Champ psy 2006/1
Champ psy
2006/1 (no 41)
170 pages
Editeur
I.S.B.N. 2847950753
DOI 10.3917/cpsy.041.0129
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Vous consultezCorps démembré, corps supplicié, corps massacré.

Le Rorschach chez les enfants et adolescents victimes d’agression

AuteurChristine Condamin du même auteur

Maître de Conférences à l’Université d’Amiens, UFR Philosophie, Sciences Humaines et Sociales. Expert-Psychologue près la Cour d’Appel de Douai, Membre du Laboratoire CNRS 6053 « Psychanalyse et pratiques sociales », Paris 7-Amiens. 94 rue Nationale - 59200 Tourcoing.

Notre pratique de psychologue nous amène à recevoir de nombreux enfants et adolescents diversement marqués par l’agression – souffrance corporelle et/ou psychologique due à des maladies graves, éventuellement létales et à la maltraitance. Il est souvent difficile de détecter, de comprendre, d’objectiver, d’évaluer leur souffrance physique et psychique alors même que les enfants sont bien incapables de la verbaliser, de l’expliciter et de la traduire en termes audibles. Cette étude porte sur les altérations de l’image du corps au Rorschach chez cent enfants et adolescents victimes d’agressions graves[1] [1] Nous avons retenu dans le cadre de cette étude des cas...
suite
. Notre méthode analyse l’expression verbale au Rorschach, celui-ci étant extrait, pour les besoins de la recherche, d’examens psychologiques complets (entretien, tests de niveau et de personnalité, épreuves de dessins) proposés aux sujets lors d’une démarche d’investigation ou de diagnostic. Même si nous isolons l’étude du Rorschach parce qu’elle nous permet la mise en évidence d’une problématique spécifique, celle de l’image du corps, le sujet reste toujours au premier plan de nos préoccupations, s’inscrivant dans « l’expérience humaine » de l’entretien clinique[2] [2] Nous n’avons pu présenter dans le cadre restreint de...
suite
. Des travaux portant sur l’image du corps au Rorschach ont montré que le matériel s’avérait être propice à la projection du moi, s’inscrivant notamment dans une dialectique du dedans et du dehors[3] [3] Chabert C. , (1990) Réalité interne, Réalité externe...
suite
. Le Rorschach est un révélateur d’une « image du corps intégré »[4] [4] Chabert C. , citée par N. Rausch De Traubenberg, (1990),...
suite
, il constitue avant tout une épreuve identitaire et, de ce fait, une mise à l’épreuve des limites justifiée par deux caractéristiques patentes dans les configurations qu’ils proposent : la symétrie ordonnée autour d’un axe vertical sollicite la projection de représentation du corps, obligeant par là même l’investissement narcissique de la représentation de soi; le contraste tache/fond souligne les contours et les limites entre dedans et dehors.

L’IMAGE DU CORPS

2 L’étude de l’image du corps au Rorschach comme traduction d’un ressenti souvent impossible à verbaliser permettra de mieux appréhender le vécu douloureux de ces sujets. Nous verrons que les images humaines sont gravement altérées ou disparaissent pour laisser place à des images de corps disséminées, émiettées, éclatées allant jusqu’au vide corporel. Ces enfants et adolescents, qui ont tous souffert dans leur corps et dans leur psychisme, peuvent grâce à cette épreuve de perception et d’expression témoigner de leur vécu intime, douloureux et secret qui s’apparente parfois à une catastrophe ou un chaos.

Atteintes et disparitions de la figure humaine

3 Les représentations humaines et entières sont rares, même à la planche III, qui présente pourtant un contenu humain kinesthésique banal. Elles sont généralement peu porteuses de différences de sexe et de génération, l’accès au stade Œdipien semble devenu impossible. Le rapport aux objets s’élabore dans des relations instables et dramatisées de domination/ soumission, agression/victimisation, sadisme/masochisme, aux acteurs interchangeables. On observe une régression à des relations d’objet partielles, orales et anales. La menace de castration réactive des angoisses de coupure qui se jouent en termes de vie et de mort, des angoisses archaïques de perte d’objet et de destruction par les mauvais objets internes[5] [5] Klein M. , Développement de la psychanalyse, Paris, P. U. F. ,...
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.

4 L’image paternelle est rarement évoquée; lors des agressions incestueuses, elle a souvent totalement disparue. L’image maternelle est essentiellement perçue dans une dimension persécutive et destructrice, comme image pré-génitale ou phallique incapable d’apporter la sécurité.

