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S'inscrire Alertes e-mail - Champ psy Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLa parole en réanimation, médiation nécessaire d’un corps à l’autre
AuteurJoseph Gazengel du même auteur
Psychiatre psychanalyste. 16 avenue Sébastopol – 94210 La Varenne St Hilaire.Je me suis offert au couteau du chirurgien pour une intervention mineure, une sciatique.
2 Toute la longue après-midi qui a suivi l’intervention, je suis resté en salle de réveil.
3 Vous savez, c’est un peu une annexe de la réa. Ils m’ont gardé à l’œil à cause de mes antécédents coronariens, je présume.
4 C’était une salle commune d’une quinzaine de lits, dans un sous-sol sans fenêtre, un sous-sol au néon. Il y avait des gens pas trop malades qui quittaient assez vite les lieux. Il y avait aussi une vieille dame fatiguée à qui la réanimatrice responsable de la garde a annoncé, après négociation, qu’elle passerait la nuit ici. Moi, j’essayais de dormir. Je dis essayais – parce qu’un apprenti docteur zélé ou peut-être mandaté par l’autorité supérieure – va savoir – me réveillait toutes les cinq minutes et me montrait une espèce de règle graduée en plastique, en exigeant que je lui fournisse un chiffre représentant la douleur que j’étais censé éprouver. En fait je ne souffrais pas.
5 Côté silence, ça parlait entre la réanimatrice et ses assesseurs. Mais à cette cérémonie, on n’était requis - que comme fidèles du rite qui nous consumait. In fine, la réanimatrice m’a congédié, en m’indiquant que pour moi la messe était dite. Vous savez bien : « Ite missa est : allez ! la messe est dite ».
6 Je me suis donc retrouvé avec délices dans ma chambre et dans mon lit.
7 J’ai pris mon bouquin, j’ai lu quelque temps, et puis j’ai reposé mon livre sur ma poitrine, et je me suis endormi, bien décidé à rattraper la sieste qu’on m’avait volée tout l’aprèsmidi.
8 J’ai dû plonger très vite dans un sommeil profond, comme quand on est harassé par une journée de travail. Ouf !
9 Au beau milieu de mon sommeil : trompettes, éclairs, lumières de film policier. Elle faisait intrusion dans mon sommeil avec son acolyte. Gentille, l’acolyte, un peu souris, humaine malgré sa soumission servile au chef.
10 Elle – la chef – était dorée comme une châsse : des colliers, des bracelets, et des grosses bagues à chaton presque à chaque doigt des deux mains. Important les bagues, vous allez voir. Elle m’a pris mon livre, elle l’a posé hors de ma portée ! Ni bonjour ni bonsoir, elle était en terrain conquis. Elle a dit quelque chose à son acolyte, je ne sais plus quoi.
11 A un moment je lui ai demandé : « S’il vous plaît, le tuyau d’oxygène dans mon nez, est-ce que vous pourriez en baisser un peu le débit, ça me gêne pour dormir ?». Elle m’a répondu sur un ton d’adjudant : « Je ne suis pas là pour obéir aux caprices des malades mais pour exécuter les ordres des médecins. »
12 Bon, pas moyen de causer.
13 Elle a vaguement tripoté ma perfusion, puis elle a arraché le tube de mes narines et fermé le robinet mural d’oxygène. Pas moyen de causer. La parole était disqualifiée. Je me suis senti tout à coup dans un univers totalitaire où les mots n’étaient plus à disposition pour se reconnaître entre humains et se distinguer des bêtes silencieuses et cruelles de la forêt.
14 Puis, elle m’a tendu la main droite en m’intimant : « Serrez la main !» Ce geste n’avait pas beaucoup de sens. Elle aurait pu, éventuellement s’intéresser à mes pieds, là au moins, ça aurait eu une certaine logique. Bon… Je lui ai serré la main, aussi fort que j’ai pu, avec ses bagues à chaton et tout. Et j’ai encore pas mal de poigne. En silence. Elle n’a rien dit. Pas même un « Aïe !» ni « Vous me faites mal !» Rien. Silence. Et pourtant mon geste espérait une parole.
15 Après – elle a bricolé à nouveau la perfusion, et – s’adressant à son acolyte : « On le débranche ?» …C’est une phrase qui peut s’entendre de bien des façons ! L’acolyte est restée coite. Finalement elle ne m’a pas débranché.
16 C’est une histoire sans parole. Vous l’avez remarqué. Des mots ont certes été prononcés, des ordres, des menaces – mais de parole vive, de la parole qui fait qu’on peut, même dans la peine, se sentir humain : point.
17 A un moment la parole a été disqualifiée, et la violence a surgi. La mienne bien sûr dont je ne suis pas plus fier que ça – et puis la sienne.
