2002
Champ Psychosomatique
Après le 11 septembre à New York, des enfants...
Christine Anzieu-Premmereur
Psychiatre, Psychanalyste, Membre de la Société Psychanalytique de Paris, et de la Psychoanalytic Association of New York. Professeur associé dans le Parent-Infant Program de l’Université de Columbia et le département de psychanalyse d’enfant de New York University, 200 east 94th street #3012, New York, NY 10128, USA.
La ville de New York a souffert le 11 septembre 2001 d’une attaque terroriste qui a détruit le World Trade Center en entraînant la mort de 2870
personnes. Les modalités de soutien aux victimes, la recherche de symboles
et l’organisation des soins psychiques manifestent combien l’action en groupe
a permis de faire face au choc sans fuir dans le déni. Les réactions d’enfants
reçus en consultation montrent la variété clinique des réponses au trauma, et
l’importance de l’impact traumatique de la rencontre entre l’événement
tragique et les fantasmes.Mots-clés :
Traumatisme, Terrorisme, Violence, Deuil, New York.
On September 11,2001, New York City suffered a terrorist attack that
destroyed the World Trade Centre and killed 2870 people. The way to
organize how to help and hold the victims, the search for symbol and the
mental health care organization show how the collective activity helped to
stand the stress without the denial as a defence. The children’reactions were
very different, showing the large possibility to react to a trauma, and the
traumatic consequence of the meeting between the tragedy and the fantasies.Keywords :
Traumatism, Terrorism, Violence, Mourning, New York.
Psychanalyste française vivant et travaillant à NewYork,
j’ai été embarquée dans la tourmente du 11 septembre, et
j’ai pu participer aux soins dispensés dans les jours et les
semaines qui ont suivi, sur le « Pier 94», un ponton aménagé sur
le fleuve Hudson pour recevoir tous ceux qui avaient besoin
d’aide.
Après l’attaque du World Trade Center, la ville a été en
proie à la terreur, à l’insécurité avec un sentiment constant de
menace, et à l’effroi face à l’ampleur des pertes humaines et
l’horreur des destructions.
Les parents des jeunes enfants réalisaient soudain qu’ils
étaient incapables de protéger les leurs, et pour beaucoup, ce
fut comme si leurs compétences d’adultes s’effondraient. Dans
le chaos de la ville dont une partie était dévastée, les crises de
panique et la culpabilité envahissante étaient le lot de la plupart
des parents. Ceux qui n’avaient pas pu avoir de nouvelles de
leurs enfants séjournant dans des crèches ou des écoles proches
du World Trade Center, ceux qui restaient bloqués loin de chez
eux pour la nuit depuis la fermeture des ponts et tunnels
d’accès à Manhattan, tous ceux qui avaient assisté de près, ou
de loin sur les écrans de télévision, aux fuites des habitants
dans les flammes, la poussière et la fumée, à l’évacuation des
écoles au milieu des pompiers et des policiers, tous ceux-là
étaient pétrifiés d’angoisse et suspendus à des téléphones qui
ne fonctionnaient plus. L’angoisse de séparation était intolérable.
Les plus vulnérables furent ceux qui revivaient la répétition
de drames anciens. Ils étaient soudain confrontés aux deuils,
pertes et traumas du passé, sans défense.
La croyance dans la protection, la sécurité, s’était effondrée, et pour certains, cette perte entraînait des dégâts
psychiques qui allaient se répercuter sur leur famille.
Les enfants de New York ont manifesté immédiatement
d’intenses réactions de détresse. Ils ne supportaient plus la
moindre séparation, dormaient mal et avaient souvent des
réactions agressives. Mais ils ont été aussi plein d’enthousiasme pour toutes les activités réparatrices et symboliques
qu’ils pouvaient partager avec leurs parents ou leurs enseignants : apporter nourriture et vêtements, décorer les lieux de
recueillement, mettre des drapeaux, aller rendre visite aux
pompiers si cruellement atteints par la tragédie.
RÉACTIONS DES ENFANTS AUX TRAUMATISMES DES
PARENTS
Le plus impressionnant a été de voir combien la plupart des
enfants réagissaient à l’état interne de leurs parents.