Image corporelle « démembrée »[6] [6] L’adjectif « démembré » et l’expression « corps...
suite
, disséminée et émiettée

5 L’image du corps envahit parfois tout le protocole, s’actualisant dans des contenus corporels partiels (Hd et plus souvent Ad), parfois exclusifs. Certains sont surinvestis ( yeux, nez, tête, bras, pieds). D’autres ( dents, pinces, bouche), destinés à capturer, à dévorer ou avaler l’objet, s’inscrivent dans un contexte d’oralité agressive; la régression au stade sadique-oral amène l’anéantissement de l’objet. Celui-ci peut être englouti par le sujet, contenu tout entier à l’intérieur même de son corps (comme l’araignée avalée par le dinosaure, Grégory, 7 ans, planche I). Nous constatons un retour aux angoisses cannibaliques du temps archaïque où l’enfant craignait d’être mangé, avalé ou dévoré. Cliniquement, nos patients présentent souvent des conduites compensatrices d’addiction, de boulimie notamment. Au Rorschach, les figures humaines, incomplètes, mutilées, sadisées, vues comme membres, corps sans tête, tronçons de corps, se succèdent sans cohésion ni cohérence, marquant la dislocation du moi. Lors d’agression sexuelle, des contenus d’organes sexuels qui peuvent être détachés du corps ( biloute, appareil sexuel de l’homme) surgissent selon une modalité non contrôlé, particulièrement crue. Certaines réponses évoquent celles d’enfants psychotiques alors qu’elles sont plus souvent dues à une excitation fabulatoire momentanément désorganisatrice qu’à de véritables structures psychotiques.

Effraction, abrogation des limites du corps et perte de substance

6 Les limites du corps sont parfois complètement débordées. Le Moi-Peau n’est plus capable de jouer sa fonction de barrière de protection. Le corps est pénétré : percé, enfoncé, coupé en plusieurs morceaux ou en deux, saignant, disloqué, griffé et bosselé. Il est le résultat d’une action sadique de destruction. Il se vide de sa substance. Des contenus ostéologiques et anatomiques ( sang, os, viscères tels que cervelle ou foie ) prouvent la mise au-dehors de l’intérieur du corps par une attaque sadique-transgressive. Parfois, il ne s’agit pas seulement d’une confusion intérieur/extérieur du corps, d’un flou des limites corporelles, mais d’une complète désorganisation, reflet d’une véritable hémorragie libidinale. Quand les enveloppes du moi qui délimitent le dedans et le dehors ne sont plus opérantes, le sujet peut vivre une véritable confusion entre lui-même et la réalité, confusion qui peut aller jusqu’à remettre en cause son existence. La rupture de l’enveloppe protectrice entraîne la vision taboue d’un corps répandu – viscères, sécrétions et excrétions... L’enfant, confronté à l’immonde, se voit réduit lui-même à l’état de déchet, de contenant et de réceptacle des « excrétions » de son agresseur (ce dernier étant incapable de maîtriser sa violence, ses coups, ses impulsions sexuelles). Sang, sperme, produits excrémentiels sortent et rentrent dans le corps : les sujets sont envahis par l’intimité sexuelle et excrémentielle de l’autre qu’ils subissent passivement comme une forme de nourrissage. Revenant à une position très infantile, ils sont parfois amenés à perdre leur maîtrise sphinctérienne. Ils gardent longtemps le sentiment d’être salis, et l’impression que rien ne pourra laver leur souillure, certains adoptent des comportements obsessionnels de lavage; notre patiente Dina, victime d’inceste, prenait ainsi des bains longs et fréquents.

Image corporelle éclatée, image de chaos

7 Ainsi plusieurs années après, l’agression sexuelle (même si elle a été longtemps répétée, comme c’est le cas pour Agnès) est vécue comme un acte violent, « brusque» et barbare, un éclatement corporel : « tout a volé en éclats » (Agnès, Planche X). La poussée destructrice altère durablement l’organisation unitaire et spatiale du corps, qui relève alors du chaos.

De l’excitation au débordement pulsionnel

8 La couleur, notamment le rouge, provoque une excitation et un débordement pulsionnel parfois incontrôlable; le sang et le feu sont souvent convoqués dans leurs occurrences destructrices, ainsi « du sang qui coule et les murs sont pleins de sang », (Antoine, Planche III).

