2003
Champ Psychosomatique
Note de lecture
Marie-Claire Célérier
LA MÉMOIRE ENTRE PSYCHANALYSE
ET NEUROSCIENCES Cliniques Méditerranéennes, 67,2003
En faisant appel à la fois à la psychanalyse et aux neurosciences, ce numéro nous rappellerait, s’il en était besoin,
le hiatus qui sépare le fonctionnement cérébral, sa pathologie
et ses causalités somatiques, des questions que posent au
psychanalyste l’inscription des traces mnésiques et la place
du désir inconscient dans leur transformation et leur remémoration. Les scientifiques choisis soulignent cependant
l’écart qui sépare l’objectivité des lésions et la plainte mnésique, parfois majeure en l’absence d’anomalies objectives,
parfois inexistante malgré l’importance de celles-ci; et le fait
que l’affectivité, la motivation, l’émergence de l’inconscient
et le vécu du sujet sont de toutes façons à prendre en considération.
Parmi les multiples contributions psychanalytiques, j’en
retiendrai deux qui ont clarifié ou bousculé ma façon de penser “la mémoire”.
René Roussillon résume l’énoncé fondateur de la psychanalyse en ces termes “on souffre de réminiscence, on guérit
en se souvenant”. Si l’évolution actuelle de la théorisation
s’attache à l’ici et maintenant du transfert et fait passer au
second plan le travail d’historicisation au profit du travail de
symbolisation, ce qui donne son sens à l’expérience du
moment est infiltré d’une représentation d’un temps de l’histoire passée : l’historicisation ouvre la voie au processus
transformationnel essentiel à la symbolisation.
Selon le Freud de la première topique, le fantasme est un
mixte, composé de l’histoire vécue et de la manière dont
celle-ci a été métabolisée par la psyché de l’époque. Les fantasmes originaires peuvent exercer une “contrainte” sur l’appropriation subjective de l’histoire, on ne peut cependant pas
en rester à une forme d’histoire structurelle, en négligeant
l’histoire singulière. C’est dans la seconde topique que Freud
développe une théorie de la mémoire, inscription, conservation, retour des traces de l’expérience subjective. Et c’est
dans cette lignée que R. Roussillon développe une théorie de
la trace :
- selon Freud, la première trace est une mémoire perceptive directe des événements, mélange de perception, de sensation et de pulsion, composée de ce qui a affecté le sujet de
l’extérieur et de la manière dont il a réagi,
- la seconde est une trace mnésique conceptuelle inconsciente qui demande un travail psychique de reprise pour la
transformer en “mémoire”,
- la troisième forme de mémoire est liée aux traces verbales; elle est susceptible de devenir consciente, d’être
datée, de devenir “souvenir”.
Le passage d’une inscription en l’autre dépend de facteurs externes et internes; la réinscription peut échouer, certaines traces restant conservées en l’état : la première trace
n’a alors pas reçu d’inscription représentative du tout, la
seconde manque d’inscription langagière.
C’est par la remémoration que Freud différencie les types
de traces. La première est réinvestie sans limite, sans deuil :
l’expérience tente d’être retrouvée à l’identique; c’est la réalisation hallucinée du désir que l’on trouve dans le rêve ou la
psychose. Lorsqu’un deuil primaire est effectué, le réinvestissement de la trace ne produit plus qu’une représentation;
mémorisation et deuil sont solidaires et c’est le narcissisme
qui devient l’obstacle majeur au travail de deuil et d’historicisation.
Mais qu’est-ce qui pousse un sujet à répéter plutôt que se
remémorer, se demande R. Roussillon ? Une réponse est
celle du masochisme qui transforme le déplaisir en plaisir;
une autre l’évacuation de la psyché de l’expérience du
déplaisir, ailleurs un traumatisme qui a débordé les capacités
de transformation en représentation de la psyché. Pour
R. Roussillon, il peut s’agir aussi d’un défaut du travail de
symbolisation primaire, celui par lequel le sujet se représente qu’il représente. L’expérience passée se représente toujours, dit-il, ce qui parfois échoue est que cette représentation
se saisisse d’elle-même comme telle. Pour lui, le défaut de
construction de la représentation conceptuelle rendrait intelligible les cliniques de l’échec du deuil primaire, tandis que
ce sont les perturbations de la symbolisation secondaire qui
rendent compte du défaut de traduction entre représentation
de chose et représentation langagière.
La centration actuelle des théorisations sur l’ici et maintenant du transfert amputerait ainsi l’analyse de cette question de la représentation de la représentation, “pivot, pour
R. Roussillon, de l’analyse des impasses du narcissisme, des
impasses du travail de deuil.”
