2005
Champ Psychosomatique
Avant-propos
Andréa Linhares
Psychanalyste, ATER Université Paris 7 Denis Diderot, 132 rue du Faubourg Saint Martin, 75010 Paris.
Laurie Laufer
Psychanalyste, Maître de Conférences, Paris 7 Denis Diderot, 40 rue du banquier, 75013 Paris.
Dans les Etudes sur l’hystérieFreud souligne que
« n’attribuant au mot hypocondrie que le sens d’une
« peur de maladies », on en limite fort la portée. » En
effet, l’hypocondrie se présente chez Freud comme un modèle
privilégié pour appréhender les destins pulsionnels de la
perception corporelle. Elle apparaît alors comme un paradigme
susceptible d’éclairer des expériences corporelles et
psychiques singulières.
L’hypocondrie semble se dérober à toute tentative de classification, en cela elle est l’effet d’une parole sur le corps. Elle
est une tentative d’expliquer une expérience pulsionnelle, une
théorie infantile en somme. Car l’hypocondrie se présente
comme un savoir sur son propre corps. Savoir dépressif ?
Persécuteur ? Posons qu’elle serait une tentative de subjectivation pour transformer l’angoisse, une stratégie paradoxale
pour faire tenir quelque chose du corps pulsionnel, un certain
destin des failles spéculaires et précoces.
L’hypocondrie dans sa forme énigmatique est à entendre
aujourd’hui dans la clinique comme un fait de langage. Quelle
fonction a dans l’économie psychique du sujet cet investissement de la douleur corporelle ? L’hypocondriaque souffre aussi
des mots qu’il prononce, et qui envahissent tout l’espace de la
séance. Il souffre intensément du dialogue étrange qui s’installe entre lui et son corps. Et comme tout langage, il donne à
lire une économie psychique singulière. Au clinicien alors
d’entendre cette énigme de l’hypervigilance corporelle pour
mieux déchiffrer dans un transfert qui met sans cesse au défi
sa position, ces états d’âme qui sont davantage des « états de
corps » déréglé par un excès d’angoisse.
L’expérience hypocondriaque est l’épreuve d’une subjectivité corporelle qui aurait été entravée par des effractions
psychiques et corporelles précoces et traumatiques. A cette
expérience alors, dans le langage entre corps et psyché de
tenter d’élaborer ces traumas précoces, de constituer des bords
aux dérèglements corporels et psychiques que vit l’hypocondriaque. A se faire le théoricien et le chercheur souffrant de
son propre corps, l’hypocondriaque, qui se vit comme corps
étranger à lui-même, tente de se fabriquer un corps intime,
singulier, à l’abri de l’autre et de ses menaces d’intrusion.
Parce que, comme le signalait en son temps François
Perrier, le sujet hypocondriaque « n’a guère les faveurs » des
recherches des psychanalystes, nous avons souhaité remettre
en perspective cette question et lui redonner du relief. En
repensant l’hypocondrie, nous souhaitons dans ce numéro
ouvrir la réflexion dans un esprit transnosographique, (de
l’hystérie à la paranoïa en passant par le syndrome de Cotard
mélancolique) interrogeant davantage l’énigme psychique de
cette plainte (mais de quoi se plaint donc l’hypocondriaque ?
d’avoir ou de ne pas avoir quelque chose ?), de lire l’écriture
de cette angoisse portée par la douleur plutôt que de l’enfermer
dans une lecture structurale et pathologique. Il y a dans cette
énigme hypocondriaque le paradoxe du
pharmakon, à la fois
poison et remède. «
L’hypocondriaque doit avoir raison »
[1]
écrit Freud. Mais raison de quoi ou de qui ?
[1]
Freud S., (1914)
« Pour introduire le
Narcissisme », in
La vie
sexuelle, Paris, P.U.F.,
1995, p. 89.