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S'inscrire Alertes e-mail - Champ psy Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultez« La mort viendra et elle aura tes yeux » [1] [1] Le titre de l’article « La mort viendra et elle aura...
suite.
La passion transgressive chez RacineAuteurMélanie Robin-Amblard du même auteur
Étudiante en Master Pro 2 de psychologie clinique, spécialité « Psychopathologie de la violence », Université Paris 7. 80 rue de la Roquette – 75011 Paris.Si la passion est fille de tous les poètes, la rareté des travaux psychanalytiques sur le sujet interroge...
2 Devrait-on, à l’instar d’O. Mannoni, proposer « d’inclure la passion dans la classe imaginée par [Freud], et nullement paradoxale, de ce qu’il appelait les “états pathologiques normaux”» ? Ou pourrait-on également voir dans cette quasi-oblitération du terme la marque d’un « presque refoulement » général et défensif, aliénés que nous sommes tous (faut-il l’espérer ?) à nos propres passions ? Car la passion, dont tout un chacun connaît le caractère destructeur, ne constitue pas un en-soi affectif clair et défini mais se compose au contraire d’un certain nombre d’affects et de mécanismes psychiques, antagonistes et complémentaires, parallèles et divergents, imbriqués les uns aux autres dans un au-delà de la souffrance qui fait radicalement vaciller le sujet : entre la raison et la déraison, certes, mais plus encore, entre les deux extrêmes les plus angoissants que représentent pour l’homme la vie et la mort. La tragédie racinienne, par sa déconcertante actualité, met particulièrement en exergue les enjeux archaïques qui sous-tendent la passion amoureuse ainsi que leurs articulations spécifiques à la transgression et, nous le verrons, au trauma. De la passion à la passion transgressive, jusqu’aux limites de la perversion, ce travail se propose d’explorer quelques visages de Thanatos à travers l’œuvre racinienne, et l’impératif de la transgression comme contrepoint défensif face à la menace létale qui configure l’état passionnel.
3 La tragédie classique elle-même peut être littérairement et symboliquement interpellée pour rendre compte de la violence du danger impossible à endiguer que subit le passionné, car il ne faut pas en négliger la spécificité essentielle, héritée de la tragédie antique, c’est-à-dire l’homme face à la condition humaine, héros divisé, problématique et soumis aux exigences d’une fatalité qui le dépasse et le transcende. La tragédie commence au moment où l’homme, déchiré entre des impératifs socio-politiques et ses propres sentiments, se voit contraint d’interroger sa responsabilité face à ses actes; elle s’achève lorsque, prisonnier d’un conflit insurmontable, le sacrifice d’une partie de soi, voire la mort, lui apparaîtront comme l’ultime solution d’une lutte perdue d’avance parce que prédéterminée. L’univers racinien nous plonge au cœur du conflit psychique : entre contraintes morales et exigences pulsionnelles se situe au premier plan la question si problématique du choix. L’homme a-t-il le choix face à son Destin ? L’homme a-t-il le choix de ne pas succomber aux séduisants ravages de la passion ? Alors que le choix cornélien interroge un conflit de valeurs, les sentiments n’en étant qu’une possible incarnation, le choix racinien se découvre erroné à la source, mort-né et mortifère dans la mesure où les deux termes de l’alternative engagent le sujet sur des chemins délétères. C’est un choix forcé, « ou toi ou moi », qui falsifie jusqu’à l’idée de choix car il castre le sujet dans ce qu’il a de plus vital, interpelle les instincts et remet radicalement en question l’idée même de libre-arbitre…
DU DESTIN DE L’IDÉAL À L’ALIÉNATION
4 C’est dans « Psychologie des masses et analyse du moi » (1921) que Freud rend compte des mécanismes psychiques principalement à l’œuvre dans l’état amoureux, à savoir : la surestimation sexuelle de l’objet, l’idéalisation et l’appauvrissement du moi. A l’instar de vases communicants, plus l’objet d’amour est pourvu de toutes les vertus possibles, ce qu’il ne manque jamais d’être, plus le moi lui sacrifie l’énergie de sa libido narcissique jusqu’à son épuisement total, c’est-à-dire que « l’objet a pour ainsi dire absorbé le moi »; et si le moi se permet de lui céder si aveuglément la quantité d’amour qu’il se portait jusqu’alors à lui-même, c’est qu’il s’est avant tout désuni d’une de ses instances essentielles à l’équilibre psychique, l’Idéal du moi. La conception d’un moi désormais vidé car amputé de son idéal constituerait donc ici le processus psychique majeur de la passion amoureuse, économiquement du moins : « La critique, exercée par cette instance [l’idéal du moi] se tait; tout ce que fait et exige l’objet est bon et irréprochable » nous dit Freud, mais la passion ne peut-elle advenir ou tout au moins se maintenir au-delà d’une idéalisation systématiquement massive ?