9 Les kinesthésies[7] [7] Cf. Rossel F. , Merceron C. , 1990, Contribution à l’analyse...
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subissent elles aussi un sort particulier : peu de sujets font preuve d’une expression pulsionnelle objectale interactive, les capacités d’élaboration des conflits intrapsychiques sont faibles, ce qui témoigne des difficultés à constituer un «en-dedans psychique » (Chabert C.). Les sujets semblent mobiliser toutes les ressources du moi, provoquant un repli sur eux-mêmes, «une modification de la répartition de la libido» qui se retire totalement du monde objectal[8] [8] Freud A. , 1955, Le rôle de la maladie somatique dans...
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. Associées à la couleur, les kinesthésies peuvent donner lieu à une dérive destructrice violente dans un climat morbide et sacrificiel, par exemple : « zoulous qui tirent un squelette pour le couper tout entier » (Antoine, Planche III). Les atteintes corporelles sont sous-tendues par les fantasmes de destruction particulièrement violents qui font une large place aux pulsions orales (kinesthésie de dévoration, kinesthésies cannibaliques) et anales (kinesthésies de souillure).

Scénario fabulatoire et dispersion corporelle

10 Au fil des planches se développe parfois une véritable fabulation à thème agressif et persécutif (le dinosaure qui attaque une araignée se voit lui-même soumis à une véritable action destructive) dont le résultat est la dissémination de « segments »[9] [9] Le terme « segment » est emprunté à Lacan (1945). ...
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(Lacan) corporels. La création d’un thème qui persiste de planche en planche sert de support à une vision en images défaillante et actualise un corps qui resurgit sans cesse. A. Green[10] [10] Green A. , (1983) Narcissisme de vie, Narcissisme de mort,...
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souligne la problématique corporelle du narcissique qui se retrouve chez nos sujets «… l’enfer, ce n’est pas les autres – le narcissisme s’en est débarrassé – mais le corps. Le corps, c’est l’autre qui resurgit, malgré la tentative d’effacement de sa trace. Le corps est limitation, servitude, finitude. C’est pourquoi le malaise est primordialement un malaise corporel – qui se traduit par l’être-mal-dans-sa-peau de ces sujets ». Cette tendance fabulatrice s’actualise chez nos patients qui utilisent massivement leur vie fantasmatique pour revivre de façon érotisée leur vécu traumatique (compulsion de répétition) ou pour inventer des scénarios tout à fait idéalisés qui leur servent de «refuge » par rapport à la vie réelle trop compliquée et insatisfaisante ou encore de pare-excitation.

Scènes d’agression et de menace

11 Parfois l’agression a directement lieu et se déroule devant nous, parfois elle est à craindre, elle va se produire, ce qui colore la scène d’un climat de menace persécutive et donc d’impossible sérénité ( la chauve-souris attend sa proie ). Plus souvent, le mouvement destructeur a eu lieu, les corps sont déjà sectionnés et déstructurés, résultant d’agressions subies. Cette absence de scène agressive correspond, sur le plan clinique, au refus du souvenir des expériences d’agression; le sujet préfère le déni ou l’effacement mnésique plutôt que d’être confronté à la terreur et l’angoisse de la remémoration. Celle-ci peut d’ailleurs être insoutenable pour le sujet qui éventuellement décompense par un épisode psychotique. Plusieurs de nos patientes adultes victimes d’inceste, de structure apparemment hystérique, ont dû être hospitalisées pour un accès psychotique survenu au cours de leur cure.

Passivité, immobilité et fixité minérale : de la « décorporation »[11] [11] Le terme de « décorporation » est emprunté à C. ...
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au vide corporel

12 Si la kinesthésie est totalement absente, l’adynamisme s’exprime selon des modalités plus ou moins inquiétantes. L’être vivant est statique : paralysé, infirme, malade. Les fantasmes masochistes, être battu, souillé, humilié, réduit à la passivité peuvent être relayés par des fantasmes narcissiques de solitude et de dénuement, amenant le Moi à un minimum vital objectal. Cet aménagement qui semble une « mise à l’abri des vicissitudes de la pulsion et de ses objets » comporte un « risque considérable de désorganisation du Moi»[12] [12] Green A. , 1983, Narcissisme de vie, Narcissisme de mort,...
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. Les figures humaines et animales sont transformées en objets ( « des statuettes », Planche III), réduites à des segments, à des cadavres ou à des morceaux de squelettes. Massivement désinvesti par la vie, le corps est atteint par la fixité minérale du cadavre et de la mort, le sujet par l’angoisse massive de disparaître.

