2002
Champ Psychosomatique
Hiroshima : engourdissement et fermeture psychiques
Max Kohn
Psychanalyste, Maître de conférences HDR à l’Université Paris 7-Denis Diderot, UFR de Sciences Humaines Cliniques, Membre de l’UMR 603 du CNRS, « Psychanalyse et pratiques sociales ». Directeur de l’Equipe de recherche « yiddishkeyt et psychanalyse » à l’Université Paris 7-Denis Diderot. 25 rue de Navarin - 75009 Paris.
Une très faible littérature existe en Occident concernant les effets psycho-logiques d’Hiroshima, alors qu’il s’en trouve une mais non traduite au Japon.
On peut trouver quelques articles dans des revues scientifiques et plusieurs
livres. Cet article part de ce constat pour s’interroger sur la raison de cette
absence, en étudiant les textes accessibles. L’expérience d’Hiroshima n’a pas
été sentie. C’est ce qui explique l’importance des concepts de Robert Jay
Lifton de numbing (de numb, engourdissement), la capacité diminuée à sentir,
et de psychic closing-off (fermeture psychique) qu’il développe.Mots-clés :
Engourdissement, Fermeture psychique, Hibakusha, Hiroshima.
There is a very small literature in the West about psychological effects of
Hiroshima, but there is an important one in Japan which is not translated. We
can find some articles in scientific reviews and some books. This article
begins with this fact and then tries to understand why it is so, and studies the
scientific literature on the subject. The experience of Hiroshima has not been
felt. Therefore the concepts of numbing and of psychic closing-off, by Robert
Jay Lifton are important.Keywords :
Closing-off, Hibakusha, Hiroshima, Numbing.
Je me suis demandé ce qui avait pu être publié dans la
psychanalyse sur les effets psychologiques d’Hiroshima
sous forme d’articles ou de livres, en lisant l’ouvrage
Hiroshima in America de Robert Jay Lifton et Greg Mitchell
(Lifton et Mitchell, 1995; Lifton, 1979, 1991, 1995) parlant de
la représentation d’Hiroshima aux USA, à l’occasion de
l’exposition annulée à Washington la même année sur
Hiroshima à la Smithonian Institution. Les auteurs parlent des
effets de la bombe sur les Hibakusha, les victimes, et proposent
des concepts pour penser ces effets. Mais y a-t-il d’autres
travaux ? Très peu de travaux existent sur les effets psychologiques
d’Hiroshima. Pourquoi la littérature à ce sujet est-elle
si faible, et pourquoi est-elle essentiellement américaine, avec
des textes en japonais qui ne sont pas traduits, et pourquoi n’y
a-t-il rien en Europe ?
Rappelons d’abord les faits. Le 6 août 1945 à 8.15 du
matin, la forteresse volante Enola Gay largue une bombe à
l’Uranium 235 surnommée Enola Gay, sur Hiroshima. La
bombe explose à 580 mètres environ au-dessus du centre de la
ville. La ville compte 350 000 habitants. Le 6 août et les
2 semaines suivantes, on compte 150 000 morts, dont de
nombreux Coréens et Chinois, et 80 000 blessés. 92 % des
bâtiments sont complètement détruits et le nombre des
victimes en 1994 est de 186 940. A Nagasaki, le 9 août à 11.02
du matin, une bombe atomique au plutonium 239, surnommée
Fat man, est lancée sur Nagasaki (250 000 habitants). La
bombe atomique manque sa cible, le centre, et tombe sur la
banlieue où elle fait 70 000 morts, et 74 000 blessés. 36 % des
bâtiments sont détruits. En 1994, le nombre officiel des
victimes est de 102 275. Les victimes souffrent de brûlures
causées par l’émission de chaleur et l’incendie, de blessures
dues au souffle de l’explosion et de troubles provoqués par les
radiations.
Les maladies sont à effets foudroyants, et agissent encore
cinq mois après : perte de cheveux, anémie, hémorragies
internes, troubles de la circulation, troubles digestifs, troubles
génitaux, dégradation pouvant aller jusqu’à la mort. A long
terme, différentes formes de cancer, des leucémies, des
troubles globulaires, et des effets in utero sur les enfants de
survivants ont été observés.
