Champ psychosomatique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2847950362
170 pages

p. 11 à 14
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no 34 2004/2

2004 Champ Psychosomatique

Introduction

Le corps comme métaphore

Simone Korff-Sausse
L’intitulé «les corps extrêmes», en apparence peu usité, s’est révélé une source d’inspiration pour de multiples auteurs, ce qui nous a conduit à proposer deux numéros de la revue sur ce thème.
Voici d’abord l’extrême dans la clinique : corps handicapé, corps du grand prématuré, corps blessé, corps réanimé, corps transsexuel, corps du mourant. Jusqu’à présent ces situations cliniques n’ont pas beaucoup inspiré les psychanalystes, car leur caractère irrémédiable produit une sidération telle que l’on préfère ignorer, cacher ou exclure ce corps souffrant, marqué d’une étrangeté proche du monstrueux. Néanmoins, l’ensemble des textes donne à penser que ce corps extrême qui suscite un premier mouvement d’horreur et de rejet, fait également l’objet, contrairement aux idées reçues, d’un vaste mouvement d’intérêt, voire de fascination.
Le deuxième numéro, centré sur la dimension anthropologique, montrera comment ce corps infirme, étrange ou déficient s’inscrit dans le champ social, philosophique et culturel. Dans la lignée de Devereux, les représentations inconscientes individuelles répondent aux représentations collectives et aux pratiques sociales. Les articles évoqueront les différentes figures du corps extrême, telles qu’elles apparaissent dans le champ social et dans l’art (cinéma, littérature, art contemporain...).
Nous avons choisi d’entrer dans le vif du sujet guidés par une non-spécialiste, avec le texte littéraire de Michèle Assante, prouvant, comme le pensait Freud, qu’écrivains et poètes vont plus vite et plus loin que les psychanalystes pour rendre compte de la vie psychique.
Plusieurs articles témoignent de l’entrée des psychologues cliniciens ou des psychanalystes dans les services de médecine (Mathilde Zélany-Vatine en néonatologie, Michel Renault dans les soins palliatifs, Caroline Demeule dans un service de chirurgie maxillo-faciale, Catherine Desprats-Péquignot en chirurgie des allogreffes, Andréa Linhares en chirurgie plastique, Philippe Spoljar en réanimation). Ainsi se dessine le champ clinique que je nommerai celui des « cliniques de l’extrême ». L’argumentaire se demandait, à propos de ces corps extrêmes : comment les penser ? Interrogation, à laquelle les auteurs répondent plutôt positivement, là encore à l’encontre des idées reçues, en montrant à quel point la psyché est capable d’inventivité. L’atteinte du corps n’empêche pas les possibilités de symbolisation, même s’il oblige à des stratégies parfois complexes, qui, loin du modèle déficitaire habituel, pourraient être considérées comme très sophistiquées. En abordant d’une part les modalités de l’appropriation subjective de ce corps désubjectivé et d’autre part les effets contre-transférentiels particulièrement intenses et archaïques mobilisés dans ces domaines, les auteurs témoignent de la manière dont, face au grand prématuré, le mourant, l’infirme..., les cliniciens et les équipes peuvent, malgré tout, instaurer une relation symboligène. Leur expérience permet de définir et de préciser le rôle qui pourrait être celui du psychanalyste dans ces champs cliniques de l’extrême : les conditions requises, les obstacles à affronter, les potentialités à exploiter.
Ainsi se profile une méthode de recherche que je qualifierai de transversale [1], que les contributions à ce numéro illustrent parfaitement. Les articles s’éclairent les uns les autres. Les confrontations transversales entre des champs cliniques différents permettent d’établir des analogies ou des passerelles, qui fécondent l’objet de chaque recherche spécifique.
Ce renversement de perspective pourrait constituer le fil directeur de tous les articles du numéro. Myriam Roudevitch, à partir de son expérience de kinésithérapeute avec des patients handicapés, montre combien la motricité du corps fonctionnel reste une matière brute hors du temps et hors du sens s’il ne s’inscrit pas dans un lien. Et combien ce lien ne peut s’instaurer que dans la réciprocité d’une construction à deux. Renversement encore avec Sylvie Le Poulichet qui décrit les traversées de l’informe appelant un travail de recomposition des origines dans un « temps réversif », qui invite à dessiner en pensée par «  des gestes de parole » les expériences cliniques extrêmes où l’image du corps, en voie de dissolution ou de cadavérisation, devient terrifiante. Andréa Linhares propose un changement original dans l’approche habituelle du transsexualisme en postulant qu’il ne s’agit pas simplement d’un souhait de changer de sexe, mais d’une tentative de se parer d’une forme lorsque l’effroi a dévêtu le corps de toute forme. Autre leçon qui modifie notre regard sur les mourants, c’est celle que nous délivre, selon Michel Renault, le vivant qui va mourir, toujours désirant, même lors de la régression de la fin de vie. Ce primat du désir chez les mourants se voit mis en œuvre, mais également mis en danger dans d’autres domaines cliniques tels que la néonatologie et la réanimation. À propos des grands prématurés en réanimation, Mathilde Zélany-Vatine parle de la confrontation, entre idéalisation et persécution, des regards croisés des parents, sollicités dans leurs tréfonds les plus archaïques par la vue de ce bébé qui fait voler en éclat toutes leurs attentes, avec le regard des professionnels qui par un véritable travail d’interprétation et d’anticipation créatrice, ouvre la voie à des représentations possibles, qu’elles soient du côté de la mort ou du côté de la vie. Philippe Spoljar, en proposant un rapprochement inédit entre les troubles réanimatoires et la théorie de Piera Aulagnier du « retrait dans l’hallucination », montre combien une théorie peut éclairer et enrichir une clinique particulièrement difficile, en faisant l’hypothèse d’une résurgence paradoxale dans l’après-coma de l’inscription pictographique. Car le problème commun à ces situations cliniques de l’extrême est bien de proposer au sujet une parole qui fasse médiation, tels ces contes que Catherine Desprats-Péquignot raconte au chevet des enfants gravement blessés, dont le corps brûlé, mutilé, amputé risque de provoquer un silence sidérant.
Se reférant à des courants de pensée différents les uns des autres, les auteurs témoignent de l’évidence qu’il n’y a pas de clinique sans théorie, surtout lorsque la pensée risque d’être envahie par une corporalité traumatisée et traumatisante. On pourrait se demander dès lors, à la lumière des articles proposés, si les corps extrêmes ne sont impensables que parce qu’il nous manque la théorie pour les penser et que la confrontation clinique conduit à produire cette théorie. Tout comme pour Bion, ce sont les « pensées déjà-là » qui obligent l’être humain à produire un appareil à penser les pensées. À la manière des pensées à la recherche d’un penseur, le corps serait-il à la recherche d’un théoricien ? En quête de métaphores...
 
NOTES
 
[1]Korff-Sausse S. (2004), « Pour une transversalité dans la recherche », Recherches en Psychanalyse, 2004-1, L’Esprit du Temps, pp. 119-130.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Korff-Sausse S. (2004), « Pour une transversalité dans l...
[suite] Suite de la note...