2002
Champ Psychosomatique
Psychologie et psychanalyse devant les traumatismes de guerre
Michèle Bertrand
Professeur des Universités, Membre de la Société Psychanalytique de Paris, 31 bis rue Molière - 94370 Sucy en Brie.
La notion de névrose traumatique a une histoire. On compare d’abord les
conceptions de Janet, Freud et Ferenczi, dans leurs divergences, mais aussi
en ce qu’ils ont de commun par rapport à ce qu’on désigne parfois par le
terme de « nouvelles thérapies ». Le point important est que chacun de ces
trois auteurs trouvent dans les traumatismes liés à un danger externe des
obstacles à l’intention unifiante de leurs théories, et en particulier à celle de
névrose traumatique. Car les symptômes post-traumatiques ne sont pas
toujours conformes à ceux que l’on a identifiés sous le terme de névrose
traumatique, ni d’ailleurs à ceux que plus tard le DSM IV va inventorier sous
le terme de PTSD. Ce problème a des implications théoriques : faut-il définir
des traumas spécifiques aux situations de guerre ou de génocide, ou peut-on
analyser les transformations psychiques sous une théorie unifiée des traumatismes ?Mots-clés :
Traumatismes, PTSD, Guerre, Génocides, Dépression, Délire, Somatisations.
The notion of traumatic neurosis is historically defined. Comparing
Freud’s, Ferenczi’s and Janet’s conceptions of the trauma, and traumatic
neuroses, remarkable differences can be noticed. Nevertheless, these authors
have much in common in their conceptions, particularly regarding what is
often called « new therapies ». The outstanding point is, that intending to
unify the notion of traumatic neuroses, they have to manage some difficulties. This problem involves theoretic aims : may be war neuroses included
under a unique conception of traumas, or are they, in some way, specific ?Keywords :
Trauma, War neuroses, PTSD, Depression, Delirium, Somatization.
Les traumatismes consécutifs à des situations de guerre
étaient repérés dès la fin du XIXe siècle. Toutefois, ce fut
la grande guerre de 1914-1918 qui donna une impulsion
certaine aux recherches en ce domaine. Trois grandes orientations
théoriques partagent le milieu médical. Les uns, à la suite
d’Oppenheim, attribuent ces troubles à des micro-lésions du
tissu nerveux, ou encore à des micro-hémorragies au niveau du
système nerveux central. D’autres considèrent les « traumatisés
» comme des simulateurs, qui veulent fuir les combats.
D’autres enfin, prennent au sérieux les symptômes traumatiques,
et les mettent au compte d’événements psychiques et non
pas organiques. C’est cette dernière approche qui nous intéresse.
La lecture comparative de trois textes, parus peu après la
fin de la Première Guerre mondiale, en 1919, est à cet égard
éclairante. Il s’agit d’abord d’un ouvrage de P. Janet, Les
Médications psychologiques (1919) et plus particulièrement le
tome II, Les économies psychiques et dans ce tome, le chapitre
III intitulé : “Les traitements par liquidation morale”.
En second lieu, un texte de Freud, son introduction à
l’ouvrage La Psychanalyse des névroses de guerre, publication qui suit le Ve Congrès International de Psychanalyse tenu
à Budapest en Septembre 1918. Texte que nous compléterons
par la lecture de deux autres écrits du même auteur en 1920 :
un rapport d’expertise sur le traitement électrique des névroses
de guerre, rapport demandé par la commission d’enquête
parlementaire sur les dommages de guerre, et le célèbre Au-delà du Principe de plaisir (chapitre IV).
Enfin, de Ferenczi, « La Psychanalyse des névroses de
guerre », rapport présenté au Congrès de Budapest dont on a
parlé plus haut, complété par une Conférence prononcée en
1916 devant les médecins de l’Hôpital Militaire Maria-Valeria,
« Deux types de névroses de guerre ».
Ces trois textes n’ont pas la même importance en volume,
ni le même objectif. Mais ils sont comparables pour deux
raisons.
L’ouvrage de Janet se veut un traité général des traitements
psychologiques, médicaux et non médicaux. Il n’aborde pas la
question des névroses de guerre, mais le chapitre consacré aux
névroses traumatiques et à leur « liquidation », inclut aussi bien
les hystéries, les névroses d’accident, et plus largement celles
qui sont liées à un danger externe.
