2005
Champ Psychosomatique
Introduction : Les secrets du corps
Dominique Cupa
Psychanalyste, Professeur de Psychopathologie à l’Université Paris X Nanterre, Laboratoire de Psychologie Psychanalytique des Atteintes Somatiques et Identitaires (LASI) EA 3460,200 av. de la République, 92001 Nanterre.
« Aussi longtemps que possible, j’avais retardé le moment de savoir :
je m’écorchais aux barbelés d’un enclos de silence. »
A la suite du travail d’élaboration que nous avons fait
pour ce numéro de Champ psychosomatique sur les
secrets du corps, et après avoir exploré ma clinique
convoquée à ce sujet, une séance d’analyse et un roman orga
nisent ma réflexion.
Je pense à Juliette qui, comme tous ces patients à la grande
sensibilité inconsciente, va me faire partager un secret, au
moment précisément où je commençais ma réflexion sur les
secrets du corps. Juliette est enceinte de quatre mois et doit faire
la première échographie. Après m’avoir longuement raconté
son bonheur et de délicieuses anecdotes sur sa première fille qui
attend que les abricots poussent aux arbres car c’est à cette
époque que naîtra le bébé, elle me dit que dans sa famille chacun fait des pronostics sur le sexe du bébé et que ceux-ci vont
tous dans le sens d’un garçon. Puis, elle me narre la séance
d’échographie lors de laquelle elle a demandé à connaître le
sexe du bébé. Elle n’en a parlé à personne… « C’est son secret
avec le bébé. » Je pense alors au secret de la différence des sexes
qui en montre toute l’importance. Ce secret du corps accepte et
s’insurge contre l’inaltérable différence des sexes. La fin de la
séance arrivant, après un silence dans lequel l’une et l’autre
sommes en présence de l’autre tranquilles, sereines, Juliette
susurre : « Je vous le dis à vous, rien qu’à vous, c’est une petite
fille. » Cette révélation est faite à la fois dans un certain plaisir
et m’apparaît aussi comme une mesure défensive de son narcissisme. Elle préserve son intimité avec le bébé contre toute
effraction. La révélation du secret avec le bébé, transformée en
secret partagé avec moi, nous lie dans une délicieuse complicité, celle inaugurée dans le silence qui précède sa déclaration.
Ce secret avec toute son épaisseur corporelle de la différence
des sexes et de plaisir partagé, est cependant aussi une vengeance à l’égard de sa mère avec qui elle ne partagera que plus
tard son bonheur. La mère de Juliette a mal supporté la nouvelle
grossesse de sa fille; être à nouveau grand-mère est une nouvelle blessure narcissique pour elle qui vieillit et qui n’a eue
qu’un enfant, « qu’une fille ». Je pense aussi que Juliette, sortant des béatitudes de la monade narcissique, me convoque
comme tiers dans une scène originaire où elle triomphe avec
moi de sa mère. Le petit garçon est là, l’enfant œdipien conçu
avec l’analyste père.
De façon contrastée, une autre forme de secret me vient aussi
à l’esprit. Mon association concerne le dernier roman de Philippe Grimbert qui m’apparaît dans la reconstruction proposée,
paradigmatique du « fantôme », tel qu’il a été théorisé par
N. Abraham et M. Torok
[2]. La forme du roman elle-même me
semble remarquable : un secret « suinte », nous rendant progressivement dépositaire d’« une secrétude ». Nous devinons
rapidement, en effet, une étrangeté et sommes peu à peu convoqués, à partir d’indices, au partage d’un secret. Nous sommes
pris dans un mouvement de dévoilement dans lequel pourtant
le prénom du personnage principal va nous rester secret/dévoilé.
En effet, le roman étant écrit à la première personne du singulier, nous pouvons penser que ce « je » représente l’auteur, mais
est-ce bien de lui qu’il s’agit ? Ceci nous est révélé uniquement
par la lecture de la quatrième de couverture comme si quelque
chose persistait chez l’auteur d’une impossibilité à dire, d’une
impossible appropriation de son identité.