13 Souvent, la planche X, de par son percept éparpillé et diversement coloré, apparaît chez nos patients propice à l’expression d’un vécu de désagrégation, d’annihilation et de vide. Les images de parties de corps séparées signent l’impossibilité d’unification corporelle, l’arasement pulsionnel et l’importance du désinvestissement narcissique. Quand le percept ne donne plus lieu à aucune image ( « Rien du tout, mais alors rien de rien » dit Jean-Claude , « Tout s’en va » dit Grégory), le sujet a le sentiment d’être « hors de son corps ». Il peut alors exister des sentiments de profonde dépersonnalisation. Notre patiente Dina est venue consulter dans un état de régression très inquiétant (elle ne quittait pratiquement plus son lit), après avoir expérimenté deux expériences dissociatives : elle avait vu son corps flotter au-dessus d’elle et elle avait fini par s’entendre hurler dans un lieu public, ne sachant pas, dans un premier temps, que cette voix provenait de son propre corps. Elle avait éprouvé une intense angoisse et surtout le sentiment de sombrer dans la folie.

14 Le « néant spatial » ( « rien » ) entre en correspondance avec le silence et la sidération qui saisit les victimes : celles-ci n’ont plus la force d’appeler au secours, mais peuvent ressentir un immense tohu-bohu intérieur. Notre patiente Dina[13] [13] Cf. Condamin C. , (2003) Traumatisme incestueux, mort ...
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l’expliquait par cette expression : « ça hurle à l’intérieur ». Advenir à la parole, en tant que sujet, durant la cure, a permis que, très progressivement, se taisent ses hurlements intérieurs.

Envahissement et débordement du sexuel

15 Lorsque les atteintes sont dues à des abus sexuels, les contenus sont partiellement ou massivement sexualisés, en rapport avec l’excitation subie; la crudité des images va de pair avec la brutalité de la dislocation corporelle. Ainsi, le protocole d’Agnès comporte huit réponses de contenu sexuel « appareil génital, … sang, … pénétration ». A la différence du ça, le Moi se constitue alors même que son énergie se désexualise, ce qui permet de passer d’un investissement narcissique à un investissement d’objet. « En somme, l’infléchissement des pulsions vers le Moi n’accomplit cette narcissisation qu’à la faveur d’une désexualisation relative, nécessaire au fonctionnement du Moi». A. Green[14] [14] Green A. , (1983) Narcissisme de vie, Narcissisme de mort,...
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insiste sur le rôle primordial de cette énergie convertie par la désexualisation dans le fonctionnement du Moi qui devient plus assuré dans ses limites, plus cohérent, et plus consistant.

LE TRAUMATISME ET LES PROCESSUS DÉFENSIFS

Une catastrophe… dans l’intimité, la solitude et le secret

16 Si la plupart de nos sujets mentionnent très peu la douleur corporelle et psychique suscitée par l’agression, Agnès a bien conscience de son vécu traumatique, qu’elle qualifie de « désastre». Elle projette directement sur le Rorschach des images d’organes sexuels et de pénétration sexuelle crues et violentes, reflétant une totale désorganisation physique et psychique. Les agressions graves entraînent bien un «trauma » ou «traumatisme psychique » au sens psychanalytique : «événement de la vie du sujet, qui se définit par son intensité, l’incapacité où se trouve le sujet d’y répondre adéquatement, le bouleversement et les effets pathogènes durables qu’il provoque dans l’organisation psychique »[15] [15] Laplanche J. et Pontalis J. -B. , (1967), Vocabulaire de...
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. Le terme « traumatisme », qui vient du grec, désigne étymologiquement une «blessure avec effraction » : c’est bien ce que nos sujets traduisent dans les images projetées au Rorschach. Face à un afflux excessif d’excitation, l’appareil psychique est incapable de maîtrise ou d’élaboration. Des troubles durables vont donc perturber le fonctionnement psychique : le principe de plaisir est paralysé, l’angoisse intervient. Le traumatisme entraîne « l’anéantissement du sentiment de soi, de la capacité de résister, d’agir et de penser en vue de défendre le soi propre »[16] [16] Ferenczi S. , (1927-1933) Psychanalyse IV, Œuvres complètes,...
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. Il peut endommager le narcissisme primaire, perturber l’organisation des frontières moïques et menacer l’unité corporelle.