Mais faut-il vraiment voir cette faille dans la représentation de soi se représentant le monde comme cause, plutôt que
comme conséquence de l’impossibilité de faire le deuil de la
complétude narcissique primaire, ce qui nous ramènerait aux
questions du traumatisme et du masochisme primaire ?
En tout cas, soyons gré à René Roussillon de la clarté
avec laquelle il théorise les traces mnésiques… en en attribuant le mérite à Freud.
François Villa nous rappelle que “c’est par le chemin qui
mène à la levée de l’amnésie infantile que le patient se
convainc, dans l’expériencevive de la cure, de l’existence et
de la force des motions pulsionnelles qui sont le vrai motif”
(de la cure comme de la vie, semble-t-il pour l’auteur). Le
psychanalyste serait tenté de mettre un point final à l’entreprise après la remémoration, mais reste au patient à réaliser
quel était le véritable motif de son oubli et d’opérer une
appropriation de ce qui a été trouvé-créé par un travail de
perlaboration où l’analyste doit savoir s’effacer.
L’hypothèse de F. Villa est que, face à l’expérience première de détresse, il y ait eu création d’une chimère mythique, un système autosuffisant, nourrisson-soins maternels,
qui aurait existé avant d’être détruit, ou peut-être n’aurait
jamais existé, mais que tout individu tendrait à réaliser. (Il
conçoit cette chimère par analogie avec l’émergence d’une
nouvelle espèce biologique par endosymbiose entre deux
individus d’espèces différentes). Ce qui se joue dans la
névrose de transfert lorsque la compulsion à répéter les événements de l’enfance se place en dehors et au-dessus du principe de plaisir, lorsque le processus en vient à faire régresser
à “des traces mnésiques dotées d’une puissance d’autant plus
démoniaque que celle-ci n’a jamais subi la réduction qu’inflige la liaison”, c’est que l’artifice du cadre analytique facilite le développement de l’illusion selon laquelle “l’appareil
psychique aurait (enfin) rencontré le partenaire qui, par
endosymbiose entre eux, lui permettrait de devenir l’organisme chimérique qu’il rêve d’être.” Le cadre serait le lieu
où une telle expérience originaire qui n’a jamais été présente de manière liée pourrait, par conjonction avec le plus
récent, donner forme au souhait infantile.
F. Villa nous donne le vertige en nous entraînant dans un
au-delà du principe de plaisir où “la pulsion tend à restaurer
les états antérieurs”, à retourner vers son point d’origine,
…jusqu’à même l’état inorganique. “L’insupportable instabilité de ce que nous sommes” nous obligerait à nous penser
comme un immense palimpseste sur lequel, depuis l’aube
des temps, se sont inscrits des textes successifs.
Contrairement à la psychothérapie, la psychanalyse viserait
un remaniement des fondations par un chemin qui ne serait
pas celui de l’individualisme narcissique, mais celui de l’individuation par lequel un individu ne se fonde que dans et
par son inscription dans la culture.
Les objets œdipiens, figures qui s’agitent sur la scène
psychique, s’étaieraient elles-mêmes sur les traces des expériences antérieures. On conçoit que nous éprouvions, comme
le dit F. Villa, une obscure angoisse à l’idée de ce que “l’on
pourrait réveiller au-delà de ce que l’Œdipe a un peu apaisé”,
puisque, dans cette optique, “d’une certaine façon, guérir,
pour le patient, c’est toujours s’opposer au processus analytique”; quant à l’analyste, il devrait prendre garde de son
côté qu’à trop vouloir analyser, il ne finisse par pétrifier la
vie.
Mais peut-on se fier à une conception de la pulsion qui ne
viserait qu’au retour à l’état antérieur, à l’inanimé, sans en
voir l’autre face qui – si l’on se réfère aussi à une analogie
biologique – serait de créer de la complexité, des niveaux
émergents insoupçonnés, de se tourner vers le futur et la vie ?
En tout cas, F. Villa a l’avantage de souligner la force et
le danger d’un transfert qui peut, si l’analyste n’y prend pas
garde, mener le patient bien au-delà de la remémoration des
expériences infantiles, pour vivre une expérience d’un intensité telle qu’elle le détourne de “la vraie vie”, la seule que
nous ayons à vivre, la considérerait-on comme une forme de
“maladie”.
·
ROUSSILLON R., Historicité et mémoire subjective, la troisième trace, p.
127-144.
·
VILLA F., La personne du psychanalyste : obstacle à la remémoration, une
résistance à accéder à l’au-delà du principe de plaisir. p.172-190.