LA LITTÉRATURE SUR LES EFFETS PSYCHOLO-GIQUES D’HIROSHIMA
En dehors de l’ouvrage de R.J. Lifton Death in life (1991),
qui fait référence, nous disposons en France du mémoire de
Maya Todeschini (effectué sous la direction de M. Augé à
l’E.H.E.S.S., La bombe au féminin. Les femmes d’Hiroshima
et de Nagasaki, 1997) qui se situe à un niveau plus anthropologique que le livre de R.J. Lifton, qui est psychiatre. Parmi les
16 articles, dont certains de R.J. Lifton, que j’ai pu recenser à
la Bibliothèque Beaubourg, j’ai seulement pu m’en procurer
six (Bell, 1995; Perlman, 1987; Silberner, 1981; Thurlow,
1982; Vyner 1983), dont une contribution à un ouvrage
collectif que m’a envoyée Maya Todeschini (2001). Le
matériel est très pauvre, en dehors de ce qui existe au Japon
même (1983).
J’ai proposé à J. Toussaint Desanti (2001) de réfléchir sur
Hiroshima dans nos discussions privées à la fin de sa vie. Il
faisait de la phénoménologie sur le tas, laissant son interlocuteur proposer un sujet, et l’aidant à penser, avec une générosité absolue. Je prenais des notes, et il relisait ce que j’avais
écrit. Je lui avais parlé d’Hiroshima parce que j’étais exaspéré
du discours sur la Shoah dans les médias, de sa commercialisation outrancière, sans bien sûr nier son unicité comme événement et comme crime contre l’humanité. Pourquoi les psychanalystes qui parlent tant de la Shoah ne disent-ils rien d’Hiroshima ? La morbidité qui accompagne le plus souvent les
travaux sur la Shoah n’est pas seulement liée à son objet, mais
elle le redouble, occultant ce qu’il a pu y avoir de vraiment
vivant et de mort, dont la langue yiddish elle-même. Miriam
Shmoulevitch Hoffman (2002), dans son article de l’hebdomadaire américain de langue yiddish, Forverts, parle très bien
du Rhorban, qui est devenu une gigantesque industrie en
Amérique. Elle le dit aussi de la culture yiddish et d’Israël. Le
Rhorban (Niborski, 1997) est le mot que l’on utilise en yiddish
pour parler de la Shoah. Il désigne la destruction du premier et
du second temple, et par extension la destruction des Juifs
d’Europe.
Les discussions avec J. Toussaint Desanti sur Hiroshima
ont eu lieu avant les attentats du 11 septembre, et j’ai pu le
revoir après encore deux fois avant sa mort le 20 janvier 2002.
Il était évidemment préoccupé par l’actualité, ni optimiste ni
pessimiste, cherchant simplement à penser comme il le dit
dans son dernier livre (Desanti, 2001; le terrorisme délocalisé
ne pouvait pas s’incarner pour J. Toussaint Desanti en Ben
Laden). Notre horizon de corps vivant parlant ne peut pas être
la prochaine explosion d’une bombe humaine ici et pas seulement au Moyen Orient, et encore moins celui d’une bombe
atomique. Pour J. Toussaint Desanti, Hiroshima est l’événement le plus grave qui soit, un crime froid, calculé, un crime
contre la vie, et certainement pas un crime contre l’humanité,
et dont les conséquences sont irréparables. Les effets de la
bombe continuent à se propager. La bombe atomique d’Hiroshima a fait éclater le noyau de l’humain, la continuité de la
vie. Les radiations radioactives continuent de se propager dans
le psychisme. C’est la part d’Hiroshima qui est en nous. Elle
est irradiée. La Shoah a atteint le noyau de l’identification
humaine, notre identification à l’espèce humaine, et dépasse
les Juifs, mais Hiroshima en nous est absolument inconscient
parce que cela touche le vivant que nous sommes. La part
d’Hiroshima en nous, c’est une diffusion totalement inconsciente des effets d’Hiroshima en tant qu’Hiroshima a touché à
notre identification comme être vivant.
L’image la plus fréquemment remémorée des Hibakusha
comme le souligne Michael Perelman (1987) dans Memory,
soul, and the place of Hiroshima, est la femme dont le visage
brûlé ressemble à un masque comique.
