Champ psychosomatique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.291306289X
170 pages

p. 85 à 96
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no 28 2002/4

2002 Champ Psychosomatique

Hiroshima : engourdissement et fermeture psychiques

Max Kohn Psychanalyste, Maître de conférences HDR à l’Université Paris 7-Denis Diderot, UFR de Sciences Humaines Cliniques, Membre de l’UMR 603 du CNRS, « Psychanalyse et pratiques sociales ». Directeur de l’Equipe de recherche « yiddishkeyt et psychanalyse » à l’Université Paris 7-Denis Diderot. 25 rue de Navarin - 75009 Paris.
Une très faible littérature existe en Occident concernant les effets psycho-logiques d’Hiroshima, alors qu’il s’en trouve une mais non traduite au Japon. On peut trouver quelques articles dans des revues scientifiques et plusieurs livres. Cet article part de ce constat pour s’interroger sur la raison de cette absence, en étudiant les textes accessibles. L’expérience d’Hiroshima n’a pas été sentie. C’est ce qui explique l’importance des concepts de Robert Jay Lifton de numbing (de numb, engourdissement), la capacité diminuée à sentir, et de psychic closing-off (fermeture psychique) qu’il développe.Mots-clés : Engourdissement, Fermeture psychique, Hibakusha, Hiroshima. There is a very small literature in the West about psychological effects of Hiroshima, but there is an important one in Japan which is not translated. We can find some articles in scientific reviews and some books. This article begins with this fact and then tries to understand why it is so, and studies the scientific literature on the subject. The experience of Hiroshima has not been felt. Therefore the concepts of numbing and of psychic closing-off, by Robert Jay Lifton are important.Keywords : Closing-off, Hibakusha, Hiroshima, Numbing.
Je me suis demandé ce qui avait pu être publié dans la psychanalyse sur les effets psychologiques d’Hiroshima sous forme d’articles ou de livres, en lisant l’ouvrage Hiroshima in America de Robert Jay Lifton et Greg Mitchell (Lifton et Mitchell, 1995; Lifton, 1979, 1991, 1995) parlant de la représentation d’Hiroshima aux USA, à l’occasion de l’exposition annulée à Washington la même année sur Hiroshima à la Smithonian Institution. Les auteurs parlent des effets de la bombe sur les Hibakusha, les victimes, et proposent des concepts pour penser ces effets. Mais y a-t-il d’autres travaux ? Très peu de travaux existent sur les effets psychologiques d’Hiroshima. Pourquoi la littérature à ce sujet est-elle si faible, et pourquoi est-elle essentiellement américaine, avec des textes en japonais qui ne sont pas traduits, et pourquoi n’y a-t-il rien en Europe ?
 
L’ÉVÉNEMENT D’HIROSHIMA
 
 
Rappelons d’abord les faits. Le 6 août 1945 à 8.15 du matin, la forteresse volante Enola Gay largue une bombe à l’Uranium 235 surnommée Enola Gay, sur Hiroshima. La bombe explose à 580 mètres environ au-dessus du centre de la ville. La ville compte 350 000 habitants. Le 6 août et les 2 semaines suivantes, on compte 150 000 morts, dont de nombreux Coréens et Chinois, et 80 000 blessés. 92 % des bâtiments sont complètement détruits et le nombre des victimes en 1994 est de 186 940. A Nagasaki, le 9 août à 11.02 du matin, une bombe atomique au plutonium 239, surnommée Fat man, est lancée sur Nagasaki (250 000 habitants). La bombe atomique manque sa cible, le centre, et tombe sur la banlieue où elle fait 70 000 morts, et 74 000 blessés. 36 % des bâtiments sont détruits. En 1994, le nombre officiel des victimes est de 102 275. Les victimes souffrent de brûlures causées par l’émission de chaleur et l’incendie, de blessures dues au souffle de l’explosion et de troubles provoqués par les radiations.
Les maladies sont à effets foudroyants, et agissent encore cinq mois après : perte de cheveux, anémie, hémorragies internes, troubles de la circulation, troubles digestifs, troubles génitaux, dégradation pouvant aller jusqu’à la mort. A long terme, différentes formes de cancer, des leucémies, des troubles globulaires, et des effets in utero sur les enfants de survivants ont été observés.
 
