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Champ psychosomatique

2004/1 (no 33)


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Je proposerai, dans ces quelques remarques, de faire route vers des domaines où règne le silence, mais où la violence n’en est pas moins grande. En effet, il sera ici question de ce que je nommerai la négation de l’autre, particulièrement dans les organisations sociales à vocation de soin, de rééducation, d’éducation ou de pédagogie, et des risques liés aux effets de la pulsion de mort sur les personnes qui fréquentent ces organisations. Ma préoccupation tournera donc autour de la pulsion de mort et de la machinisation qui écrase le sujet dans les fonctionnements collectifs.

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Je souhaite d’emblée faire part d’un souvenir qui date de l’époque où, faisant mes études d’infirmier, j’effectuais des vacations en tant qu’aide-soignant et découvrais l’univers des grands hôpitaux. Ce souvenir, tel une brève note clinique, pourrait être intitulé : « couvre-feu ». Je travaille ce jour-là dans un service de long séjour accueillant des personnes âgées ne pouvant plus être « maintenues à domicile », selon la formule communément employée. La journée s’est déroulée selon la régularité habituelle : le repas de midi fut donné, et lui fit suite la tournée des soins d’hygiène à 14 h; vint le goûter, le repas du soir, et vers 19 h 30 le moment où l’on aidait les patients à se coucher; à 21 h, les lumières étaient éteintes. Soudain, une dame frappa à la porte de la salle de collation où le personnel s’était retrouvé. Il s’agissait d’une personne d’environ 75 ans, qui avait été reçue dans le service la veille. Elle portait une tasse à la main, et demanda : « Je voudrais me faire chauffer un peu d’eau pour mon thé ». Quelqu’un lui répondit brièvement : « Ce n’est plus l’heure, madame, on ne peut plus sortir de vaisselle. Vous devez aller vous coucher, maintenant. » La dame resta un instant sur le pas de la porte, puis repartit dans le silence du service, silence seulement troublé par quelques bruits de chariots. Une forte impression de vide émanait de cet événement, d’autant qu’il y avait derrière l’idée de ce thé du soir les évocations d’une familiarité chaleureuse, qui se voyait méthodiquement balayée par le passage du roulement hospitalier.

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Lorsqu’habituellement la question de la violence est invoquée, il est remarquable que l’on fasse le plus souvent état de violence agie, physique, bruyante, produisant des éclats et parfois de la casse. Mais il me parait important de travailler sur une forme de violence particulièrement inquiétante, se tramant, s’imposant et s’exprimant selon d’autres voies : nous pourrions la nommer violence silencieuse, négative, violence par soustraction.

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Il s’agit d’une violence par absence de réponse, par ignorance de l’autre : rester sourd – ou aveugle – aux signaux de l’autre, ne rien voir, ne rien entendre, faire comme s’il n’existait pas, lui qui s’épuise à faire signe dans un désert de sens. Peut-être peut on parler ici de cécité, ou de surdité psychique à l’autre. Dans des termes plus actifs, il s’agit d’une authentique entreprise de négation, ou « néantisation » de l’autre, lorsque celui-ci subit la destitution de son statut de sujet parlant.

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Henri Cohen Solal [1][1] Henry Cohen Solal, « Beit ham, lieu d’accueil de..., qui invoque souvent l’étymologie, à particulièrement attiré mon attention sur ce point : la racine hébraïque du mot violence nous mène aux idées de silence, et de disparition. Ceci me permet d’avancer d’un pas dans mon propos et de poser qu’à mon sens, la violence radicale est celle du silence : non pas tant lorsque l’on se voit imposer brutalement le silence, mais lorsque ses tentatives pour parler ou faire signe à autrui ne rencontrent aucun écho, au point que l’on se trouve menacé de disparition. Pour reprendre l’exemple fourni plus haut, c’est bien de disparition, si l’on n’y prend garde, que le sujet se voit menacé lorsqu’il entre en service de long séjour : risque de décompensation, dépression, effondrement démentiel aussi brutal que spectaculaire.