Les difficultés des adultes à affronter les séparations, à
parler des disparus, la folie de certains pendant l’épisode de
terreur, ont fait vivre aux enfants la perte d’une imago parentale, soutien narcissique essentiel. Les réactions de certains
parents pris dans leurs propres douleurs et leurs défenses, ont
constitué pour bien des enfants un déni de ce qu’ils avaient
vécu, et rendu impossible la figuration, la représentation de
l’événement, comme des émotions. L’enfant confronté à un
entourage incapable de sentir comme lui et de penser ses
besoins a vécu une perte totale de communication au moment
où il était dans le besoin d’échanges symboliques pour contenir
et figurer.
Enfin, la violence et l’agressivité ainsi stimulées par
l’attaque du World Trade Center, et répétées à l’infini sur les
écrans de télévision fonctionnant jour et nuit dans la plupart
des familles, n’ont pas trouvé de voies d’expression partageables avec l’entourage, laissant certains dans une agitation
désordonnée ou dans des choix régressifs.
Cette menace de confusion pour l’enfant qui est en plein
travail psychique de différenciation a eu un effet désorganisateur. Les capacités de liaison représentatives des enfants ont
été débordées. Par ailleurs, la violence de la tragédie du World
Trade Center a représenté pour certains une sorte de collapsus
avec leur vie fantasmatique. Cette situation extrême avait déjà
en elle-même un fort potentiel d’excitation, mais la rencontre
entre la réalité et le fantasme a sidéré chez certains enfants
toute possibilité de mise en sens, a bloqué les élaborations. Il
était frappant d’observer combien les capacités de jeu de la
plupart des enfants étaient sidérées.
Mais le caractère le plus traumatique a résidé dans le déni
par l’adulte de ce qui s’était passé, par exemple en cas de décès
d’un membre de la famille, ou dans l’interdit de parler de
l’événement, bloquant les possibilités d’élaboration et laissant
l’enfant dans la réaction narcissique classique qui consiste à
s’attribuer la faute et la responsabilité.
Les traumatismes précoces ont alors été réactivés; tout ce
qui touchait à la séparation et à la perte d’un lien d’amour, tout
ce qui pouvait rappeler les premières menaces laissait un sentiment de désespoir. Les ruptures d’ajustement de l’environnement qui avaient déjà eu lieu dans le passé, pour reprendre
l’expression de W. Bion, étaient réveillées.
La disqualification de l’affect de l’enfant par l’adulte et le
déni des émotions ressenties par les parents créaient la situation traumatique dont parle Ferenczi : la méconnaissance des
besoins et des affects de l’enfant entraîne une « paralysie
psychique » due au désespoir. La rupture brutale des processus
d’idéalisation des imagos parentales, face à un objet qui ne
peut remplir sa fonction, porte atteinte au narcissisme infantile
et diminue les possibilités de symbolisation. (Winnicott).
Si les enfants ont été particulièrement vulnérables au
traumatisme, ils ont cependant essentiellement réagi avec de
l’angoisse. Très peu ont présenté l’état de détresse que certains
adultes ont traversé : comme ce qu’ont décrit certaines mères
accompagnant leur bébé à la crèche située dans le World Trade
Center et prises dans la panique d’avoir à fuir et protéger
l’enfant en même temps, dans l’incompréhension de l’entourage (car les premières réactions alentour ont été la surprise et
le doute, et peu de personnes ont fui, d’autant plus que les
responsables de la sécurité ont déconseillé de quitter la tour
après l’arrivée du premier avion). Après avoir couru dans la
tourmente, certaines ont manifesté un état de désorganisation,
à la limite de la défaillance de l’appareil psychique, dans un
désarroi absolu. L’angoisse avait été une protection, mais
ensuite la détresse a entraîné une paralysie, avec une désillusion totale et la certitude que personne n’apportera d’aide, que
plus rien ne sera plus jamais sûr.