LA LITTÉRATURE SUR LES EFFETS PSYCHOLO-GIQUES D’HIROSHIMA
 
 
En dehors de l’ouvrage de R.J. Lifton Death in life (1991), qui fait référence, nous disposons en France du mémoire de Maya Todeschini (effectué sous la direction de M. Augé à l’E.H.E.S.S., La bombe au féminin. Les femmes d’Hiroshima et de Nagasaki, 1997) qui se situe à un niveau plus anthropologique que le livre de R.J. Lifton, qui est psychiatre. Parmi les 16 articles, dont certains de R.J. Lifton, que j’ai pu recenser à la Bibliothèque Beaubourg, j’ai seulement pu m’en procurer six (Bell, 1995; Perlman, 1987; Silberner, 1981; Thurlow, 1982; Vyner 1983), dont une contribution à un ouvrage collectif que m’a envoyée Maya Todeschini (2001). Le matériel est très pauvre, en dehors de ce qui existe au Japon même (1983).
J’ai proposé à J. Toussaint Desanti (2001) de réfléchir sur Hiroshima dans nos discussions privées à la fin de sa vie. Il faisait de la phénoménologie sur le tas, laissant son interlocuteur proposer un sujet, et l’aidant à penser, avec une générosité absolue. Je prenais des notes, et il relisait ce que j’avais écrit. Je lui avais parlé d’Hiroshima parce que j’étais exaspéré du discours sur la Shoah dans les médias, de sa commercialisation outrancière, sans bien sûr nier son unicité comme événement et comme crime contre l’humanité. Pourquoi les psychanalystes qui parlent tant de la Shoah ne disent-ils rien d’Hiroshima ? La morbidité qui accompagne le plus souvent les travaux sur la Shoah n’est pas seulement liée à son objet, mais elle le redouble, occultant ce qu’il a pu y avoir de vraiment vivant et de mort, dont la langue yiddish elle-même. Miriam Shmoulevitch Hoffman (2002), dans son article de l’hebdomadaire américain de langue yiddish, Forverts, parle très bien du Rhorban, qui est devenu une gigantesque industrie en Amérique. Elle le dit aussi de la culture yiddish et d’Israël. Le Rhorban (Niborski, 1997) est le mot que l’on utilise en yiddish pour parler de la Shoah. Il désigne la destruction du premier et du second temple, et par extension la destruction des Juifs d’Europe.
Les discussions avec J. Toussaint Desanti sur Hiroshima ont eu lieu avant les attentats du 11 septembre, et j’ai pu le revoir après encore deux fois avant sa mort le 20 janvier 2002. Il était évidemment préoccupé par l’actualité, ni optimiste ni pessimiste, cherchant simplement à penser comme il le dit dans son dernier livre (Desanti, 2001; le terrorisme délocalisé ne pouvait pas s’incarner pour J. Toussaint Desanti en Ben Laden). Notre horizon de corps vivant parlant ne peut pas être la prochaine explosion d’une bombe humaine ici et pas seulement au Moyen Orient, et encore moins celui d’une bombe atomique. Pour J. Toussaint Desanti, Hiroshima est l’événement le plus grave qui soit, un crime froid, calculé, un crime contre la vie, et certainement pas un crime contre l’humanité, et dont les conséquences sont irréparables. Les effets de la bombe continuent à se propager. La bombe atomique d’Hiroshima a fait éclater le noyau de l’humain, la continuité de la vie. Les radiations radioactives continuent de se propager dans le psychisme. C’est la part d’Hiroshima qui est en nous. Elle est irradiée. La Shoah a atteint le noyau de l’identification humaine, notre identification à l’espèce humaine, et dépasse les Juifs, mais Hiroshima en nous est absolument inconscient parce que cela touche le vivant que nous sommes. La part d’Hiroshima en nous, c’est une diffusion totalement inconsciente des effets d’Hiroshima en tant qu’Hiroshima a touché à notre identification comme être vivant.
 