Mise en place de processus défensifs

17 Les mouvements de réparation apparaissent souvent aussi dérisoires qu’inutiles : il s’agit, par exemple, de récupérer le « bout de foie» du dinosaure, victime d’une attaque qui a dispersé son corps en morceaux (Grégory, Planche V). Restaurer les limites du moi semble impossible, surtout quand le morcellement corporel s’accomplit sur plusieurs planches et qu’il a déjà donné lieu à l’extinction du vivant. L’autodestruction serait parfois le seul système de réponse capable de délivrer le sujet de l’angoisse quand «tout espoir de sauvetage semble exclu » (Winnicott).

18 Si la construction symétrique des planches autour d’un axe médian favorise habituellement la perception structurée de l’image du corps, nos sujets utilisent rarement l’axe de symétrie comme repère intégratif. Ce dernier amène davantage un mouvement de coupure qui partage le corps en deux et détruit irrémédiablement toute vie (« Il l’a coupé en deux (le corps) car il veut voir s’il a un cancer du poumon, dit Antoine). L’excitation maniaque est plus souvent utilisée à des fins destructrices qu’à une lutte contre la dispersion; quand celle-ci est engagée, elle amène parfois des rassemblements illogiques ou incohérents. Les réponses reflet peuvent participer à la quête de cohésion du sujet, dans une dimension de restauration narcissique.

19 L’image d’un « Moi-crustacé »[17] [17] Anzieu D. , (1985) Le Moi-peau, Paris, Dunod, p. 229. ...
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, comme celle du « crabe » amenée par Grégory, témoigne de la nécessité de mettre en place « un système de pare-excitation tourné vers l’extérieur», pour se protéger des agressions éventuelles. Les sujets tentent de compter sur leur propre toute-puissance, s’identifiant à des personnages symboliquement puissants ( les zoulous, le dinosaure …) mais l’identification à l’agresseur semble le mode défensif le plus efficace, même s’il entraîne parfois une culpabilité insoutenable : victime et agresseur sont alors soumis au même processus morbide. La pulsion de mort domine, le dynamisme vital et l’énergie libidinale sont arasés, la recherche de satisfactions pulsionnelles laissent la place au renoncement forcé et la néantisation. La force intégrative du Moi qui prévaut dès le stade du miroir, la « force cohésive du lien »[18] [18] Condamin C. , (1998) La force du lien dans la lutte contre...
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, habituellement si puissante chez l’enfant, laissent alors la place à la puissance destructrice et, dans certains cas, dissociative de la coupure. La fragilité du Moi, la faiblesse des mécanismes de défense, le manque de stabilité de la structure mentale chez l’enfant et l’adolescent favorisent la régression à des stades archaïques du développement. La libido se retire du Moi, la pulsion de mort envahit le sujet qui retourne à une position où l’unification du Moi n’est plus assurée, moment précédant le stade du miroir décrit par Lacan, proche du narcissisme. La décompensation psychotique peut se produire chez les sujets les plus touchés, soit dans l’enfance à proximité temporelle du traumatisme, soit dans l’après-coup à l’adolescence ou à l’âge adulte. Ce processus entre en contradiction avec la tendance naturelle du Moi à s’unifier toujours davantage, mise en évidence par Freud dans Inhibition, symptôme et angoisse[19] [19] Freud S. , (1926 ) Inhibition, symptôme et angoisse, Paris,...
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 : « Le moi est une organisation, il est fondé sur le libre commerce et sur la possibilité d’une influence mutuellement exercée entre toutes ses parties constituantes, son énergie désexualisée révèle encore sa provenance dans son aspiration à la liaison et à l’unification, et cette contrainte à la synthèse ne cesse d’augmenter, dans la mesure où le moi se développe davantage en force ».