L’expérience du silence qui a suivi l’explosion des tours
attaquées par les avions a été décrite par beaucoup comme le
moment du pire choc émotionnel : le signal de l’absence de
toute aide et de toute certitude, « l’Hilflosigkeit ». Silence qui a
été pour ceux qui étaient des survivants de guerres ou de
déportations le point sensible ramenant à la conscience les
souvenirs enfouis des traumas du passé.
En affectant le travail de liaison, le traumatisme atteint la
capacité de relation à l’autre. Comme le fait remarquer René
Roussillon, c’est l’organisation de l’empathie qui est brouillée :
la relation à soi-même et la réflexivité sont affectées, et dans
la zone touchée par le traumatisme, les réactions et réponses à
l’autre sont désorganisées.
Bien des parents, par exemple, ne pouvaient supporter le
jeu répétitif de leurs enfants qui construisaient et détruisaient
des tours en lego; une mère particulièrement effondrée se
mettait à hurler quand sa fille de 2 ans évoquait la chute des
pierres et la poussière en lançant en l’air ses jouets; la grand-mère d’une enfant dont la mère avait disparu dans la tragédie,
refusant d’en informer l’enfant, se plaignait des « mauvais
traitements » de la petite fille à son égard, car l’enfant faisait
pleurer sa grand-mère à chaque sortie en cherchant des traces
de sa mère dans toutes les stations de métro. Lors de la menace
d’empoisonnement par l’anthrax, bien des parents de jeunes
enfants ont été dans l’incapacité de donner des explications qui
les auraient obligés à réaliser leur propre peur, et n’ont pas pu
faire le lien avec les phobies et les troubles du sommeil
apparus au même moment chez leurs enfants.
Chaque fois que cela a été possible, les interventions auprès
des familles en détresse ont consisté à mettre en forme un récit
de ce que les parents avaient vécu, à représenter les émois et
affects de chacun en résonance les uns avec les autres, et à
trouver le niveau métaphorique pour aider à produire du sens.
Diminuer la quantité d’excitation, contenir les affects,
nommer les faits dramatiques, communiquer sans interpréter :
le jeu a été la voie royale pour entrer en contact avec les
enfants traumatisés. Comme le rêve répétitif, le jeu de la
plupart des enfants encore en état de jouer a été une répétition
de ce qui avait été éprouvé : construire et détruire à l’infini des
tours avec des morceaux de bois, faire tomber de la poussière
et des pierres sur les têtes des poupées, voir des corps chuter
dans le vide…
Les rêves traumatiques ont été le lot de tous les adultes
impliqués de près ou de loin dans la catastrophe, et nombreux
sont les enfants qui ont aussi présenté des troubles du sommeil,
mais les jeux « post traumatiques » étaient édifiants chez les
enfants, comme tentative de maîtrise du trauma, mais aussi
comme effort d’appréhension d’une réalité inintégrable, dont
le souvenir restait harcelant, quasi hallucinatoire chez certains.
Enfin, une partie des enfants qui avaient été confrontés
directement à une menace vitale ou à la mort d’un proche
étaient prostrés, en retrait, présentant un état de détresse dans
lequel aucune communication, aucune mise en lien par le jeu
n’était possible.
C’est en initiant un jeu très simple (échanger une balle,
faire des bulles, raconter une histoire) que j’ai établi le contact
avec la plupart des enfants, qu’ils soient figés ou au contraire
débordés d’agitation.
ENTRE DÉTRESSE ET AGRESSIVITÉ
Deux garçons d’une dizaine d’années étaient en train de
sauter, courir, s’exciter en riant très fort, dans l’entrée du centre
pour les enfants sur le Pier 94. Ils ont refusé toute proposition
de venir dessiner, s’asseoir pour parler, et ont continué
bruyamment leur agitation désorganisée, dans une sorte de
réaction maniaque.
C’est en apportant un ballon et en jouant au foot avec eux
dans les couloirs, que j’ai pu commencer à leur parler.