18 Cette violence, la mienne, espérait une parole. J’escomptais peut-être qu’elle s’adresse à moi, qu’elle proteste, qu’elle me parle de la douleur que je lui avais infligée pour m’en faire reproche… Que sais-je ? Qu’elle me parle, enfin !
19 Comment dire… le nourrisson à la mamelle quand lui est venu suffisamment de vigueur et de confiance ne manquera pas un jour de mordre un peu le mamelon pour voir, pour jouer, mais ce qu’il attend peut-être – ce qu’il reçoit en tout cas – ce sont des paroles de l’autre, sa mère, à lui précisément adressées, et qui - lui faisant reproche de ce dol infligé, les situeront tous deux dans un début d’altérité.
20 Cette histoire m’est arrivée il y a bien trois ans je crois, et c’est seulement maintenant qu’il m’a fallu en écrire et vous en dire quelque chose.
21 J’étais resté sur un sentiment de malaise à propos de cette violence qui avait tout à coup fait irruption, me conduisant hors de moi à commettre un acte sauvage qui n’est pas dans ma ligne la plus habituelle.
22 Il me fallait quand même essayer de décrypter comment cela avait surgi.
23 Ça ne pouvait pas me laisser indifférent, et ce d’autant moins que j’étais hospitalisé dans un service ami, opéré par un chirurgien en qui j’avais toute confiance, endormi par une anesthésiste pour laquelle j’ai plus que de l’estime…
QU’EST-CE DONC QUE LA PAROLE ? AI-JE ÉTÉ CONDUIT À ME DEMANDER
24 La parole n’est pas ordre, intimation, accusation, tentative de maîtriser l’autre ou de l’écraser, ni humiliation ni menace… tout ça ce sont des mots qui tentent une emprise sur l’autre à son détriment. La parole comme je veux qu’on l’entende n’est pas non plus érection de soi, ni parade de prestance…
25 La parole au sens que j’entends lui garder est d’abord un pacte – qui de vous choisir – vous qui m’écoutez, comme interlocuteurs – tend à vous fonder ou à vous confirmer comme des autres semblables et différents – avec lesquels une confiance peut s’échanger.
26 Que vous vouliez bien m’entendre pendant le temps dont nous avons convenu – m’assure aussi, comme sujet, comme humain, comme interlocuteur. Et voilà que nous allons peut-être pouvoir – ô merveille, converser ensemble.
27 Ce pacte viendrait-il à se rompre que ce serait la guerre. Oh, avant d’échanger des coups, nous commencerions sans doute par avoir des mots, des mots qui blessent, qui intimident qui dévalorisent, des mots comme des pierres qui anéantiraient la confiance partagée, des mots de défiance, des mots d’insulte qui saperaient peu à peu toute foi en la parole de l’autre.
28 L’autre, on le « traiterait » – comme disent les enfants – avec des mots qui blessent.
29 Le contraire du silence n’est pas le bruit, le contraire du silence, c’est les paroles qu’on échange, oui, seraient-elles mêmes réduites à ces mots usés qu’on se passe en silence : comme bonjour, bonsoir, le temps qu’il fait et ses variations auxquelles nous sommes tous soumis. Parler de la pluie et du beau temps, c’est déjà une conversation, ou à tout le moins son entame, une ébauche.
30 Et il m’a toujours semblé que de parler de la pluie et du beau temps à un malade en réanimation, faute de pouvoir faire mieux, c’était déjà le tirer vers les paroles qu’on échange, vers l’humain partagé, vers la vie.
31 Il y a aussi la parole comme don. Celle qu’on offre gratuitement pour éloigner le silence et la mort. Nous avons tous reçu ce don de paroles de celle qui nous a élevés et nous a baignés dans sa langue qu’on dit maternelle. Elle nous offrait ses paroles, en anticipant la saisie que nous en aurions un jour – grâce à ce risque un peu fou qu’elle avait pris de nous parler comme à des êtres humains, pauvres larves que nous étions.
32 Frédéric II de Prusse était curieux de savoir si la langue originelle des humains était l’hébreu, le grec ancien ou le haut allemand. Il fit élever – par des nourrices choisies – quelques douzaines de nouveau-nés. Interdiction fut faite à ces nourrices d’adresser aucune parole à leurs enfants, et d’en prononcer aucune en leur présence.
33 Frédéric II s’aperçut bien vite qu’elles ne parvenaient pas à respecter la consigne. C’était plus fort qu’elles : elles leur murmuraient des mots tendres.
34 Pour que son ordre fût respecté, il dut placer des gardes armés et imposer le silence sous peine de mort ! Aucun de ces enfants n’apprit bien sûr à parler. Ils moururent tous, dit-on, avant l’âge de huit ans.
