur
les représentations de la guerre. Face à la guerre, à sa cruauté,
aux douleurs qu’elle suscite, le meilleur remède est ce qu’il y
a de plus civilisé en nous : la capacité à représenter. À la
croisée de l’image et de l’idée, la représentation présente en
droit ou en fait une absence, quelque chose qui est absent, mais
elle présente aussi ce qui est absent de la présence pure et
simple à savoir son sens ou sa vérité. D’un point de vue
métapsychologique elle n’est pas que réceptacle de l’objet
absent mais une composante prise dans un dispositif complexe
avec plusieurs lieux et formes d’inscriptions. Elle est liée à la
force pulsionnelle et à la charge affective. Elle est ainsi historiquement porteuse de la mémoire du sujet stratifiée par les
traces mnésiques, elle porte le sujet et en marque sa vérité,
mais elle est aussi investissement, engagement du sujet avec
l’autre, le groupe et dans la culture. Freud a bien montré
combien face aux traumatismes en tant que désorganisation du
sujet, déliaison du système pulsionnel, seules les représentations qui peuvent lier les scènes externes avec les éprouvés
internes en leur donnant sens permettent une réorganisation du
fonctionnement psychique. Mais comment représenter l’irreprésentable ? Les traumatismes de guerre ont ceci de particulier qu’ils confrontent brutalement le sujet à sa propre mort qui
par essence est non-symbolisable. Comment re-présenter
quelque chose qui n’est pas advenu ? La guerre confronte aussi
à la mort de l’autre. Comment la représenter et faire le deuil
de cet autre s’il a disparu ? Comment représenter l’inhumain
des camps de déportation où le déporté doit supporter l’insupportable pour survivre en tentant de conquérir à chaque instant
la possibilité de « rester homme » ?
C’est de manière délibérée que nous ouvrons ce numéro par
le témoignage d’un psychologue (E. Cehic), auteur d’un
programme de soutien aux réfugiés de Bosnie-Herzégovine.
L’article – écrit la guerre à peine finie – rend compte de
l’importance du travail de lien à organiser dans ces situations
en particulier avec les réfugiés dont nous ne percevons pas
toujours assez l’ampleur des traumatismes liés à cette situation. Les poèmes cités, écrits par des enfants suivis, témoignent
de leur extraordinaire effort de mise-en-représentation. Pour
l’auteur du texte lui-même et pour ces enfants, nous constatons
la fonction de représentation structurante de l’écriture qui leur
sert de pare-excitant, de « holding » et de contenance.
Les données d’une enquête rapportée par un groupe de
chercheurs de l’université de Sarajevo (R. Dapic & al.) témoignent de la réalité des souffrances et des perturbations
psychiques qu’ont connues les enfants. Cette recherche montre
que les enfants les plus atteints sont ceux qui ont eu peur de
mourir de faim ou de froid et ceux qui ont perdu des membres
de leur famille. Malgré le caractère particulièrement brutal des
événements vécus et des souffrances liées aux mauvaises
conditions de vie à Dobrinja, les enfants de cette ville sont
apparus moins déprimés que ceux de Sarajevo pourtant moins
exposés à des situations traumatiques. La raison en fut probablement qu’à Dobrinja les liens communautaires étaient forts,
ce qui permit aux habitants de la ville une mobilisation efficace
lorsque les difficultés et les violences survinrent. Nous voyons
combien le tissu social peut être contenant de l’effroi, ainsi
d’ailleurs que le travail de recherche de cette équipe. On peut
en effet supposer que l’enquête qui a porté sur un échantillon
très large d’enfants a joué un rôle de contenant des traumatismes vécus par les enfants. Elle a permis en effet de proposer
un premier espace de représentation acceptable permettant aux
chercheurs de communiquer avec les enfants et de donner sens
à ce qu’ils étaient en train de vivre.