CONCLUSION

20 Même si les événements traumatiques d’agression vécue par les enfants et les adolescents sont refoulés, amnésiés, non mémorisés ou indicibles, le corps et le psychisme souffrants portent une inscription corporelle, une trace mnésique[20] [20] Rappelons que le champ d’investigation du psychologue...
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qui peut éventuellement s’exprimer, au cours de la vie onirique par exemple ou lors d’épreuves projectives telles que le dessin, le test de Patte Noire, le Rorschach, etc. … Au cours de l’étude de ce dernier test, un certain nombre des jeunes sujets agressés restent totalement inhibés, ils présentent de nombreux blocages et une incapacité à voir en images, le choc traumatique agissant « pour ainsi dire comme un anesthésique »[21] [21] Ferenczi S. , (1927-1933) Psychanalyse IV, Œuvres complètes,...
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tandis que d’autres, sollicités par l’image du corps symboliquement contenue dans les taches d’encre, expriment leur vécu d’agression : même si le démembrement et le morcellement ne sont en général pas constants à toutes les planches, l’image du corps peut se présenter comme dispersée, sadisée, morcelée, percée, transpercée, saignante et émiettée, les protocoles apparaissant comme le résultat d’attaques persécutrices. Parfois les jeunes patients livrent aussi des scénarios dramatisés mettant en jeu des relations d’emprise et de maltraitance qui se déclinent après coup comme un second théâtre de la cruauté alors même que la consigne du test de Rorschach ne porte que sur la vision du percept et non sur une mise en récit, comme au T.A.T. par exemple. Chez les sujets sexuellement agressés, l’image du corps peut être symboliquement ou crûment érotisée. Le vécu de sadisme et de masochisme est réactivé dans un processus de répétition qui s’accompagne éventuellement de vives réactions affectives d’angoisse et d’effroi et peut aussi amener la remémoration spontanée des faits par association. Parlant du contenu des rêves d’angoisse et des cauchemars chez les sujets victimes de traumatisme – contenu que nous pouvons étendre à certaines « perceptions » et « décharges motrices » au Rorschach –, Ferenczi explique que la répétition du traumatisme jusque-là inaccessible par la mémoire peut être l’amorce ou l’occasion d’un travail permettant au sujet de sortir de « la paralysie totale de la motilité » qui inclut « l’arrêt de la perception et de la pensée » en amenant une « résolution du traumatisme (fonction traumatolytique) »[22] [22] Ferenczi S. , (1927-1933) Psychanalyse IV, Œuvres complètes,...
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.

21 Quand le sujet a été victime d’atteintes aussi massives et déstructurantes, comment peut-il retrouver un fonctionnement psychique satisfaisant ? Le recours à la cure analytique ou à la psychothérapie n’est certes pas facile pour les sujets qui préfèrent tenter un oubli des scènes de violence vécue, ou qui ont même totalement anesthésié leur passé ou leurs souvenirs douloureux. Les enfants et les adolescents sont particulièrement réticents à entamer un travail psychique, car celui-ci va les mener à une désidéalisation des adultes, et éventuellement de leurs parents, il peut faire surgir en eux la violence accumulée par les processus d’identification à l’agresseur (qui a peut-être été l’un de leurs principaux modes de défense), il peut les conduire à symboliser l’insymbolisable, penser l’impensable et dire l’innommable. A l’âge adulte, certains sujets se voient contraints à une demande thérapeutique par la pression de symptômes particulièrement désorganisateurs, notamment dissociatifs, ou par des difficultés sans rapport apparent avec le traumatisme. Parfois c’est à l’occasion de violences sur leurs propres enfants qu’ils choisissent « l’épreuve » de la psychothérapie ou de la cure analytique.

22 Celle-ci peut prendre des années avant la révélation des faits, elle porte une interrogation lancinante sur le caractère réel ou fantasmatique des souvenirs et mobilise le sentiment de culpabilité. La présence éventuelle de traits pervers, l’ampleur de la régression narcissique (qui oblige le thérapeute à contenir les tendances à l’effondrement du sujet), les difficultés transférentielles se présentent comme des obstacles parfois insurmontables chez ce type de patient (plusieurs d’entre eux, venus pour une cure, ont « fui » avant la quatrième séance). Si certains auteurs voient la cure comme une abréaction du traumatisme, nous préférons l’envisager plus classiquement en insistant sur une modalité particulière du transfert qui puisse permettre à de tels patients de se « remémorer », éventuellement de revivre des souvenirs aussi tragiques, puis de tenter ensuite d’effectuer une véritable humanisation et perlaboration, susceptible d’articuler scène primitive et agression, traumatisme et séduction.