Comme le raconte Keiji Nakazawa (1995) dans J’avais six
ans à Hiroshima. 6 août 1945,8h15, « Les corps meurtris,
déchiquetés traînant leur peau au sens propre du terme,
ajoutent à l’impression tragique de trouver des morts vivants
déambulant en un magma lent, mou, agonisant. » Et comble de
tout, dans ce chaos, un bébé naît : « Un tout petit bébé est là,
fragile, surnaturel dans ce chaos. Une mère a perdu son gros
ventre. Quand le bébé est-il né ? L’accouchement, c’est l’évidence, a eu lieu, au cœur de l’enfer. L’explosion a provoqué la
venue prématurée de ma petite sœur. »
Après la crémation de sa mère, alors que l’on récupère
d’habitude d’abord la vertèbre correspondant à la pomme
d’Adam, les os normaux résistant à l’incinération, tout le corps
de sa mère était tombé en poussière : « Le pauvre corps irradié
de notre mère s’était consumé de l’intérieur depuis ce jour fatal
du 6 août 1945. »
S. Hida (1984) parle de ces ombres qui n’ont plus visage ni
voix. Ce ne sont plus des corps humains, mais des masses de
chair informe : « Soudainement un frisson me parcourut le dos
et une peur étrange m’envahit : « Qu’est-ce que c’est ? A quoi
suis-je en train d’assister ? J’avais devant les yeux un phénomène inconnu, et toute l’expérience de mes vingt-huit années
d’expérience ne m’était d’aucun secours. »
L’INSTRUMENTALISATION DE LA MORT
Hiroshima se passe dans le ciel. Cela se dessine dans les
bureaux, ni vu ni connu. Les Américains ne connaissent pas
les victimes. Il n’y a aucune visée du peuple japonais par les
Américains, car ce qui les intéresse c’est de faire une
expérience scientifique et de montrer leur pouvoir. Hiroshima
n’a pas lieu sur terre, dans ce sens, car il ne vise pas des êtres
charnels pour les faire pâtir au nom de quoi que ce soit. Il n’y
a même pas l’idée que les Américains pourraient commettre
un crime contre la vie. Dans la Shoah, la mise à mort massive
comme acte criminel est enracinée dans l’idée du crime. C’est
un meurtre justifié, un crime contre l’humanité. Hiroshima,
c’est un acte de guerre. Les Américains ont envoyé un avion, et
ils ont fait un double coup. Ils ont expérimenté in vivo et ils ont
produit un effet de terreur, un effet de puissance. Il n’y a pas
d’intention criminelle. Les nazis tenaient des listes. Ici, c’est
le Japon qui est concerné, pas les gens.
Avec Hiroshima, nous n’en avons pas encore fini. C’est
inaugural pour la vie et le corps. On n’a jamais vu des corps
vivants comme s’ils étaient morts. De la peau qui traîne, on en
a jamais vu. Il y a eu bien sûr des lambeaux de chair dans les
guerres et les attentats, mais les visages des victimes apparaissent dans les journaux après, comme on peut le voir dans le
journal israélien Shar Lematrhil (2002) qui montre la photo
d’un jeune couple assassiné par l’explosion d’une bombe
humaine, et qui venait de se marier, Eyal et Yael Sorek. Ce
n’est pas le cas à Hiroshima. La radiation nucléaire d’Hiroshima dure indéfiniment. C’est l’assise plus qu’ancestrale de
la vie qui se trouve menacée. C’est un crime contre la vie. Les
suites ne sont pas décidées. La menace contre le vivant
est inscrite dans ce par quoi le vivant vit, la technologie.
J. Toussaint Desanti (2001) pensait qu’une des menaces les
plus graves pour nous c’était que le virtuel remplace le réel.