5 Rappelons la célèbre spirale infernale d’Andromaque: Oreste aime Hermione, qui aime Pyrrhus, qui aime Andromaque, qui aime Hector, qui est mort. Hermione est par deux fois et dans une même journée abandonnée par Pyrrhus, qui de fait s’adonne à une sorte d’expérience du Fort-da déplacée, cruelle et manipulatrice, à un « je-te-jette-et-je-te-reprends » sadique qui de toute évidence n’apparaît ni « bon », ni « irréprochable », y compris et surtout aux yeux d’Hermione :
6
J’ai dédaigné pour toi les vœux de tous nos princes,
Je t’ai cherché moi-même au fond de tes provinces.
J’y suis encor, malgré tes infidélités,
Et malgré tous mes Grecs honteux de mes bontés.
(…)
Je t’aimais inconstant, qu’aurais-je fait fidèle ?
Et même en ce moment, où ta bouche cruelle
Vient si tranquillement m’annoncer le trépas,
Ingrat, je doute encor si je ne t’aime pas. »
(v. 1356-1368)
7 Si Hermione, répudiée dans son essence même, crie à l’injustice, elle désire encore passionnément l’injustice elle-même pourvu qu’elle soit un gage de son existence aux yeux de Pyrrhus; sa raison subsiste, mais en quelque sorte violée par les rouages d’une passion qui la laisse dépourvue de sa fonction législatrice, et rend sa médiation caduque. Entre illusion et conviction délirante, correspondant à son espoir jusqu’auboutiste de récupérer Pyrrhus, Hermione conserve toutefois un certain quota de lucidité, indubitable autant qu’inefficace. « Tout ce que fait et exige l’objet » (Freud, op.cit.) ici ne saurait tarir le flux infini de son amour car Hermione personnifie désormais une Passion passionnée d’elle-même, dans une dialectique de surenchère d’autant plus inépuisable qu’elle peut isoler partiellement la déception pour continuer de s’entretenir. Cette déception n’est d’ailleurs ni méconnue ni déniée, elle ne suffit seulement pas à atteindre – à éteindre ? – le noyau passionnel :
8
Ah ! ne puis-je savoir si j’aime ou si je hais ?»
(v. 1395-1397)
9 Certes, l’ambivalence affective est palpable et l’on connaît par ailleurs le déchaînement ultérieur de sa jalousie meurtrière, qui coûtera la vie à Pyrrhus; néanmoins Hermione incarne mieux que quiconque le déclin de l’idéalisation parallèle à la persistance de l’amour passionnel. C’est probablement d’ailleurs cette concomitance entre un idéal déchu, officiellement immotivé, et la permanence d’élans amoureux, officiellement masochiques, qui transformeront peu à peu la souffrance d’Hermione en nécessité vengeresse : jusque dans la mort elle revêtira le masque d’une Erinye réclamant le châtiment d’un sacrilège.
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Je ne mourrai pas seule, et quelqu’un me suivra. »
(v. 1491-1492)
11 Cependant, l’issue tragique de son suicide a d’autres visages : d’une part, celui de l’autopunition du crime qui lui a arraché son objet d’amour mais qu’elle a elle-même ordonné, et d’autre part la révélation de ce qui, peut-être, constitue l’élément central de la passion, à savoir l’impossibilité fonction - nelle de se déprendre d’un objet, aussi vicié soit-il, parce que le sujet lui est totalement aliéné, ce qui ne laisse d’autres exutoires que la mort ou la folie.