LES HIBAKUSHA
 
 
L’image la plus fréquemment remémorée des Hibakusha comme le souligne Michael Perelman (1987) dans Memory, soul, and the place of Hiroshima, est la femme dont le visage brûlé ressemble à un masque comique.
Comme le raconte Keiji Nakazawa (1995) dans J’avais six ans à Hiroshima. 6 août 1945,8h15, « Les corps meurtris, déchiquetés traînant leur peau au sens propre du terme, ajoutent à l’impression tragique de trouver des morts vivants déambulant en un magma lent, mou, agonisant. » Et comble de tout, dans ce chaos, un bébé naît : « Un tout petit bébé est là, fragile, surnaturel dans ce chaos. Une mère a perdu son gros ventre. Quand le bébé est-il né ? L’accouchement, c’est l’évidence, a eu lieu, au cœur de l’enfer. L’explosion a provoqué la venue prématurée de ma petite sœur. »
Après la crémation de sa mère, alors que l’on récupère d’habitude d’abord la vertèbre correspondant à la pomme d’Adam, les os normaux résistant à l’incinération, tout le corps de sa mère était tombé en poussière : « Le pauvre corps irradié de notre mère s’était consumé de l’intérieur depuis ce jour fatal du 6 août 1945. »
S. Hida (1984) parle de ces ombres qui n’ont plus visage ni voix. Ce ne sont plus des corps humains, mais des masses de chair informe : « Soudainement un frisson me parcourut le dos et une peur étrange m’envahit : « Qu’est-ce que c’est ? A quoi suis-je en train d’assister ? J’avais devant les yeux un phénomène inconnu, et toute l’expérience de mes vingt-huit années d’expérience ne m’était d’aucun secours. »
 