L’échange répétitif du ballon a initié l’échange verbal. Je leur
ai demandé ce qu’ils aimaient comme jeux; les jeux sophistiqués d’ordinateur, ont-ils répondu. Et nous avons continué à
jouer au ballon en racontant le contenu de jeux de violence
virtuelle. Je leur ai fait remarquer qu’ils n’avaient pas l’air
prêts aujourd’hui pour ce genre de jeu, et qu’ils avaient besoin
de jouer « pour de vrai » et sans violence. Ils ont associé sur
leur plaisir habituel aux jeux violents et se sont demandés
pourquoi ils n’en avaient plus envie en ce moment; j’ai
suggéré qu’on puisse se sentir mal avec l’agressivité après ce
qui s’était passé le 11 septembre.
Ils ont aussitôt arrêté le football pour s’asseoir et se sont
mis à construire des tours en lego tout en essayant de se
souvenir… Mais l’excitation est revenue avec des fous rires en
faisant tomber les tours construites.
Comme je leur montrais le rapport entre leurs rires et la
crainte, et leur disais que nous nous sommes tous sentis
fragiles, combien nous avions tous eu peur devant la chute des
tours, l’un d’eux a décidé de faire un plan architectural pour
construire une tour solide, tandis que l’autre se lançait dans des
calculs savants pour calculer le prix à payer pour reconstruire
le World Trade Center. Calmés par cet épisode de rationalité et
les défenses ainsi mises en place, ils se sont tournés vers moi et
se sont mis à raconter ce qu’ils avaient vécu :
Amis depuis la petite enfance, ils allaient ensemble à
l’école avec le père de l’un d’eux, sur Battery Park, le quartier
qui jouxte le World Trade Center. Ils ont vu le premier avion
entrer dans la tour. Le père s’est mis à hurler et à courir. Ils ont
pensé qu’il devenait fou et n’ont pas compris ce qui se passait;
ils ont couru avec lui, il les a fait sauter dans un bateau, au
risque de tomber de très haut; ils ont eu peur, mais ont obéi.
Puis ils se sont réfugiés sur une île en face de Manhattan. Ils
ont alors vu le second avion arriver, puis la chute des tours. Le
père a continué à crier et avait l’air hagard; son fils ne pouvait
plus oublier la peur qu’il avait eue de son propre père.
Ils n’avaient plus d’appartement ni d’école, l’un d’eux
vivait chez des amis; celui dont le père avait fui avec eux
vivait à l’hôtel. Soutenu par son ami, ce dernier s’est plaint de
sa nouvelle vie : une chambre d’hôtel pour lui et ses parents
qui se disputaient sans cesse, et la perte de ses repères
habituels. La violence familiale dont il était témoin, ajoutée au
souvenir de son père en état de panique le confrontait à des
images paternelles contradictoires et à ses propres sentiments
ambivalents. Il avait eu honte de son père affolé et maintenant
il le détestait; mais il avait aussi perdu sa sécurité, et ne
pouvait plus dormir. Je lui ai parlé de la blessure qu’il avait
éprouvée en ne reconnaissant plus son père comme une
personne fiable. En pleurant et en s’appuyant sur son copain, il
se mit à évoquer l’intensité de son sentiment de culpabilité, car
il avait rêvé, dans ses jeux vidéo, d’être un terroriste dangereux, et maintenant, il ne pouvait pas être un héros. Son père
l’avait déçu, il ne pourrait pas non plus être un héros. Il enviait
les fils des pompiers qui pouvaient se vanter de l’héroïsme de
leurs pères, ce qui manifestait un clair souhait de mort à l’égard
de son propre père !
C’est son ami qui lui fit remarquer combien il était en
colère, tout en déniant lui-même éprouver le moindre affect.
Nous avons échangé tous les trois sur les émotions complexes
suscitées par la tragédie.
Intéressés par ce qui venait de se passer, tous deux ont
décidé de faire un récit détaillé de leurs souvenirs de l’événement et de l’écrire. Je servais à nommer les sentiments associés
aux différentes étapes de leur fuite. Satisfaits par leur réalisation, apaisés, ils sont alors partis chercher leurs parents qui
faisaient des démarches pour retrouver un logement.