12 Ce que souligne Piera Aulagnier dans la relation passionnelle et, a fortiori dans l’aliénation, c’est qu’il s’agit d’une « relation dans laquelle un objet est devenu pour le Je d’une autre source exclusive de tout plaisir, et a été par lui déplacé dans le registre des besoins »; c’est pourquoi « ce serait une grave erreur de croire que la passion se définit par un excès d’amour : entre l’état passionnel et l’état amoureux, la différence n’est pas quantitative mais qualitative[2] [2] (Je souligne). ...
suite » (1979), contrairement à ce que la théorisation freudienne pouvait laisser entendre. Elle précise que ses raisonnements n’assoient leur fiabilité qu’à la seule condition d’une passion non réciproque, donc asymétrique, ce qui concerne au premier chef les héros raciniens dans l’impossibilité où ils sont de se faire aimer de l’objet investi, sinon dans l’incapacité tragique de conserver un amour initialement partagé. Si l’aliénation est « un destin du Je et de l’activité de penser dont la visée est de tendre vers un état a-conflictuel, d’abolir toutes causes de conflit entre l’identifiant et l’identifié » (Aulagnier, op. cit.), le conflit doit être ici compris au sein d’une relation pathologique aux instances idéales, et l’aliénation du sujet apparaît dès lors comme un mécanisme de défense collaborant avec Thanatos et répondant à l’objet mis en position d’invulnérabilité et toujours rejetant, dans la relation asymétrique fondamentale. Sur la scène passionnelle, l’enjeu vital de l’aliénation s’expose de façon systématique. Mais plus encore, lorsque Hermione apprend qu’Oreste a bien exécuté son ordre d’assassiner Pyrrhus, sa volte-face témoigne moins de la perte réelle de son objet d’amour que de sa propre perte, justifiant possiblement ici une autre hypothèse de Freud, selon laquelle « on peut aussi décrire l’état amoureux extrême comme étant celui où le moi se serait introjecté l’objet ». Il ne s’agirait donc plus ici d’une interdépendance entre un désir ne pouvant exister qu’en étant reconnu par un autre, ni même d’une solution psychique tentant d’abolir le « conflit identifiant~identifié », mais bien peut-être d’une forme d’aliénation poussée aux confins d’une indistinction totale entre soi et l’autre, l’objet prenant progressivement la place de l’idéal du moi, puis du moi dans sa totalité. Dans ce sens, Oreste assassine Hermione par procuration : qu’elle n’ait plus de raisons de survivre à la mort de Pyrrhus n’est pas la question, elle n’existe plus, c’est tout, et sa mort effective n’est en somme que pure formalité :
13
Que son sang excitait à venger son trépas.
Sans doute à cet objet sa rage s’est émue.
Mais du haut de la porte enfin nous l’avons vue,
Un poignard à la main, sur Pyrrhus se courber,
Lever les yeux au ciel, se frapper et tomber. »
(v. 1607-1612)
14 De plus, « le plaisir qu’on est obligé d’attendre de ce seul autre fait de ce dernier celui qui porte en lui le risque, et peut-être le désir, de votre propre mort » (Aulagnier, op. cit.) : ce risque, évident en regard du destin fatal d’Hermione, pourrait justement avoir pour pendant ce « désir » de mort se découvrant derrière la décompensation psychotique d’Oreste (acte V, scène 5). Attestant d’une autre issue de l’aliénation que serait la folie, le fantôme d’Hermione réapparaît ainsi à ses yeux de façon persécutrice, comme si elle avait toujours porté intrinsèquement et par sa seule existence d’objet passionnément investi, une menace létale ne pouvant se dévoiler explicitement qu’à travers le délire :
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Quels démons, quels serpents traîne-t-elle après soi ?
Eh bien, filles d’enfer, vos mains sont-elles prêtes ?
Pour qui sont ses serpents qui sifflent sur vos têtes ?
(v. 1635-1638)
(…)
Venez, à vos fureurs Oreste s’abandonne.
Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione :
L’ingrate mieux que vous saura me déchirer,
Et je lui porte enfin mon cœur à dévorer. »
(v. 1640-1644)
DE LA PASSION À LA PASSION TRANSGRESSIVE
16 L’aliénation et la prégnance du désir de mort qui sommeille sur la scène passionnelle parachèvent un tableau de l’impossible. Cependant, la passion amoureuse racinienne peut être déplacée dans une sphère transgressive, dont la spécificité réside dans le fait que les héros raciniens ne transgressent que rarement de façon directe mais en revanche, sont souvent dans l’attente d’une transgression d’un autre pour eux-mêmes. Ainsi, au départ légitime, la passion de Bérénice pour Titus ne devient transgressive qu’à la mort de Vespasien, à partir du moment où elle encourage Titus, devenu empereur, à briser les lois romaines pour se perpétuer envers et contre un ordre politique depuis longtemps établi :
17
En d’éternels chagrins vous-même vous plonger ?
