Champ psychosomatique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2847950524
170 pages

p. 5 à 11
doi: en cours

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no 37 2005/1

2005 Champ Psychosomatique

Introduction : Les secrets du corps

Dominique Cupa Psychanalyste, Professeur de Psychopathologie à l’Université Paris X Nanterre, Laboratoire de Psychologie Psychanalytique des Atteintes Somatiques et Identitaires (LASI) EA 3460,200 av. de la République, 92001 Nanterre.
« Aussi longtemps que possible, j’avais retardé le moment de savoir :
je m’écorchais aux barbelés d’un enclos de silence. »
Ph. Grimbert [1]
A la suite du travail d’élaboration que nous avons fait pour ce numéro de Champ psychosomatique sur les secrets du corps, et après avoir exploré ma clinique convoquée à ce sujet, une séance d’analyse et un roman orga nisent ma réflexion.
Je pense à Juliette qui, comme tous ces patients à la grande sensibilité inconsciente, va me faire partager un secret, au moment précisément où je commençais ma réflexion sur les secrets du corps. Juliette est enceinte de quatre mois et doit faire la première échographie. Après m’avoir longuement raconté son bonheur et de délicieuses anecdotes sur sa première fille qui attend que les abricots poussent aux arbres car c’est à cette époque que naîtra le bébé, elle me dit que dans sa famille chacun fait des pronostics sur le sexe du bébé et que ceux-ci vont tous dans le sens d’un garçon. Puis, elle me narre la séance d’échographie lors de laquelle elle a demandé à connaître le sexe du bébé. Elle n’en a parlé à personne… « C’est son secret avec le bébé. » Je pense alors au secret de la différence des sexes
qui en montre toute l’importance. Ce secret du corps accepte et s’insurge contre l’inaltérable différence des sexes. La fin de la séance arrivant, après un silence dans lequel l’une et l’autre sommes en présence de l’autre tranquilles, sereines, Juliette susurre : « Je vous le dis à vous, rien qu’à vous, c’est une petite fille. » Cette révélation est faite à la fois dans un certain plaisir et m’apparaît aussi comme une mesure défensive de son narcissisme. Elle préserve son intimité avec le bébé contre toute effraction. La révélation du secret avec le bébé, transformée en secret partagé avec moi, nous lie dans une délicieuse complicité, celle inaugurée dans le silence qui précède sa déclaration. Ce secret avec toute son épaisseur corporelle de la différence des sexes et de plaisir partagé, est cependant aussi une vengeance à l’égard de sa mère avec qui elle ne partagera que plus tard son bonheur. La mère de Juliette a mal supporté la nouvelle grossesse de sa fille; être à nouveau grand-mère est une nouvelle blessure narcissique pour elle qui vieillit et qui n’a eue qu’un enfant, « qu’une fille ». Je pense aussi que Juliette, sortant des béatitudes de la monade narcissique, me convoque comme tiers dans une scène originaire où elle triomphe avec moi de sa mère. Le petit garçon est là, l’enfant œdipien conçu avec l’analyste père.
De façon contrastée, une autre forme de secret me vient aussi à l’esprit. Mon association concerne le dernier roman de Philippe Grimbert qui m’apparaît dans la reconstruction proposée, paradigmatique du « fantôme », tel qu’il a été théorisé par N. Abraham et M. Torok [2]. La forme du roman elle-même me semble remarquable : un secret « suinte », nous rendant progressivement dépositaire d’« une secrétude ». Nous devinons rapidement, en effet, une étrangeté et sommes peu à peu convoqués, à partir d’indices, au partage d’un secret. Nous sommes pris dans un mouvement de dévoilement dans lequel pourtant le prénom du personnage principal va nous rester secret/dévoilé. En effet, le roman étant écrit à la première personne du singulier, nous pouvons penser que ce « je » représente l’auteur, mais est-ce bien de lui qu’il s’agit ? Ceci nous est révélé uniquement par la lecture de la quatrième de couverture comme si quelque chose persistait chez l’auteur d’une impossibilité à dire, d’une impossible appropriation de son identité. [3]
« Fils unique, j’ai longtemps eu un frère », ainsi débute le roman. Un frère imaginaire hante les premiers chapitres du livre. Il est parfaitement haïssable car toujours triomphant, insurpassable et il est tendrement aimé car donnant force et courage. A la suite d’émotions très fortes éprouvées à l’adolescence par le personnage principal, (l’auteur ?), à la vue de films sur les camps de concentration, sa voisine lui apprend la mort à Auschwitz, de la première épouse de son père et de leur fils et celle du premier mari de sa mère. Le secret de ces morts concerne une identité juive inassumable, l’inassumable génocide nazi, mais concerne aussi la culpabilité et la honte des parents de l’auteur liées à une histoire passionnelle ayant débutée bien avant que les conjoints et l’enfant ne soient morts. Dans la douleur du dévoilement du secret et du flottement identitaire qu’il suscite « je » retrouve une nouvelle identité dans laquelle ses origines juives peuvent prendre place. Il va pouvoir habiter son histoire et révéler à ses parents qu’il connaît leur histoire. Son livre se fait la tombe du grand frère.
Ces deux exemples me permettent de proposer quelques fils rouges concernant le rapport que le secret entretient avec le corps.
 
