2003
Champ Psychosomatique
Introduction
Gisèle Harrus-Révidi
26 rue du Commandant-Mouchotte - 75014 Paris.
Étudier le temps, la temporalité, la durée en génétique,
en biologie, en neurophysiologie ou à travers l’histoire
d’une vie était-ce vraiment mon idée de départ pour ce
numéro ? A vrai dire, non. Il s’agissait, dans une forme quasivolontaire
de déréalisation, d’arriver en quelque sorte à me
convaincre qu’il existait un effet du vieillissement de la
naissance à la mort et que celui-ci ne concernait pas uniquement
ma personne propre. Ce questionnement d’un narcissisme
élémentaire tentait de rationaliser la durée en en
accueillant les preuves concrètes comme si, dans ce monde de
seniors, démonstration devait être faite de son existence. Le
paradoxe de ce choix thématique tenait plus sérieusement au
fait que plus j’écoute et je lis, plus je suis fascinée par le
fantasme d’immortalité qui baigne les civilisations en général
et notre discours quotidien en particulier. L’immortalité voilà
l’unique vrai problème.
La raison a repris le dessus : j’ai fait appel à des collègues
qui ont, et ce sur le mode le plus intéressant, constitué un
corpus d’approche de l’évolution du corps à travers les âges et
pour ce faire ils ont traqué : la précocité notamment à travers
les tests projectifs comme Catherine Weismann Arcache. Ils
ont analysé la temporalité spécifique à l’immigration (Taïeb
Ferradji), et celle, tragique, du handicap « dans une naissance
catastrophique, dit Simone Korff Sausse, le temps que vivent
les parents confrontés à cette épreuve, est donc un temps sans
autre ». Le temps psychique pour le bébé, dit quant à lui Denis
Mellier, se crée à partir d’un complexe somato-psychique,
c’est « le temps psychique de l’intrigue ». Chez la personne
âgée en revanche souligne Benoît Verdon, le temps du corps
malmené par les ans, celui de l’avènement possible d’un
climatère, « présente un fonctionnement psychique remarquablement éclairé par le paradigme freudien de la névrose de
transfert », et renvoie de fait à la question de la résurgence
d’une forme de névrose actuelle.
Edith Lecourt a tenté de cerner l’effet groupal face à la
temporalité spécifique de la musique et l’aspect thérapeutique
de la fluctuation, de la pulsation, du tempo, du mouvement,
dynamique.
C’est Marie-Claire Célérier qui s’est colletée à la logique
temporelle du fonctionnement cérébral : en constatant que
« c’est le cerveau qui met en œuvre les différents aspects de la
perception et du vécu du temps ». Seul, le rêve, semble
échapper à la physiologie cérébrale bien qu’en réalité il existe
une place prééminente pour la subjectivité et l’affectivité dans
toutes les évaluations temporelles.
Ajouterai-je quelques mots sur mon idée initiale, ce
fantasme de l’immortalité dans le déni du temps qui passe ?