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Il existe un grand nombre de façons de nier et de détruire l’autre dans sa parole, sa pensée, ses émotions, dans son être même. Harold Searles, qui parlait pour sa part de meurtre psychique, à décrit dans L’effort pour rendre l’autre fou, certaines attitudes inconscientes aboutissant à déstructurer l’autre psychiquement, notamment en lui imposant simultanément plusieurs messages antagonistes sur des registres de communication différents. Mais Searles [2][2] H. Searles, 1965, L’effort pour rendre l’autre fou,... évoque aussi l’attitude de l’entourage – familial ou soignant – de patients dont on parle comme s’ils étaient absents, ou déjà morts : on n’ose pas évoquer leur nom, le pronom « il » est employé en leur présence, on ne les informe pas des affaires en cours les concernant.

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S’agit-il là de solitude ? Je tiens à proposer une distinction qui oppose le néant généré chez celui qui subit l’ignorance ou la négation, et le sentiment de solitude. Winnicott [3][3] D. W. Winnicott, 1957, « La capacité d’être seul »,... nous a en effet appris que celui qui parvient à la capacité d’être seul n’est en fait jamais seul, puisqu’en son for intérieur il y a un objet qui « tient ». Accéder au sentiment de solitude est donc plutôt constructif, puisqu’il s’agit à la fois de se séparer et d’intérioriser l’objet, même si cette solitude se teinte parfois de tristesse ou de nostalgie. Françoise Dolto [4][4] F. Dolto, Solitude, Paris, Vertiges, 1985., après la mort de son mari, a d’ailleurs écrit un très beau livre sur la solitude : la vie est ponctuée par des expériences de séparations et de pertes – ce depuis la naissance – mais il faut « faire avec » et c’est avec celles-ci que l’on s’humanise. Toutefois, cette humanisation se produit parce qu’un tiers secourable est là, non loin. Il faut donc qu’un prochain[5][5] Je me place ici sous les auspices d’Emmanuel Levinas.... ait été présent, pour prêter au sujet la surface d’inscription de son psychisme, afin de lui restituer quelque chose de ses émois, de ses signes ou de ses mots.

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C’est ainsi que le sujet peut accéder au sentiment de solitude, en évitant le désastre de l’isolement. Mais dans le problème qui m’intéresse, c’est le prochain, ou la fonction du prochain qui se dérobe. Pour le sujet dont la présence se trouve niée par l’absence du prochain, l’expérience est indicible et déstructurante. Elle le laisse comme un hangard vide, désaffecté. Désaffecté, car il s’agit bien de désaffection, c’est-à-dire d’envahissement par la pulsion de mort.

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J’introduis ici un nouveau terme, celui de pulsion de mort, mais je me permettrais d’en reporter l’examen, qui sera fait ultérieurement dans le texte. Jusqu’ici, je me suis contenté de faire jouer trois éléments : violence, silence et négation, dans une articulation qui pourrait se résumer ainsi : la violence radicale est celle du silence, lorsque celui qui la subit jusqu’à l’isolement est poussé aux confins du néant. Un peu comme tente de le dire l’histoire de cette dame qui doit réintégrer sa chambre à 21 h 30, alors qu’elle désirait boire un thé chaud, et sans doute aussi échanger quelques paroles avec le personnel soignant avant de s’endormir.

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A ces trois éléments, je souhaite maintenant en articuler un quatrième, qui est celui de l’organisation sociale, parce que c’est précisément là que se trame l’oubli, le silence et la néantisation du sujet. Et c’est d’ailleurs aussi dans l’articulation de l’individu au social que la question peut trouver une résolution. Plus haut, je parlais du prochain qui parfois fait défaut. Il arrive en effet que celui qui est attendu comme prochain, au contraire se défile, reste sourd, se fasse l’agent – ou le relais – d’un pouvoir aliénant. Or ceux que je nommerais l’autre et le prochain (que l’on reconnaîtra sous les figures communes du patient et du soignant, ou celles de l’enfant et de l’éducateur) sont pris dans une structure que nous ne pouvons mettre entre parenthèses. L’organisation sociale, selon son modèle de fonctionnement, ou la « forme dynamique » qui lui est propre, générera pour les personnes qui la fréquentent un gradient d’aliénation plus ou moins fort. Sans doute pourrait-on parler ici de conditions de travail au sens économique et politique, mais aussi dans une acception existentielle de condition humaine et de qualité d’ambiance, pour utiliser un terme cher à Jean Oury. Et de ces conditions de travail dans une organisation sociale donnée, dépendra le fait qu’il y ait production d’humanisation ou de déshumanisation, d’aliénation ou de désaliénation.