Par ailleurs, les textes plus courts de Freud et Ferenczi, qui
traitent des névroses de guerre, ont au-delà de ces cas spécifiques, une visée plus ambitieuse. Freud souhaite unifier, sous
une théorie générale, les névroses de guerre, les névroses
traumatiques et les névroses classiques, en insistant sur le rôle
clé de la sexualité. Quant à Ferenczi, ses études cliniques sur
les névroses de guerre s’inscrivent dans le cadre plus général
d’une théorie des traumas psychiques, en insistant sur le rôle
du narcissisme et de la régression.
Quels sont les enjeux de ces trois textes ? On peut en distinguer trois :
- le caractère psychique ou non de l’événement traumatique,
- la disponibilité ou non à la conscience des éléments
traumatiques,
- l’étiologie sexuelle ou non des névroses traumatiques.
LE CARACTÈRE PSYCHIQUE OU NON DE L’ÉVÉNE-MENT TRAUMATIQUE
Même si en 1919, le caractère psychique de l’événement
traumatique semble de plus en plus admis, c’est encore un
enjeu.
Chacun des trois auteurs évoque et critique les théories
alternatives et apporte des arguments en faveur de l’étiologie
psychologique.
Se référant aux Leçons de Charcot de 1884-1885, et à ses
propres premiers travaux de 1892, Janet déclare, en substance :
quelle que soit l’origine de l’événement à la suite duquel sont
apparus les troubles (il précise : perte d’un amour, viol,
accident, incendie), il y a un rôle primordial de l’émotion liée
à cet événement, et des souvenirs qui y sont associés.
Dans son expertise de 1920, Freud oppose les théories
organicistes situant l’origine des traumatismes dans des lésions
du système nerveux, à celles qui considèrent les troubles
comme fonctionnels. La seconde, dit-il, l’a emporté au cours
de la guerre de 1914-1918. Les troubles moteurs (paralysies,
tremblements), ont été attribués à l’explosion d’obus ou à
l’ensevelissement sous la terre, mais on ne peut douter de la
nature psychique des déterminants des névroses de guerre.
D’ailleurs, ajoute-t-il, les mêmes états survenaient à l’arrière
des combats.
Enfin, le texte de Ferenczi, Psychanalyse des névroses de
guerre, est consacré dans sa presque totalité à un examen des
différentes théories sur les névroses traumatiques. Ferenczi
réfute aussi bien les théories organicistes que les théories selon
lesquelles les névrosés de guerre sont des simulateurs qui
cherchent à quitter le combat ou à obtenir une pension.
Sur ce premier point, on relève donc une convergence entre
les trois auteurs.
LE RETRAIT À LA CONSCIENCE DES SOUVENIRS
TRAUMATIQUES
Les souvenirs traumatiques sont-ils ou non disponibles à la
conscience ? C’est sur cette question du caractère conscient ou
inconscient du souvenir de l’événement traumatique que se
différencient les névroses « classiques », hystérie, obsession,
phobie, dans lesquelles le souvenir d’un événement traumatique peut être caché à la conscience, et les névroses traumatiques, où les souvenirs sont très vifs, et tels que le patient ne
parvient pas à les oublier, mais les ressasse, les revit dans des
cauchemars.
Pour Janet, qui évoque les traumas dans une perspective
générale, incluant les névroses « classiques », l’hystérie en
particulier, et ne pense pas spécialement aux névroses de
guerre, les souvenirs traumatiques les plus importants peuvent
être cachés et insoupçonnés du malade, et doivent être recherchés par des voies indirectes (rêves, écriture automatique,
somnambulisme, ce qui s’apparente aujourd’hui à une
recherche sous hypnose). Il les désigne par le terme d’idées
fixes. Il a préféré, en 1889, le terme de subconscience à celui
d’inconscient, et critique par ailleurs la théorie freudienne du
refoulement. Ces choix sont significatifs des différences
d’orientations théoriques chez les deux auteurs. Car pour Janet,
il s’agit plutôt d’une indisponibilité à la conscience de souvenirs ou de représentations, tandis que la théorie freudienne
prend en compte la dimension libidinale de cette indisponibilité : c’est le déplaisir qui est à l’origine du refoulement.
Par ailleurs, Janet s’accorde avec Freud pour penser que les
souvenirs ainsi rendus indisponibles à la conscience ne sont
pas à proprement parler des souvenirs (qui supposent l’inscription dans une temporalité et l’évocation dans un récit) mais
plutôt des réminiscences inscrites dans les symptômes.
