2004
Champ Psychosomatique
Introduction
Le corps comme métaphore
Simone Korff-Sausse
L’intitulé «les corps extrêmes», en apparence peu usité,
s’est révélé une source d’inspiration pour de
multiples auteurs, ce qui nous a conduit à proposer
deux numéros de la revue sur ce thème.
Voici d’abord l’extrême dans la clinique : corps handicapé,
corps du grand prématuré, corps blessé, corps réanimé, corps
transsexuel, corps du mourant. Jusqu’à présent ces situations
cliniques n’ont pas beaucoup inspiré les psychanalystes, car
leur caractère irrémédiable produit une sidération telle que l’on
préfère ignorer, cacher ou exclure ce corps souffrant, marqué
d’une étrangeté proche du monstrueux. Néanmoins, l’ensemble
des textes donne à penser que ce corps extrême qui suscite un
premier mouvement d’horreur et de rejet, fait également l’objet,
contrairement aux idées reçues, d’un vaste mouvement
d’intérêt, voire de fascination.
Le deuxième numéro, centré sur la dimension anthropologique, montrera comment ce corps infirme, étrange ou
déficient s’inscrit dans le champ social, philosophique et
culturel. Dans la lignée de Devereux, les représentations
inconscientes individuelles répondent aux représentations
collectives et aux pratiques sociales. Les articles évoqueront
les différentes figures du corps extrême, telles qu’elles
apparaissent dans le champ social et dans l’art (cinéma, littérature, art contemporain...).
Nous avons choisi d’entrer dans le vif du sujet guidés par
une non-spécialiste, avec le texte littéraire de Michèle Assante,
prouvant, comme le pensait Freud, qu’écrivains et poètes vont
plus vite et plus loin que les psychanalystes pour rendre
compte de la vie psychique.
Plusieurs articles témoignent de l’entrée des psychologues
cliniciens ou des psychanalystes dans les services de médecine
(Mathilde Zélany-Vatine en néonatologie, Michel Renault dans
les soins palliatifs, Caroline Demeule dans un service de
chirurgie maxillo-faciale, Catherine Desprats-Péquignot en
chirurgie des allogreffes, Andréa Linhares en chirurgie plastique,
Philippe Spoljar en réanimation). Ainsi se dessine le champ
clinique que je nommerai celui des « cliniques de l’extrême ».
L’argumentaire se demandait, à propos de ces corps
extrêmes : comment les penser ? Interrogation, à laquelle les
auteurs répondent plutôt positivement, là encore à l’encontre
des idées reçues, en montrant à quel point la psyché est capable
d’inventivité. L’atteinte du corps n’empêche pas les possibilités de symbolisation, même s’il oblige à des stratégies parfois
complexes, qui, loin du modèle déficitaire habituel, pourraient
être considérées comme très sophistiquées. En abordant d’une
part les modalités de l’appropriation subjective de ce corps
désubjectivé et d’autre part les effets contre-transférentiels
particulièrement intenses et archaïques mobilisés dans ces
domaines, les auteurs témoignent de la manière dont, face au
grand prématuré, le mourant, l’infirme..., les cliniciens et les
équipes peuvent, malgré tout, instaurer une relation symboligène. Leur expérience permet de définir et de préciser le rôle
qui pourrait être celui du psychanalyste dans ces champs
cliniques de l’extrême : les conditions requises, les obstacles à
affronter, les potentialités à exploiter.
Ainsi se profile une méthode de recherche que je qualifierai
de transversale
[1], que les contributions à ce numéro illustrent
parfaitement. Les articles s’éclairent les uns les autres. Les
confrontations transversales entre des champs cliniques différents permettent d’établir des analogies ou des passerelles, qui
fécondent l’objet de chaque recherche spécifique.
Ce renversement de perspective pourrait constituer le fil
directeur de tous les articles du numéro. Myriam Roudevitch,
à partir de son expérience de kinésithérapeute avec des patients
handicapés, montre combien la motricité du corps fonctionnel
reste une matière brute hors du temps et hors du sens s’il ne
s’inscrit pas dans un lien. Et combien ce lien ne peut s’instaurer
que dans la réciprocité d’une construction à deux. Renversement encore avec Sylvie Le Poulichet qui décrit les traversées
de l’informe appelant un travail de recomposition des origines
dans un « temps réversif », qui invite à dessiner en pensée par «
des gestes de parole » les expériences cliniques extrêmes où
l’image du corps, en voie de dissolution ou de cadavérisation,
devient terrifiante. Andréa Linhares propose un changement
original dans l’approche habituelle du transsexualisme en
postulant qu’il ne s’agit pas simplement d’un souhait de
changer de sexe, mais d’une tentative de se parer d’une forme
lorsque l’effroi a dévêtu le corps de toute forme. Autre leçon
qui modifie notre regard sur les mourants, c’est celle que nous
délivre, selon Michel Renault, le vivant qui va mourir, toujours
désirant, même lors de la régression de la fin de vie. Ce primat
du désir chez les mourants se voit mis en œuvre, mais également mis en danger dans d’autres domaines cliniques tels que la
néonatologie et la réanimation. À propos des grands prématurés
en réanimation, Mathilde Zélany-Vatine parle de la confrontation, entre idéalisation et persécution, des regards croisés des
parents, sollicités dans leurs tréfonds les plus archaïques par la
vue de ce bébé qui fait voler en éclat toutes leurs attentes, avec
le regard des professionnels qui par un véritable travail d’interprétation et d’anticipation créatrice, ouvre la voie à des représentations possibles, qu’elles soient du côté de la mort ou du
côté de la vie. Philippe Spoljar, en proposant un rapprochement
inédit entre les troubles réanimatoires et la théorie de Piera
Aulagnier du « retrait dans l’hallucination », montre combien
une théorie peut éclairer et enrichir une clinique particulièrement difficile, en faisant l’hypothèse d’une résurgence
paradoxale dans l’après-coma de l’inscription pictographique.
Car le problème commun à ces situations cliniques de l’extrême
est bien de proposer au sujet une parole qui fasse médiation, tels
ces contes que Catherine Desprats-Péquignot raconte au chevet
des enfants gravement blessés, dont le corps brûlé, mutilé,
amputé risque de provoquer un silence sidérant.
Se reférant à des courants de pensée différents les uns des
autres, les auteurs témoignent de l’évidence qu’il n’y a pas de
clinique sans théorie, surtout lorsque la pensée risque d’être
envahie par une corporalité traumatisée et traumatisante. On
pourrait se demander dès lors, à la lumière des articles
proposés, si les corps extrêmes ne sont impensables que parce
qu’il nous manque la théorie pour les penser et que la confrontation clinique conduit à produire cette théorie. Tout comme
pour Bion, ce sont les « pensées déjà-là » qui obligent l’être
humain à produire un appareil à penser les pensées. À la
manière des pensées à la recherche d’un penseur, le corps
serait-il à la recherche d’un théoricien ? En quête de
métaphores...
[1]
Korff-Sausse S.
(2004),
« Pour une transversalité
dans la recherche »,
Recherches en Psychanalyse, 2004-1,
L’Esprit du Temps,
pp. 119-130.