L’abîme qui sépare les corps ne doit pas être recouvert pour lui
(Desanti, 1999) : « Encore une fois, ce qui est premier
– « prôton kaï kurion », comme disait Aristote – c’est l’abîme
qui sépare les corps parlants les uns des autres et, tous
ensemble, dans le jeu hasardeux de leurs relations intersubjectives, les sépare de l’être en provenance des choses ». L’abîme
entre les corps parlants exige d’être recouvert sans arrêt mais le
recouvrement n’est jamais total. Il reste toujours les corps
jouissants et pâtissants. L’idolâtrie de la technologie est à son
comble à Hiroshima. C’est la plus totale indifférence aux corps
vivants et parlants, et donc un recouvrement total de l’abîme
qui les sépare. La technologie y est une fin en soi. Les centrales
nucléaires ont menacé la vie dans ses fondements, et il
faut vivre avec cela. Ce qui permet d’instrumentaliser la vie,
le nucléaire, constitue la menace la plus grave que nous
n’ayons jamais connu, la menace de la vie elle-même. Les
corps parlants sont en état d’écartement, et l’écart risque d’être
recouvert sans arrêt dans le réel, s’il n’y a pas de symbolisation. C’est la symbolisation qui maintient l’écartement. Ce que
symbolise Hiroshima est un abîme, c’est la disparition de la
vie elle-même. C’est un crime contre la vie, pas seulement les
êtres humains, mais aussi contre tout ce qui est vivant, plantes
et animaux, dans la plus totale indifférence à l’avenir de la vie
et de l’espèce humaine qui en fait partie.
L’instrumentalisation de la mort à Hiroshima, c’est une
certaine forme d’économie, la stratégie en soi, l’effet de
pouvoir pour lui-même. Jeter la bombe est un acte irrémédiable pour l’histoire de l’humanité. La Shoah n’est pas un acte
irrémédiable, même si cela peut choquer ceux qui y ont perdu
toute leur famille. Il ne s’agit évidemment pas de nier le crime
contre l’humanité que constitue la Shoah. Il dit qu’il y a une
symbolisation de l’événement, et la sursaturation médiatique
en est en élément. L’avenir reste ouvert, les choses ayant
changé de forme comme une Gestalt. Les suites de la Shoah,
c’est pour beaucoup une prise de conscience du judaïsme.
Avec Hiroshima l’horizon est bouché, l’avenir est sombre.
Il n’y a aucune perspective. Ce n’est pas un événement du
passé, mais ce qui nous attend, et il n’y a aucune raison de s’y
attendre. A Hiroshima, il n’y a aucune violence, aucune hostilité. C’est l’instrumentalisation de la mort à des fins stratégiques, expérimentales, alors qu’Auchwitz c’est une extermination délibérée. Disposer de l’arme atomique, c’est sérieux.
Comment peut-on en venir à instrumentaliser la mort ?
À Auchwitz, la mort n’est pas instrumentalisée. Elle est perpétuelle. La mort est partout dans les camps. Elle est omniprésente, omnipotente, et ne dure pas un moment seulement. Elle
est constante. Sa durée est indéfinie, et se prolonge sur
plusieurs générations, et elle touche le reste de l’espèce
humaine dans son identification à elle-même.
Les victimes d’Hiroshima deviennent une annonce, une
menace qui exhibe le caractère absolument sérieux du pouvoir
américain. C’est un acte de pouvoir froidement calculé. La
terreur, c’est toujours une instrumentalisation de la mort. Il
s’agit d’abolir le visage dans le champ politique. Je parlais du
cas de Claude Eatherly (Anders, 1995) – pilote de l’avion qui
a largué la bombe à Hiroshima et qui a été atteint de troubles
psychopathologiques graves – à J. Toussaint Desanti, et il me
répliqua que l’éthique devient blanche lorsque l’on devient
l’objet de l’instrumentalisation de la mort. Toutes les valeurs
deviennent équivalentes. La morale fonctionne avec du blanc
et du noir, le bien et le mal et l’éthique visant ce qui est souhaitable selon Aristote, le rate le plus souvent dans la grisaille.
Une éthique blanche ne s’oppose à rien, n’est pas un mélange,
un compromis, elle n’est pas grise.
Le cas d’Hiroshima est un cas pur. Il s’est passé quelque
chose de fondamental à Hiroshima sur le plan du politique en
tant qu’il fait signe vers l’extérieur du pouvoir, vers ce qui
n’est pas au pouvoir du politique, la vie elle-même.
À Auchwitz, il y a une jouissance du bourreau, mais pas du
tout à Hiroshima. Il n’y a pas de pathétique. Le pathétique
vient après à Hiroshima. Le temps que dure la chose, il n’y a
pas de pathétique parce que les Japonais le vivent sans témoin
extérieur. Comment la structure historique s’ajuste-t-elle pour
que le visage ne soit pas annulé ? Chez les nazis, le visage de
l’autre n’est pas annulé. A Hiroshima, le visage n’a plus
d’importance, le visage de l’autre est blanc, c’est une marque
vide. Quand on est prêt à instrumentaliser la mort, c’est la mort
qui prend la place de la marque vide.
