2005
Champ Psychosomatique
Interview de Philippe Grimbert
Dominique Cupa
Psychanalyste, Professeur de Psychopathologie à l’Université Paris X Nanterre, Laboratoire de Psychologie Psychanalytique des Atteintes Somatiques et Identitaires (LASI) EA 3460,200 av. de la République, 92001 Nanterre.
Philippe Grimbert romancier et psychanalyste a publié
récemment chez Grasset Un secret qui a obtenu un succès important puisqu’il a été auréolé du Goncourt des
lycéens. Je propose un résumé de cet ouvrage qui traite de la
révélation d’un secret de famille dans mon article introductif.
Ce livre m’a touché et la finesse de l’auteur, mêlée à une grande
simplicité, m’ont conduite à lui poser quelques questions.
Selon vous, à qui s’adresse ce livre ? Pourquoi cette adresse ?
Avant tout ce livre s’adresse aux absents, à ceux qui m’ont
précédé et qui ont disparu par la volonté de leurs assassins.
Ces derniers ont fait en sorte que toute trace du passage sur
terre de leurs victimes soit effacée. Partis en fumée dans le ciel
de Pologne, aucune inscription ne venait témoigner de leur
existence et cette négation était d’une telle violence qu’il avait
laissé les survivants dans la stupeur et le silence. Il a fallu le
travail énorme des Klarsfeld pour qu’enfin soient écrits ces
noms, rétablissant les morts dans l’ordre de ce qui a été. Mon
livre s’inscrit dans cette perspective et l’un de ses aspects est
vraiment celui d’une sépulture offerte à ceux à qui je dois,
d’une façon complexe et non exempte de culpabilité, la vie.
A Maxime et Tania, à Simon et Hannah, voici la première
adresse, celle qui vise à édifier un tombeau, à entendre également au sens de tombeau littéraire, c’est-à-dire hommage.
Ce livre est bien alors la mise en récit de votre histoire, et le
« Je » du récit n’est pas un « Je » fictif. Vous avez été comme
psychanalyste, analysé. Comment comprenez-vous cette
nouvelle écriture de votre histoire ?
Ce livre doit précisément son existence au fait que j’ai été
analysé, cette première mise en forme de mon expérience et ce
repérage de la place que j’occupe dans l’histoire familiale
m’ont permis de trouver, je l’espère du moins, la bonne
distance pour rendre compte de ce trajet. Si j’avais choisi
l’écriture comme travail thérapeutique je n’aurais sans doute
pas évité les écueils évidents que recelait cette aventure, en
particulier le pathos. Si ce livre apporte un témoignage, c’est
bien celui d’un travail sur moi-même déjà accompli. S’il fallait
la rapprocher d’une expérience analytique – ce n’était pas le
projet à l’origine – ce serait plutôt de l’ordre de la « passe »
au sens lacanien. Mais tout cela ne prend sens que dans
l’« après-coup », le désir de l’auteur que je suis, au moment où
il s’est installé devant sa page blanche, étant avant tout de
rendre vie, chair, et hommage à des fantômes.
Pouvez-vous m’en dire un peu plus sur votre comparaison
avec la « passe » ?
La passe, mise en place par Lacan pour sortir l’expérience
singulière de la cure de l’(im)passe de la transmission, peut
être comparée à un récit que délivre l’analysant à ceux qui
vont devenir témoins de son parcours. Cela aura un effet sur
lui – une façon de boucler la boucle, de rendre compte des
effets de l’analyse –, mais aussi sur ceux qui vont l’écouter, qui
vont en tirer un enseignement sur leur propre parcours. J’ai le
sentiment, confirmé par l’écoute de mes lecteurs et par la
lecture de leur courrier, que mon livre a souvent produit un
effet du même ordre : un chemin accompli, dont j’ai éprouvé
le besoin de témoigner, chemin qui s’offre à d’autres et leur
ouvre la perspective d’une transformation. Un avant, un
après : dans ce sens mon « Secret » pourrait aussi se définir
comme un acte.
En lisant votre roman, j’ai eu le sentiment que vous nous
faisiez partager les « suintements » des secrets de votre famille,
comme si on en avait jamais fini avec ce suintement. Qu’en
dites-vous ?
Sans doute on n’en finit jamais avec le « suintement » du
secret qui transpire, affleure et cherche à se manifester à la
manière du retour du refoulé cher à Freud. Sa révélation, qui
restera toujours mi-dite, comportera des restes, surtout s’il
s’agit d’un trauma, qui par nature est difficilement symbolisable.
Selon vous, quelle est la place du corps dans les secrets ?
Je pense que le corps a souvent son rôle à jouer dans une
affaire de secret. D’abord parce que ce qui n’est pas symbolisé, comme le disait Lacan, fait retour dans le Réel. Ce peut
être sous forme d’hallucination mais aussi d’affections
organiques, psycho-somatiques. Plus encore le non-dit d’un
secret peut s’inscrire dans le corps dès l’origine comme
malformation ou fragilité constitutionnelle, ce que j’illustre
dans mon roman par le creux que le narrateur porte sur sa
poitrine, un vide que seule une parole vraie pourrait venir
combler. Pour être une invention littéraire, cette atteinte
corporelle n’en reste pas moins cliniquement vraisemblable.
Pourquoi êtes-vous devenu écrivain ?
Je ne suis pas devenu écrivain, j’ai enfin été publié ! J’écris
depuis très longtemps, en tous cas depuis l’adolescence, mais
à cette époque l’acte d’écrire était plus important que le
contenu même. Sans doute s’agissait-il là d’un désir de reconnaissance puisque, comme beaucoup de (trop) jeunes auteurs,
j’imaginais que ma production allait bouleverser l’histoire de
la littérature !! Il n’est pas dit pour autant que le désir de
reconnaissance ait aujourd’hui disparu, mais le désir de transmission, de partage a largement supplanté le narcissisme de
l’adolescence. J’écris toujours pour quelqu’un, à quelqu’un,
à cet Autre qui n’est jamais absent de mes préoccupations
quand je suis, comme on dit, « en écriture ». J’écris sans doute
encore pour être aimé.
Que pensez-vous des différentes manifestations qui nous
ont été proposées pour l’anniversaire de la libération d’Auschwitz ?
Les manifestations actuelles autour du 60e anniversaire de
ce qu’on appelle la « libération » des camps, sont bien évidemment nécessaires. Il faut cependant être vigilants à ne pas
susciter chez les jeunes générations un sentiment qui les
amènerait à se détourner de ce trop plein d’images qui peut
avoir des effets pervers. En ce sens le travail de Claude
Lanzmann, qui évite ce piège, est exemplaire. Il faut de toutes
façons « engranger » un maximum d’informations et de témoignages pour que les voix de ceux qui vont nous quitter ne
s’éteignent jamais.