Rome a ses droits, Seigneur : n’avez-vous pas les vôtres ?
Ses intérêts sont-ils plus sacrés que les nôtres ?»
(v. 1149-1152)
18 Toutefois, la tragédie classique impose à la transgression la particularité d’un statut intermédiaire entre le fantasme et sa réalisation : ni purement fantasmatique dans la mesure où elle est parlée, ni purement effective dans la mesure où elle échoue quasi-inévitablement, elle apparaît enserrée dans l’étau d’un discours littéraire au sein duquel la parole tient lieu d’acte. « Le mot dévoile une situation intolérable, c’est-à-dire que magiquement, il la fait exister », en sorte que si « le faire se vide, le langage se remplit » (Roland Barthes, 1960), ici d’une transgression suffisamment consistante pour être appréhendée comme telle. Plus que tout autre, le héros tragique est un être de langage. De façon paradigmatique, par la spécificité même de sa passion, c’est Phèdre qui illustre le mieux l’angle médian sous lequel doit être comprise la transgression chez Racine, car « elle est le siège d’une passion interdite, mais aussi l’agent d’un discours interdit. En quoi elle incarne l’impossible discours de la passion, qui se retourne en passion du discours » (Paul-Laurent Assoun, 1983). Tragédie du silence, infraction d’une parole, transgression de l’aveu…
19
Je n’en mourrai pas moins, j’en mourrai plus coupable. »
(v. 241-242)
20 Le drame de Phèdre se cristallise dans le secret, s’expose dans sa confession et ne s’expie que dans la mort, dernière alternative susceptible de rompre l’étouffement du taire et la culpabilité du dire. L’aveu ne peut être formulé parce qu’il ne peut être entendu et vice-versa, c’est-à-dire que le discours lui-même est à la fois aliéné et aliénant.
21 Chez Racine, cet instant fatal par lequel le sujet s’aliène, c’est le « coup de foudre », ou autrement dit, l’« Eros~événement » selon Roland Barthes, qu’il oppose à l’« Eros sororal » ou « Eros-habitude », légitime, inscrit dans la durée et concernant des couples tels que Britannicus et Junie, Monime et Xipharès, Achille et Iphigénie, amoureux depuis l’enfance et à l’origine promis à un avenir serein puisqu’à cet amour « ayant accepté de naître à travers une médiation, le malheur n’est pas fatal » (Barthes, op. cit.). A l’inverse donc, l’Erosévénement agit dans l’immédiateté de la captation par l’objet, figurant l’expression brute, voire abrupte, de l’état passionnel; le sujet se trouve saisi au cœur d’une forme optique du ravissement qui l’astreint dès lors à se passionner d’une image, d’une vision proprement éblouissante qui pour autant masque mal le précipice :
22
« Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue.
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler,
Je sentis tout mon corps et transir et brûler. »
(v. 273-276)
23 La particularité du coup de foudre racinien reste qu’il ne correspond absolument pas à la représentation d’un instant magique telle qu’elle est communément admise, mais bien plutôt se présente au sujet comme un véritable traumatisme, c’est-à-dire un « événement qui, par sa violence et sa soudaineté, entraîne un afflux d’excitation suffisant à mettre en échec les mécanismes de défense habituellement efficaces » (Brette, 2002), provocant l’effroi et plongeant le sujet dans un état de sidération à l’origine d’une possible désorganisation psychique. La simple apparition de l’objet suffit à s’exercer comme un « corps étranger interne » rendant l’appareil psychique inopérant à décharger, selon le principe de constance, le surplus d’excitations.