S’en sortir, malgré la déportation subie au moment de la
petite enfance, tel est le sujet abordé par D. Cupa à travers le
témoignage de Jean, recueilli au cours d’un entretien pour une
part retranscrit. En référence aux travaux de Winnicott sur
l’espace transitionnel, l’auteur montre l’importance des
supports symboliques dont un enfant déporté a pu bénéficier
grâce à l’envoi par son père de dessins lui permettant par
moments de jouer et à la présentation chaque jour de la photographie du père par la mère. Ainsi la charge dévastatrice
organisée par les nazis, séparation de cette famille, internement
de petits enfants et de leur mère, désobjectalisation des
relations, cruauté, a butté sur le tressage parental et n’a pas
envahi complètement l’enfant qui par moment a pu s’évader
psychiquement.
Par contraste, Christine Anzieu-Premmereur relate la
détresse d’enfants de New York dont les parents sont
désorientés, incapables de parler des disparus et souvent dans
le déni. Elle montre que la rencontre entre l’événement
collectif et l’effondrement dans l’histoire personnelle est
d’autant plus pathogène que l’immaturité de la psyché de
l’enfant le rend plus vulnérable et que le traumatisme actuel
réactive les faillites précoces de l’environnement qui prennent
alors une valeur traumatique. Elle témoigne elle aussi de
l’importance de retrouver un espace psychique intermédiaire
entre réalité externe et fantasme, espace transitionnel où le jeu
s’inscrit comme mise en figurabilité, « voie royale » chez
l’enfant pour représenter les traumatismes.
En historienne de la psychologie, Clara Lecadet montre, à
partir de l’analyse des émissions radiophoniques assurées par
Winnicott pendant la Seconde Guerre mondiale, comment il a
pu participer au plan gouvernemental d’évacuation des
enfants, tout en se souciant d’en limiter les répercussions
psychiques sur eux-mêmes et leurs parents. Ces émissions
traduisent l’intuition de Winnicott sur l’aspect contenant des
angoisses et des colères des familles séparées de leur enfant.
Il tire de cette expérience que ce qui est pathogène, ce n’est pas
tant les bombardements que la séparation et donc pour l’enfant
la perte de son « environnement » « contenant » et « soutenant ». Il va développer ainsi la thèse des comportements
antisociaux comme étant liés à cette privation brusque du
soutien familial. On peut s’étonner de voir combien on tient
encore peu compte aujourd’hui des considérations si pertinentes de Winnicott sur les phénomènes de délinquance,
notamment dans les situations de guerre.
L’irreprésentable, l’impensable de la guerre atteignent sans
doute leur paroxysme avec la bombe d’Hiroshima. Max Kohn
nous livre des interprétations du vide de pensée autour de cet
événement. Hiroshima, « c’est l’instrumentalisation de la mort
à des fins stratégiques, expérimentales, alors qu’Auschwitz
c’est une extermination délibérée. » Il décrit l’engourdissement
psychique et la fermeture psychique des victimes leur interdisant toute élaboration symbolique. C’est qu’en effet, « l’idolâtrie de la technologie est à son comble à Hiroshima (…) une
totale indifférence aux corps vivants et parlants. »
La banalisation du concept de traumatisme pour expliquer
les troubles survenant à la suite d’agressions impose un retour
aux sources. C’est à un tel périple que nous convie Michèle
Bertrand en proposant une approche comparative des écrits de
Janet, Freud et Ferenczi sur le sujet. Son analyse suit trois axes
classiques : l’aspect psychique du traumatisme, la conscience
des éléments traumatiques, l’étiologie sexuelle ou non des
névroses traumatiques. Il s’avère que la question des traumas
psychiques met à l’épreuve les théories explicatives, « en les
menant jusqu’à une sorte de point limite de leur valeur heuristique ». Elle montre qu’au-delà des divergences ces auteurs
partagent une conception thérapeutique « authentiquement
clinique, respectueuse du sujet et soucieuse de sa désaliénation » : reconnaissance du trauma comme un événement
psychique qui s’inscrit dans des processus, respect de la parole
du sujet. Cette approche est à l’opposé d’une approche objectivante, qui prend en compte les seuls symptômes et se donne
pour but de les éradiquer sans participation du sujet à sa
guérison.