Comment des réminiscences peuvent-elles passer dans la
réalité sous forme de symptômes corporels (abasie, astasie,
tremblements)? Cette question se rapporte non seulement à
l’hystérie, mais aussi aux névroses d’accident ou plus généralement aux névroses réactives à un danger externe.
Selon Janet, cela s’effectue par deux voies principales :
- celle, dessinée par Charcot, de la suggestion. Le sujet
imagine toutes les conséquences possibles de l’accident,
impotence, blessures, infirmités, et par le mécanisme de la
suggestion (en fait, de l’autosuggestion), ces représentations
se réalisent.
- mais, selon Janet, la plupart du temps intervient un
mécanisme plus simple : l’automatisme psychologique. Le
souvenir est un ensemble complexe de faits psychologiques et
physiologiques. Il s’annexe par association d’autres images et
se réalise automatiquement. Janet comprend cet automatisme
psychologique sur le modèle pavlovien du réflexe conditionné.
Freud, évoquant les symptômes corporels de l’hystérique,
s’était moins interrogé sur le comment de ce passage mystérieux dans le réel, qu’il nomme « symbolisation », que sur le
pourquoi du « choix » du symptôme; et à cet égard, l’érotisation de la partie du corps concernée est une question importante, et l’identification joue un rôle primordial.
L’hystérie a d’ailleurs été le modèle le plus utilisé pour
penser les symptômes corporels des traumatisés de guerre,
probablement parce qu’il était le mieux connu. On voit
Ferenczi, par exemple, en faire usage, même si plus tard, il
préféra parler d’hystérie du moi, pour distinguer de l’hystérie
proprement dite les symptômes d’une névrose traumatique.
C’est qu’en fait il y a une différence fondamentale, que
Freud pointe dans Au-delà du principe de plaisir: dans la
névrose traumatique, et la névrose de guerre en particulier, le
principe de plaisir-déplaisir semble mis hors jeu. Il n’y a
aucune « fonctionnalité », semble-t-il, dans la reviviscence de
scènes traumatiques, ni dans les cauchemars répétitifs. C’est
ce qui l’amène à faire l’hypothèse d’une « pulsion de mort »,
pulsion de déliaison, qui joue ici dans le sens d’une auto-agres-sion, qui peut aller jusqu’à une autodestruction. La douleur
traumatique n’est même plus un déplaisir (quoique le vocabulaire de Freud reste parfois indécis sur ce point), c’est une mise
hors circuit de l’érotisation, source de la dynamique de vie.
Si les souvenirs traumatiques des névrosés de guerre ne
sont pas inconscients, le travail de l’inconscient s’effectue à un
autre niveau, et le phénomène le plus significatif est celui de
la répétition : dans la reviviscence de scènes traumatiques, dans
le ressassement des souvenirs traumatiques, dans les cauchemars répétitifs, la répétition étant pour Freud l’expression de
la pulsion de mort.
Comme médecin militaire, Ferenczi a été confronté à 200
cas et en a étudié une cinquantaine. Il montre les distorsions
de la mémoire, et surtout l’impossibilité d’une véritable
remémoration, qui est en même temps, mise à distance de
l’événement traumatique. Il utilise aussi le terme d’automatisme pour désigner l’expression somatique des traumas. Mais
l’essentiel de la contribution de Ferenczi à une théorie du
traumatisme se situe dans les Notes et fragments posthumes,
rédigés dans les années 1930 à 1933. Nous en parlerons plus
loin.
L’ÉTIOLOGIE SEXUELLE OU NON DES NÉVROSES
Sur ce point, les divergences entre Janet et Freud sont
extrêmes. Tout en rendant hommage aux Etudes sur l’hystérie,
à L’Interprétation des rêves et à d’autres écrits, Janet reproche
à Freud ce que Ladame (1913), désigne comme le dogme de
la pansexualité. Il oppose l’argument que si la sexualité joue
un rôle dans certaines névroses (hystérique en particulier), elle
est absente dans la plupart des autres : « s’il y a des souvenirs
traumatiques d’ordre sexuel, il y a des idées fixes très différentes » (op. cit., p. 238), et il évoque : la mort d’un être cher, le
fait d’être accusé de vol, un accident.
Pour lui, il faut aussi chercher du côté de la tendance à la
dépression ou de la recherche d’excitations pour contrecarrer
cette tendance. Même des manifestations sexuelles comme
l’impuissance ou la frigidité peuvent être des signes de dépression, et, à l’inverse, l’obsession amoureuse peut être une
recherche d’excitation pour lutter contre la dépression. Le
modèle de la psychasthénie est aussi pertinent que celui de
l’hystérie.
