2002
Champ Psychosomatique
Winnicott sur les ondes pendant la Seconde Guerre mondiale : entre douleur et politique
Clara Lecadet
Psychologue clinicienne, Chargée de cours à l’Université Paris V, 12 rue des Nonnains d’Hyères, 75004 Paris.
Si les émissions radiophoniques effectuées par Winnicott pendant la
seconde guerre mondiale au sujet de l’évaluation des enfants ont une fonction
de « contenant social » par rapport à l’angoisse et à la douleur des familles et
soutiennent implicitement les choix gouvernementaux en matière d’évacuation, Winnicott réserve ses critiques et sa condamnation lourde du principe
même de l’évacuation à des écrits confidentiels.
Ce fossé entre des prises de position apparemment contradictoires traduit
la complexité et la diversité des engagements tenus par Winnicott pendant la
guerre, à l’origine de ses réflexions sur le rôle de l’Etat dans la prise en charge
des enfants difficiles et sur les conditions d’émergence de la tendance antisociale.Mots-clés :
Clinique de l’événement, Clinique sociétale, Déprivation précoce, Tendance antisociale, Délinquance.
While the radio programs broadcast by Winnicott during the Second
World War about the evacuation of children serve as « social content » relative
to the anguish and pain felt by families, and implicitly support the government’s choices concerning the evacuation, Winnicott keeps his criticisms and
his stern condemnation of the very principle of the evacuation for confidential writings.
This gap between apparently contradictory stands shows the complexity
and diversity of the positions taken by Winnicott during the war, and they are
at the origin of his reflexions on the role of the State in taking charge of
problem children and on the conditions under which antisocial tendencies
emerge.Keywords :
Clinic of the event, Societal clinic, Early deprivation, Antisocial tendency, Deliquency.
D’UNE CLINIQUE DE L’ÉVÉNEMENT…
Lors d’une réception donnée en 1968 par son éditeur
pour fêter le succès de la publication de ses interventions
radiophoniques, Winnicott raconte que
lorsqu’il s’est rendu en voiture à la BBC pour ses premières
émissions, il roulait « parfois sur les décombres, mêlés de
vitres brisées, laissés par les raids aériens de la nuit précédente
». Confronté aux destructions causées par la guerre et à la
politique de l’évacuation, il fait de la radio l’instrument d’une
tentative clinique inédite en s’adressant directement aux
familles des enfants évacués et à leurs familles d’accueil.
Winnicott a repéré, comme les hommes politiques et d’autres
psychiatres de l’époque, l’importance de ce média en termes
d’accès et d’impact sur les populations civiles.
À la différence de ses émissions d’après-guerre sur la petite
enfance et sur les difficultés quotidiennes des mères dans
l’éducation des enfants, ces premières émissions s’articulent
autour d’un fait historique précis : la mise en œuvre du plan
d’évacuation conçu par le gouvernement pour protéger les
enfants des grandes villes du Royaume-Uni des bombardements aériens, et plus particulièrement de Londres qui était la
plus directement menacée et fut la plus lourdement touchée.
Quatre interventions radiophoniques, qui accompagnent au
début et à la fin de la guerre le plan dans ses différentes phases,
esquissent une clinique de l’événement.
A partir du 1er septembre 1939, en quelques jours, environ
800 000 enfants partent en train, accompagnés d’enseignants,
pour les campagnes anglaises, vers des destinations pour la
plupart du temps inconnues d’eux-mêmes et de leurs familles.
La première émission suit la première grande vague d’évacuation, qui fut la plus spectaculaire et la plus marquante. Winnicott exprime l’ambivalence et l’intensité des sentiments
éprouvés par les parents, désireux de protéger leurs enfants
mais aussi déchirés par leur départ, et insiste tout particulièrement sur la douleur des mères.
En 1945, dans une seconde émission, Winnicott s’adresse
aux familles qui ont accueilli les enfants pendant la guerre; il
exprime la dette contractée par la société vis-à-vis d’elles et
reconnaît la difficulté de la tâche qui leur a été assignée. Il
effectue en même temps un rappel des souffrances des enfants
durant ces années vécues dans un autre foyer.
En 1945, Winnicott s’adresse à nouveau aux parents des
enfants évacués. Chapitre final de l’évacuation, ces deux
émissions marquent la fin de la guerre et le retour des enfants
dans leur famille d’origine.