L’INSTRUMENTALISATION DE LA MORT
 
 
Hiroshima se passe dans le ciel. Cela se dessine dans les bureaux, ni vu ni connu. Les Américains ne connaissent pas les victimes. Il n’y a aucune visée du peuple japonais par les Américains, car ce qui les intéresse c’est de faire une expérience scientifique et de montrer leur pouvoir. Hiroshima n’a pas lieu sur terre, dans ce sens, car il ne vise pas des êtres charnels pour les faire pâtir au nom de quoi que ce soit. Il n’y a même pas l’idée que les Américains pourraient commettre un crime contre la vie. Dans la Shoah, la mise à mort massive comme acte criminel est enracinée dans l’idée du crime. C’est un meurtre justifié, un crime contre l’humanité. Hiroshima, c’est un acte de guerre. Les Américains ont envoyé un avion, et ils ont fait un double coup. Ils ont expérimenté in vivo et ils ont produit un effet de terreur, un effet de puissance. Il n’y a pas d’intention criminelle. Les nazis tenaient des listes. Ici, c’est le Japon qui est concerné, pas les gens.
Avec Hiroshima, nous n’en avons pas encore fini. C’est inaugural pour la vie et le corps. On n’a jamais vu des corps vivants comme s’ils étaient morts. De la peau qui traîne, on en a jamais vu. Il y a eu bien sûr des lambeaux de chair dans les guerres et les attentats, mais les visages des victimes apparaissent dans les journaux après, comme on peut le voir dans le journal israélien Shar Lematrhil (2002) qui montre la photo d’un jeune couple assassiné par l’explosion d’une bombe humaine, et qui venait de se marier, Eyal et Yael Sorek. Ce n’est pas le cas à Hiroshima. La radiation nucléaire d’Hiroshima dure indéfiniment. C’est l’assise plus qu’ancestrale de la vie qui se trouve menacée. C’est un crime contre la vie. Les suites ne sont pas décidées. La menace contre le vivant est inscrite dans ce par quoi le vivant vit, la technologie. J. Toussaint Desanti (2001) pensait qu’une des menaces les plus graves pour nous c’était que le virtuel remplace le réel. L’abîme qui sépare les corps ne doit pas être recouvert pour lui (Desanti, 1999) : « Encore une fois, ce qui est premier – « prôton kaï kurion », comme disait Aristote – c’est l’abîme qui sépare les corps parlants les uns des autres et, tous ensemble, dans le jeu hasardeux de leurs relations intersubjectives, les sépare de l’être en provenance des choses ». L’abîme entre les corps parlants exige d’être recouvert sans arrêt mais le recouvrement n’est jamais total. Il reste toujours les corps jouissants et pâtissants. L’idolâtrie de la technologie est à son comble à Hiroshima. C’est la plus totale indifférence aux corps vivants et parlants, et donc un recouvrement total de l’abîme qui les sépare. La technologie y est une fin en soi. Les centrales nucléaires ont menacé la vie dans ses fondements, et il faut vivre avec cela. Ce qui permet d’instrumentaliser la vie, le nucléaire, constitue la menace la plus grave que nous n’ayons jamais connu, la menace de la vie elle-même. Les corps parlants sont en état d’écartement, et l’écart risque d’être recouvert sans arrêt dans le réel, s’il n’y a pas de symbolisation. C’est la symbolisation qui maintient l’écartement. Ce que symbolise Hiroshima est un abîme, c’est la disparition de la vie elle-même. C’est un crime contre la vie, pas seulement les êtres humains, mais aussi contre tout ce qui est vivant, plantes et animaux, dans la plus totale indifférence à l’avenir de la vie et de l’espèce humaine qui en fait partie.
L’instrumentalisation de la mort à Hiroshima, c’est une certaine forme d’économie, la stratégie en soi, l’effet de pouvoir pour lui-même. Jeter la bombe est un acte irrémédiable pour l’histoire de l’humanité. La Shoah n’est pas un acte irrémédiable, même si cela peut choquer ceux qui y ont perdu toute leur famille. Il ne s’agit évidemment pas de nier le crime contre l’humanité que constitue la Shoah. Il dit qu’il y a une symbolisation de l’événement, et la sursaturation médiatique en est en élément. L’avenir reste ouvert, les choses ayant changé de forme comme une Gestalt. Les suites de la Shoah, c’est pour beaucoup une prise de conscience du judaïsme. Avec Hiroshima l’horizon est bouché, l’avenir est sombre. Il n’y a aucune perspective. Ce n’est pas un événement du passé, mais ce qui nous attend, et il n’y a aucune raison de s’y attendre. A Hiroshima, il n’y a aucune violence, aucune hostilité. C’est l’instrumentalisation de la mort à des fins stratégiques, expérimentales, alors qu’Auchwitz c’est une extermination délibérée. Disposer de l’arme atomique, c’est sérieux. Comment peut-on en venir à instrumentaliser la mort ? À Auchwitz, la mort n’est pas instrumentalisée. Elle est perpétuelle. La mort est partout dans les camps. Elle est omniprésente, omnipotente, et ne dure pas un moment seulement. Elle est constante. Sa durée est indéfinie, et se prolonge sur plusieurs générations, et elle touche le reste de l’espèce humaine dans son identification à elle-même.
Les victimes d’Hiroshima deviennent une annonce, une menace qui exhibe le caractère absolument sérieux du pouvoir américain. C’est un acte de pouvoir froidement calculé. La terreur, c’est toujours une instrumentalisation de la mort. Il s’agit d’abolir le visage dans le champ politique. Je parlais du cas de Claude Eatherly (Anders, 1995) – pilote de l’avion qui a largué la bombe à Hiroshima et qui a été atteint de troubles psychopathologiques graves – à J. Toussaint Desanti, et il me répliqua que l’éthique devient blanche lorsque l’on devient l’objet de l’instrumentalisation de la mort. Toutes les valeurs deviennent équivalentes. La morale fonctionne avec du blanc et du noir, le bien et le mal et l’éthique visant ce qui est souhaitable selon Aristote, le rate le plus souvent dans la grisaille. Une éthique blanche ne s’oppose à rien, n’est pas un mélange, un compromis, elle n’est pas grise.
 