Pour Freud, l’enjeu principal est de proposer une théorie
unifiée des névroses, incluant névroses de guerre et névroses
traumatiques. Il en mesure les difficultés. Dans son Introduction de 1919, il reconnaît qu’une partie de la théorie psychanalytique n’a pas été confirmée dans les névroses de guerre,
notamment le conflit psychique que l’on trouve, dans les
névroses « de paix », entre le Je et les pulsions sexuelles (le
premier se sentant mis en danger par les secondes). Mais, dit-il, certaines névroses de guerre sont à concevoir comme des
névroses traumatiques rendues possibles ou favorisées par un
conflit du moi. Quel conflit ? Il évoque, dans le rapport de
1920, un conflit entre la peur du danger ou la révolte morale
contre la guerre, d’une part, et d’autre part des sentiments
sociaux ou des idéaux comme l’amour de la patrie, le devoir
d’obéissance, l’exemple des autres, l’estime de soi. Le premier
type de conflit opposerait les pulsions d’auto-conservation et
les idéaux sociaux (assumés par l’instance psychique de l’idéal
du moi) – ce serait un conflit entre le moi et l’idéal du moi –, le
second opposerait entre eux des idéaux sociaux. Ce qui
importe, c’est que la notion de conflit, centrale dans la théorie
des névroses, est ici confirmée.
Par ailleurs, dans ce qu’il nomme encore en 1919 des
névroses narcissiques, à savoir mélancolie, paranoïa, démence
précoce, le narcissisme est au premier plan. Or le narcissisme
est une quantité d’énergie sexuelle attachée au moi. Le rôle du
narcissisme dans les névroses traumatiques ou les névroses de
guerre, attesterait donc, pour Freud, la part de la sexualité dans
le déclenchement de ces névroses.
Freud exprime donc l’opinion, dans son Introduction de
1919, que les difficultés qui font obstacle à une théorie
unifiante des névroses, ne sont pas insurmontables.
Ferenczi se réfère à l’étiologie sexuelle, mais assez formellement, et en évoquant exclusivement des troubles comme
l’impuissance ou la perte de libido que Janet avait reliés à la
dépression. Et on ne manque pas de penser qu’un éclairage par
la défaillance du narcissisme aurait été plus convaincant,
d’autant que tout le travail clinique de Ferenczi met en
évidence le rôle du narcissisme et de la régression chez les
traumatisés de guerre.
En effet, il relève bien les symptômes somatiques déjà
connus : moteurs (abasie, astasie, tremblements, paralysie
partielle ou totale des organes phonatoires) et sensoriels
(hyperesthésies, comme l’hyperacousie, la photophobie). Mais
il insiste également sur les troubles du caractère (irritabilité,
intolérance au déplaisir, accès de colère) et il évoque aussi la
dépression hypocondriaque, la pusillanimité. Ces troubles, dit-il, sont dus à une hypersensibilité du moi. Le sujet a perdu
confiance en lui-même, il a retiré aux objets son intérêt et sa
libido, pour les ramener dans le moi.
Par ailleurs, cet amour pour le moi régresse en narcissisme
infantile. En attestent :
- le besoin d’être dorloté, plaint;
- les accès de rage narcissiques;
- l’importance démesurée accordée à la nourriture;
- Le refus de travailler et la demande des traumatisés
d’être pris en charge comme des enfants.
Ainsi, la personnalité des traumatisés se modifie : ils régressent à une demande infantile de protection, de maternage
passif. L’importance démesurée accordée à la nourriture
semble bien relever d’une démétaphorisation, le remplissage
du corps venant combler un vide qui ne peut être ni métaphorisé ni élaboré dans la parole. L’absence d’inhibitions, également notée par Ferenczi, semble bien relever d’une perte au
niveau de l’Idéal du moi. Cette double régression, de l’intérêt
pour les objets en repli sur soi, et du narcissisme en narcissisme infantile, fait dire à Ferenczi que le traumatisé recherche,
non les bénéfices secondaires de la maladie, mais les bénéfices
primaires de la régression.
UNE THÉRAPEUTIQUE RESPECTUEUSE DU SUJET
Cette lecture comparative nous permet de montrer les
divergences théoriques qui séparent les trois auteurs, mais il y
a au moins, dans leur approche, trois traits communs :
- Le trauma est un événement psychique : c’est ce qui
arrive à un sujet.
- Le traumatisme est un processus; non seulement il est
en relation avec l’histoire antérieure du sujet, mais la névrose
traumatique est elle-même un processus : elle présente une
dynamique, des changements dans les symptômes, et c’est sur
cette dynamique que s’appuie le traitement.
- Les trois auteurs accordent une place prépondérante à la
parole du sujet dans le processus thérapeutique. Bien entendu,
tout n’est pas productif dans cette parole. Il y a des moments
où elle est « vide », vaine, et particulièrement chez les traumatisés, le récit peut se présenter comme une répétition mortifère.
Le thérapeute peut être alors tenté de faire des actings, et de
donner des consignes de type cognitif (nous verrons plus loin
que Janet n’y a pas manqué) ou des directives comportementales. Pourtant la délivrance des symptômes passe par la parole
du sujet, par l’assomption du trauma comme événement,
comme quelque chose qui lui est arrivé, et non pas simplement
par l’éradication de cet événement tenu pour pathologique.
C’est le principe même d’une thérapeutique psychanalytique.
Mais Janet aussi a bien souligné les traits significatifs d’une
thérapeutique qui passe par la parole du sujet : « Une situation
n’est bien liquidée, bien assimilée, que lorsque nous avons
réagi non seulement extérieurement par nos mouvements, mais
encore intérieurement par les paroles que nous nous adressons
à nous-mêmes, par l’organisation du récit de l’événement aux
autres et à nous-mêmes, et par la mise en place de ce récit
comme un chapitre de notre propre histoire (op. cit., p. 273).
On relève dans ce texte les trois éléments significatifs auxquels
se reconnaît une clinique du sujet : le changement non seulement dans le comportement mais aussi dans les représentations
de l’événement, l’adresse par le patient de son récit à un autre
(dimension transférentielle), enfin la réintégration de l’événement dans une temporalité, c’est-à-dire la possibilité de le
reconnaître comme un événement inactuel, passé.
Ces trois traits caractérisent une approche authentiquement
clinique, respectueuse du sujet et soucieuse de sa désaliénation. Or cette approche qui leur est commune dans le principe
(on peut parfois faillir dans la pratique) est à l’opposé d’une
approche objectivante, qui prend en compte les seuls
symptômes et se donne pour but de les éradiquer sans participation du sujet à sa guérison.
Il y a deux points sur lesquels ces conceptions s’opposent
au plus haut point : premièrement, la conception des
symptômes et deuxièmement, la conception de la thérapeutique.
La conception des symptômes : pour l’approche objectivante, notamment celle du DSM IV, les symptômes constituent
la pathologie. Ils sont donc à éradiquer. La thérapeutique et la
guérison du patient se bornent à leur éradication, par différents
moyens qui sont manipulés par l’expert et ne demandent pas
la participation du patient, sauf à exécuter des consignes. Or il
y a deux objections à cette procédure : premièrement, les
symptômes ne sont pas seulement les signes d’une pathologie,
ils sont en même temps l’expression d’une souffrance subjective. Et ils sont aussi une forme de réorganisation subjective
pour survivre au trauma, en d’autres termes, ils ont aussi une
valeur positive, quoique pathologiques. En fait, il faudrait
prendre en considération, non les seuls symptômes, mais la
structure psychique, inaccessible à la pensée et à la conscience,
dans laquelle ils s’inscrivent. Deuxièmement, en conséquence,
la thérapeutique elle aussi prend en compte l’organisation
subjective, et vise à permettre au sujet de s’objectiver à lui-même les pensées et les représentations qui expriment sa
souffrance, puis, en s’adressant à un tiers, capable d’entendre
cette souffrance, de changer peu à peu. Si l’on se contente de
faire disparaître les symptômes, d’autres apparaîtront, tant
qu’une réorganisation psychique ne sera pas intervenue. Le
sujet est tenu à l’écart tant de sa souffrance que de sa
délivrance, il reste silencieux devant le diagnostic et la
prescription. Or cela peut avoir des conséquences dramatiques.
En voici un exemple. Donner à l’enfant la consigne de dessiner
la scène traumatique, sans lui laisser la possibilité de la régression pour préserver son identité, c’est le mettre en situation de
double bind, comme l’a récemment montré le Pr Houria
Chafai Sahli, dans un récent colloque tenu à l’Université de
Brest (Les Traumas psychiques, 31 Mai-1er Juin 2002). C’est
dire à l’enfant en même temps : voici ce que tu dois faire, et tu
ne peux le faire. Il est nécessaire à certains moments, de savoir
préserver la régression, comme il est nécessaire aussi d’en
sortir un jour.