Cet entretien avait eu une valeur contenante, et donnait aux
deux enfants la possibilité de retrouver un fonctionnement
symbolique. Les niveaux à la fois narcissique et œdipien
étaient impliqués dans leurs réactions face au drame. La
condensation des images des tours effondrées et des images
paternelles, la désillusion associée à la rivalité œdipienne
formaient un terrain favorable à une réaction dépressive.
J’avais été sensible d’emblée à l’ampleur de la défense
maniaque et du déni chez celui des deux enfants dont le père
avait perdu son aspect idéal.
En rencontrant les parents, j’ai été confrontée à l’intrication
des réactions traumatiques du père et du fils. En effet, la mère
du garçon m’a immédiatement demandé des adresses de thérapeute pour son mari, qui s’est mis dans une colère impressionnante, en déniant tout besoin d’aide. Elle se plaignait de
l’ambiance violente en famille qu’avait décrite son fils, et se
faisait du souci pour son mari insomniaque, agité, et toujours
en fureur contre leur fils. Tout en refusant de s’asseoir, le père
du garçon accepta de parler avec nous.
Il se présentait comme un « survivant » totalement endommagé par ses souvenirs de fuite, envahi d’une culpabilité
intense de n’avoir pas pu sauver des victimes de l’attentat, en
rage contre son fils qui lui rappelait l’événement qu’il voulait
effacer de sa mémoire. Il avait une conscience confuse que ce
dernier l’avait vu perdre ses moyens, réagissait par de la rage et
des attaques constantes contre sa femme quand elle cherchait à
protéger l’enfant. Il avait des réactions de prestance et affichait
un déni de tout besoin de soin; mais il ne dormait plus, ne
mangeait plus, n’arrivait pas à reprendre son travail. Il avait
pensé abandonner sa famille, rompre tous les liens. Sa femme
et son fils pleuraient en l’entendant.
Tout en continuant à crier son indépendance, il finit par
accepter un entretien avec moi, quand je lui affirmai que son
fils et lui souffraient de la même façon, blessés dans leur
estime. Il fit le récit du traumatisme et du réveil des traumas
infantiles, quand lui-même avait été sauvé par son grand-père
d’une maison en feu.
Il avait peur d’être devenu fou. Tout en lui disant l’importance de la liaison qu’il venait de faire avec son passé et ses
propres figures parentales, je me suis contentée de lui affirmer
que sa réaction était celle de tous les témoins directs du drame
et qu’elle était banale, mais dangereuse pour son équilibre
actuel et pour ses liens avec les siens. Calmé enfin, en grande
souffrance, il a reconnu sa peur et sa culpabilité, son impossibilité de se calmer; et a accepté de consulter « seulement pour
un traitement médicamenteux », tandis que sa femme notait
l’adresse d’un centre de traitement familial.
La réaction traumatique du père, sidéré dans son angoisse
catastrophique, débordé et désorganisé, avait été la cause de la
détresse du fils. Ils avaient eu la vie sauve, mais n’y pensaient
pas. Ils avaient soudain perdu confiance dans les figures de
soutien paternel, et les conflits œdipiens de chacun s’étaient
intriqués.
Deux jeunes filles étaient sagement assises dans des
fauteuils, conduites par leur mère qui demandait une consultation pour elles sans avoir eu la possibilité de rester; elle avait
des démarches administratives à faire, et personne ne connaissait la raison pour laquelle les deux enfants attendaient.
La plus âgée, une jeune adolescente, avait l’air furieux. Sa
sœur plus jeune était effondrée, triste. Elles évitèrent de me
regarder quand je me suis approchée, se détournant de tout
contact. Comme la plus jeune tenait un flacon de liquide pour
faire des bulles dans sa main, et le secouait, je fis de même.
Les tables du coin pour les enfants étaient en effet pleines de
jouets. Je secouais mon flacon en rythme avec le sien. Elle me
regarda, et changea de rythme, ce que j’imitai. Nous avons
ainsi commencé une sorte de musique et l’aînée s’est mise à
sourire. Nous avons alors fait des bulles ensemble, silencieusement, comme si c’était une activité privée de sens, mais
importante parce que nous la partagions. J’ai commencé à
commenter le cheminement des bulles, à créer une histoire de
bulles cherchant à se poser sur chacune des deux sœurs sans
les mettre en rivalité (le regard de l’aînée sur sa sœur était
aigu).