Annexe

ANNEXE Résumé illustratif de deux cas cliniques

23 Jérôme, 8 ans, est reçu pour une expertise psychologique en vue d’un éventuel placement. Il a commis de nombreux actes agressifs, plusieurs d’entre eux à caractère sexuel, sur d’autres enfants et notamment sur son frère. Le Rorschach présente presque exclusivement des images de monstres terrifiants, qui alternent avec des contenus sexualisés ( cul, biloute ) – parfois contaminés avec une partie du corps ( tête de biloute, tête de cul). Une réponse animale est vue entière, celle d’une «chauve-souris » qui « fait peur », parce qu’elle « arrache les cheveux » (planche V), mais l’humain n’est perçu que sous la forme exclusive de parties sexuelles détachées du corps, ainsi à la planche IX, un pénis est comparé à un deltaplane qui décollerait; le mouvement est complètement fabulatoire et l’expression comporte un néologisme, « delta-plage », au lieu de deltaplane : ça ressemble « A un monstre. Ça, c’est un cul (milieu rose). Biloute… décoller… elle fait delta-plage (sic), la biloute, elle décolle… ». La planche X réactive un percept sexualisé puis suscite une sévère régression avec la disparition de toute image : « … C’est une biloute ça ? Non, ça rien … ». Durant l’entretien qui fait suite au Rorschach, Jérôme révèle des attouchements sur lui-même, effectués par sa grand-mère maternelle.

24 Agnès, 15 ans, est rencontrée dans le cadre d’une expertise psychologique. Elle a été violée de l’âge de 10 ans à l’âge de 13 ans par l’ex-concubin de sa mère. Elle a présenté de graves séquelles psychologiques et intellectuelles : ses résultats scolaires ont chuté, elle a été la proie de nombreux cauchemars, elle a vécu une profonde dépression et un isolement social douloureux. Actuellement, elle dit aller beaucoup mieux et se présente comme une jeune fille au contact relativement aisé, de structure névrotique. Ses acquis scolaires sont très faibles, mais ses capacités intellectuelles sont normales. Cependant, le Rorschach apparaît extrêmement pathologique, révélant une image du corps profondément perturbée comme si les traces mnésiques du traumatisme vécu étaient corporellement inscrites. En effet, toutes les réponses sont sexuelles avec des contenus d’organes génitaux masculins et féminins (« L’appareil génital de l’homme et de la femme », Planche I), des scènes de « pénétration sexuelle » et de viol notamment à l’enquête de la Planche IV : « Ici on aurait dit une femme qui est certainement rallongée (sic) et le gros monstre au-dessus d’elle, peut-être que le monstre essaie de la violer». La planche X provoque un refus puis, à l’enquête, le rappel insoutenable des relations sexuelles avec l’agresseur : «Je repense au désastre que j’ai vécu avec Monsieur T. (son agresseur), … que ça a été vraiment brusque, que tout s’est bousculé (…). Cette image, impression que tout a volé, et encore maintenant, en éclats » (Planche X). Cette dernière planche amène la remémoration d’un vécu extrêmement douloureux, d’un anéantissement psychique et corporel, d’une atteinte identitaire violente et imparable, véritable éclatement du Moi.

Bibliographie

BIBLIOGRAPHIE

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CONDAMIN C., (1986) Apports de l’analyse phénoméno-structurale à l’étude de la psychose infantile. Observation d’enfants placés en hôpital de jour. Thèse en psychologie. Université de Paris VIII.

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Notes

[ 1] Nous avons retenu dans le cadre de cette étude des cas graves : maladies létales telles des cancers; maltraitances objectivées par des sévices corporels et physiques, souvent accompagnées de maltraitances psychologiques et de négligences éducatives; sévices sexuels parfois précoces, répétées, avec éventuellement viols vaginaux, anaux ou buccaux. Maltraitances, négligences et sévices sexuels peuvent se cumuler. Nous proposerons une étude détaillée en fonction des atteintes spécifiques illustrées par des cas cliniques dans une prochaine étude.Retour

[ 2] Nous n’avons pu présenter dans le cadre restreint de l’article ni les protocoles de Rorschach dans leur intégralité ni les observations cliniques; le lecteur pourra se reporter, en annexe, au résumé de deux cas illustratifs.Retour

[ 3] Chabert C., (1990) Réalité interne, Réalité externe à l’adolescence, Rorschachiana XVII, n° 64, Les Editions du Centre de psychologie appliquée.Retour

[ 4] Chabert C., citée par N. Rausch De Traubenberg, (1990), Elaboration de la grille de représentation de soi au Rorschach, Bulletin de la Société du Rorschach et des Méthodes Projectives de langue française, La représentation de soi, Presses Universitaires de Liège, 1990, p. 20.Retour

[ 5] Klein M., Développement de la psychanalyse, Paris, P.U.F., (1966), Trad. de l’anglais Developments in Psycho-Analysis, London, The Hogarth Press.Retour

[ 6] L’adjectif « démembré » et l’expression « corps démembré » utilisée aussi pour notre titre, ont été inspirées par Lacan J., 1949, in Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je telle qu’elle nous est révélée dans l’expérience psycho-analytique, Revue française de psychanalyse, t. 4, et in Ecrits Paris, Seuil, 1963. Retour