La question des traumas psychiques est une question difficile. D’une certaine façon, elle met à l’épreuve les théories
explicatives, en les menant jusqu’à une sorte de point limite de
leur valeur heuristique. C’est ainsi que Janet (op. cit., p. 285)
constate : il y a des réminiscences traumatiques qui ne guérissent pas par leur réintégration dans la conscience. Et il cite le
cas de Justine, qui semble bien être un traumatisme réactif à
un danger externe. Après avoir soigné et vu mourir des
personnes atteintes du choléra, lors d’une grande épidémie,
Justine conserva pendant vingt ans l’idée fixe du choléra. Elle
avait des crises au cours desquelles elle délirait, voyait des
cadavres, éprouvait en elle-même les symptômes du choléra,
entendait le son du glas pour l’enterrement des malades et le
sien. En dehors de ses crises, elle était parfaitement lucide,
avait parfaitement conscience de ses symptômes. Cette observation de Janet rejoint ce que l’on a pu constater dans mainte
situation de guerre : les symptômes des traumatisés ne sont pas
toujours ceux de la névrose traumatique ou du PTSD
[1] (qui
reprend en partie le tableau clinique de la névrose traumatique). Ce sont souvent des symptômes qui évoquent la
psychose, bien que le sujet ne soit pas psychotique. Mais il est
sujet à des idées ou perceptions délirantes, souvent à
dominante de persécution, ou encore, comme Justine, à
dominante hypocondriaque, sentiment d’être mort, ou gravement malade; et en dehors de ces crises, il est « normal ».
Les thérapeutes ne retrouvent pas les repères théoriques
habituels, et certains peuvent être tentés de faire des actings,
avec des rationalisations d’ailleurs (trouver une thérapeutique
plus adéquate, etc.). C’est ainsi que Janet se met à recourir à
des techniques directives et à donner des consignes, incitant la
patiente à supprimer de ses souvenirs tel ou tel élément. « J’ai
considéré un souvenir, et en particulier une idée fixe comme
une construction, un système composé d’une foule de souvenirs associés les uns avec les autres. (…) J’ai cherché à décomposer ce système en le démolissant pour ainsi dire pierre par
pierre : c’est ce que j’ai appelé la dissociation de l’idée fixe
(…) j’ai dû supprimer peu à peu le son des cloches, la vision
des cadavres, leur odeur, puis le nom même du choléra »
(op. cit., p. 287).
Pour Freud, la difficulté fut plutôt de maintenir l’unité de
la théorie des névroses, et le rôle que la sexualité y joue en
particulier. Qu’en est-il donc de l’étiologie sexuelle, postulée
par Freud, mais non encore attestée dans les névroses de
guerre ?
Si l’on reste dans la ligne freudienne selon laquelle le
narcissisme est une pulsion sexuelle dont l’objet est le moi, on
peut dire qu’il y a une origine sexuelle des névroses traumatiques. Mais, de même que le trauma semble mettre hors-jeu
le principe de plaisir-déplaisir, il semble mettre hors-jeu la
sexualité. En d’autres termes, ce qui est au premier plan c’est
le retrait de l’intérêt du monde et des objets et le repli douloureux sur soi. On évoque davantage la perte de confiance en soi
et dans le monde, et les symptômes par lesquels Freud décrit la
dépression grave, la mélancolie : le sujet est devenu un trou,
par où s’écoule, en une hémorragie sans fin, la substance
même de son moi. A l’inverse, lorsque le traumatisé parvient à
transformer sa douleur en souffrance psychique, soit à
réinvestir le monde et ses objets, fût-ce sous la forme négative
d’objets persécuteurs, il réérotise le monde, il remet en jeu la
sexualité; il est sur la voie d’une possible guérison.
C’est Ferenczi qui a le premier décrit des symptômes post-traumatiques qui ne sont pas ceux d’une névrose traumatique.
Il arrive que l’excès de douleur psychique, une effraction
considérable, amène le sujet aux confins de la psychose.
Bettelheim a décrit ces symptômes extrêmes que l’horreur
concentrationnaire a produit sur certains, et sur lui-même
d’abord : le sentiment de déréalisation (ce qui m’arrive n’est
pas réel), le sentiment de dépersonnalisation (je regarde ce qui
m’arrive comme si ce n’était pas à moi, comme si c’était à un
autre que cela arrivait). Dans les Notes et fragments
posthumes, Ferenczi décrit ce clivage du moi, qui n’est pas un
refoulement : le sujet, en proie à une douleur extrême, se
dédouble en quelque sorte, et se voit lui-même comme de très
haut, de très loin. Il y a d’une part un Je qui souffre, mais ne le
sait pas, de l’autre un Je qui sait, mais ne souffre pas. Ce
dédoublement permet parfois à la partie qui sait d’adopter un
comportement de compassion et de réparation à l’égard de la
partie qui souffre, d’être un « nourrisson savant ».