La plus jeune m’a demandé de raconter une histoire de fées,
et je me suis exécutée, avec les bulles comme support : les fées
cherchant à faire rêver des filles tristes en leur envoyant des
bulles magiques. Très vite, elles ont toutes deux voulu ajouter
leur part à l’histoire, la plus jeune parlant de princesses et
d’avoir la plus belle couronne grâce à la fée, l’aînée jouant les
rivales jalouses en riant. J’ai ajouté que dans les histoires de
fées, il y avait souvent des personnages effrayants et méchants.
Elles ont inventé des sorcières… J’ai dit qu’elles avaient eu
l’air de penser que j’étais une sorcière quand j’étais venue vers
elles. Elles ont ri, mais la plus jeune a associé aussitôt avec ses
cauchemars. Elle s’est plainte de souffrir de mauvais rêves à
répétition.
Je me suis demandée tout haut si les mauvais rêves
ne pouvaient pas avoir de rapport avec la tragédie du
11 septembre, et l’adolescente m’a appris qu’elles venaient de
perdre leur oncle, disparu dans le World Trade Center en feu.
C’était le frère de leur mère, elles l’aimaient beaucoup et ne
pouvaient toujours pas pleurer tellement elles étaient malheureuses.
Elles ont alors demandé à me parler individuellement,
chacune à son tour. C’est l’aînée qui a souhaité commencer,
tandis que sa sœur restait à rêver en reprenant le jeu des bulles.
Cette adolescente était déjà dans un processus de deuil,
décrivant ses mouvements de colère et de tristesse, son
profond sentiment de vide et de perte. Elle se souvenait bien
de sa première réaction, le déni de la disparition de l’oncle
chéri, et ensuite le long processus douloureux pour accepter la
réalité; elle avait une remarquable capacité à reconnaître ses
propres mouvements intérieurs et saisissait avec grand intérêt
toutes mes suggestions à propos de la complexité de ses
mouvements affectifs. Elle fut ainsi conduite à associer sur ses
rêves, puis sur ses souvenirs concernant son oncle. Ce fut pour
elle une découverte : son univers intérieur était rempli de la
présence du disparu ! Les souvenirs affluaient, avec les larmes,
et avec l’étonnement plaisant de sentir qu’elle pouvait ainsi
conserver le lien avec lui. Elle décida de mettre un terme à
l’entretien, exprimant sa gratitude pour le soulagement que lui
avait apporté notre conversation. C’était sa façon de laisser la
place à sa sœur.
Cette fillette âgée de 8 ans avait du mal à parler. Elle
commença timidement par faire la confidence de l’importance
exceptionnelle qu’avait cet oncle pour elle. Elle qui n’avait pas
réussi encore à pleurer éclata en sanglots, et me dit qu’elle
avait un « secret » à révéler. Elle s’approcha de moi pour
chuchoter à mon oreille qu’elle avait toujours pensé qu’il était
son vrai père !
Elle se mit à raconter son histoire, et plus elle construisait
son récit, plus elle retrouvait la capacité de contenir ses
émotions. Ses parents avaient divorcé quand elle était encore
un bébé, et elle n’avait pas le souvenir d’avoir vécu avec son
père. Le seul homme fiable qu’elle puisse aimer était son oncle
maternel, et elle s’était créé cette fantaisie secrète, et incestueuse, qu’il fut son père.
Depuis le 11 septembre, elle traversait une immense
détresse. Elle était fatiguée, sans vie, incapable d’agir, et
n’avait plus confiance dans son entourage, ou alors elle se
sentait envahie de rage et de haine. Elle ne pouvait admettre
cette disparition et le vide ainsi laissé à la place de son oncle.