LE SECRET
 
 
Il est défini comme un lieu écarté (secretum), ce qui ne peut être révélé, un mystère. Parmi les non-dits, seuls certains sont reconnus par le sujet comme participant d’un secret et gardés activement cachés, c’est le cas de Juliette ou de la patiente de D. Petot. Parfois le secret est maintenu caché pour des raisons qui paraissent impératives mais dont le patient saisit mal les causes. D’autres secrets habitent le sujet à son insu, mais ils ont une activité de « sécrétion » faisant advenir des rejetons comme dans le roman de Ph. Grimbert. Ces rejetons apparaissent sous forme de symptômes, de passages à l’acte, de somatisations auxquels le sujet est plus ou moins sensible et qu’il tentera ou non de décoder. Le secret est là, un passager clandestin produisant un espace extraterritorial utopique ou atopique. Il concerne une situation psychique en impasse faisant contrainte et qui ne peut être modifiable. Il signe un renoncement, un deuil impossible. Le secret le plus douloureux se recouvre par des secrets plus admissibles par la psyché. Un secret en cache toujours un autre, cela est clair dans les récits proposés. Qu’on ne se méprenne pas : le secret n’est jamais un produit brut de la réalité, il est soumis aux déformations conscientes et inconscientes qui modifient le contenu factuel et la signification originelle. Quant aux secrets dans leur rapport au corps, il me semble d’abord qu’ils possèdent un épicentre constitué par le corps réel et imaginaire : chez Juliette, il s’agit du corps sexué d’un bébé et de la différence des sexes, du corps à corps de la scène primitive et de sa violence, du plaisir avouable et inavouable pris par ma patiente à mon corps défendant. Derrière ces scènes se profilent mais en étant tues, la souffrance provoquée par une mère peu tendre et la rivalité œdipienne avec elle. Dans le roman de Ph. Grimbert, le secret est une zone de douleur, une blessure jamais fermée où la filiation biologique inaltérable malgré les modifications du nom et l’identité s’enferment dans un avenir sans fond. Le secret est le tombeau resté ouvert d’où sortent d’informes fantômes tentant de représenter des corps malmenés. Ceux-là même cachent les corps emmêlés de la sexualité sulfureuse et transgressive des parents de l’auteur. Le corps est cause du secret dans sa double référence pulsionnelle : auto-conservative et sexuelle, amoureuse et haineuse.
Si le secret du corps concerne ce qui du côté du corps nous échappe: fonctionnement de notre propre corps, corps de l’autre, sexualité de cet autre, scène primitive dont nous sommes issus, il constitue alors pour une part une réponse aux théories sexuelles infantiles dont il est le moteur. Réponse dont la particularité est de rester cachée à l’autre. Le secret concerne aussi des pratiques corporelles, pratiques perverses contribuant à la jouissance comme pour la patiente d’H. Lisandre, pratiques destructrices des patientes pathomimes dont parle M. Baudin qui abîment, érodent, déchirent, font saigner leur corps et apparaissent dans la douleur infligée, comme un lieu d’identification primaire à préserver.
Suivant la conceptualisation de l’énigmatique proposée par J. Laplanche, je considère qu’il faut différencier secret et énigme. Certains auteurs qui ont participé à ce numéro de la revue le font, et d’autres pas. Pour ma part, je pense comme le propose J. Laplanche que le message énigmatique est le message sexuel séducteur que l’adulte adresse à l’enfant immature. L’énigme, celle dont le ressort est inconscient, serait selon J. Laplanche séduction par elle-même. Ce n’est pas en vain que la Sphynge est postée aux portes de Thèbes avant même le drame d’Œdipe. L’énigme interroge, le secret tente de répondre et de clore l’énigme, tente de l’enfermer. I. Adomnicai montre dans son travail tout l’intérêt du concept de « signifiant énigmatique » pour penser la relation corps/psyché.
Le corps est aussi messager du secret : par l’affect, « signifiant de la chair » (A. Green), par les agirs et les somatisations. « Le fantôme », qui a été conceptualisé par N. Abraham et M. Torok est une construction interne de l’enfant en réponse à une douleur indicible et donc secrète – le plus souvent un deuil, un traumatisme non surmonté par l’adulte alors en proie à un ou des revenants. Partant du film Mystic River de C. Eastwood et de cas cliniques, S. Tisseron nous montre, en s’appuyant en particulier sur des modèles de la psychologie développementale, comment ces secrets qui « suitent » notamment par des somatisations, se transmettent intergénérationnellement. Il me paraît intéressant de repérer là, l’apport du travail sur l’intersubjectivité : dans le partage d’affects face à des images, celles d’un film vu ensemble par exemple, l’adulte transmet une histoire latente dont les liens métaphoro-métonymiques avec les images échappent à l’enfant qui cependant repère les émotions de son parent. Nous sommes habités par un monde d’étrangers : revenants, fantômes pour le psychanalyste, enfants-ancêtres pour l’anthropologue dont O. Douville rend compte.
 