35 Cette expérience confirmerait, s’il en était besoin, la valeur vitale de la parole. Oui, comme il est dit, l’homme ne se nourrit pas seulement de pain, mais de paroles vivantes.
36 Le contraire du silence, c’est la parole, vous disais-je.
37 Nous avons tous à prendre à cœur la circulation de la parole dans le monde de la réanimation – pour le sortir, ce monde, du silence bruyant et têtu dans lequel il risquerait de s’enfermer. De collègue à collègue, quelle que soit notre fonction, il nous faut préserver une place, un temps pour pouvoir converser. Pour que nos douleurs, nos impasses professionnelles, nos morts – d’avoir été parlés – deviennent pensables.
38 La circulation de la parole est semblable à celle d’un fluide vital : l’air, le sang…
39 Le sang s’arrête-il de circuler, la parole cesse-t-elle de s’échanger que la mort est en marche prête à nous saisir dans sa rigidité, sa froidure, son immobilité silencieuse.
40 Si la parole est vie, elle n’est pas sans risques. Prenez un clochard par exemple, bien sale, pouilleux, essayant en vain sur sa bouche de métro de se protéger de la pluie, du froid et des poux.
41 Vous voilà à lui parler. Vous vous êtes risqués à lui proposer de converser avec vous, de la pluie et du beau temps, c’est de circonstance. Supposons qu’il vous réponde (mais après tout qu’il vous réponde ou non ce n’est pas le point). Un miracle vient de s’opérer :
puisque vous parlez ensemble, il est devenu votre semblable, avec ses poux et tout, pire encore, par le miracle de quelques banalités échangées sur les prochaines gelées, vous aussi vous êtes devenu son semblable.
42 Mince alors vous pourriez donc un jour être vous aussi dans la vermine, le froid et la laideur d’un corps à l’abandon. Avez-vous eu vraiment raison de lui parler ?
43 Je vous laisse à vos états d’âme…
44 Vous auriez peut-être mieux fait de ne pas lui adresser la parole ? Vous seriez ainsi resté confortable dans votre costume cravate ou au chaud dans votre manteau doublé.
45 L’autre, ce clochard serait resté tout à fait autre, radicale - ment autre, séparé de vous par le mur de Berlin. Vous auriez pu continuer à faire semblant qu’il n’existait pas, à peine un coup d’œil vite détourné, sans vraiment croiser son regard; une piécette parfois pour la bonne conscience (un don sans retour sépare mieux que tout). Vous auriez pu ainsi maintenir l’autre dans une bulle imaginaire, distincte de votre propre bulle, puisqu’aucune des paroles qui nouent un pacte n’aurait été prononcée.
46 Bien sûr, vous auriez ainsi ajouté une pierre au mur de votre propre solitude, mais après tout, les forteresses demeurent longtemps imprenables…
47 Si je vous ai promené dans la rue pour vous faire rencontrer un clochard, vous pensez bien que ça ne pouvait être que pour mieux vous ramener en réanimation.
48 Là aussi restent des hommes exclus de la caresse, démunis de tout insigne social, ni veston, ni cravate, pas même le sonotone ni les lunettes. Souvent, pas même la parole, qu’empêche une sonde d’intubation trachéale pour l’assistance respiratoire. Juste une nudité souffrante, mal enserrée dans une chemise fendue, juste un drap de coton mince, et souvent un regard aussi lointain que celui du clochard; une conscience embrumée – ou un retrait à l’intérieur d’une souffrance désespérée qui n’attend plus rien – que la fin de cette souffrance-la.
49 Faut-il nouer avec celui-ci un pacte de parole ? Nous savons maintenant combien les mots risquent de nous attraper, et puis souvenez-vous, pour ceux d’entre vous qui se sont mariés un jour, même s’ils ont divorcé, comme il faut peu de mots pour s’engager : un oui a suffi ! Et combien il engage !
50 Etre réanimé induit – par la dépendance extrême à l’autre, qu’il fait revivre comme aux premiers mois de notre existence, induit disais-je, une chute temporaire – et qu’on souhaite réversible – du masque que nous portons tous les jours, masque qui nous protège de l’effraction – dont nos échanges avec les autres pourraient nous menacer.
51 Dans la position de réanimés, dans un lit, nous voici nus et faibles comme au premier jour, en situation de devoir nous fier entièrement à ceux qui assurent notre survie. Confiants par nécessité et dépouillés. Notre parole, celle qui sort de nous dans c e mome nt de dé tresse, ne bé néficie plus de notre prudence habituelle dans le choix d’un interlocuteur à qui adresser notre demande d’être entendus, d’être reconnus.