UN CAS PUR
 
 
Le cas d’Hiroshima est un cas pur. Il s’est passé quelque chose de fondamental à Hiroshima sur le plan du politique en tant qu’il fait signe vers l’extérieur du pouvoir, vers ce qui n’est pas au pouvoir du politique, la vie elle-même. À Auchwitz, il y a une jouissance du bourreau, mais pas du tout à Hiroshima. Il n’y a pas de pathétique. Le pathétique vient après à Hiroshima. Le temps que dure la chose, il n’y a pas de pathétique parce que les Japonais le vivent sans témoin extérieur. Comment la structure historique s’ajuste-t-elle pour que le visage ne soit pas annulé ? Chez les nazis, le visage de l’autre n’est pas annulé. A Hiroshima, le visage n’a plus d’importance, le visage de l’autre est blanc, c’est une marque vide. Quand on est prêt à instrumentaliser la mort, c’est la mort qui prend la place de la marque vide.
On comprend mieux pourquoi la littérature sur les effets psychologiques d’Hiroshima est si faible. Les Européens n’ont rien, car ils n’ont pas jeté la bombe, et les Américains en ont un peu parce qu’ils sont culpabilisés, et les Japonais ont une vaste littérature non traduite à ce sujet qu’ils gardent pour eux.
Maya Todeschini m’a dit qu’au Japon, les thèses et les publications de Lifton sur les Hibakusha, sont très controversées. Les Hibakusha sont les survivants directs de la bombe, les personnes qui sont arrivées sur les lieux dans les deux semaines suivant l’explosion, les personnes irradiées in utero, les enfants de survivants irradiés, les irradiés décédés. On lui reproche d’avoir été à l’origine d’une vision extrêmement négative et désespérée de l’expérience Hibakusha, vision qui aurait paradoxalement renforcée la discrimination à leur égard. Pour elle, c’est certainement un peu injuste. Mais n’empêche qu’il s’est quand même créé un groupe d’études pour critiquer et réévaluer les thèses de R.J. Lifton à Hiroshima, groupe composé de travailleurs sociaux, de Hibakusha, et de chercheurs.
Le livre Death in life (Lifton, 1991) qui a été un grand succès aux Etats-Unis, s’est vendu seulement à quelques centaines d’exemplaires au Japon.
R.J. Lifton est juif et il a étudié le meurtre médicalisé des médecins nazis dans Les médecins nazis. Le meurtre médical et la psychologie du génocide (Lifton, 1989) où il mentionne son étrange sentiment d’inconfort d’avoir un peu d’empathie pour les médecins nazis.
Dans Hiroshima in America (Lifton, 1995), il propose le concept de Psychic numbing. To numb signifie « engourdir ». C’est un engourdissement psychique. Il le définit comme une capacité ou une tendance diminuée à sentir (diminished capacity or inclination to feel).
Les survivants racontent en se remémorant l’explosion de la bombe, qu’ils ont simplement cessé de sentir. Ils parlent de paralysie de l’esprit (paralysis of mind). Ils sont devenus insensibles à la mort humaine (insensitive to human death). Momentanément, ils n’avaient plus aucune sensation (temporary without any feeling). C’était l’expression aiguë de cet engourdissement psychique sous la forme du Closing-off, de la fermeture psychique, d’une rupture.
C’était un mécanisme de défense utile, permettant à l’esprit d’être débordé, et peut-être détruit par ce qui se passait. L’engourdissement peut être vu comme une mort temporaire au service de la survie à long terme de l’esprit. Mais cet engourdissement psychique pouvait se transformer en dépression, en désespoir.
R.J. Lifton fait remarquer qu’il y a eu des recherches sur les impacts physiques d’Hiroshima et les effets des radiations, mais qu’il n’y a rien eu sur les effets psychologiques. C’est comme si un champ d’engourdissement avait enveloppé toute l’expérience d’Hiroshima, et que c’était encore le cas. L’engourdissement est en partie sélective. On n’évite pas plus Hiroshima que l’on n’évite d’autres choses. Mais cela devient amorphe. L’engourdissement ne s’arrête pas à Hiroshima. En nous fermant au coût humain de la bombe, nous dit Lifton, nous pouvons en faire autant plus facilement avec d’autres expériences de souffrance collective, par exemple le génocide de Bosnie et du Rwanda en 1990.
Pour lui, pour vraiment comprendre le trauma d’Hiroshima sur les Américains, il faut considérer les principes généraux de la continuité de la vie, avec les particularités américaines concernant les dangers de cette continuité.
 