Winnicott isole les grands moments de l’évacuation et,
réservant à chacun des publics concernés par cette initiative
une émission et un discours particuliers, il propose une analyse
psychosociologique du choc de la séparation, de la douleur de
l’absence et de la difficulté des retrouvailles. La tentative
clinique ainsi mise en œuvre se présente comme une prise en
charge collective, globale, de l’impact d’un événement tel que
l’évacuation, dans laquelle le réconfort doit émaner de la
reconnaissance publique des douleurs des familles.
… À LA GESTION DE L’OPINION PUBLIQUE ?
Il existe un très grand nombre de témoignages d’anciens
enfants évacués sur cette période; certains font état de mauvais
traitements subis dans les familles d’accueil, tous mettent en
avant la rupture considérable que l’évacuation a représentée
dans l’existence d’enfants citadins, souvent issus de milieux
modestes, ayant fait pendant plusieurs années l’expérience
d’un mode de vie différent et d’une famille qui, au départ,
n’était pas la leur. Si tous ne sont pas directement critiques sur
le principe même de l’évacuation, tous montrent l’intensité de
ces bouleversements.
Par ailleurs, des études historiques récentes (Stuart Hylton,
Their darkest hour; the hidden history of the home front 1939-1945 ) tendent à assimiler l’organisation de ce plan à une vaste
entreprise de propagande; les risques de bombardements de la
part de l’aviation allemande auraient été largement surestimés
et l’idée d’un plan d’évacuation sans précédent serait née dans
l’esprit des gouvernants par crainte que les populations civiles,
si elles étaient suffisamment bombardées, n’en arrivent à
exiger la paix à n’importe quel prix.
Les détracteurs de ce plan ont à l’époque reproché aux
autorités d’avoir fait pression sur les familles au moyen d’une
campagne publicitaire : affiches montrant des enfants levant
les yeux au ciel, l’air hagard et désespéré, avec en légende
« Vous les mères, envoyez-les hors de Londres », exhortations
radiophoniques sur la nécessité, voire les bienfaits de l’évacuation, comme le célèbre Children’s hour de la princesse
Elizabeth. Le gouvernement aurait ainsi obtenu le consentement d’une grande partie des familles, les autres, le plus
souvent dans les milieux les plus aisés, ayant pris des dispositions personnelles pour mettre leurs enfants à l’abri. Si les
premières évacuations passent relativement bien auprès de
l’opinion (notamment la grande vague du 1er au 3 septembre
1939), elles sont de plus en plus mal ressenties au fur et à
mesure que la guerre avance. Un deuxième projet d’évacuation se solde en 1940 par un échec cinglant et l’impopularité à
l’égard de ce système grandit.
Les critiques sur la légitimité du plan d’évacuation ainsi
que l’usage nécessairement singulier pour un thérapeute d’un
média de masse tel que la radio nous ont conduit à nous interroger sur le statut des interventions radiophoniques que Winnicott effectue pendant la guerre. On peut se demander en effet si
la clinique, dans la version collective qui en est donnée au
public de la BBC, n’a pas servi à discréditer la possibilité
même d’un discours critique sur le plan d’évacuation. On peut
se demander également où s’arrête la clinique et où commence
la manipulation, les formes larvées de propagande, qu’elles
soient ou non volontaires.
Quand il parle à la radio, Winnicott se situe au croisement
du politique, du social et de la clinique, à une place qui interroge de façon assez exemplaire les rapports de la clinique et
du politique. La guerre en donne un éclairage particulier, plus
fort sans doute qu’à l’ordinaire.
Car, si les émissions sont entièrement centrées sur la
douleur des familles et sur la mise en évidence des conflits
psychiques inconscients induits par l’évacuation, en est exclue
toute dimension polémique de critique ou de contestation du
plan. La reconnaissance, le partage public de la douleur des
familles apparaissent aussi comme des moyens d’appuyer la
légitimité de la logique d’Etat. En d’autres termes, le travail de
réconfort effectué par Winnicott sur les ondes est propre à
fournir des conditions satisfaisantes à l’exécution du plan
d’évacuation, dont Winnicott perçoit pourtant très tôt les
imperfections, les limites et les risques.
L’engagement de Winnicott sur le front de l’évacuation est
en effet pluriel. En dehors de la radio, il mène plusieurs
actions, plus confidentielles, relatives à l’évacuation. Alors
qu’il est psychiatre consultant au plan gouvernemental d’évacuation, il écrit plusieurs lettres pour alerter les autorités des
risques liés à l’évacuation. Alors qu’il supervise des foyers
créés pendant la guerre et gérés par des travailleurs sociaux
pour les enfants difficiles qui n’ont pas pu être placés dans des
familles d’accueil, il rédige des articles destinés aux enseignants et aux travailleurs sociaux qui s’occupent des enfants
évacués.