On comprend mieux pourquoi la littérature sur les effets
psychologiques d’Hiroshima est si faible. Les Européens n’ont
rien, car ils n’ont pas jeté la bombe, et les Américains en ont
un peu parce qu’ils sont culpabilisés, et les Japonais ont une
vaste littérature non traduite à ce sujet qu’ils gardent pour eux.
Maya Todeschini m’a dit qu’au Japon, les thèses et les
publications de Lifton sur les Hibakusha, sont très controversées. Les Hibakusha sont les survivants directs de la bombe,
les personnes qui sont arrivées sur les lieux dans les deux
semaines suivant l’explosion, les personnes irradiées in utero,
les enfants de survivants irradiés, les irradiés décédés. On lui
reproche d’avoir été à l’origine d’une vision extrêmement
négative et désespérée de l’expérience Hibakusha, vision qui
aurait paradoxalement renforcée la discrimination à leur égard.
Pour elle, c’est certainement un peu injuste. Mais n’empêche
qu’il s’est quand même créé un groupe d’études pour critiquer
et réévaluer les thèses de R.J. Lifton à Hiroshima, groupe
composé de travailleurs sociaux, de Hibakusha, et de
chercheurs.
Le livre Death in life (Lifton, 1991) qui a été un grand
succès aux Etats-Unis, s’est vendu seulement à quelques
centaines d’exemplaires au Japon.
R.J. Lifton est juif et il a étudié le meurtre médicalisé des
médecins nazis dans Les médecins nazis. Le meurtre médical
et la psychologie du génocide (Lifton, 1989) où il mentionne
son étrange sentiment d’inconfort d’avoir un peu d’empathie
pour les médecins nazis.
Dans Hiroshima in America (Lifton, 1995), il propose le
concept de Psychic numbing. To numb signifie « engourdir ».
C’est un engourdissement psychique. Il le définit comme une
capacité ou une tendance diminuée à sentir (diminished
capacity or inclination to feel).
Les survivants racontent en se remémorant l’explosion de
la bombe, qu’ils ont simplement cessé de sentir. Ils parlent de
paralysie de l’esprit (paralysis of mind). Ils sont devenus insensibles à la mort humaine (insensitive to human death).
Momentanément, ils n’avaient plus aucune sensation (temporary without any feeling). C’était l’expression aiguë de cet
engourdissement psychique sous la forme du Closing-off, de
la fermeture psychique, d’une rupture.
C’était un mécanisme de défense utile, permettant à l’esprit
d’être débordé, et peut-être détruit par ce qui se passait.
L’engourdissement peut être vu comme une mort temporaire
au service de la survie à long terme de l’esprit. Mais cet
engourdissement psychique pouvait se transformer en dépression, en désespoir.
R.J. Lifton fait remarquer qu’il y a eu des recherches sur
les impacts physiques d’Hiroshima et les effets des radiations,
mais qu’il n’y a rien eu sur les effets psychologiques. C’est
comme si un champ d’engourdissement avait enveloppé toute
l’expérience d’Hiroshima, et que c’était encore le cas.
L’engourdissement est en partie sélective. On n’évite pas plus
Hiroshima que l’on n’évite d’autres choses. Mais cela devient
amorphe. L’engourdissement ne s’arrête pas à Hiroshima. En
nous fermant au coût humain de la bombe, nous dit Lifton,
nous pouvons en faire autant plus facilement avec d’autres
expériences de souffrance collective, par exemple le génocide
de Bosnie et du Rwanda en 1990.
Pour lui, pour vraiment comprendre le trauma d’Hiroshima
sur les Américains, il faut considérer les principes généraux de
la continuité de la vie, avec les particularités américaines
concernant les dangers de cette continuité.