SENTIR HIROSHIMA
 
 
Il existe un besoin universel d’un lien humain plus large (a larger human connectedness), ce que R.J. Lifton appelle la symbolisation de l’immortalité. Et c’est là qu’il fait référence à un psychanalyste qui s’est intéressé aux effets d’Hiroshima, E. Glover (1946).
E. Erikson, dans ses travaux sur l’identité a parlé d’une manière plus générale des dislocations en relation avec la Seconde Guerre mondiale, comment quelqu’un vivait et mourait. Dès 1946, E. Glover avait déclaré qu’Hiroshima et Nagasaki, avaient renforcé les fantasmes les plus extrêmes de destruction du monde. Pour R.J. Lifton, il faut rompre avec cet engourdissement en apprenant et en réapprenant à sentir (to feel). Pour E. Glover, la bombe atomique va droit à l’inconscient. Dans l’inconscient, ce qui est latent, ce sont des idées de destruction du monde, comme le montre l’étude des rêves et des fantasmes des psychotiques. La destruction du monde, pour lui, ce n’est pas le monde en tant que tel, c’est ce que le monde symbolise.
 
LA REPRÉSENTATION DE LA SHOAH ET D’HIROSHIMA
 
 
Tout ce qui se passe en ce début de siècle autour des effets de la Shoah (Kohn, 1999,2000), en est un exemple où il nous faut réapprendre à sentir, parce que la représentation de la Shoah et la disparition des dernières victimes recouvre ce qui a été éprouvé. Les représentations remplacent ce qui a réellement été vécu, en tiennent même lieu. Le plus difficile c’est de penser Hiroshima, car cela ne correspond à aucune sensation pour nous, dans notre chair. Ce n’est donc pas la représentation d’Hiroshima le problème.
Dans le cas de la Shoah, cette représentation est sursaturée, car il est effectivement difficile pour le siècle de tourner la page, vu que ce crime délibéré porte sur plusieurs générations, que c’est un crime contre l’humanité qui concerne l’espèce humaine. Cela n’a aucun rapport avec un acte politique, une expérimentation scientifique, qui dévoile le vrai visage du politique et de la science, comme Hiroshima. L’avenir n’est pas décidé, et J. Toussaint Desanti pensait que le siècle qui venait risquait fort d’être pire que le précédent. Marguerite Duras (1960) dans Hiroshima mon amour écrit : « Lui : « Tu n’as rien vu à Hiroshima. Rien ». Elle : « J’ai tout vu. Tout ».
Nous n’avons pas senti Hiroshima, et il est nécessaire de sortir du débat sur le représentable ou le non représentable. Tout voir, ne rien voir comme le dit Marguerite Duras, ce n’est pas le problème. Ce n’est pas tout ou rien, c’est pire, et je ne sais même pas comment le dire. C’est absolument terrible et grave, et c’est notre horizon qu’il faut dépasser. Hiroshima exige de penser, de fuir en avant pour penser sa présence, mais en avant, Hiroshima est là, pas en arrière. La continuité de la vie est une loi non écrite. Il n’est écrit nulle part que l’humanité doive vivre, persévérer dans son être.
Kenzaburô Oe (1965) écrit dans Notes de Hiroshima: « Or, ce qui s’est passé il y a vingt ans à Hiroshima, c’est un carnage totalement épouvantable en ce sens qu’il renferme peut-être les signes avants coureurs de la véritable fin du monde : le jour où notre civilisation ne sera plus transmise que par des êtres de sang et aux cellules si dégénérées qu’on ne pourra même plus les désigner du nom d’« hommes ». Voilà où se situe la « chose absolument monstrueuse et terrifiante, tapie dans les ténèbres d’Hiroshima » : dans cette éventualité, et nulle part ailleurs. » J’ai tenté d’évoquer le problème que pose l’existence d’une littérature scientifique très restreinte sur les effets psychologiques d’Hiroshima, tant au niveau des articles que des ouvrages, dont ceux de R.J. Lifton. Cette place vide, cette absence ne renvoient pas à une absence de représentation qu’il faudrait remplir, saturer, mais elle renvoie de manière plus radicale comme l’élaboration des concepts d’engourdissement et de fermeture psychique de Lifton, le montre, à quelque chose qui n’a pas été senti. Hiroshima n’est pas un crime contre l’humanité comme la Shoah. C’est un crime contre la vie. Il est temps de se rendre compte qu’il existe des Hibakusha. Ils ont un visage.