LA RECONNAISSANCE DE LA DOULEUR DES
FAMILLES…
Winnicott est amené à réfléchir pendant toute la durée de
la guerre aux conséquences chez les jeunes enfants de la
séparation prolongée induite par l’évacuation. Mais il y a une
différence entre les développements théoriques sur les effets
de la séparation et la manière dont il intervient dans la mise en
œuvre du plan d’évacuation, l’ordre dans lequel il le fait et
ceux à qui il s’adresse.
Il est ainsi intéressant que dans l’ordre des communications
radiophoniques qu’il effectue de 1939 à 1945, ce soit d’abord
aux parents et plus particulièrement aux mères qu’il s’adresse.
La tonalité que Winnicott donne à sa première intervention
radiophonique au moment des premières évacuations est sans
équivoque. Il parle de l’évacuation comme d’une « lourde
épreuve » pour les parents, évoque les « appels au secours » de
mères privées de leurs enfants et commence par ces mots cette
émission toute entière destinée aux parents : « Les parents sont
mieux placés que quiconque pour savoir ce qui convient aux
enfants en matière de soins infantiles » (D.W. Winnicott,
1939).
Cette émission suit la première vague d’évacuation.
Quelques centaines de milliers d’enfants ont été brutalement
séparés de leurs parents, sans que ceux-ci aient eu la moindre
information au moment du départ sur le lieu et la famille où
séjournerait leur enfant. C’est dans ce contexte d’extrême
émotion qu’il faut replacer cette première émission, dans
laquelle Winnicott insiste sur l’intensité du choc émotionnel
engendré dans toute la population par ces séparations à la fois
inattendues, brusques, rapides, et, en termes de communication et de dialogue, très mal préparées par les autorités. Les
critiques adressées au plan d’évacuation ont porté précisément
sur le caractère secret de sa mise en place et sur l’absence de
véritables consultations et concertations avec les autorités
locales et avec les familles.
Il n’est certainement pas anodin que Winnicott commence
cette première émission en réaffirmant le caractère fondateur
de la fonction parentale et l’importance du savoir des parents
au sujet de leurs enfants, qu’au moins symboliquement, le
caractère purement étatique, dirigé, massif et peu personnalisé
des évacuations a sérieusement mis à mal, et finisse son intervention en insistant sur l’indispensable reconnaissance de la
douleur des familles. A ce titre, cette première émission
apparaît comme un message de reconnaissance publique, à
bien des égards politique, de la douleur des familles, qui passe
ainsi du statut d’une expérience privée à celui d’une
expérience collective, partagée. De là à faire de l’évacuation
des enfants une contribution aux efforts et aux sacrifices exigés
à la nation… il n’y a qu’un pas que Winnicott ne franchit justement pas !
Il y a selon lui quelque chose d’irréductible dans la douleur
des familles que rien ne peut ni relativiser ni réellement justifier. Pour autant, il s’agit de rendre cette douleur supportable et
cela passe semble-t-il par l’acceptation du plan, avec toutes ses
conséquences.
« S’occuper des enfants est un travail parfois dur et
exigeant, qui s’apparente à un effort de guerre. En revanche,
être simplement privé de ses enfants représente un bien piètre
effort de guerre qui ne peut en aucun cas tenter les parents et
qui n’est supportable que dans la mesure où le côté douloureux
en est reconnu. » (D.W. Winnicott, 1939).
… ET L’APPUI IMPLICITE À LA LOGIQUE D’ETAT
L’usage qu’il fait, dès lors, d’éléments empruntés à la
théorie psychanalytique est ambigu, dans la mesure où ils
semblent parfois mis au service du seul contexte de la guerre et
des choix politiques du gouvernement. Ainsi de la minoration
du désir des familles; Winnicott évoque certes abondamment
la douleur des familles mais il ne cache pas que la prise en
compte du seul désir des parents aboutirait à une impasse dans
le contexte d’extrême urgence de la guerre, d’autant que le
désir des parents est par définition souvent complexe, ambivalent. La sincérité des mères dans leur volonté de coopérer avec
les autorités ne doit pas occulter, selon lui, l’existence de
conflits inconscients, qui rendent cette coopération souvent
problématique. Ces conflits se manifestent notamment dans
l’ambivalence des relations à cet autre à qui l’on remet son
enfant; jalousie, hostilité, soupçon de malnutrition et de
maltraitance. Winnicott ne s’intéresse pas tant à la réalité des
éventuels mauvais traitements subis par certains enfants dans
leur famille d’accueil (ces mauvais traitements ne seront
connus et dénoncés qu’après la guerre) qu’aux fantasmes des
mères et des répercussions de ces fantasmes sur le comportement des enfants. Winnicott cite ainsi l’exemple des mères qui
affichent ouvertement des sentiments hostiles à l’égard des
nourrices; l’enfant se comporte mal afin de conforter sa mère
dans l’idée qu’ailleurs, ce ne peut être que mal. A l’inverse, la
surestimation ou la confiance aveugle dans la famille d’accueil
peut amener les parents à ignorer, voire à adopter une attitude
de déni vis-à-vis de la réalité vécue par l’enfant.
Quelle doit être l’attitude des autorités pour empêcher la
prolifération des peurs, de fantasmes des parents ? Il pense que
le lien parents-enfants et la fonction parentale elle-même
peuvent être maintenus par l’envoi aux parents de rapports
rédigés sans triomphalisme, qui relatent la vie de l’enfant
simplement, sans insister sur les éléments qui pourraient
susciter chez les parents des sentiments excessifs, l’inquiétude
ou bien encore la jalousie s’il apparaît que l’enfant vit trop bien
dans sa nouvelle famille ! Cette substitution de la bureaucratie
à l’expression brute des sentiments des uns et des autres va
dans le sens d’une volonté de « pacification » des affects
affichée par Winnicott dans ses émissions.
Au-delà de la parole grave mais aussi soucieuse de réconfort du thérapeute, on peut voir dans cette première émission
un discours qui articule subtilement l’affirmation implicite de
la nécessité et de la légitimité du plan d’évacuation, et les
aspects privés des tragédies provoquées par sa mise en œuvre.
Est mise en avant l’objectivité du danger encouru par les
enfants : « On demande aux mères vivant dans les villes de
laisser partir leurs enfants, on le leur conseille, on les pousse à
le faire. Elles ont souvent l’impression qu’on leur force la
main; elles ne réalisent pas que la brutalité de cette démarche
est en réalité dictée par le danger des bombardements » (D.W.
Winnicott, 1939).
Cette intervention tente de concilier le souci des familles et
l’appui à la logique d’Etat : après la sidération première, doit
venir le temps d’une coopération librement comprise et
consentie; après le moment traumatique de la rupture les
mères comprendront que l’Etat a agi ainsi non pour les destituer de leur fonction mais pour protéger efficacement les
enfants; bref la réalité reprendra ses droits ! Cette volonté
d’apaisement et de conciliation de deux logiques contraires
traduit assez bien la position de Winnicott pendant la guerre;
thérapeute engagé au titre de psychiatre consultant au plan
gouvernemental d’évacuation, participant en cela à sa mise en
place, et thérapeute soucieux de limiter les répercussions
psychiques de l’évacuation sur les enfants et leurs parents.
Winnicott questionne l’organisation même de l’évacuation
au regard de la douleur des mères et en même temps son
message vise implicitement à faire passer auprès des familles
le plan par la reconnaissance et la compréhension partagée de
leur douleur.
On peut donc comprendre cette intervention comme le
souci de diffuser un certain nombre de thèmes psychanalytiques susceptibles d’intéresser et d’aider les familles mais
aussi de rendre possible l’évacuation en contenant leur
angoisse et parfois leur colère. Situées à l’interface du psycho-logique et du politique, les émissions de la BBC jouent un rôle
de contenant social; elles traduisent l’intuition que Winnicott a
du caractère profondément contenant de la reconnaissance de
l’angoisse de chacun.
La position de Winnicott est complexe puisqu’elle se situe
au croisement de logiques qui peinent à converger; alerter les
pouvoirs publics en les interpellant sans détours sur les risques
de l’évacuation et infléchir ainsi une politique d’évacuation
mal pensée, parler directement aux familles par le biais de la
radio dans le cadre d’un travail clinique sociétal, tout en effectuant un travail clinique plus traditionnel auprès des enfants
déplacés.
Ce qui nous semble le plus intéressant, c’est la façon dont
Winnicott construit du discours en fonction de ses interlocuteurs. Les émissions radiophoniques pour les familles au début
de la guerre et les familles d’accueil à la fin de la guerre réalisent un équilibre quasi parfait entre la prise en compte de la
logique d’Etat et la reconnaissance des douleurs personnelles.
Néanmoins, si l’on s’éloigne des ondes et du grand public, le
discours de Winnicott sur l’évacuation laisse entendre
quelques dissonances.
EN MARGE DE LA RADIO, LA CRITIQUE
Les critiques les plus ouvertes sur le plan d’évacuation se
développent en marge des émissions radiophoniques. Deux
exemples vont dans ce sens. Dès décembre 1939, dans une
lettre adressée au British Journal, Winnicott met en garde les
pouvoirs publics contre les risques liés à l’évacuation des tout-petits; des séparations précoces risquent de favoriser de
profonds remaniements de leur personnalité et l’émergence de
comportements délinquants. Dans le sillage des travaux de
Bowlby, antérieurs à la guerre, sur la séparation mère-enfant, il
développe l’idée que, dans sa prime enfance, seule la présence
de sa mère est susceptible d’assurer à l’enfant le sentiment de
sécurité interne dont il a besoin pour se construire. A ce stade,
la présence ou non de danger réel compte peu. Dans une
émission de 1960, il revient sur l’enseignement qu’il a tiré de
l’expérience de la guerre en ces termes : « Lors des raids
aériens, les bébés n’avaient pas peur des bombes. En revanche,
ils étaient affectés dès que leurs mères se mettaient à
paniquer » (D.W. Winnicott, 1960). Winnicott anticipe ainsi,
dès le début de la guerre, dans cette lettre au British Journal,
les risques majeurs liés à l’application du plan d’évacuation
aux très jeunes enfants. Le facteur pathogène ne consiste pas
tant dans les bombardements que dans les séparations impliquées par l’évacuation.
De la même façon, Winnicott prend nettement ses distances
vis-à-vis de l’évacuation dans le compte-rendu paru en 1941
dans New era d’une enquête systématique effectuée la même
année au sujet de l’évacuation, The Cambridge evacuation
survey : a wartime study in social welfare and education.
Il déplore le manque de préparation psychologique des
médecins aux conséquences de l’évacuation (trop concentrés
selon lui sur les seuls maux du corps) et le fait que les enseignants aient été seuls chargés de l’évacuation des enfants
(tâche qu’ils ont néanmoins fort bien accomplie). Il a des mots
très durs sur le principe même de l’évacuation, qui contrastent
avec le ton général de ses émissions sur la BBC : « L’évacuation était inévitable. On a souvent tenté à tort de minimiser les
malheurs inhérents à l’exil et prétendu que l’évacuation est une
bonne chose, une chose sensée. Il a pourtant fallu une guerre
pour en faire l’expérience. Je pense que l’évacuation ne peut
entraîner que des tragédies : soit les enfants sont perturbés sur
le plan affectif et ne s’en remettront peut-être jamais complètement, soit ils sont heureux et ce sont les parents qui souffrent,
convaincus que plus personne n’a besoin d’eux, pas même
leurs propres enfants. A mon sens, le seul point positif de l’évacuation est qu’elle pourrait échouer. » (D.W. Winnicott, 1941).
Entre l’inquiétude du début de la guerre sur le sort des
jeunes enfants et la condamnation lourde du principe même de
l’évacuation dans ce compte-rendu de 1941, un grand fossé
s’est creusé. Cette évolution du jugement de Winnicott sur
l’évacuation n’apparaît pas dans les émissions de la BBC. En
1941, soit deux ans après les premières évacuations, il est tout
à fait désabusé sur le bilan général de l’évacuation, même s’il
continue à penser qu’elle était inévitable. Au même moment, à
la suite du torpillage par la marine allemande de navires transportant des enfants évacués à l’étranger, l’évacuation atteint
des sommets d’impopularité.
Winnicott ne laisse rien percer de ce désespoir sur le bilan
de l’évacuation dans ses émissions de la fin de la guerre. Il n’y
est, en effet, nullement question de « l’échec de l’évacuation »,
que Winnicott évoque, en 1968, dans une lettre à Robert Tod.
Là encore, l’approche clinique a pris le pas sur toute évocation, toute référence à la politique menée par le gouvernement
pendant la guerre. D’une grande solennité, les émissions sur le
retour des enfants portent l’empreinte tragique des années que
vient de traverser l’Angleterre. Mais elles ne s’y cantonnent
pas. Dans certains cas, note Winnicott, l’évacuation aura été
une expérience positive.
Il émet l’idée selon laquelle il faut que tout cela serve à
quelque chose, notamment en matière d’éducation des enfants.