52 Dans la position de soignant, nous risquons à chaque instant d’être appelés comme interlocuteurs, d’être choisi comme dépositaires d’une histoire qui n’en peut plus d’être contenue, des éclats d’un drame personnel qu’il avait jusque-là fallu taire. En effet, que s’approche la mort – réellement ou en imagination – et le désir de lever le masque, enfin, se fait puissant et capable de balayer bien des pudeurs, bien des préoccupations de convenance – tant la vérité est en hâte de se dévoiler.
53 A être soignant, nous risquons à chaque moment d’entendre la nudité de pa roles longtemps tues, e t pire, d’ê t re élu comme interlocuteur sans l’avoir demandé… Tant est forte pour le réanimé, la tentation de se confier à celui ou celle que le destin a placé là pour soutenir la vie d’un corps qui n’en peut plus.
54 Soignants - nous avons une position à tenir – celle d’accepter, même s’il nous en coûte (et il nous en coûtera) – d’être le destinataire de ces paroles vivantes, souvent dérangeantes, plus dérangeantes encore que la nudité et la déroute des corps à nous confiés.
55 Il se noue alors un contrat dont il est bon de prendre clairement conscience.
56 Le malade nous donne ses paroles. Nous lui donnons implicitement – rien qu’en acceptant de l’écouter, rien qu’en accueillant ses mots – notre parole d’en faire bon usage. C’est un contrat tacite. (quel drôle de mot en l’occurrence) Mais il vaut parole donnée et il nous lie plus sûrement qu’un parchemin.
57 Il nous oblige à ne pas divulguer, ni rabaisser, ni moquer les paroles à nous confiées. (divulguer : porter à la connaissance du public ce qui était ignoré. Par ex : Divulguer un secret.)
58 Ces paroles ont quelque chose d’intime qui doit être respecté, abrité d’un voile de pudeur qui sera la nôtre si la pudeur du malade est défaillante.
59 « Divulguer ces paroles confiées peut avoir un effet ravageant, dit Joseph Stœckel. C’est comme un secret dévoilé, comme un viol de l’intimité. Et le sujet de perdre la confiance en la parole donnée, et de ne plus savoir à qui parler, de se taire de se défier (se défier, perdre foi en l’autre.) Il peut en résulter une dépression grave, un délire. »
60 En vous parlant, me reviennent des souvenirs. L’un répétitif, c’est le souvenir de collègues qui croyant bien faire (l’enfer est pavé de bonnes intentions…) m’apportaient tout plein de détails biographiques concernant un malade, et ce qu’avait dit son épouse, pas la divorcée, l’autre, et ce qu’en pensait sa concierge, et les paroles importantes du cousin germain… Comme s’il avait fallu enfermer le sujet dans son histoire « objective », racontée par d’autres. L’aliéner dans une histoire racontée par des étrangers, ses proches.
61 Ce n’est pas ça le point, l’important aujourd’hui, c’est de soutenir le malade dans l’inscription qu’il fait aujourd’hui de son drame avec ses mots d’aujourd’hui. Lui permettre de garder un dialogue vivant avec tel ou tel soignant qu’il aura élu et qui aura accepté cette élection.
62 Il ne s’agit pas de comprendre son histoire, mais de soutenir la marche vivante de sa pensée et de ses paroles. C’est l’histoire qu’il peut vous dire aujourd’hui et construire pour vous qui l’écoutez, c’est cette histoire-là qui le fait vivre. Elle est précieuse comme l’instant qui passe, et le fil en est fragile, il ne faut pas le rompre par une divulgation qui serait plus impudique que de montrer ses génitoires.
63 En vous quittant je vous donne une phrase à emporter :
64
Moustapha Safouan « La parole ou la mort » ; Seuil; 1993
65 Moustapha Safouan et aussi le texte de Lacan : « Fonction et champ de la Parole et du langage en psychanalyse » ( Ecrits pp. 237sq), ont soutenu mon interrogation. Ainsi que les réunions du FiliGRAM chez Ginette Raimbault.
Résumé
A partir d’un bref passage à l’hôpital pour une affection bénigne, l’auteur s’interroge sur la valeur vitale de la parole et sur le pacte qu’elle fonde entre les humains. Il propose de laisser le silence aux bêtes silencieuses et cruelles de la forêt.Mots-clés
Réanimation, Parole, Silence, Violence
On the basis of the experience of a brief stay in hospital for a benign affection, the author raises the question of the vital value of speech and the pact that it creates between human beings. He proposes that silence be left to the silent and cruel beasts of the forest.Key-words
Reanimation, Speech, Silence, Violence
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Joseph Gazengel « La parole en réanimation, médiation nécessaire d'un corps à l'autre », Champ psy 1/2006 (no 41), p. 101-109.
URL : www.cairn.info/revue-champ-psychosomatique-2006-1-page-101.htm.
DOI : 10.3917/cpsy.041.0101.