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En ce point, je souhaiterais de nouveau faire part au lecteur d’une brève observation, rapportée elle aussi d’un service de long séjour destiné à des personnes âgées. Elle pourrait être intitulée : « Abandonnez-vous, corps et âme ». La toilette et les soins d’hygiène prodigués aux patients qui dans leur majorité étaient atteints par de graves impotences, se faisaient durant une tournée qui avait lieu de 7 h 30 à 9 h 00. Durant ce moment, les nouveaux arrivants tentaient généralement d’aider les soignants et de devancer leurs gestes de manipulation en se tournant et se posturant eux-mêmes de telle ou telle façon. C’était là, je le pense, une façon de conjurer leur gêne, de rester sujets de ce moment intime, sujets de leur corps. Mais leurs tentatives contrariaient souvent les manipulations expertes des soignants, qui répondaient la plupart du temps : « Ne vous inquiétez pas, laissez-vous faire, nous avons l’habitude ». Cette réaction était sans doute aussi, pour les soignants, une manière de conjurer leur propre gêne. Au bout de quelques semaines, les patients s’abandonnaient à ces mains plus expertes, et semblaient psychiquement absents. Les soignants, eux-aussi, s’absentaient psychiquement. Dans le cadre de l’école de soins infirmiers, les moniteurs insistaient pour que les patients soient invités à « participer aux soins ». Mais dans les services, l’enchaînement quotidien de ces soins entraînait les équipes vers une pratique sérielle et technique. Personne n’en était satisfait, certains en souffraient, mais chacun était pris dans l’inertie fonctionnelle. Aucun espace de parole n’était disponible pour discuter de ces problèmes. Le psychologue qui disposait d’une très courte vacation, était employé à produire des tests psychotechniques.

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Erving Goffman, dans les années 1960, a défini la notion d’institution totalitaire[6][6] E. Goffman, Asiles, Paris, Les éditions de minuit,.... Pour reprendre brièvement les termes de cette définition, il s’agit d’institutions généralement fermées, où tout les aspects de la vie des usagers sont pris en charge, pré-définis et organisés selon un plan hyper-rationnel. Le quotidien est d’une régularité immuable, les périodes d’activité étant réglées selon un programme strict conformément à un plan imposé « d’en haut » par une équipe administrative. Le fossé entre les « dirigeants » et les « usagers » est d’ailleurs infranchissable. En outre, la promiscuité entre les usagers est très importante, tout ce qui relève de l’intimité et du privé étant pratiquement inexistant.

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Cette notion d’institution totalitaire me semble tout à fait intéressante à mettre en rapport avec ma question de la négation de l’autre, mais j’aimerais préciser ce rapport en examinant un modèle de pouvoir en vigueur dans certaines organisations sociales, qui me semble n’être pas sans liens avec ce que décrit Goffman. Il s’agit du modèle pervers[7][7] On pourra trouver sur ce sujet de nombreuses idées..., et chacun sait que dans cette sphère, en ce qui concerne la question de la négation de l’autre, il y a toujours pléthore. Je caractériserai donc ce modèle du pouvoir pervers en trois points : l’influence de la technocratie, l’objectivation de l’autre, et la perversion de la parole.