J’aimerai finir sur ce passage du livre bouleversant sur Auchwitz écrit par Fred Wander (1997), Der siebente Brunnen: « Le visage de l’homme est millénaire ».
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  ANDERS G. (1995). Hiroshima ist überall. Tagesbuch aus Hiroshima und Nagasaki. Briefwechsel mit dem Hiroshima-Piloten Claude Eatherly. Rede ûber die drei Weltkriege. München : Verlag C.-H. Beck.
·  BELL R. (1995). Les cobayes humains du plutonium, La Recherche, 275, 384-393.
·  DESANTI J.T. (1999). Conversations avec Dominique Antoine Grisoni, Philosophie : un rêve de flambeur. Variations philosophiques 2. Paris : Grasset.
·  DESANTI D., DESANTI J.T., avec ROGER-Pol Droit. (2001). La liberté nous aime encore. Paris : Odile Jacob.
·  DURAS M. (1960). Hiroshima mon amour. Paris : Gallimard.
·  GLOVER E. (1946). War, Sadism and Pacifism. Further Essays on Group Psychology and War. London : George Allen and Unwin Ltd.
·  HIDA S. (1984). Little boy. Récit des jours d’Hiroshima. Paris : Quintette.
·  KAUFMANN P. (1995). Qu’est-ce « qu’un civilisé »? Paris : Alpha Bleue.
·  KOHN M. (1999). L’acte narratif en psychanalyse après la Shoah, Cahiers de psychologie clinique, 13,13-21.
·  KOHN M., KONICHCKIS A., FOREST J. (1999). Un ton juste entre psychanalystes ? Narration et Psychanalyse. Psychopathologie du récit, Paris : l’Harmattan, 59-68.
·  KOHN M. (2000). Moby Dick : le combat primordial, Topique 73, 85- 92.
·  LIFTON R-J. (1979). The broken Connection. New York : Simon & Schuster.
·  LIFTON R-J. (1989). Les médecins nazis. Le meurtre médical et la psycho-logie du génocide. Paris : Robert Laffont.
·  LIFTON R-J. (1991). Death in life. Survivors of Hiroshima. Chapel Hill : The University of North Corolina Press.
·  LIFTON R-J., Mitchell G. (1995). Hiroshima in America ? Fifty years of denial. New York : G-Putnam’s sons.
·  NAKASAWA K. (1995). J’avais six ans à Hiroshima. 6 août 1945.8h15. Paris : Le Cherche Midi.
·  NIBORSKI I., NEUBERG S. (1997). Dictionnaire des mots d’origine hébraïque et araméenne en usage dans la langue yiddish. Paris : Bibliothèque Medem.
·  NIHON NO GENBAKU BUNGAKA. (1983). (La littérature sur la bombe atomique au Japon). Tokio Horopu Shuppan.
·  OE K. (1965). Notes de Hiroshima. Paris : Gallimard.
·  PERLMAN M. (1987). Memory, soul, and the place of Hiroshima, Psycho-history Review, 16 (1), 67-97.
·  SERVOISE R. (1995). Japon. Les clés pour comprendre. Paris : Plon.
·  SHAR Lenatrhil. (2002). 11 juin. Jérusalem.
·  SHMOULEVITCH-HALPERN M. (2002). Forverts, CVI, 31,399, New York.
·  SILBERNER J. (1981). Psychological A- Bombs, Science News, Nov 120 (19), 296-298.
·  THURLOW S. (1982). Nuclear war in human perspective. A survivor’s Report, Amer. J. Orthopsychiat, 52 (4), 638-645.
·  TODESCHINI M. (sous la direction). (1995). Hiroshima 50 ans, Japon-Amérique : mémoires au nucléaire. Paris : éd Autrement - Série Mémoires 39.
·  TODESCHINI M. (1997). La bombe au féminin. Les femmes d’Hiroshima et de Nagasaki (Mémoire présentée en vue du diplôme de l’E.H.E.S.S, Directeur de mémoire, Marc Augé).
·  TODESCHINI M. (2001). The bomb’s womb ? Women and the Atom Bomb, Remaking a World. Violence, Social suffering and Recovery, edited by Veena Das, Arthur Kleinman, Margaret la Ramphele, and Pamela Reynolds : University of California Press.
·  VYNER H-M. (1983). The psychological effects of ionizing radiation, Culture, Medicine and Psychiatry, 7,3,241-261.
·  WANDER F. (1997). Der siebente Brunnen. Frankfurt am Main : Fischer Taschenbuch Verlag.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis