Champ psychosomatique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2847950354
170 pages

p. 5 à 10
doi: en cours

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no 33 2004/1

2004 Champ Psychosomatique

Avant-propos

Annie Roux
On pourrait trouver bien étrange le titre de ce numéro. Mais combien il est éloquent aussi !
Il est vrai que le déni du corps n’est pas un concept à proprement parler. Il s’y conjoint les idées d’un refus qui porte sur la connaissance ou le ressenti d’une expérience venant du corps propre et celle d’un défaut de symbolisation dans la représentation du corps et de la relation à autrui. C’est le modèle de la subjectivité qui se trouve impliqué dans ce dernier cas, auquel le déni porte atteinte. Chacun des articles en apporte à sa façon un témoignage. Comment reconnaître l’autre quand on dénie une part pulsionnelle de son propre fonctionnement ? Chacun de nous peut en faire passagèrement l’expérience.
Tentons d’en approcher la signification. Bien sûr, quand on parle de déni du corps, cela convoque d’emblée quelques souvenirs cliniques : il est difficile de ne pas penser à l’anorexie mentale ou au syndrome de Cotard de la mélancolie avec sa négation du corps ou sa négation d’organe. Dans le déni du corps, on réunit un mécanisme de défense psychique dont la définition par Freud est claire, circonscrite et le corps, dont le statut théorique doit être précisé. Le corps désigne dans le langage commun le corps anatomique mais peut-on jamais parler de ce corps dépouillé de sens ? Du corps dont il s’agit, le numéro dans sa composition hétérogène vient en donner un éclairage.
Le corps est connu par ses besoins, par sa sensorialité, par son image, par les désirs qui l’animent, depuis l’autoérotisme jusqu’à l’érotisme génital. Il est d’abord éprouvé avant d’être représenté. La pulsion s’y origine et atteint son but, celui de la suppression de la tension, par le détour incontournable de l’autre : c’est ainsi que toute considération sur le corps implique l’altérité, dans les facettes de sa reconnaissance ou de sa négation.
Il devient alors important pour comprendre notre articulation de se référer à la définition du déni par Freud. Dans son article sur le fétichisme, Freud voulant distinguer les sorts respectifs faits à la représentation et à l’affect dans la constitution du fétiche chez le pervers, réserve l’expression « refoulement » pour l’affect et suggère que « pour le destin de la représentation, il serait juste de dire en allemand Verleugnung (déni). » Le concept psychanalytique est né, on ne pourra plus parler de déni à propos de la vie psychique sans que ce destin de la représentation ne soit à l’arrière-plan. Le déni porte sur une représentation : il s’agit pour Freud d’un déni de perception qui concerne l’absence de pénis de la femme. Le petit garçon, aux prises avec l’angoisse de castration, maintient sa croyance en un pénis de la femme et il érige en lieu et place un fétiche, qui le désignera symboliquement désormais. Ce déni, en niant un morceau de la réalité, engendre un clivage du moi, puisqu’à la fois la différence des sexes est connue et refusée. Une déchirure dans le moi « qui ne guérira jamais plus mais grandira avec le temps » en est l’inéluctable conséquence. L’acception du terme prendra de l’ampleur et désignera cette juxtaposition de deux termes incompatibles entre eux sans expression conflictuelle. C’est ainsi que le déni peut aussi être déni de sens, ou d’absence dans certains deuils, ou encore il peut porter sur la différence des générations et même sur l’individuation. Il peut intéresser des qualités de l’objet, affects ou représentations. Fondamentalement, il vise à supprimer l’altérité. C’est, selon Claude Le Guen, « un retrait d’investissement et de signifiance concernant une représentation du monde extérieur. »
Il faut garder présente à l’esprit cette élaboration freudienne quand on aborde les faits cliniques. Les conséquences en sont larges dans le champ relationnel, social et culturel.
Ce numéro essaie d’en rendre compte.
A chacun son corps, à chacun son style : l’écriture dans sa forme même révèle certainement quelque chose de subtil et peu définissable d’une manière d’être dans son corps. A chacun peut-être, j’ai emprunté quelque tournure, quelque pas ou faux pas, quelque allure, une rondeur, une lourdeur ou une élégance… autant d’images qui dessinent un corps.
Paul-Laurent Assoun décèle derrière le déni du corps de la mortification des saints une stratégie visant au « surgissement d’un corps de la jouissance ». Il désigne « une expérience – traumatique – du réel impensable, celui de la castration ». Dans le martyre du saint, où le corps est mis en morceaux, surgit ainsi le corps comme organe, ce qui l’assimile à une viande : le corps est réduit à être déchet phallicisé. Il est dessaisi de son circuit de besoin pour s’inscrire dans une économie de jouissance. Ce processus éclaire les pathologies modernes du corps, en particulier l’anorexie mentale, mais aussi les auto-mutilations, les conduites des kamikazes. Le corps pulsionnel placé en position d’altérité démoniaque (par le déni ?) devient ennemi intime, il doit être mortifié jusqu’à devenir déchet. L’objectif du saint, en se soumettant au martyr, est d’aboutir à une désunion pulsionnelle aiguë, qui libère la puissance de l’organe : « le saint se prend pour l’objet a, il l’accomplit au point de croire le réaliser. » P.L. Assoun en tire une conclusion quant à la conduite de la cure : il s’agit de faire chuter cette jouissance de se prendre pour un « petit saint » qui est réalisée par l’attachement aux symptômes de souffrance. En partant du manque, comme fondateur du désir, Christian Flavigny développe sa réflexion sur les nouvelles parentalités. L’adoption est considérée comme métaphore de l’enfantement, car elle dit comment s’écrit le procès de la transmission. L’adoption est la figure de la disposition à enfanter. La question n’est pas posée