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L’alliance entre pouvoir pervers et technocratie compose en quelque sorte le mariage idéal, tant le premier peut trouver à se satisfaire dans la seconde. Qu’est-ce en effet que la technocratie ? Il s’agit, par définition, du pouvoir technicien, soit l’application de procédés scientifiques dans les domaines économique, politique ou social. La technocratie s’asseoit sur la croyance que les sciences, la technologie et la rationalité pourront un jour assurer le bonheur pour tous. Et la raison scientifique, de même qu’elle prétend maîtriser la nature, sera à même d’étendre cette maîtrise à l’homme et au social. La nature, l’esprit, le champ social seraient régis par les mêmes lois, accessibles à la raison, et donc instrumentalisables. Ainsi, l’instrumentalisation a pu d’abord se développer dans certaines organisations sociales telles que les entreprises : le « management » et la « gestion des rapports humains » sont maintenant des termes bien connus. L’instrumentalisation du comportement humain, lui aussi, est en passe de se tracer un bel avenir, ainsi que le montrent actuellement ses développements thérapeutiques comportementalistes.

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Les termes de « productivité » et « d’efficacité » figurent en première place dans le bréviaire du technocrate. L’hôpital étant maintenant géré comme une entreprise se devant d’être productive, on y cherchera la « rationalisation des soins ». Il sera donc nécessaire de se munir d’outils de mesure, d’évaluation, de quantification : évaluer, par exemple, la quantité et la productivité d’actes thérapeutiques, ou bien les performances cognitives des patients, comme dans l’exemple pris ci-dessus où le psychologue appliquait des tests psycho-techniques alors qu’une authentique misère humaine règnait chez les patients autant que chez les soignants. Dans ce type d’organisation, le quotidien est fortement ritualisé : la rationalisation du travail exige une forme de taylorisme. Peu importe qu’il s’agisse de soins; la dimension fonctionnelle et organisationnelle accapare les esprits. Il y existe aussi une intense activité réglementaire, la création de nouvelles règles, circulaires, de nouvelles mesures qu’il s’agira d’appliquer scrupuleusement y étant incessante. Mais de ces mesures bureaucratiques, aucun des usagers quotidiens des lieux – patients et soignants – ne saisit la finalité, ni n’est invité à participer à leur édification. Elles plongent d’ailleurs souvent les soignants dans des tâches administratives qui les éloignent de la clinique. Il s’agit bien là de règles réifiées, fétichisées, monuments inertes qui n’entretiennent aucun liens vivants avec le quotidien humain de l’organisation. L’outil devient une fin en soi. C’est d’ailleurs l’ensemble de cet embarras d’outillage – technologies, instruments et grilles d’évaluation, règlements – qui joue le rôle de fétiches. Fétiches destinés à colmater une brèche, par peur de l’humain, de la sexualité, par peur de la castration et du manque, par peur de ce qui n’est pas maîtrisable, le temps et la mort.

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J’espère vous avoir montré les connivences possibles entre technocratie et pouvoir pervers : Maîtrise, gestion, instrumentalisation de l’humain, ritualisation du quotidien, fétichisation d’objets et de dispositifs divers en sont les points essentiels. Je vais maintenant aborder un ressort incontournable du pouvoir pervers, qui est l’objectivation de l’autre. J’aborderai la question par une vignette tirée de ma pratique d’éducateur dans le domaine de la petite enfance : « l’enfant machinique ».