Il souhaite que s’effectue une sorte de transmission de savoir
entre les familles qui ont accueilli les enfants pendant la guerre
et les familles qui en temps de paix vont être amenées à
s’occuper d’enfants difficiles. Face au gâchis, à la tragédie, à
un sentiment de désespoir très sensible dans ses textes de
guerre, Winnicott semble dans ces dernières émissions qui
marquent la fin de la guerre, combattre l’idée que tout cela
aura été en vain.
Il se concentre sur les aspects pratiques de la problématique
du retour, dont l’approche globale est rendue difficile par
l’hétérogénéité des situations. En ce sens, il est beaucoup
moins dans la généralisation que lors de ses premières
émissions; il a une démarche plus proche de celle de ses
émissions radiophoniques ultérieures, dans lesquelles il
s’appuie sur de nombreux exemples et essaie de répondre aux
problèmes un par un.
Winnicott effectue entre le début et la fin de la guerre un
travail d’articulation intéressant entre le fait même de l’évacuation, ses difficultés, et le retour des enfants dans les
familles. Historiquement, il est sans doute utile de préciser que
beaucoup d’enfants sont rentrés dans leurs familles avant la fin
de la guerre, et que ni l’évacuation ni le retour des enfants
n’ont été des phénomènes homogènes. Il donne une égale
importance dans ses émissions radiophoniques à la douleur de
la séparation et aux difficultés des retrouvailles. Ce thème de la
difficulté du retour et de la nécessité d’une phase de réadaptation de la part des enfants et de leurs familles après une longue
période de séparation, il l’anticipe d’ailleurs dès sa première
intervention.
Par l’usage de la radio et par les écrits concernant l’évacuation des enfants, Winnicott pose les jalons d’une vision de
la clinique qu’il ne cessera de défendre et de développer par la
suite; commencer par s’adresser aux parents lorsqu’il est
question des enfants, s’adresser aussi à ceux qui, par leur
métier, sont amenés à apporter une aide psychologique aux
enfants et à leurs parents sans pour autant être forcément
psychologues, pouvoir apporter aux familles un « service
thérapeutique minimum ». Si nous avons insisté sur le fait que
dans ses premières émissions Winnicott s’adresse d’abord aux
parents et notamment aux mères des enfants évacués, c’est
pour souligner qu’il met ainsi intuitivement en œuvre l’idée
selon laquelle aucune transformation réelle de la vie de
l’enfant ne peut être effective sans la médiation des parents.
Cela peut sembler paradoxal au moment même où les éloignements, les distances imposées par l’évacuation sont bien
réelles; mais Winnicott, par la mise en évidence des conflits
inconscients qui accompagnent ces séparations, cherche à
montrer au contraire que les représentations que se font les
parents de l’absence de leur enfant continuent à conditionner
pour une part le comportement de celui-ci.
Par ailleurs, dans cette vision de la clinique qui s’esquisse
avec la diffusion de ces émissions, et cela est sans doute encore
renforcé par l’urgence de la guerre, le thérapeute apparaît
comme celui qui peut, par les médias notamment, assurer ce
minimum de conseils et d’information théorique dont les
parents ont besoin « Dans ma clinique, ma devise est : quel est
le minimum indispensable ? ».
Les émissions et les écrits sur l’évacuation ouvrent également un vaste champ de réflexion sur les rôles que doivent
respectivement tenir les parents et l’Etat dans l’éducation des
enfants; une réflexion assez innovante sur leurs compétences
respectives, leurs champs d’action, leur autonomie et la
question de la légitimité de l’Etat d’intervenir ou non dans la
sphère familiale. Cette question, on la retrouve comme une
constante dans tout le travail ultérieur de Winnicott sur le
placement des enfants difficiles; elle est toujours présentée
comme un problème.
Cette réflexion s’accompagne d’une pensée du politique
qui se déploie chez Winnicott en particulier au moment de la
guerre sur le sens de la démocratie, sur le rôle des gouvernants
ou sur le thème de la liberté. Winnicott insiste sur le fait que,
dans une démocratie, l’Etat ne peut user d’aucun argument,
aussi légitime fut-il, pour se substituer entièrement aux
parents. Il est par conséquent essentiel que le caractère volontaire de l’évacuation ait été affirmé, même si Winnicott
n’ignore pas que ce consentement a été, dans de nombreuses
familles, arraché et que les pressions gouvernementales ont
donné à de nombreuses familles le sentiment qu’on leur avait
volé leur décision.