DÉTENTION ET PARTAGE DU SECRET
 
 
Le statut du secret lui donne donc un droit d’extraterritorialité qui le protège contre toute transformation et contre le pouvoir de l’autre. Le secret a une fonction de protection. Sa conservation, « on garde un secret », sa rétention et son suintement ne sont pas sans évoquer l’analité [4] et l’objet-fétiche. M. Baudin pense que les pathomimes qu’elle a en charge ont une forte composante anale et la patiente d’H. Lisandre « pète » au double sens du terme, me semble-t-il, le spéculum de la gynécologue avec ses constrictions vaginales. Le secret est gardé et secrété, dans l’enfouissement et le suintement, retenu, lâché. Le secret apparaît aussi comme protection, pare-excitant au regard d’angoisses archaïques ou œdipiennes, d’angoisses traumatiques. Il filtre la trop grande quantité d’excitations internes/externes qui pourrait être traumatique et régule la pulsionnalité. L’« espace du secret » comme territoire propre du sujet est d’abord l’intime. L’intime comme premier habitacle, dedans, intérieur du Moi-corps conserve les éléments ayant organisé le socle identitaire et l’auto-conservatif, les identifications primaires et les auto-érotismes puis les identifications secondaires et le sexe de l’autre, chacune de ces modalités identificatoires liant corps et psyché, corps propre et corps de l’autre. Premiers patterns identificatoires où se rencontrent les protagonistes des premiers conflits psychiques dont le secret atténue la violence.
Ainsi l’enveloppe constituée par le secret protège l’intimité du sujet lui permettant d’advenir. Elle protège aussi de l’intimité partagée avec l’autre et de sa cruauté car elle rend possible la constitution d’un espace autonome négociant la relation d’intimité, de proximité donc de tendresse. En même temps, elle régule la dépréciation et la destructivité des objets dans ce mouvement d’éloignement, d’exclusion. Ainsi, la psyché s’orga-nise-t-elle contre tout ce qui met en péril la cohérence du noyau identitaire. Le secret permet le contrôle de l’autre dans les modalités de la toute-puissance et du pouvoir partagé/non partagé. Je pense que le secret comme espace constitutif de l’intime est nécessaire car c’est le sentiment d’avoir un intérieur qui conditionne toute expérience de jouissance. Cette part secrète peut parfois s’installer comme corps dans le corps, voir un autre corps dans une organisation en clivage. Ainsi le patient de C. Brunot semble avoir deux corps qui coexistent sans conflit apparent.