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Célestin est né, atteint de nombreuses malformations touchant les principaux organes vitaux : le cœur, le système digestif, l’encéphale. Il passe les deux premières années de sa vie entre le bloc opératoire et la chambre d’hôpital. Jusqu’à l’âge de deux ans et demi, il est alimenté par sonde gastrique. A l’âge de trois ans, il est accueilli dans l’école où je travaille, petite structure associative qui s’est donnée pour éthique de recevoir aussi, parmi les enfants du quartier, des enfants parfois très handicapés. On vient d’introduire, pour Célestin, l’alimentation à la cuillère, ce qui ne va pas sans mal car, apparemment, les réflexes de déglutition sont difficiles à acquérir. Quelques jours après la rentrée, nous recevons à l’école une orthophoniste, spécialiste de la déglutition, qui s’occupe de Célestin depuis une année, et se charge de super-viser l’introduction de l’alimentation à la cuillère. Elle souhaite nous prodiguer quelques conseils concernant son petit patient. Le fait est que nous avons eu l’occasion de constater le caractère sportif des repas, et de lutter contre notre Célestin qui proteste, tempète, crache et envoie valser la cuillère de purée chaque fois qu’elle s’approche de sa bouche. Ma collègue et moi entamons l’entretien de la façon suivante : « Il est vrai que le moment du repas est diffficile, mais il proteste et c’est plutôt positif quand on sait par quoi il en est passé. Il nous semble qu’il en joue, et cherche à nous mettre dans une certaine position. D’ailleurs, avec les « danettes » au chocolat, ça passe beaucoup mieux qu’avec la purée… ne pourrait-on pas privilégier les aliments qu’il apprécie ? » Quelle ne fut pas notre surprise lorsque l’experte en déglutition nous coupa tout net la parole : « Je vous arrête, parce que cet enfant n’aura jamais de plaisir à manger. Ce sera toujours pour lui un calvaire. Et puis, il est en danger de mort permanent. Gare à la dénutrition ! Les aliments doivent être pesés en fonction de leur composition, il est vital qu’il ait sa ration journalière. D’ailleurs, j’étais contre l’idée de l’école; il devrait être dans un centre spécialisé avec des personnes techniquement formées ». En professionnelle et spécialiste, elle nous expose alors sa formule : comment attacher Célestin sur une chaise, pour ne pas être gêné par les bras; comment lui maintenir la tête en arrière, lui ouvrir la bouche de force, et lui appuyer un peu sur la glotte, « comme ça, à petits coups » pour le forcer à déglutir. Après une demi-heure de détails instrumentaux, ma collègue et moi restons pantois, imaginant notre Célestin ligoté sur une chaise, et transformé en machine à déglutir : Célestin, réduit à sa glotte. J’ai remarqué que les enfants handicapés étaient souvent soumis à un double traitement, contradictoire, mais aboutissant de toute manière à les nier dans leur être même : d’une part un activisme rééducatif niant souvent leurs difficultés, physiques ou psychiques, mais bel et bien réelles. Et d’autre part un refus, ou une surdité sélective à certaines questions existentielles fondamentales sur l’identité, la différence, le handicap ou la sexualité.

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Dans un mode d’exercice pervers du pouvoir, cet exemple, mais aussi bien les deux situations précédentes montrent quelle est la place de l’autre : il n’a pas voix au chapitre. Il n’a de place que celle que l’agent du pouvoir lui assigne. Cet agent est maître du rituel, des postures, mais aussi du sens. Du sens, l’autre en est dépossédé, on ne lui demande pas son avis. Dans la relation perverse, on parle pour l’autre, on désire pour et non avec. Le désir du désir de l’autre sujet est bien ce qui fait défaut. Car l’autre n’est là qu’en tant qu’objet : il est le patient objet de soins, l’handicapé objet de rééducation, l’enfant objet de pédagogie. Notons au passage que le terme de « patient » est assez évocateur, raison pour laquelle la psychanalyse lui a substitué celui d’analysant. L’autre est donc objet de méthodes et de doctrines, et son seul rôle se limite bien souvent à s’y plier par son comportement jusqu’à en illustrer le bien-fondé. En outre, la perversion se présente toujours sous les atours respectables de la loi, ou en tout cas d’une loi, d’un ordre ou d’une raison supérieure : raison d’état, impératifs gestionnaires, science, raisons médicales sont toujours invoqués « pour le bien de » l’autre. C’est ainsi « pour son bien » qu’on aurait dû imposer à Celestin des techniques de contention et de manipulation fort peu enviables. C’est sans doute aussi « pour leur bien » que de nombreux enfants handicapés, psychotiques ou autistes, sont exclus des lieux d’accueil de la petite enfance; « parce qu’ils sont fatigables », ai-je entendu dire récemment. C’est d’ailleurs généralement avec beaucoup de bonne foi et de conscience professionnelle que le traitement objectivant est appliqué; scrupuleusement, avec le sentiment du travail bien fait. Nous sommes en pleine banalité du mal, je me permets de reprendre ce terme à Hannah Arendt [8][8] H. Arendt, 1966, Eichmann à Jérusalem, Paris, Ga....