24 La genèse de l’état passionnel apparaît de fait située au lieu même de l’effraction du pare-excitation par la surcharge pulsionnelle débordant les systèmes de protection, et ce d’autant plus que la soudaineté de l’événement n’a pas permis le déclenchement de l’angoisse signal d’alarme. Ce sentiment d’effroi envahissant le moi au point que celui-ci se trouve impuissant à contenir l’excitation, a par ailleurs son corollaire somatique dans le désordre, voire la paralysie corporelle du sujet, témoignant d’une atteinte des frontières dedansdehors, ce que soulignent les vers de Phèdre cités plus haut. Mais contrairement à ce que spécifie Piera Aulagnier de la « totale méconnaissance de l’aliéné concernant l’ac cident survenu à sa pensée », les héros raciniens en conservent un souvenir très précis; plus encore, l’Eros immédiat « s’immobilise dans la fascination du corps adverse, il reproduit indéfiniment la scène qui l’a formé » à l’instar d’un « véritable protocole obsessionnel » (Barthes, op. cit.), car paradoxalement, rien n’apparaît plus jouissif au passionné que le récit du jour qui l’a vu s’enchaîner à son objet d’amour, en même temps que la répétition de l’expérience traumatique pourrait recouvrir la signification d’une maîtrise rétroactive du trop-plein d’excitation jusqu’alors inélaborable. Ce qui reste partiellement méconnu n’est pas l’« accident » ou le trauma, mais bien sa résultante aliénante; autrement dit, chez Racine, c’est dans l’échec du pare-excitation que s’origine et s’enracine l’aliénation en tant que nouveau mécanisme de défense réactionnellement mis en place par le moi, pour endiguer et faire face au danger que représente le double statut de l’objet d’amour/objet-trauma.
25 Par la suite, en tant qu’objet d’amour, sa vision réactivera toujours et le trouble et la jouissance d’un instant T immobilisé dans le souvenir; en tant qu’objet-trauma, sa vision renouvellera toujours et l’angoisse et l’expérience douloureuse de pétrification psychique, engluant le sujet dans une répétition mortifère :
26
« Le voici. Vers mon cœur tout mon sang se retire.
J’oublie, en le voyant, ce que je viens lui dire. »
(v. 581-582)
27 C’est bien la coexistence synchronique, à compter du coup de foudre, du plaisir et du trauma, du plaisir dans le trauma, qui confère à la passion racinienne toute sa violence et partant, anticipe son échec. Plus qu’une expérience de plaisir, il semblerait même que soit atteinte, dans le coup de foudre racinien, la quintessence de la jouissance, mais en tant qu’expérience de l’impossible, pleinement réalisée dans l’après-coup du récit qui la revit et confrontant en son sein Eros et Thanatos dans une véritable lutte à mort qui prédit sa propre impasse. Comment lutter sur deux fronts se contredisant l’un l’autre si ce n’est en acceptant que le moi se fissure et se fige dans l’alternative, rejoignant par là la division fondamentale inhérente à la tragédie ?
28 Dans ce sens, les conditions de la transgression naissent également du traumatisme que constitue le coup de foudre, en conséquence duquel, le sujet, en exhortant l’autre à transgresser pour lui-même, n’aura de cesse de chercher à récu-pérer, non seulement ce qu’il a perdu lors de la brusque apparition de sa passion, mais encore ce qui de ses défenses psychiques s’y est figé, comme si, au sacrifice du moi, devait répondre chez l’objet le sacrifice de la loi.
29 De la même façon qu’il est commun d’entendre que la seule personne capable de nous consoler de notre douleur est celle-là même par qui le coup est parti, la passion une fois attestée pose le problème en termes de préjudice et de réparation : « La vie me doit en échange une compensation que je vais m’octroyer. J’ai le droit d’être une exception et de passer par-dessus les scrupules qui arrêtent les autres gens. Je puis commettre des injustices parce qu’une injustice a été commise à mon égard » (Freud, 1919), ceci dans un registre bien évidemment inconscient. L’injustice racinienne, toute de souffrance et de récriminations, ne peut s’entendre que dans sa dimension sacrificielle, du sujet qui l’éprouve à l’objet qui en supporte les conséquences. A partir du moment où l’on considère que celui qui transgresse s’offrirait lui-même, dans une certaine mesure, en victime de la loi, il se ferait dès lors l’écho du statut stricto sensu victimaire du sujet qui subit sa passion, « réparant », au sens courant et non kleinien, les dommages occasionnés par sa simple existence.