On a l’impression que, sans jamais être formulée vraiment,
la question qui circule en filigrane dans les écrits et les interventions de Winnicott pendant la guerre, est de savoir s’il n’y
avait finalement pas plus à perdre, du point de vue de la
démocratie et de la santé psychique des enfants, en intervenant
aussi massivement dans l’organisation des familles qu’en
respectant leur intégrité. Ce dilemme terrible, probablement
impossible à trancher, apparaît comme le point d’achoppement
de ses réflexions et de son expérience pendant la guerre.
L’EXPÉRIENCE INSTITUTIONNELLE DE WINNICOTT
PENDANT LA GUERRE ET LA PROBLÉMATIQUE DE LA
DÉLINQUANCE
Aux problèmes pratiques et ponctuels posés par l’évacuation des enfants, auxquels Winnicott tente de répondre par
différents types d’initiatives (interpeller les pouvoirs publics,
réconforter les familles par une communication accrue autour
des questions psychologiques posées par l’évacuation)
s’associe une réflexion sur l’étiologie des comportements
délinquants et sur le lien entre séparation et délinquance.
Cette réflexion se trouve enrichie par de nouvelles
pratiques, puisque les autorités découvrent, à l’occasion de la
mise en œuvre du plan d’évacuation, l’existence d’un certain
nombre d’enfants réfractaires au placement prévu dans les
familles d’accueil. Leur prise en charge va dès lors être un
objet de préoccupation pour les autorités, les travailleurs
sociaux et les médecins.
Il convient en effet de distinguer deux aspects de la mise en
œuvre du plan d’évacuation :
- l’évacuation des enfants issus de foyers stables vers des
familles d’accueil habitant en dehors des grandes villes – ce
sont principalement aux parents de ces enfants et aux familles
d’accueil que Winnicott s’adresse à la radio –;
- l’évacuation d’enfants réputés difficiles, qui, déjà avant
la guerre, ne bénéficiaient pas d’un environnement stable. Des
foyers sont créés pour ces enfants qui ne peuvent être placés
en famille d’accueil; ce sont des petites structures dont l’activité est centrée sur les soins, au sens large, où l’entend Winnicott (comme le suggère le verbe anglais to care : se soucier de,
prendre soin, se préoccuper et s’occuper de quelqu’un). Cette
définition du soin excède le seul domaine des soins médicaux;
c’est par exemple dans la régularité des repas et des activités,
c’est-à-dire dans la structuration même du temps, et dans la
prise en charge personnalisée des enfants que réside la dimension thérapeutique de ces centres. Winnicott s’appuie sur
l’expérience de ces foyers thérapeutiques pour tenter, après la
guerre, d’articuler le fait de la séparation et le sentiment de
déprivation qu’elle entraîne, avec l’apparition de la tendance
antisociale, qui est une notion plus générale, moins connotée
socialement que la notion de délinquance.
Dans ses émissions sur la BBC, il insiste sur la dimension
antisociale des réactions que les enfants manifestent à la perte
de leur environnement et sur le caractère positif de ces
réactions. Dans un article de 1967, il reprend le thème de la
délinquance comme signe d’espoir. Dans ses textes sur le
traitement des délinquants ou dans certaines interventions
radiophoniques ultérieures sur le sentiment de sécurité du
nourrisson, Winnicott se réfère à plusieurs reprises à l’expérience de la guerre. Elle lui a permis, semble-t-il, de
développer l’hypothèse selon laquelle n’importe quel enfant
peut être amené à avoir un comportement antisocial quand on
le prive brusquement de son environnement habituel, et pas
seulement les enfants réputés difficiles : énurésie, apathie, vols,
provocations verbales à l’égard des adultes, etc. Dès lors, la
dimension antisociale du comportement concerne tous les
enfants et plus seulement ceux qui sont stigmatisés comme
« délinquants ». C’est une manifestation commune.
Il s’est ainsi produit un apport en retour de l’expérience de
terrain avec des enfants difficiles à la compréhension du
développement psychoaffectif des enfants dans leur rapport à
leur environnement.
En outre, le plan d’évacuation a permis la mise en place
d’un cadre institutionnel pérenne en matière de soins et de
prévention pour les adolescents ayant des conduites antisociales. Winnicott souligne, dans plusieurs écrits, l’importance
du rôle de l’institution dans la prise en charge thérapeutique de
ces adolescents ainsi que l’ambiguïté de la problématique
antisociale, qui « force » la psychanalyse à adopter une posture
à la fois théorique et pratique. Winnicott décrit les limites
d’une approche purement psychanalytique dans le traitement
des enfants antisociaux.