Ce sont bien des symptômes, d’une grave atteinte narcissique. D’un côté, ils attestent l’étendue des dommages subis
au niveau du moi, la gravité de l’effraction qui provoque la
perte de toute confiance en soi, de toute estime de soi. De
l’autre, ils constituent un aménagement de la situation pour
que le sujet puisse survivre : c’est la visée du clivage, du sentiment de déréalisation; c’est aussi la visée du délire, en général
de persécution, qui survient parfois après un traumatisme
grave. Tous ces symptômes constituent des tentatives pour
maintenir une consistance minimale du moi, et maintenir le
processus de destruction à l’extérieur de soi. Faute de quoi, le
sujet s’effondre, et se laisse aller à une dépression mélancolique mortifère. D’anciens traumatisés finissent par adopter des
conduites à risque (toxicomanie, alcoolisme), qui ne sont pas
moins autodestructrices, voire par se suicider.
Si la mélancolie, et son affect de douleur, sont l’une des
organisations psychiques qui se mettent en place après une
expérience extrême, il en est d’autres où la douleur se
manifeste de façon muette, par des symptômes somatiques.
Chez les enfants, mais aussi chez certains adultes, il arrive que
les effets d’un trauma grave se traduisent par des somatisations : la somatisation semble muette, sans parole. Pourtant, le
symptôme somatique a aussi un sens. J’en donnerai ici une
illustration, en évoquant le cas de l’enfant qui pleurait avec son
ventre, cas rapporté par le Centre national des traumatismes de
Kigali.
En 1997, il a 10 ans. Il avait donc 6 ans lors du génocide au
Rwanda. Seul survivant d’une fratrie de six, il a vu mourir son
père. Quant à sa mère, elle s’est enfuie dans les marais, et on
ne l’a plus revue. Il a été recueilli par un oncle maternel. Il a
l’air apparemment normal, mais présente des symptômes
sérieux. Brusquement, et cela plusieurs fois par jour, ses yeux
se révulsent, il tombe, et se met à uriner sous lui.
Pris en charge par le Centre national des traumatismes de
Kigali, il donne pendant longtemps à ses thérapeutes un sentiment d’impuissance. Ces derniers ont le sentiment que rien ne
bouge, que l’enfant s’ennuie, et que l’impasse est totale. C’est
dans ces circonstances qu’une réunion de toute l’équipe
soignante est organisée.
Au cours de cette réunion, les soignants font état de leur
malaise avec cet enfant. Parlant du symptôme des yeux
révulsés, ils font soudain le lien avec le fait que l’enfant a vu
les agresseurs crever les yeux de son père avant de le tuer.
Les soignants disent aussi que lorsqu’on invite l’enfant à
dessiner sa famille, il se dessine seul. Ils se mettent alors à
dévider le cours de leurs pensées, comme s’ils suppléaient
ainsi à un travail psychique défaillant de l’enfant. Ils se disent
qu’on n’a encore jamais parlé de la mère de cet enfant; peut-être l’enfant ne sait-il pas qu’elle est morte ? Peut-être que
l’oncle maternel pourrait être un moyen d’accès à la mère ?
Enfin, à propos de la débâcle urinaire, ils ont soudain l’idée
qu’en kinyarwanda, existe une expression, « pleurer avec son
ventre », pour désigner une douleur extrême, impossible à
exprimer.
Ce travail sur leur contre-transfert semble avoir produit des
fruits. Deux tournants importants ont eu lieu. Tout d’abord,
lorsqu’on a demandé à l’oncle maternel d’accompagner
l’enfant à la consultation; peu après, l’enfant s’est mis à parler
de l’oncle, qui rentrait tard, des enfants de l’oncle qui se
levaient le matin pour lui dire bonjour avant son départ. Au
cours de cette période, le symptôme des yeux révulsés a
disparu.
L’autre fait important est le suivant. Un jour, une éducatrice
a donné à l’enfant du thé, dans lequel elle avait ajouté du lait en
poudre. L’enfant a apprécié ce breuvage. L’éducatrice
demande : quelqu’un t’a-t-il déjà donné de bonnes choses ?
