Champ psychosomatique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2847950206
170 pages

p. 5 à 8
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no 30 2003/2

2003 Champ Psychosomatique

Introduction

Gisèle Harrus-Révidi 26 rue du Commandant-Mouchotte - 75014 Paris.
Étudier le temps, la temporalité, la durée en génétique, en biologie, en neurophysiologie ou à travers l’histoire d’une vie était-ce vraiment mon idée de départ pour ce numéro ? A vrai dire, non. Il s’agissait, dans une forme quasivolontaire de déréalisation, d’arriver en quelque sorte à me convaincre qu’il existait un effet du vieillissement de la naissance à la mort et que celui-ci ne concernait pas uniquement ma personne propre. Ce questionnement d’un narcissisme élémentaire tentait de rationaliser la durée en en accueillant les preuves concrètes comme si, dans ce monde de seniors, démonstration devait être faite de son existence. Le paradoxe de ce choix thématique tenait plus sérieusement au fait que plus j’écoute et je lis, plus je suis fascinée par le fantasme d’immortalité qui baigne les civilisations en général et notre discours quotidien en particulier. L’immortalité voilà l’unique vrai problème.
La raison a repris le dessus : j’ai fait appel à des collègues qui ont, et ce sur le mode le plus intéressant, constitué un corpus d’approche de l’évolution du corps à travers les âges et pour ce faire ils ont traqué : la précocité notamment à travers les tests projectifs comme Catherine Weismann Arcache. Ils ont analysé la temporalité spécifique à l’immigration (Taïeb Ferradji), et celle, tragique, du handicap « dans une naissance catastrophique, dit Simone Korff Sausse, le temps que vivent les parents confrontés à cette épreuve, est donc un temps sans autre ». Le temps psychique pour le bébé, dit quant à lui Denis Mellier, se crée à partir d’un complexe somato-psychique, c’est « le temps psychique de l’intrigue ». Chez la personne âgée en revanche souligne Benoît Verdon, le temps du corps malmené par les ans, celui de l’avènement possible d’un climatère, « présente un fonctionnement psychique remarquablement éclairé par le paradigme freudien de la névrose de transfert », et renvoie de fait à la question de la résurgence d’une forme de névrose actuelle.
Edith Lecourt a tenté de cerner l’effet groupal face à la temporalité spécifique de la musique et l’aspect thérapeutique de la fluctuation, de la pulsation, du tempo, du mouvement, dynamique.
C’est Marie-Claire Célérier qui s’est colletée à la logique temporelle du fonctionnement cérébral : en constatant que « c’est le cerveau qui met en œuvre les différents aspects de la perception et du vécu du temps ». Seul, le rêve, semble échapper à la physiologie cérébrale bien qu’en réalité il existe une place prééminente pour la subjectivité et l’affectivité dans toutes les évaluations temporelles.
Ajouterai-je quelques mots sur mon idée initiale, ce fantasme de l’immortalité dans le déni du temps qui passe ?
« De nos jours, nous vivons le rêve mythique d’immobiliser le temps, sans être dans l’intemporel mais en étant dans la durée suspendue. Ce phénomène ne crée pas, comme dans les anesthésies générales ou les pertes de conscience, un non-vécu d’une durée qui s’est pourtant significativement inscrite dans la vie, non : le temps suspend son vol aussi longtemps qu’il siéra à l’utilisateur ». [1]
 