[3]
« Fils unique, j’ai longtemps eu un frère », ainsi débute le
roman. Un frère imaginaire hante les premiers chapitres du
livre. Il est parfaitement haïssable car toujours triomphant,
insurpassable et il est tendrement aimé car donnant force et courage. A la suite d’émotions très fortes éprouvées à l’adolescence
par le personnage principal, (l’auteur ?), à la vue de films sur les
camps de concentration, sa voisine lui apprend la mort à Auschwitz, de la première épouse de son père et de leur fils et celle du
premier mari de sa mère. Le secret de ces morts concerne une
identité juive inassumable, l’inassumable génocide nazi, mais
concerne aussi la culpabilité et la honte des parents de l’auteur
liées à une histoire passionnelle ayant débutée bien avant que
les conjoints et l’enfant ne soient morts. Dans la douleur du
dévoilement du secret et du flottement identitaire qu’il suscite
« je » retrouve une nouvelle identité dans laquelle ses origines
juives peuvent prendre place. Il va pouvoir habiter son histoire
et révéler à ses parents qu’il connaît leur histoire. Son livre se
fait la tombe du grand frère.
Ces deux exemples me permettent de proposer quelques fils
rouges concernant le rapport que le secret entretient avec le corps.
Il est défini comme un lieu écarté (secretum), ce qui ne peut
être révélé, un mystère. Parmi les non-dits, seuls certains sont
reconnus par le sujet comme participant d’un secret et gardés
activement cachés, c’est le cas de Juliette ou de la patiente de
D. Petot. Parfois le secret est maintenu caché pour des raisons
qui paraissent impératives mais dont le patient saisit mal les
causes. D’autres secrets habitent le sujet à son insu, mais ils ont
une activité de « sécrétion » faisant advenir des rejetons comme
dans le roman de Ph. Grimbert. Ces rejetons apparaissent sous
forme de symptômes, de passages à l’acte, de somatisations
auxquels le sujet est plus ou moins sensible et qu’il tentera ou
non de décoder. Le secret est là, un passager clandestin produisant un espace extraterritorial utopique ou atopique. Il
concerne une situation psychique en impasse faisant contrainte
et qui ne peut être modifiable. Il signe un renoncement, un deuil
impossible. Le secret le plus douloureux se recouvre par des
secrets plus admissibles par la psyché. Un secret en cache toujours un autre, cela est clair dans les récits proposés. Qu’on ne
se méprenne pas : le secret n’est jamais un produit brut de la réalité, il est soumis aux déformations conscientes et inconscientes
qui modifient le contenu factuel et la signification originelle.
Quant aux secrets dans leur rapport au corps, il me semble
d’abord qu’ils possèdent un épicentre constitué par le
corps réel et imaginaire : chez Juliette, il s’agit du corps sexué
d’un bébé et de la différence des sexes, du corps à corps de la
scène primitive et de sa violence, du plaisir avouable et
inavouable pris par ma patiente à mon corps défendant. Derrière
ces scènes se profilent mais en étant tues, la souffrance provoquée par une mère peu tendre et la rivalité œdipienne avec elle.
Dans le roman de Ph. Grimbert, le secret est une zone de douleur, une blessure jamais fermée où la filiation biologique inaltérable malgré les modifications du nom et l’identité s’enferment dans un avenir sans fond. Le secret est le tombeau resté
ouvert d’où sortent d’informes fantômes tentant de représenter
des corps malmenés. Ceux-là même cachent les corps emmêlés de la sexualité sulfureuse et transgressive des parents de l’auteur. Le corps est cause du secret dans sa double référence pulsionnelle : auto-conservative et sexuelle, amoureuse et
haineuse.