30 Dans L’Avenir d’une illusion (1927), Freud écrit : « pour fixer les termes, nous appellerons refus le fait qu’une pulsion ne puisse être satisfaite, interdit la disposition qui établit ce refus, et privation l’état qui en découle ». Il semblerait ici que se rejoue dans la passion l’intrication du « refus », de l’« interdit » et de la « privation », mais déplacée du registre moralement ou culturellement légal pour se radicaliser dans cet être tout-puissant amoureusement investi. Pour le sujet, la loi n’est plus médiatrice puisque l’objet la détient exclusivement; plus radicalement, elle n’est plus législatrice puisque l’objet devient la loi, par mutation inconsciente. En tant que « besoin vital », il possède les clés de la jouissance impossible, en tant qu’elle paraît inaccessible et non parce qu’elle est spécifiquement interdite : c’est bien cette distinction fondamentale que le passionné tente d’abolir en poussant l’autre à transgresser, non seulement l’ordre symbolique dans lequel il est pris, mais encore l’incarnation de la loi projetée en lui. C’est-à-dire que métapsychologiquement, on pourrait émettre l’hypothèse d’un dérèglement des topiques induisant, par identification projective, après l’abandon du moi et la substitution de l’idéal du moi par l’objet, la perte d’un certain nombre d’interdits en principe intériorisés par le surmoi et faisant ainsi retour de façon persécutrice. Dès lors, sujet et objet se reflèteraient l’un à l’autre comme des contraires symétriques, dans la mesure où si le sujet n’est plus rien, l’objet désormais possède tout. Derrière ce sacrifice de la loi instamment espéré se profilerait donc la demande inconsciente d’un sacrifice partiel (voire total) du moi de l’objet, dans l’attente d’un rééquilibre de la relation asymétrique. L’interdit ne détermine pas ici le « permis » mais le « possible » qui appellera la transgression : peu s’en faille alors que la passion soit illicite, aux limites structurantes de la Loi se substitue en somme l’infini d’une demande d’amour bien plus vitale.
DU BESOIN VITAL DU REGARD DE L’AUTRE DANS LA PASSION AMOUREUSE
31 Et par excellence, la tragédie racinienne nous entraîne au plus archaïque de l’apprentissage de l’amour. Mot-clé incontournable chez Racine, les « yeux » fondent un univers véritablement « tragi-scopique » pour lequel le regard, vecteur privilégié du désir et du sentiment d’existence, devient nécessité fonctionnelle, ce dont peut témoigner la quasi-totalité des personnages. A titre d’exemples :
Britannicus :
32
33 Phèdre :
34
Si tes yeux un moment pouvaient me regarder » (v. 691-692)
35 Antiochus :
36
Qui me voyant toujours ne me voyaient jamais » (v. 277-278)
37 Car « le regard met en présence du désir attendu de l’Autre. Expérience quêtée de la reconnaissance : il est bien connu que le mépris se solde par le fait de refuser à l’autre son regard, le retranchant de son désir à soi : « tu n’es rien pour moi », voilà le pire que l’autre peut signifier à l’imploration du regard » (Assoun, 2001). De fait, la récrimination passionnelle n’est pas tant recherche de satisfaction pulsionnelle, entendue dans un contexte génital, que supplication désespérée d’un sentiment d’identité propre, qui sans l’autre fait défaut. Qu’est-ce à dire de cette « avidité scopique » ( ibid.) qui ne souffre aucune possibilité de déplacement susceptible de la satisfaire autrement, si ce n’est qu’elle radicalise l’objet d’amour, une fois encore, dans le registre des besoins ? Car, en dernier recours, ce dont le regard atteste est bien que le passionné est dans l’incapacité d’être seul (Winnicott) en présence de l’autre. La demande de regard se fait complainte de l’existence, du manque-à-être, au manque de sens, puisque rien ne peut davantage plonger le sujet dans l’incompréhension et le désarroi, sinon cette forme de néantisation, par le refus d’un regard, qui le dépossède de sa valeur et le dévitalise; premier acte de la dépendance vitale à l’objet d’amour, dans la mesure où ce qui apparaît princeps, c’est la nécessité de voir l’objet passionnément investi, pour le moins, de s’assurer de sa présence, ou encore renouveler la captation jouissive qu’elle engendre :
38 Atalide :
39
40 Dans un second temps seulement, le besoin de « voir », se retourne en besoin d’« être vu », et parachève le sauvetage narcissique, ou, si le regard de l’autre n’est pas au rendez-vous, coule le navire identitaire. Le regard, pour l’autre et de l’autre, constituerait donc le foyer pulsionnel où se logerait l’angoisse de la perte de l’objet d’amour ou la douleur de la séparation. « La perte de vue n’est pas que métaphore de la perte d’objet, elle la configure » (Assoun, op. cit ) :
41
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ?