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En définitive, il me semble important de noter que dans le pouvoir pervers – pervers-technocratique devrais-je préciser – l’humain est rabattu sur le besoin. Dans l’exemple de Célestin, mais aussi dans les exemples précédents, il me semble que cela apparaît. Dans le système pervers-technocratique on teste, on rééduque, on instruit, on soigne, on toilette, on fait manger, on couche, mais tout cela reste désespérément fruste et concret. Tout ce qui est de l’ordre de l’humain, du désir, de l’immaîtrisable, tout ce qui fait désordre dans le machinisme millimétré de l’organisation est irrémédiablement voué au silence et à l’oubli. Mais le plus terrible, c’est que ceux qui sont revenus des camps et des goulags nous ont livré de semblables témoignages : ceux d’êtres qui n’avaient alors plus que des besoins : manger, dormir.

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Cette question de l’humain rabattu sur le besoin me permet d’aborder le problème de la perversion de la parole. En effet, dans les structures mortifères, il y a un envahissement des psychismes par la pulsion de mort : l’engourdissement, le sommeil, ou bien la répétition, les boucles, les patterns stéréotypés, en tout cas l’inerte. Et la pulsion de mort envahit électivement un site, qui est celui de la parole. La parole est désamorcée, inhibée, elle perd complètement son pouvoir de trancher dans la réalité et de modifier la structure sociale. Ce n’est plus une parole pratique, mais une parole inerte, sans danger, sans effets. Car, dans de telles structures, la maîtrise du discours est captée par ceux qui statutairement et imaginairement détiennent le pouvoir. Ici, il s’avère que la négation que j’essaie de cerner est bien celle du sujet. Car ce qui est touché par la pulsion de mort relève de cette fonction de la parole qui, sous forme de demande, vectorise un désir qui cherche à se réaliser dans ce qui pourrait devenir un projet social animant la structure. Ce qui est néantisé, c’est donc en définitive le désir de tel ou tel sujet (patient ou soignant) qui cherche à se faire entendre, à trouver relais et à faire acte dans la structure. Car cette parole active, inventive, surprenante par le désir qu’elle vectorise, mais qui échappe toujours, est un danger pour la totalité qui tente de se constituer face à elle. La logique perverse que l’on peut trouver à l’œuvre dans les organisations technocratiques est une logique du plein, de la totalité, qui nie le manque. Ce sont des organisations qui manquent de manque et la parole pourrait venir y faire une brèche. D’où cette perpétuelle recherche de la maîtrise.

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Pour illustrer ce point, je reprendrai l’exemple du service de long séjour d’où j’ai déjà tiré les observations précédentes. La réunion de ce service était animée par un duo, constitué du chef de service et de la surveillante. Ce duo donnait à voir un jeu de séduction et d’alliance qui mettait forcément le reste de l’assemblée en position de spectateur. Il orchestrait aussi un véritable cérémonial de distribution de la parole, interrogeant tour à tour les uns et les autres. Les membres de l’équipe répondaient de façon laconique et informative. Ces informations étaient récoltées pour éclairer des réflexions et des décisions qui étaient ensuite élaborées dans le saint des saints. Il règnait dans l’équipe durant cette réunion un silence et un embarras à couper au couteau, sauf chez nos deux maîtres de cérémonie qui semblaient se plaire. Une fois sortis, aides-soignants et infirmiers pestaient que « ça ne servait à rien, tout ce cérémonial ».

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Dans d’autres cas, il se peut que l’on instrumentalise la parole, comme une technique pour mieux connaître ce qui grippe dans la structure. On dépèche un « psy » qui ouvre un espace de parole destiné à gérer des conflits, des tensions, des angoisses, dans l’optique d’améliorer le fonctionnement – entendre : le rendement. Mais il s’agit là d’une parole détournée, puisque châtrée du désir qui la soutient de créer et d’initier du renouveau dans la structure.