Si le secret du corps concerne ce qui du côté du corps nous
échappe: fonctionnement de notre propre corps, corps de
l’autre, sexualité de cet autre, scène primitive dont nous sommes
issus, il constitue alors pour une part une réponse aux théories
sexuelles infantiles dont il est le moteur. Réponse dont la particularité est de rester cachée à l’autre. Le secret concerne aussi
des pratiques corporelles, pratiques perverses contribuant à la
jouissance comme pour la patiente d’H. Lisandre, pratiques destructrices des patientes pathomimes dont parle M. Baudin qui
abîment, érodent, déchirent, font saigner leur corps et apparaissent dans la douleur infligée, comme un lieu d’identification primaire à préserver.
Suivant la conceptualisation de l’énigmatique proposée par
J. Laplanche, je considère qu’il faut différencier secret et
énigme. Certains auteurs qui ont participé à ce numéro de la
revue le font, et d’autres pas. Pour ma part, je pense comme le
propose J. Laplanche que le message énigmatique est le message sexuel séducteur que l’adulte adresse à l’enfant immature.
L’énigme, celle dont le ressort est inconscient, serait selon
J. Laplanche séduction par elle-même. Ce n’est pas en vain que
la Sphynge est postée aux portes de Thèbes avant même le
drame d’Œdipe. L’énigme interroge, le secret tente de
répondre et de clore l’énigme, tente de l’enfermer. I. Adomnicai montre dans son travail tout l’intérêt du concept de « signifiant énigmatique » pour penser la relation corps/psyché.
Le corps est aussi messager du secret : par l’affect, « signifiant de la chair » (A. Green), par les agirs et les somatisations.
« Le fantôme », qui a été conceptualisé par N. Abraham et
M. Torok est une construction interne de l’enfant en réponse à
une douleur indicible et donc secrète – le plus souvent un deuil,
un traumatisme non surmonté par l’adulte alors en proie à un
ou des revenants. Partant du film Mystic River de C. Eastwood
et de cas cliniques, S. Tisseron nous montre, en s’appuyant en
particulier sur des modèles de la psychologie développementale, comment ces secrets qui « suitent » notamment par des
somatisations, se transmettent intergénérationnellement. Il me
paraît intéressant de repérer là, l’apport du travail sur l’intersubjectivité : dans le partage d’affects face à des images, celles
d’un film vu ensemble par exemple, l’adulte transmet une histoire latente dont les liens métaphoro-métonymiques avec les
images échappent à l’enfant qui cependant repère les émotions
de son parent. Nous sommes habités par un monde d’étrangers :
revenants, fantômes pour le psychanalyste, enfants-ancêtres
pour l’anthropologue dont O. Douville rend compte.
DÉTENTION ET PARTAGE DU SECRET
Le statut du secret lui donne donc un droit d’extraterritorialité qui le protège contre toute transformation et contre le
pouvoir de l’autre. Le secret a une fonction de protection. Sa
conservation, « on garde un secret », sa rétention et son suintement ne sont pas sans évoquer l’analité
[4] et l’objet-fétiche.
M. Baudin pense que les pathomimes qu’elle a en charge ont
une forte composante anale et la patiente d’H. Lisandre « pète »
au double sens du terme, me semble-t-il, le spéculum de la gynécologue avec ses constrictions vaginales. Le secret est gardé et
secrété, dans l’enfouissement et le suintement, retenu, lâché.
Le secret apparaît aussi comme protection, pare-excitant au
regard d’angoisses archaïques ou œdipiennes, d’angoisses traumatiques. Il filtre la trop grande quantité d’excitations
internes/externes qui pourrait être traumatique et régule la pulsionnalité. L’« espace du secret »
comme territoire propre du
sujet est
d’abord l’intime. L’intime comme premier habitacle,
dedans, intérieur du Moi-corps conserve les éléments ayant
organisé le socle identitaire et l’auto-conservatif, les identifications primaires et les auto-érotismes puis les identifications
secondaires et le sexe de l’autre, chacune de ces modalités identificatoires liant corps et psyché, corps propre et corps de l’autre.
Premiers patterns identificatoires où se rencontrent les protagonistes des premiers conflits psychiques dont le secret atténue
la violence.