Ce sont donc des enfants échappant à la grille des placements en famille d’accueil prévue par le plan d’évacuation qui
ont suscité l’aménagement de structures propres à les
accueillir. La guerre a rendu ces enfants plus visibles et leur
prise en charge plus urgente. Et cela, comme l’explique Winnicott dans un article de 1947, rédigé avec Clare Britton (« Le
placement des enfants difficiles peut-il être thérapeutique ? »),
ne correspondait ni à un élan charitable ou humaniste de la part
des autorités, mais plutôt au souci de répondre à la très forte
pression sociale d’une opinion qui redoutait de voir les
campagnes anglaises sillonnées par des gamins errants
commettant vols et larcins.
Winnicott retient de ce temps de guerre une leçon qu’il
voudrait voir appliquée en temps de paix; les autorités ont en
effet préféré pendant la guerre recourir aux soins plutôt qu’aux
tribunaux, en laissant, qui plus est, une large part aux initiatives des travailleurs sociaux concernant l’aménagement de
nouveaux lieux, souvent même en les encourageant. La part
belle laissée pendant la guerre aux initiatives locales pour la
prise en charge des enfants difficiles impose, selon Winnicott,
de réfléchir aux raisons pour lesquelles, en temps de paix, la
préférence des pouvoirs publics va généralement à la mise en
place de politiques répressives.
Dans la littérature relative au travail et à l’expérience de
Winnicott, la guerre est souvent présentée comme un moment
charnière mais sans que soit précisée la complexité de son
positionnement par rapport à l’évacuation des enfants. Dans
cette notion de moment charnière, on croit parfois entendre
« moment magique », comme si la guerre était le « sésame
ouvre-toi » de toutes les questions laissées en suspens en temps
de paix. Non seulement une telle vue de l’esprit est moralement contestable mais elle semble fausse si on examine de près
la position nécessairement complexe, tendue, des thérapeutes
en temps de guerre. Il nous semble en effet que c’est plutôt tout
l’impensé de la guerre, les dilemmes insolubles, les tensions
qu’elle suscite dans les pratiques et dans l’engagement lui-même, qui peuvent être éventuellement un moteur pour des
réflexions ultérieures. D’ailleurs, si la référence à son
expérience de la guerre en tant que thérapeute est récurrente
dans l’œuvre de Winnicott, elle demeure précisément une pure
référence et Winnicott ne prend jamais le risque de son instrumentalisation.
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BRITTON C., WINNICOTT D.W. (1947). Le placement des enfants difficiles peut-il être thérapeutique ?, (1984). Déprivation et délinquance.
Paris : Payot, 1994,73-90.
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WINNICOTT D.W. (1939). Les mères déprivées, (1984). Déprivation et
délinquance. Paris : Payot, 1994,46-54.
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BOWLBY J., MILLER E., WINNICOTT D.W. (1939). Lettre au British
Medical Journal, (1984). Déprivation et délinquance. Paris : Payot, 1994,
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WINNICOTT D.W. (1940). A propos des objectifs de la guerre, (1986).
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WINNICOTT D.W. (1941). L’évacuation dans la région de Cambridge :
problèmes sociaux et éducatifs, (1984). Déprivation et délinquance.
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NORTH R., WINNICOTT D.W. (1944). Correspondance avec un magistrat,
(1984). Déprivation et délinquance. Paris : Payot, 1994,195-199.
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délinquance. Paris : Payot, 1994,55-60.
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WINNICOTT D.W. (1945). Le retour des enfants évacués, (1984). Déprivation et délinquance. Paris : Payot, 1994,61-66.
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WINNICOTT D.W. (1945). Les enfants sont rentrés, (1984). Déprivation et
délinquance. Paris : Payot, 1994,67-72.
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WINNICOTT D.W. (1948). Les foyers d’accueil en temps de guerre et en
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WINNICOTT D.W. (1950). Quelques réflexions sur le sens du mot
« démocratie », (1986). Conversations ordinaires. Paris : Gallimard, 2000,
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WINNICOTT D.W. (1960). Faut-il dire « non » ?, (1993). Conseils aux
parents. Paris : Payot, 1995,43-67.
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WINNICOTT D.W. (1967). La délinquance, signe d’espoir, (1986). Conversations ordinaires. Paris : Gallimard, 2000,99-109.