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Le risque, dans les organisations sociales qui fonctionnent sur de tels modèles, est que la narcose et l’inertie s’installent dans les esprits : que le sujet âgé plonge dans la démence, le patient de psychiatrie dans le repli, que l’enfant handicapé s’enfonce dans la débilité et le soignant dans une chronicité qui le met dans l’incapacité de penser sa pratique et de penser ses patients. Patients et soignant forment alors une communauté d’aliénés, non plus sujets mais « assujets » du système.

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A propos, voulez-vous des nouvelles de la dame qui désirait un thé ? Sans doute dut-elle oublier progressivement son habitude du thé vespéral. Sans doute aussi nombre de ses habitudes furent oubliées dans les replis de l’organisation. Car dans ce type de contexte, la moindre des choses devient un artefact embarrassant. Mais comment l’organisation hospitalière, et je pense ici à son étymologie d’hospitalité, peut-elle en arriver à produire ça : refuser à un hôte de boire le thé ? Ces quelques remarques se terminent de façon un peu lourde, mais je n’ai pas trouvé de happy-end hollywoodien. Après tout, il s’agit de la réalité, et d’une réalité même très actuelle. En ce qui concerne la pensée et les moyens de lutte contre ces processus mortifères, il est nécessaire de chercher du côté de la psychanalyse et des travaux – pratiques et théoriques – menés sur l’institution, par les « institutionalistes », depuis les années 1950. C’est en effet du côté de la mise au travail de l’institution, et des rapports entre la structure, l’institué et la « poussée instituante » [9][9] Le terme est emprunté à Ignacio Garate-Martinez. Voir :... qu’il faut chercher des pistes pour résister, face au problème très préoccupant que j’ai tenté de vous exposer.

Notes

[1]

Henry Cohen Solal, « Beit ham, lieu d’accueil de l’adolescence à Jérusalem », communication faite dans le cadre des journées de Paris de l’association Euro-psy, l’Accueil, avatars de la rencontre samedi 30 novembre 2002.

[2]

H. Searles, 1965, L’effort pour rendre l’autre fou, Paris, Gallimard, 1977.

[3]

D. W. Winnicott, 1957, « La capacité d’être seul », in De la pédiatrieà la psychanalyse, Paris, Payot, 1969.

[4]

F. Dolto, Solitude, Paris, Vertiges, 1985.

[5]

Je me place ici sous les auspices d’Emmanuel Levinas. Voir, par exemple : E. Levinas, Ethique et infini, Paris, Fayard, 1982.

[6]

E. Goffman, Asiles, Paris, Les éditions de minuit, 1968.

[7]

On pourra trouver sur ce sujet de nombreuses idées chez Eugène Enriquez. Voir : E. Enriquez, 1983, De la horde à l’état, Paris, Gallimard.

[8]

H. Arendt, 1966, Eichmann à Jérusalem, Paris, Gallimard.

[9]

Le terme est emprunté à Ignacio Garate-Martinez. Voir : I. Garate-Martinez, L’institution autrement, Erès, 2003.

Résumé

Français

Les organisations sociales à vocation de soin, de rééducation, ou d’éducation, peuvent parfois se révéler être des lieux profondément déshumanisants, eu égard à leur fonctionnement. La question du pouvoir pervers, lorsque celui-ci se soutient de ce que l’on pourrait nommer actuellement une « anti-idéologie » technocratique, sera examinée ici.

Mots-clés

  • Violence
  • Silence
  • Pulsion de mort
  • Machinisme collectif
  • Pouvoir pervers
  • Technocratie

English

Social organizations with missions of care, re-education, or education sometimes happen to be places of total deshumanization, especially in their functional aspects. We shall here examine the question of the perverse power they hold, as it backs what could currently be called a technocratic « antiideology ».

Key-words

  • Violence
  • Silence
  • Thanatos
  • Collective machinism
  • Perverse power
  • Technocraty

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