Il existe un besoin universel d’un lien humain plus large (a
larger human connectedness), ce que R.J. Lifton appelle la
symbolisation de l’immortalité. Et c’est là qu’il fait référence à
un psychanalyste qui s’est intéressé aux effets d’Hiroshima,
E. Glover (1946).
E. Erikson, dans ses travaux sur l’identité a parlé d’une
manière plus générale des dislocations en relation avec la
Seconde Guerre mondiale, comment quelqu’un vivait et
mourait. Dès 1946, E. Glover avait déclaré qu’Hiroshima et
Nagasaki, avaient renforcé les fantasmes les plus extrêmes de
destruction du monde. Pour R.J. Lifton, il faut rompre avec cet
engourdissement en apprenant et en réapprenant à sentir (to
feel). Pour E. Glover, la bombe atomique va droit à l’inconscient. Dans l’inconscient, ce qui est latent, ce sont des idées de
destruction du monde, comme le montre l’étude des rêves et
des fantasmes des psychotiques. La destruction du monde,
pour lui, ce n’est pas le monde en tant que tel, c’est ce que le
monde symbolise.
LA REPRÉSENTATION DE LA SHOAH ET D’HIROSHIMA
Tout ce qui se passe en ce début de siècle autour des effets
de la Shoah (Kohn, 1999,2000), en est un exemple où il nous
faut réapprendre à sentir, parce que la représentation de la
Shoah et la disparition des dernières victimes recouvre ce qui
a été éprouvé. Les représentations remplacent ce qui a réellement été vécu, en tiennent même lieu. Le plus difficile c’est de
penser Hiroshima, car cela ne correspond à aucune sensation
pour nous, dans notre chair. Ce n’est donc pas la représentation d’Hiroshima le problème.
Dans le cas de la Shoah, cette représentation est sursaturée,
car il est effectivement difficile pour le siècle de tourner la
page, vu que ce crime délibéré porte sur plusieurs générations,
que c’est un crime contre l’humanité qui concerne l’espèce
humaine. Cela n’a aucun rapport avec un acte politique, une
expérimentation scientifique, qui dévoile le vrai visage du
politique et de la science, comme Hiroshima. L’avenir n’est
pas décidé, et J. Toussaint Desanti pensait que le siècle qui
venait risquait fort d’être pire que le précédent. Marguerite
Duras (1960) dans Hiroshima mon amour écrit : « Lui : « Tu
n’as rien vu à Hiroshima. Rien ». Elle : « J’ai tout vu. Tout ».
Nous n’avons pas senti Hiroshima, et il est nécessaire de
sortir du débat sur le représentable ou le non représentable.
Tout voir, ne rien voir comme le dit Marguerite Duras, ce n’est
pas le problème. Ce n’est pas tout ou rien, c’est pire, et je ne
sais même pas comment le dire. C’est absolument terrible et
grave, et c’est notre horizon qu’il faut dépasser. Hiroshima
exige de penser, de fuir en avant pour penser sa présence, mais
en avant, Hiroshima est là, pas en arrière. La continuité de la
vie est une loi non écrite. Il n’est écrit nulle part que l’humanité
doive vivre, persévérer dans son être.
Kenzaburô Oe (1965) écrit dans Notes de Hiroshima: « Or,
ce qui s’est passé il y a vingt ans à Hiroshima, c’est un carnage
totalement épouvantable en ce sens qu’il renferme peut-être les
signes avants coureurs de la véritable fin du monde : le jour où
notre civilisation ne sera plus transmise que par des êtres de
sang et aux cellules si dégénérées qu’on ne pourra même plus
les désigner du nom d’« hommes ». Voilà où se situe la « chose
absolument monstrueuse et terrifiante, tapie dans les ténèbres
d’Hiroshima » : dans cette éventualité, et nulle part ailleurs. »
J’ai tenté d’évoquer le problème que pose l’existence d’une
littérature scientifique très restreinte sur les effets psychologiques d’Hiroshima, tant au niveau des articles que des
ouvrages, dont ceux de R.J. Lifton. Cette place vide, cette
absence ne renvoient pas à une absence de représentation qu’il
faudrait remplir, saturer, mais elle renvoie de manière plus
radicale comme l’élaboration des concepts d’engourdissement
et de fermeture psychique de Lifton, le montre, à quelque
chose qui n’a pas été senti. Hiroshima n’est pas un crime
contre l’humanité comme la Shoah. C’est un crime contre la
vie. Il est temps de se rendre compte qu’il existe des
Hibakusha. Ils ont un visage.
J’aimerai finir sur ce passage du livre bouleversant sur
Auchwitz écrit par Fred Wander (1997), Der siebente
Brunnen: « Le visage de l’homme est millénaire ».
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