« De nos jours, nous vivons le rêve mythique d’immobiliser le
temps, sans être dans l’intemporel mais en étant dans la durée
suspendue. Ce phénomène ne crée pas, comme dans les
anesthésies générales ou les pertes de conscience, un non-vécu
d’une durée qui s’est pourtant significativement inscrite dans
la vie, non : le temps suspend son vol aussi longtemps qu’il
siéra à l’utilisateur ». [1]
LE TEMPS FIGÉ DE L’IMMORTALITÉ
Si, dans la pensée, le temps « est une représentation nécessaire, qui s’étend à la base de toutes les intuitions »
[2], que se
passe-t-il quand tout est fait pour qu’il semble exclu de la
réalité matérielle ? Cela signifie-t-il qu’il se trouve exclu en
conséquence de la réalité psychique ? Freud a souligné que,
dans l’inconscient, la durée n’existe pas et que la mort est
également absente. Cette assertion constamment évoquée,
vraisemblablement mal comprise, mal assimilée, amalgame les
notions de collusion temporelle, de déni de la mort et d’immortalité. Or, l’immaturité ambiante fait que pour les uns, le
conscient ignore la durée, la suite séquentielle d’événements
vitaux dans un contrôle désespéré de tout et essentiellement de
la pulsion, l’enjeu n’étant pas d’en différer la décharge par
excès de secondarisation ou inhibition mais par fixation à
l’idée que les excitations sont potentiellement porteuses de
mort. Pour les autres au contraire, la décharge pulsionnelle, en
la différant le moins possible, signe l’intégrité du corps et la
qualité de son fonctionnement. On trouve là les grossesses
tardives chez les femmes, les enfants au seuil de la vieillesse
pour les hommes, et bien évidemment, ce symptôme actuel le
« workoholisme », l’addiction au travail avec son cortège
d’activités diurnes et nocturnes, de sport forcené, de prise de
risques inconsidérés. Milieux médicaux, industriels et
politiques en sont les plus atteints par une incompréhension
semi-volontaire du processus de sublimation. Ce temps
immobile, ou au contraire tellement accéléré que le résultat en
est identique, n’est que lutte niée contre l’angoisse de mort.
Le fantasme d’immortalité montre chez les personnes qui
la pratiquent inconsciemment, que l’absence suscite un
éprouvé de détresse semblable à celui du nouveau-né et qu’en
conséquence la défense immédiatement activée consiste à
ériger l’objet perdu en objet interchangeable : l’attachement
prend alors comme sens unique la satisfaction du besoin. Cette
interchangeabilité répondant à des besoins vécus comme
élémentaires est une première étape vers l’annulation de la
durée puisque la succession du passé, du présent et de l’avenir
qui rythme la temporalité est précisément fondée, chez
l’infans, sur l’absence de l’être aimé.
« Que deviennent les intuitions kantiennes hors la représentation du temps car celui-ci mûrit les choses, les conduit à
leur apogée, dans un ordre de succession précis ? Hors le
temps, le vide et l’abstrait surgissent, créant ainsi un univers
non gérable par le fonctionnement naturel de la psyché : le
moi, dans sa dimension de support corporel, s’inscrit
consciemment dans une durée actualisée, même s’il peut être
en quelque sorte clivé et nie inconsciemment l’évolution du
temps qui passe. “Le moi est avant tout un moi corporel, il
n’est pas seulement un être de surface, mais il est lui-même la
projection d’une surface [3] ” et la perception de son vieillissement est une épreuve journalière constamment refoulée.
Le moi lutte contre cette angoisse du temps grâce à la dénégation, se réjouissant défensivement de la scansion régulière des
mêmes phénomènes, les mois et les saisons, le froid et la
chaleur, niant désespérément l’évolution continuelle, se
complaisant à imaginer un retour constant du même [4] ».
Pour ne pas mourir le sujet est prêt à tout.
« Dans le narcissisme primaire, l’état de béatitude et
d’équilibre absolu fait se rejoindre la fin et l’origine : c’est
l’organisation même du mythe dont la formule générale est
celle de l’éternel retour, retour au ventre maternel, pour
abolir toute séparation. La mort, dans cette aspiration, apparaît clairement comme le seul adversaire qui vaille : la
vaincre par des moyens mentaux ou physiques devient
l’idéal narcissique par excellence [5] ».
[1]
Harrus-Révidi G.,
(1994),
Psychanalyse de
la gourmandise,
Paris, Payot.
[2]
Kant E.,
Critique de la
raison pure, Paris,
Gallimard, 1980.
[3]
Freud S., “Le moi et le
ça”, (1923),
Essais de
psychanalyse, Paris,
Payot, 1968.
[4]
Harrus-Révidi G., id.,
p. 110.
[5]
Rosolato G.,
“Narcisse”,
N.R.P.,
N°13, Paris, Gallimard,
1976.