C’est cette part intime que le sujet va laisser se dire dans la cure. Il se dévoile, se dénude, se découvre. Toute technique qui ne respecte pas cette part intime met en danger les fondements identitaires du sujet. D’autant plus que, lorsque le secret se dit, il se dit soutenu par le transfert amoureux et l’intimité recherchée. Celui-là ouvre sur les plaisirs à partager, comme je le mentionne au sujet de ma patiente Juliette. C’est aussi, dans le transfert amoureux que la patiente d’H. Lisandre peut évoquer pour mieux séduire son analyste ses fantasmes et pratiques sadomasochiques puis évoquer une constriction vaginale qui la protège de la pénétration analytique et de la reconnaissance de sa castration. Ainsi, arracher un secret, faire avouer est-il cruel dans le sens où chaque secret est une partie de notre intimité, une part de notre chair psychique qui se trouve alors déchirée, dépouillée et humiliée.
Toute autre est la détention d’un secret tel qu’il apparaît dans le roman de Ph. Grimbert. C’est le secret lui-même qui tient le sujet fonctionnant à son insu. Son pouvoir, son emprise viennent de son aspect innommable ou inavouable et l’enferment dans un espace psychique (crypte, caveau intrapsychique de N. Abraham et M. Torok). Ici le travail du négatif est prégnant en particulier dans la transmission transgénérationnelle. Le secret ne préserve pas le narcissisme et ses fragilités, il enfouit une blessure narcissique plus ou moins effroyable, et masque la honte associée. Le secret ici ne protège plus, il enterre.
Tout aussi bien découvrons-nous dans la perspective anthropologique d’O. Douville un enfant-ancêtre passeur des secrets ancestraux et consolateur dans les deuils à répétition. Mais, cet enfant-ancêtre peut être pris dans les dérives politiques qui désarticulent, désorganisent l’organisation lignagière et coutumière. L’enfant ancêtre devient alors enfant-sorcier perdant son statut de passeur, de tiers et prenant la forme horrifiante d’un enfant séquestré dans les ruines d’une impossible parole entre les morts et les vivants.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  FREUD S. (1892) « Un cas de guérison hypnotique avec des remarques sur l’apparition de symptômes hystériques par la “contre-volonté” » In : Résultats, Idées, Problèmes, Paris, P.U.F.
·  GRIMBERT P. (2004) Un secret, Paris, Grasset.
 
NOTES
 
[1]Grimbert P. (2004) Un secret, Paris, Grasset.
[2]Abraham N., Torok M. (1978 ) L’écorce et le noyau, Paris, Flammarion.
[3]Je propose au début de cette Revue une interview de Ph. Grimbert.
[4]Très tôt, Freud a fait remarquer la dimension anale du secret. Freud S. (1892) « Un cas de guérison hypnotique avec des remarques sur l’apparition de symptômes hystériques par la “contre-volonté” ». In : Résultats, Idées, Problèmes, Paris, P.U.F.
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