LE TEMPS FIGÉ DE L’IMMORTALITÉ
 
 
Si, dans la pensée, le temps « est une représentation nécessaire, qui s’étend à la base de toutes les intuitions » [2], que se passe-t-il quand tout est fait pour qu’il semble exclu de la réalité matérielle ? Cela signifie-t-il qu’il se trouve exclu en conséquence de la réalité psychique ? Freud a souligné que, dans l’inconscient, la durée n’existe pas et que la mort est également absente. Cette assertion constamment évoquée, vraisemblablement mal comprise, mal assimilée, amalgame les notions de collusion temporelle, de déni de la mort et d’immortalité. Or, l’immaturité ambiante fait que pour les uns, le conscient ignore la durée, la suite séquentielle d’événements vitaux dans un contrôle désespéré de tout et essentiellement de la pulsion, l’enjeu n’étant pas d’en différer la décharge par excès de secondarisation ou inhibition mais par fixation à l’idée que les excitations sont potentiellement porteuses de mort. Pour les autres au contraire, la décharge pulsionnelle, en la différant le moins possible, signe l’intégrité du corps et la qualité de son fonctionnement. On trouve là les grossesses tardives chez les femmes, les enfants au seuil de la vieillesse pour les hommes, et bien évidemment, ce symptôme actuel le « workoholisme », l’addiction au travail avec son cortège d’activités diurnes et nocturnes, de sport forcené, de prise de risques inconsidérés. Milieux médicaux, industriels et politiques en sont les plus atteints par une incompréhension semi-volontaire du processus de sublimation. Ce temps immobile, ou au contraire tellement accéléré que le résultat en est identique, n’est que lutte niée contre l’angoisse de mort.
Le fantasme d’immortalité montre chez les personnes qui la pratiquent inconsciemment, que l’absence suscite un éprouvé de détresse semblable à celui du nouveau-né et qu’en conséquence la défense immédiatement activée consiste à ériger l’objet perdu en objet interchangeable : l’attachement prend alors comme sens unique la satisfaction du besoin. Cette interchangeabilité répondant à des besoins vécus comme élémentaires est une première étape vers l’annulation de la durée puisque la succession du passé, du présent et de l’avenir qui rythme la temporalité est précisément fondée, chez l’infans, sur l’absence de l’être aimé.
« Que deviennent les intuitions kantiennes hors la représentation du temps car celui-ci mûrit les choses, les conduit à leur apogée, dans un ordre de succession précis ? Hors le temps, le vide et l’abstrait surgissent, créant ainsi un univers non gérable par le fonctionnement naturel de la psyché : le moi, dans sa dimension de support corporel, s’inscrit consciemment dans une durée actualisée, même s’il peut être en quelque sorte clivé et nie inconsciemment l’évolution du temps qui passe. “Le moi est avant tout un moi corporel, il n’est pas seulement un être de surface, mais il est lui-même la projection d’une surface [3] ” et la perception de son vieillissement est une épreuve journalière constamment refoulée. Le moi lutte contre cette angoisse du temps grâce à la dénégation, se réjouissant défensivement de la scansion régulière des mêmes phénomènes, les mois et les saisons, le froid et la chaleur, niant désespérément l’évolution continuelle, se complaisant à imaginer un retour constant du même [4] ».
Pour ne pas mourir le sujet est prêt à tout.
« Dans le narcissisme primaire, l’état de béatitude et d’équilibre absolu fait se rejoindre la fin et l’origine : c’est l’organisation même du mythe dont la formule générale est celle de l’éternel retour, retour au ventre maternel, pour abolir toute séparation. La mort, dans cette aspiration, apparaît clairement comme le seul adversaire qui vaille : la vaincre par des moyens mentaux ou physiques devient l’idéal narcissique par excellence [5] ».
 
NOTES
 
[1]Harrus-Révidi G., (1994), Psychanalyse de la gourmandise, Paris, Payot.
[2]Kant E., Critique de la raison pure, Paris, Gallimard, 1980.
[3]Freud S., “Le moi et le ça”, (1923), Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1968.
[4]Harrus-Révidi G., id., p. 110.
[5]Rosolato G., “Narcisse”, N.R.P., N°13, Paris, Gallimard, 1976.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Harrus-Révidi G., (1994), Psychanalyse de la gourmandise,...
[suite] Suite de la note...
[2]
Kant E., Critique de la raison pure, Paris, Gallimard, 19...
[suite] Suite de la note...
[3]
Freud S., “Le moi et le ça”, (1923), Essais de psychanaly...
[suite] Suite de la note...
[4]
Harrus-Révidi G., id., p. 110. Suite de la note...
[5]
Rosolato G., “Narcisse”, N.R.P., N°13, Paris, Gallimard, ...
[suite] Suite de la note...