Ainsi l’enveloppe constituée par le secret protège l’intimité
du sujet lui permettant d’advenir. Elle protège aussi de l’intimité
partagée avec l’autre et de sa cruauté car elle rend possible la
constitution d’un espace autonome négociant la relation d’intimité, de proximité donc de tendresse. En même temps, elle
régule la dépréciation et la destructivité des objets dans ce mouvement d’éloignement, d’exclusion. Ainsi, la psyché s’orga-nise-t-elle contre tout ce qui met en péril la cohérence du noyau
identitaire. Le secret permet le contrôle de l’autre dans les
modalités de la toute-puissance et du pouvoir partagé/non partagé. Je pense que le secret comme espace constitutif de l’intime
est nécessaire car c’est le sentiment d’avoir un intérieur qui
conditionne toute expérience de jouissance. Cette part secrète
peut parfois s’installer comme corps dans le corps, voir un autre
corps dans une organisation en clivage. Ainsi le patient de
C. Brunot semble avoir deux corps qui coexistent sans conflit
apparent.
C’est cette part intime que le sujet va laisser se dire dans la
cure. Il se dévoile, se dénude, se découvre. Toute technique qui
ne respecte pas cette part intime met en danger les fondements
identitaires du sujet. D’autant plus que, lorsque le secret se dit,
il se dit soutenu par le transfert amoureux et l’intimité recherchée. Celui-là ouvre sur les plaisirs à partager, comme je le mentionne au sujet de ma patiente Juliette. C’est aussi, dans le transfert amoureux que la patiente d’H. Lisandre peut évoquer pour
mieux séduire son analyste ses fantasmes et pratiques sadomasochiques puis évoquer une constriction vaginale qui la protège de la pénétration analytique et de la reconnaissance de sa
castration. Ainsi, arracher un secret, faire avouer est-il cruel
dans le sens où chaque secret est une partie de notre intimité, une
part de notre chair psychique qui se trouve alors déchirée,
dépouillée et humiliée.
Toute autre est la détention d’un secret tel qu’il apparaît dans
le roman de Ph. Grimbert. C’est le secret lui-même qui tient le
sujet fonctionnant à son insu. Son pouvoir, son emprise viennent de son aspect innommable ou inavouable et l’enferment
dans un espace psychique (crypte, caveau intrapsychique de
N. Abraham et M. Torok). Ici le travail du négatif est prégnant
en particulier dans la transmission transgénérationnelle. Le
secret ne préserve pas le narcissisme et ses fragilités, il enfouit
une blessure narcissique plus ou moins effroyable, et masque
la honte associée. Le secret ici ne protège plus, il enterre.
Tout aussi bien découvrons-nous dans la perspective anthropologique d’O. Douville un enfant-ancêtre passeur des secrets
ancestraux et consolateur dans les deuils à répétition. Mais, cet
enfant-ancêtre peut être pris dans les dérives politiques qui
désarticulent, désorganisent l’organisation lignagière et coutumière. L’enfant ancêtre devient alors enfant-sorcier perdant
son statut de passeur, de tiers et prenant la forme horrifiante d’un
enfant séquestré dans les ruines d’une impossible parole entre
les morts et les vivants.
·
FREUD S. (1892) « Un cas de guérison hypnotique avec des remarques sur
l’apparition de symptômes hystériques par la “contre-volonté” » In :
Résultats, Idées, Problèmes, Paris, P.U.F.
·
GRIMBERT P. (2004) Un secret, Paris, Grasset.
[1]
Grimbert P. (2004)
Un
secret, Paris, Grasset.
[2]
Abraham N., Torok M.
(1978
) L’écorce et le
noyau, Paris, Flammarion.
[3]
Je propose au début de
cette Revue une interview
de Ph. Grimbert.
[4]
Très tôt, Freud a fait
remarquer la dimension
anale du secret. Freud S.
(1892) « Un cas de guérison hypnotique avec des
remarques sur l’apparition de symptômes
hystériques par la
“contre-volonté” ». In :
Résultats, Idées,
Problèmes, Paris, P.U.F.