La question du deuil des disparus fait l’objet de la contribution de Laurie Laufer. A partir de l’analyse de ce qui s’est
passé après la Seconde Guerre mondiale (recherche frénétique
des restes des disparus, érection de monuments aux morts…),
elle révèle la valeur représentationnelle de l’acte de sépulture :
inscription, mais aussi « désignation d’un lieu d’absence », il
permet aux proches de pouvoir « fabriquer la chair du
souvenir ». A défaut de quoi, l’historisation de la mort ne serait
pas possible, condamnant les proches aux angoisses les plus
cruelles, habitées qu’ils sont par des images de revenants et de
fantômes. On comprend dès lors l’importance des reliques :
« une forme informe qui donne un lieu psychique au disparu ».
Si les destructions massives des deux dernières guerres
mondiales ont conduit à se focaliser sur les victimes innocentes
des guerres, il convient de ne pas oublier qu’il n’en fut pas
toujours ainsi. Même si les formes de l’exaltation de la guerre,
des vertus des guerriers et de la magnificence des champs de
bataille ont changé, celles-ci continuent à habiter nos inconscients collectifs. Les monuments portent les traces de ces
représentations de la guerre et ils témoignent ainsi de l’évolution des mentalités. La lecture que nous propose Daniel
Rabreau de l’Arc de triomphe de l’Etoile nous donne à voir les
évolutions des représentations de la guerre; comment la
vocation triomphale de l’arc de l’Etoile s’est transformée en
autel sacrificiel où gît le soldat inconnu.
Dans la période contemporaine, la guerre qui a opposé des
états et des régimes politiques se présente maintenant sous des
genres multiformes : guerre de religion, guerre interethnique,
guerre économique, guerre des sondages, guerre des sexes,
guerre des chaînes de télévision, guerre contre l’école… Le
vocable de la guerre est partout
[2]. Ce volume se clôture par un
article au titre provocateur
[3] : « Figures de guerre à l’école ».
André Sirota propose une analyse des ressorts de la violence à
l’école et rapporte une expérience d’accompagnement de
groupes de parole impliquant des professeurs pour y faire face.
L’assimilation à des combattants glorifiés peut conduire
certains enfants à régler leurs différends sur un mode agressif
et guerrier. Ce qui est décrit par André Sirota des réalités quotidiennes que vivent les enfants, les adolescents et les adultes
chargés de les éduquer interroge sur ce qui détermine le cadre
des échanges dans nos sociétés. Comment se fait-il que, dans
nos démocraties, les figures de guerre envahissent à ce point
le champ social, créant un sentiment d’insécurité général
exploité par certains ? Que sait-on du stress subi par les enfants
et les adolescents qui vivent de telles situations ? Que sait-on
de l’impact qu’elles ont sur leur développement ? Il s’agit là
d’un champ de recherche peu exploré, les recherches récentes
envisageant surtout les conflits d’ordre politique, religieux et
ethnique
[4]. Or il y a tout lieu de penser que ces guerres banales
qui isolent des petits groupes dans des histoires non racontables et sans gloire sont très déstructurantes pour ceux qui les
vivent.
Par la diversité des contributions, ce numéro de Champ
Psychosomatique poursuit la politique éditoriale d’ouverture
aux disciplines qui contribuent à rendre intelligibles les phénomènes subjectifs dans les contextes sociaux les plus divers.
[1]
Cette idée n’est pas
étrangère au fait qu’au
soir du 11 septembre
2001, le comité de
rédaction était réuni chez
Gisèle Harrus-Révidi.
Ce soir-là, nous étions
tous littéralement
sidérés, incapables de
donner sens aux
événements, sentant plus
qu’à l’habitude les
limites de nos théories
explicatives. Presque
tous les membres du
comité étaient présents,
après avoir passé parfois
des heures devant les
images répétitives de
destruction des tours,
comme s’il était urgent
de se voir pour en parler,
dans l’espoir sans doute
que les autres seraient
mieux outillés pour
comprendre…
[2]
Faire la guerre aux
terroristes, aux
chauffards, aux
fraudeurs, au
gaspillage…
[3]
Au sens noble du
terme : inciter.
[4]
Pour une synthèse des
travaux récents sur
l’impact psychologique
de la guerre on pourra se
reporter à l’ouvrage de
Peter Heinl, un
psychiatre qui exerce en
Allemagne et au
Royaume-Uni : Heinl, P.
(2001).
Splintered
innocence; an intuitive
approach to treating war
trauma. Hove : Brunner-Routledge.