En retrouvant la capacité de pleurer, de dire sa colère, elle put
associer sur sa relation avec sa mère; c’est d’elle qu’elle attendait un réconfort, elle qui était méconnaissable depuis la mort
de son frère, envahie de douleur, de pleurs, indisponible pour
ses filles. Elle restait assise près de sa mère en deuil, en regardant indéfiniment les images de la destruction des tours à la
télévision, dans une tentative de s’accrocher à une réalité qui
restait impensable, et non partageable avec sa mère retirée
dans sa propre douleur. Tout souvenir de son oncle était
aussitôt associé avec la vision des tours en feu et avec la
terreur. Elle ne pouvait plus retrouver la trace des bons
moments avec lui.
La mort brutale de l’oncle venait réveiller le premier événement traumatique, le divorce des parents et lui donner un
nouveau sens, la perte d’une figure paternelle.
Retrouvant le fil de ses souvenirs et des sentiments qui y
étaient associés, elle quitta les pleurs pour la colère. Je lui dis
qu’il y avait probablement un lien avec ce qu’elle avait du
éprouver lors du divorce de ses parents, et je lui fis remarquer
que son père réel était toujours vivant. Elle en fut surprise. Elle
passait d’ailleurs tous les week-ends avec lui… et dans un
clivage actif, pouvait continuer à fantasmer sur ses origines
incestueuses, avoir été conçue par le couple formé par la sœur
et le frère.
A la fin de l’entretien, elle demanda à pouvoir continuer à
parler d’elle et de ses soucis. Sa mère, revenue, me fit part de
sa crainte de voir sa fille effondrée. Une psychothérapie fut
donc proposée, et je leur donnais les coordonnées dont elles
avaient besoin.
La différence de réaction entre les deux sœurs éclaire bien
ce qui peut devenir une conjonction traumatique : la rencontre
entre la réalité et un fantasme. L’immaturité de la plus jeune
sœur, l’intensité et la violence de l’événement, l’absence
d’anticipation possible, font d’elle une personne particulièrement vulnérable. Le retour des mouvements ambivalents
éprouvés lors du divorce des parents, avec les enjeux narcissiques et libidinaux réactivés « après-coup », entraînent une
désorganisation.
C’est l’effondrement du roman familial, tout comme
l’effondrement de l’image paternelle pour le jeune garçon
joueur de football, qui est traumatique lors de la rencontre avec
la violence de la réalité du traumatisme collectif.
Cette conjoncture traumatique, la rencontre entre l’événement collectif et l’effondrement dans l’histoire personnelle, est
d’autant plus pathogène que l’immaturité de la psyché de
l’enfant le rend plus vulnérable. Les faillites précoces de
l’environnement prennent alors un caractère traumatique
qu’elles n’avaient peut être pas eu à l’époque. Les traumatismes s’appellent les uns les autres et reprennent un nouveau
sens « après-coup ».
Ces situations traumatiques « actuelles » mettent en
évidence l’impact de la rencontre avec une réalité qui ne peut
pas être transformée ni mise en sens – le Réel lacanien –, qui
ne sera pas symbolisable. La menace porte sur la possibilité de
maintenir la différence entre réalité psychique et réalité
extérieure. Quand l’événement traumatique vient à la
rencontre du fantasme, il y a urgence à le situer dans un espace
précis pour éviter toute confusion entre perception et représentation. Le trauma provient de la coïncidence entre fantasme
et réalité externe, de l’impossibilité qui s’ensuit de maintenir
une différence suffisante entre réalité interne et externe. Le
travail psychique en est bloqué, et tout « jeu » transitionnel est
devenu impossible.
La tragédie du 11 septembre a New York a représenté pour
certains enfants la répétition de traumas anciens et a précipité
l’effondrement d’imagos qui soutenaient la construction du
Moi, entraînant un risque de désorganisation.
Pour que le travail psychique puisse s’effectuer, il était
nécessaire de maintenir la différence entre réalité interne et
réalité externe – les rêves à répétition, les souvenirs envahissants, comme les images répétées à la télévision manifestaient
cette tentative; mais il était aussi nécessaire de retrouver un
espace psychique intermédiaire, lieu transitionnel de jeux
métaphoriques, qui permette représentations, déplacements, et
reprise d’un travail d’élaboration. Le jeu a été le meilleur
moyen pour initier ce processus.