en référence à la biologie, qui serait un leurre car il faut comprendre la filiation comme une fiction, un récit qui fait naître le sujet à lui-même quand il est pris dans le mouvement de reconnaissance d’un père et d’une mère. Toute procréation doit être envisagée comme porteuse d’une filiation symbolique : l’enfant s’inscrit alors dans la chaîne d’une transmission, qui le conduira à devenir parent lui-même, au moins potentiellement. Si l’enfant est mis en position de satisfaire la toute-puissance parentale, l’enfantement n’est plus alors que fécondation au lieu d’être création référée au manque, à la différence des sexes. La loi intérieure de prohibition de l’inceste et du meurtre se trouve disqualifiée, quand l’origine de l’enfant fait l’impasse sur la différence fantasmée des sexes comme cause du désir. Si la fertilité est événement biologique, on peut même imaginer que le déni peut concerner la différence des générations. La filiation détermine la transmission de la transmission.
Le déni du corps déroule sa logique depuis le corps propre jusqu’au corps de l’autre : l’investissement premier du corps est engendré par la mère dans sa relation à l’enfant. Cette érotisation première, ou ses défauts, soutiendra la constitution ultérieure du monde des objets internes. On ne peut parler du corps sans se référer à la relation à l’autre : Guy Even et Roland Lazarovici, ainsi qu’Alix Bernard, le montrent car dès qu’il y a déni du corps, le transfert en est porteur ou/et révélateur. Le corps de l’analyste ou du médecin répond en écho, se trouve pris dans le même silence que le corps du patient. C’est à s’en dégager qu’un gain de subjectivité apparaît. Guy Even, qui est médecin généraliste et formateur de groupe Balint, raconte comment le corps du médecin est impliqué dans les procédures de diagnostic et de traitement. Ce que le médecin ressent est une information concernant la maladie du patient. L’attention que le médecin porte à ses propres sentiments, quels qu’ils soient, au moment de son acte, est attention au message du patient et elle devient un indicateur indispensable, qui vient renforcer l’efficacité technique. Et non le contraire : quand le médecin est « blindé », c’est alors qu’il peut devenir le jeu des mécanismes défensifs du patient et commettre des erreurs.
Roland Lazarovici, évoque lui, une cure psychanalytique et sa propre participation au symptôme de sa patiente : il en est venu, comme elle, à oublier qu’elle avait un corps, partageant avec elle son déni d’un corps sexué désirant. Les mettant à l’abri d’une fantasmatique incestueuse. Le déni est alors au service du refoulement.
Alix Bernard s’occupant des malentendants développe un eczéma de l’oreille en réponse au déni de sa surdité par une patiente.
La maladie somatique, même reconnue et traitée, peut pourtant faire encore l’objet d’un déni. Marie-Claire Célérier examine le rapport qu’entretiennent à leur corps des patients en service de chirurgie digestive. Elle fait l’hypothèse que le déni du trouble peut être au service du maintien d’un lien objectal. On peut se demander dans ce cas ce qui revient, dans le déclenchement de la maladie, à une participation psychosomatique. Le déni serait peut-être une mesure de sauvegarde pour limiter un effondrement psychique encore plus coûteux. Cela amène l’auteur à réfléchir aux carences qui déterminent le refus d’une dépendance au corps qui est le redoublement de la dépendance primitive à la relation maternelle.
Les enjeux ne sont pas moindres dans le champ social, comme le signale Gilles Vidal qui démonte les stratégies de négation de l’autre dans son corps et son identité dans les institutions de soins aux personnes âgées dépendantes et aux handicapés. A ceux-ci, qui nécessitent pour leurs besoins quotidiens l’intervention d’un tiers soignant, il est facile d’opposer des fins de non recevoir qui les relèguent dans un espace de solitude et crée une déshumanisation. Le corps est corps machine, corps objet aux mains de l’autre, le sujet dépendant n’est pas en position d’affirmer sa protestation, il est réduit au silence. Ce déni se fait déni d’existence et l’institution garante de la protection des personnes démunies peut se trouver livrée à des mécanismes notoirement pervers.
En guise de conclusion, j’aimerais évoquer Kafka. Je vois dans La colonie pénitentiaire une figure possible de la réversibilité du déni du corps : de soi à l’autre comme de l’autre à soi, quand toute altérité est supprimée. Le déni d’existence transforme l’autre en objet, en pur déchet. Et soi-même ne vaut guère plus.
Dans la colonie, la machine qui exécute le châtiment va inscrire dans la chair même du condamné le commandement qu’il a enfreint. Jusqu’à ce que mort s’ensuive. L’officier qui s’apprête à supplicier le coupable, lequel n’est ni jugé ni informé de sa condamnation, ne pouvant plus s’appuyer dans son projet sur l’autorité de l’ancien commandant (l’inventeur de la machine) se soumet lui-même à l’implacable châtiment. Il aura auparavant raconté au « visiteur », le témoin, le tiers, comment il s’attachait à guetter sur le visage du supplicié l’expression de la sixième heure : une « expression d’extase sur le visage du torturé », qui permet d’éprouver avec le supplicié « la lumière de cette justice enfin atteinte et déjà sur le point de s’évanouir ». Le corps est instrument, la mort figure de jouissance. La loi qui s’écrit dans la chair est celle qui n’est pas intériorisée. Le corps devient réel, et peut être ainsi nié. L’officier n’a pas d’état d’âme, son corps vaut pour le corps d’un quelconque autre car seule importe l’inscription de la loi édictée par la figure idéalisée et omnipotente de l’ancien commandant. Le corps torturé et finalement tué n’appartient à personne : sa négation a conduit à sa destruction.
Le déni du corps, dans l’acception qui lui est ici donnée, aboutit à libérer les processus de destructivité.
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