Que le jour recommence, et que le jour finisse,
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que de tout le jour, je puisse voir Titus ?» (v. 1113-1117)
42 En conséquence, l’objet d’amour, dans la passion amoureuse, pourrait être envisagé corrélativement à une problématique de séparation traumatique, et ce serait justement parce que l’investissement libidinal du passionné s’enkyste dans une expérience non symbolisable, et partant, en un sens non symbolique, donc hors-loi (ce pour quoi l’on parle de passion et non d’amour), qu’elle pourrait convoquer, ultérieurement, la nécessité de la transgression de l’autre comme s’il s’agissait d’un pare-excitation rétroactif. C’est à l’autre de la passion qu’il incomberait de reconstruire, quitte à isoler les lois instituées ou son désir propre, les ruines narcissiques laissées par le manque maternel : c’est parce que le regard, même fétichisé, échoue en sa dimension de compromis, que l’on pourrait voir dans l’incitation à la transgression d’un autre pour soi-même, l’ultime solution pour dépasser le trauma et recoller les débris du narcissisme. C’est en tout cas la particularité que peut étayer le personnage d’Eriphile ( Iphigénie ), cas unique dans la tragédie racinienne en ce qu’elle situe elle-même sa douleur et son manque-à-être fondamental aux sources de sa naissance, incarnant par là même une passion amoureuse réversible en passion des origines, et vice versa :
43
Elle fait tout l’orgueil d’une superbe mère,
Et moi, toujours en butte à de nouveaux dangers,
Remise dès l’enfance en des bras étrangers,
Je reçus, et je vois le jour que je respire,
Sans que ni père ni mère ait daigné me sourire. » (v. 421-426)
(…)
« Hélas ! à quels soupirs suis-je donc condamnée,
Moi, qui de mes parents toujours abandonnée,
Etrangère partout, n’ai pas même en naissant,
Peut-être reçu d’eux un regard caressant. » (v. 585-588)
44 A la souffrance de l’abandon originaire se greffe et se rejoue la souffrance de l’abandon que suggère un choix d’objet amoureux déjà engagé ailleurs[3] [3] La passion d’Eriphile est transgressive en ce qu’elle...
suite. Eriphile pourrait dès lors se faire modèle de l’hypothèse que j’émets ici d’une passion tendant, de façon illusoire, à combler un manque innommable, puisqu’elle s’enracine dans un vécu archaïque narcissiquement pathologique, mais au nom duquel la transgression de l’autre viserait le colmatage, voire la restauration narcissique d’un sujet en perdition amoureuse, au sens large de ce qu’il en serait d’une « interdiction d’être aimée », posée comme préjudice originaire par l’abdication parentale. « Remise dès l’enfance en des bras étrangers », Eriphile caricaturerait presque, si ce n’était si terrible, l’exemple freudien, interpellé pour démêler théoriquement l’angoisse de la douleur, du « nourrisson qui, au lieu de sa mère, aperçoit une personne étrangère » (1926). Si Freud envisage ici une absence maternelle temporaire, toute-fois vécue de façon traumatique puisque le moi naissant du bébé, encore trop fragile, ne peut élaborer l’absence mais seulement la confondre avec la perte réelle de l’objet, il est dès lors possible d’« extrêmiser » le trauma qu’occasionnerait la disparition définitive du premier objet d’amour, trauma d’autant plus virulent que le nourrisson est dans l’incapacité fonctionnelle d’opérer un travail de deuil. « La douleur est donc la véritable réaction à la perte d’objet, l’angoisse celle au danger que cette perte entraîne et, en un déplacement supplémentaire, au danger de la perte d’objet elle-même » (Freud, ibid.).
