2003
Champ Psychosomatique
Avant-propos
Gisèle Harrus-Revidi
Marie-Claire Célérier
Il faut manger pour vivre ». Pendant des millénaires
le « je mange, donc je suis » a été à la merci des catastrophes
naturelles, sécheresses, sauterelles, gels… qui
engendraient des famines.Al’époque de la mondialisation où
l’on sait mieux produire, stocker, distribuer les denrées, quand
l’on subventionne les agriculteurs des pays qui produisent trop
pour qu’ils produisent moins et que la natalité des régions
surpeuplées commence à décroître, le problème ne devrait plus
se poser. Et pourtant ce sont les catastrophes humaines qui
continuent à générer la faim dans le monde, régions ravagées
par les guerres, déplacements de population, paysans sans
terres, autoprotection des pays riches, etc.
Le « manger pour vivre » a revêtu au fil du temps des
formes complexes. L’immense majorité de la population s’est
longtemps contentée pour cela de riz ou de galettes de céréales,
quand ce n’est d’ignames en pays tropicaux ou de chair crue
au bord de la banquise. Parallèlement les civilisations
anciennes ont développé un art culinaire des plus riches, la
France en Occident, la Chine, l’Inde… Et à la première proposition on pourrait ajouter « dis-moi ce que tu manges, je te dirai
qui tu es ».
L’un des paradoxes, et non des moindres, pour le psychanalyste est que les pulsions orales, anales et génitales, leurs
destins quand elles se subliment, sont symbolisés par le fait
que la nourriture est ordinatrice et discriminatrice des rôles
sexuels et que la distinction entre savoir et pratique s’origine
dans le partage des tâches. L’imagerie d’Épinal, présente en
chacun de nous, nous décrit Prométhée volant le feu, l’homo
faber chassant et tuant tandis que la femme, modeste, mitonne
et nettoie. L’homo sapiens conçoit une nouvelle technique, la
cuisson, semble avoir l’intuition des systèmes écologiques et
économiques de nourrissage; elle, allaite et entretient le foyer.
À ce stade de nos fantasmes, l’évolution se pense comme si les
rôles archaïques s’étaient quasiment biologisés et inscrits dans
l’espèce, de telle sorte qu’ils auraient modifié non seulement
les modes d’être sexuels mais aussi les façons de penser. La
différence des sexes renvoie à la question nature-culture, faux
problème certes, mais qui n’empêche pas ce constat banal d’un
partage pérenne des rôles, et à quelques exceptions près,
universel et admis par tous.
Pour en revenir aux objets de l’oralité, on sait bien qu’à
côté de la pulsion orale qui tend à satisfaire les besoins élémentaires du corps, bien d’autres raisons que les besoins alimentaires poussent à porter des objets à sa bouche – ou de refuser
de le faire. Un érotisme qui parfois dénie les besoins du corps
pour répondre à des désirs, ou plus souvent à des « besoins »
psychiques propres au sujet, à moins qu’ils ne soient induits
par des pressions culturelles comme le laisse penser la montée
fulgurante actuelle des troubles des comportements alimentaires.
Ce sont ces divers aspects de l’oralité que nous avons voulu
aborder dans ce numéro. Les objets choisis de l’oralité se
révèlent ainsi comme des objets-symptômes au carrefour de
problématiques où le pulsionnel interagit avec le narcissisme,
l’image du corps et la vie relationnelle, où l’identité subjective
s’enracine dans une identité collective elle-même en perpétuelle évolution.
Ch. Durif-Bruckert s’attache aux représentations des objets
de l’oralité pour souligner le « double étayage de la représentation à la fois tributaire de la réalité psychique (fondamentalement étayée sur l’expérience corporelle) et de la structure
sociale. » Pour ce qu’il en est de la perception corporelle,
S. Missonnier analyse le phénomène de la « sucette » à peu
près ignoré il y a deux générations. Il centre d’abord son utilisation sur l’érotisme oral pour découvrir qu’au-delà du plaisir
de la succion se joue toute la symbolique de l’incorporation de
l’autre, de sa vampirisation ou de son détachement via cet
objet transitionnel.
Les comportements boulimiques (M.C. Célérier) renvoient
plus l’absorption à la réplétion, aux sensations de vide et de
plein qui se substituent aux avatars des vides et des pleins
relationnels dans une forme de déni du manque.
En même temps le choix des aliments révèle toute une
symbolique, soit personnelle comme l’analyse G. Harrus à
propos d’un patient végétarien pris dans son histoire
œdipienne, soit culturelle comme l’expose l’historienne
D. Michel à propos des représentations des légumes au cours
des siècles, soit même sacrée comme le montre D. Zaoui dans
son étude des interdits alimentaires bibliques
Il est bien évident que dans cet écheveau de problématiques, le rôle du nutritionniste à qui l’on demande de réduire
les troubles du comportement alimentaire est bien difficile. A
côté des diktat médiatiques qu’elle remet en cause, M. Galantier tente de résoudre le problème dans une relation seule à seul
avec le patient; elle rappelle que la demande habituelle de
celui-ci « maigrir en se privant de tout ce qu’il aime », n’est
jamais une solution à long terme et que c’est une éducation de
son rapport au corps et à la nourriture qui est à faire.
C’est aussi sur l’étayage par la relation transférocontretransférentielle que le psychanalyste Th. Leydenbach compte
pour mener à bien la thérapie d’une obèse, en rompant la
solitude de sa patiente grâce à une valeur partageable, en
l’occurrence le sens du beau.
Une question reste en filigrane de ces différentes approches
du sujet : de quoi notre civilisation nous prive-t-elle pour que
tant de ses membres – et surtout les plus démunis sur d’autres
plans – n’aient que l’oralité pour trouver du plaisir ou du moins
réduire leur déplaisir, au risque de détruire leur santé, leur bien-être corporel, leur image du corps avec tout ce que cela
implique dans leurs relations aux autres ?