[ 7] Cf. Rossel F., Merceron C., 1990, Contribution à l’analyse du phénomène kinesthésique, Bulletin de la Société du Rorschach et des Méthodes Projectives de Langue Française, Presses Universitaires de Liège.Retour

[ 8] Freud A., 1955, Le rôle de la maladie somatique dans la vie psychologique des enfants, Revue Française de Psychanalyse, T. XXI, n°5, Paris, P.U.F., p. 642. Retour

[ 9] Le terme « segment » est emprunté à Lacan (1945).Retour

[ 10] Green A., (1983) Narcissisme de vie, Narcissisme de mort, Paris, Les Editions de Minuit, 1983, p. 191.Retour

[ 11] Le terme de « décorporation » est emprunté à C. Balier, 1994, L’inceste : Un meurtre d’identité, Psychiatrie de l’enfant, XXXVII, 2.Retour

[ 12] Green A., 1983, Narcissisme de vie, Narcissisme de mort, Paris, Les Editions de Minuit, p. 186.Retour

[ 13] Cf. Condamin C., (2003) Traumatisme incestueux, mort psychique et dissociation mentale, 38-43 in Dossier (sous la direction de Condamin C.) « L’inceste, emprise et séduction », Le Journal des Psychologues, 207,19-49Retour

[ 14] Green A., (1983) Narcissisme de vie, Narcissisme de mort, Paris, Les Editions de Minuit, p. 104.Retour

[ 15] Laplanche J. et Pontalis J.-B., (1967), Vocabulaire de la psychanalyse, 8ème édition 1984, Paris, P.U.F., p. 499. Retour

[ 16] Ferenczi S., (1927-1933) Psychanalyse IV, Œuvres complètes, Paris, Payot, (1982) Article cité : Réflexions sur le traumatisme, p. 139.Retour

[ 17] Anzieu D., (1985) Le Moi-peau, Paris, Dunod, p. 229.Retour

[ 18] Condamin C., (1998) La force du lien dans la lutte contre le vide chez l’enfant psychotique, Bulletin de psychologie, t. 51, n° 434, pp. 111-114Retour

[ 19] Freud S., (1926 ) Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, P.U.F., 1995, p. 14.Retour

[ 20] Rappelons que le champ d’investigation du psychologue et du psychanalyste reste celui de la psyché et du vécu intra-psychique d’un sujet, il ne peut constituer une preuve au sens judiciaire du terme. Retour

[ 21] Ferenczi S., (1927-1933) Psychanalyse IV, Œuvres complètes, Paris, Payot, (1982) Article : Réflexions sur le traumatisme, 139-147, (1920-1932), p. 143.Retour

[ 22] Ferenczi S., (1927-1933) Psychanalyse IV, Œuvres complètes, Paris, Payot, (1982) Article : Réflexions sur le traumatisme, 139-147, (1920-1932), p. 143.Retour

Résumé

Cette étude porte sur 100 sujets, enfants et adolescents, victimes d’agressions graves. L’image du corps est étudiée à l’aide du Rorschach : cette épreuve, grâce à son matériel peu structuré, particulièrement propice à une projection corporelle, permet parfois aux jeunes sujets d’exprimer leur vécu douloureux alors qu’ils sont peu capables de l’expliciter verbalement en entretien. Les sujets projettent un ressenti de souffrance passé ou présent, qui peut être pénible, lancinant, violent ou même insupportable, souvent indicible directement, sur une image de corps morcelée et démembrée.

Mots-clés

Rorschach, Enfant et adolescent victimes d’agression, Image du corps morcelée



This study concerns one hundred cases, abused children and adolescents. The body image is studied with Rorschach: this test, thanks to its lightly structured aspect, particularly favourable to a corporal projection, sometimes enables that young patients can express their painful feelings, though they are not able to tell them verbally during a psychological meeting. The patients project their sensations of past or present suffering, which can be distressing, shooting, violent, and often unutterable, on a divided and dismembered body image.

Key-words

Rorschach, Abused children and teenagers, Divided body image

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Christine Condamin « Corps démembré, corps supplicié, corps massacré. », Champ psy 1/2006 (no 41), p. 129-142.
URL :
www.cairn.info/revue-champ-psychosomatique-2006-1-page-129.htm.
DOI : 10.3917/cpsy.041.0129.