Oui, dit l’enfant. Ma mère me donnait du lait. Peu à peu,
l’enfant s’est mis à parler de sa mère, qui ressemblait à l’oncle.
De ce qu’elle aimait, de ce qu’elle faisait, de ce qu’elle disait.
C’est ainsi qu’il a commencé à reconstruire une image
maternelle et qu’il a pu cesser de « pleurer avec son ventre ».
LA QUESTION DE L’UNITÉ D’UNE THÉORIE DU
TRAUMA
Où en est-on aujourd’hui ? Nous ferons deux constats.
- Le premier concerne les neurosciences et la contribution
qu’elles peuvent apporter à la compréhension du trauma.
À l’époque de Freud, il fallait reconnaître le caractère
psychique du trauma, et la théorie neurologique apparaissait
comme une théorie alternative qui ne prenait pas en compte ce
caractère psychique. Aujourd’hui les neurosciences sont plus
nuancées en ce qui concerne la reconnaissance du fait
subjectif, même s’il existe aussi des scientistes bornés qui
pensent que la chimie du cerveau suffit à tout expliquer. Mais
beaucoup de neurobiologistes ou neurophysiologistes
modernes admettent la réalité d’un psychisme complexe et
l’importance de la dimension subjective. Des coopérations
intéressantes sont donc possibles.
- Y a-t-il trauma et trauma ? D’une part, la psychanalyse
postule que le développement psychique de l’humain est
structurellement traumatique. Ce sont les traumas vécus et
surmontés qui nous construisent. Nous sommes tous
« résilients » à un degré quelconque. D’un autre côté, il est bien
certain que dans certaines situations extrêmes, que l’on
affronte par exemple en temps de guerre et, de façon plus
cruelle, en cas de génocide, beaucoup subissent des effractions
si considérables qu’ils ne peuvent trouver d’issue et montrent
des symptômes de douleur extrême. S’agit-il de traumas d’une
autre nature, ou est-ce le caractère extrême de la situation
affrontée qui fait apparaître des symptômes si particuliers ?
Selon notre hypothèse (Bertrand, 1991), le caractère
structurel du trauma dans le développement psychique appelle
une conception unifiée du trauma. Les différences dans les
symptômes (névrose classique, névrose traumatique,
symptômes comme le délire, la dépression grave, les toxicomanies, les somatisations) sont liées, d’une part, aux circonstances du trauma, au fait que le danger soit d’origine pulsionnelle interne, ou d’origine externe, comme dans les situations
extrêmes, la guerre, le génocide; d’autre part, à l’intensité du
trauma, à l’étendue de l’effraction psychique, en relation avec
l’état de préparation ou d’impréparation psychique du sujet.
La mise hors jeu de la sexualité, de l’éros, va de pair avec la
gravité de l’atteinte narcissique. Inversement, lorsque l’éros
réapparaît, dans des scénarios de séduction, remplaçant la
reviviscence sans fin du trauma, on est sur la voie d’une
possible guérison.
Freud, à la fin du chapitre IV d’Au-delà du principe de
plaisir écrit : « Le refoulement peut être défini comme une
réaction à un traumatisme, c’est une névrose traumatique
élémentaire ». Tout cela conduit à postuler une théorie généralisée du trauma.
·
BERTRAND M. (1991). La Pensée et le trauma. Paris : L’Harmattan.
·
DORAY B. (2000) L’inhumanitaire, Paris, Ed. La Dispute.
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JANET P. (1919). Les médications Psychologiques. Paris : Alcan.
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FREUD S. (1919). Introduction à La psychanalyse des névroses de guerre,
Résultats, idées, problèmes. Paris : P.U.F, 1984.
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FREUD S. (1920). Rapport d’expert sur le traitement électrique des névrosés
de guerre, Résultats, idées, problèmes. Paris : P.U.F, 1984.
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FREUD S. (1920). Au-delà du principe de plaisir, Essais de psychanalyse.
Paris : Payot, 1981.
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FERENCZI S. (1916). Deux types de névroses de guerre, O.C. II, Psychanalyse 2. Paris : Payot, 1978.
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FERENCZI S. (1919). Psychanalyse des névroses de guerre, O.C. III,
Psychanalyse 3, Paris : Payot, 1982.
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FERENCZI S. (1934). Articles posthumes, Réflexions sur le traumatisme,
O.C. IV, Psychanalyse. Paris : Payot, 1982.
[1]
Post-traumatic Stress
Disorder.