45 Pour Eriphile, on peut émettre l’hypothèse d’une équivalence inconsciente, ou plutôt, d’une relation de cause à effet faussement déductive, d’un : « c’est justement parce que j’aime l’objet qu’il va disparaître », à l’instar de l’éclipse parentale. Ainsi, le traumatisme du coup de foudre, ou autrement dit, l’éclat aveuglant de l’objet, viendrait ici réactiver, temporairement en son contraire, le trauma scopique originaire de l’absence. C’est à la vue d’Achille qu’Eriphile voit déjà qu’il n’est plus là et comprend, au-delà de lui, l’inconsolable de la perte :
46
Je sentis le reproche expirer de ma bouche.
Je sentis contre moi mon cœur se déclarer,
J’oubliai ma colère, et ne sus que pleurer ». (v. 497-500)
47 L’objet d’amour/objet-trauma n’apparaît donc ici que comme une contrepartie psychiquement hasardeuse, directement transférée des objets primaires et inféodant pour l’heure l’infaisable du travail de deuil et l’élaboration du trauma, aux aléas d’un amour inaccessible; la dépendance, idéativement obsessionnelle, d’Eriphile envers Achille, n’étant que la partie émergée de l’abandonnisme. Pour Eriphile, la loi ne peut être symbolique parce qu’elle corrobore sa propre loi intime, plus ou moins inconsciente, qui est une loi de la perte. A la fixité arbitraire du « tu dois perdre », elle résiste désespérément par une passion transgressive, calquée sur l’espoir de la transgression d’un autre, comme autant de tentatives de briser un état psychique figé, donc mortifère, afin de lui rendre une dynamique vitale, dans le champ de la toute-puissance peut-être, du besoin, indéniablement.
AUX LIMITES DE LA PERVERSION : EMPRISE, SADISME ET MÉLANCOLIE
48 Mais parce que justement le regard de l’autre, qui constitue donc la réassurance permanente de ne pas agoniser de douleur, n’est pas au rendez-vous, la majorité des passionnés vont tenter, en dernier recours, de contourner la pierre d’achoppement finale en retournant la passivité de la dépendance en activité offensive.
49 Ainsi en est-il de Roxane, plaidant sa cause amoureuse auprès de Bajazet :
50
Que je puis vous l’ouvrir ou fermer pour jamais,
Que j’ai sur votre vie un empire suprême,
Que vous ne respirez qu’autant que je vous aime ?» (v. 507-510)
51 Ou encore de Néron, par procuration de Britannicus, face au refus de Junie :
52
Je sais l’art de punir un rival téméraire. » (v. 1059-1060)
53 La demande d’amour, sous couvert de l’incitation à la transgression comme nécessité sacrificielle de l’Autre, inverse la tendance en se donnant désormais à voir par un moyen d’expression allant a priori à l’encontre du but recherché, à savoir, la pulsion d’emprise : tentative agressive de s’approprier l’objet, qui par ailleurs se dérobait déjà. Mais il semble difficile, dans la passion amoureuse, de la considérer indépendamment de la « maîtrise », en sorte que l’on pourrait dire que l’emprise « continue » de l’objet aurait aussi pour fonction de maîtriser l’excitation qu’il suscite, sans cesse renouvelée puisque toujours pulsionnellement inassouvie. Cependant dans l’univers racinien, l’échec de la pulsion d’emprise est d’autant plus patent qu’il n’a de cesse de s’alimenter par un discours itératif du pouvoir qu’il possède sur l’objet, car presque tous les passionnés y ont en commun d’avoir droit de vie ou de mort sur celui qu’ils ont élu ou à tout prendre, sur le substitut que représente l’aimé de l’être aimé. Du statut jusqu’alors inconscient de Thanatos, la mort se matérialise et entre désormais en scène sans fioritures métaphoriques : en témoigne par ailleurs la récurrence des bains de sang dont se soldent la majorité des revirements tragiques[4] [4] Seule Bérénice fait exception à la règle et ne déplore...
suite. L’interdit du « Tu ne tueras point » est levé, comme l’ultime soubresaut du condamné à mort qui, dans son dernier souffle, espère encore la révocation du jugement fatal. La transgression s’exhibe dans son plus simple apparat et si quelques ébauches de culpabilité surgissent ça et là, l’accouchement est douloureux et celles-ci ne semblent présentes que pour exacerber le contraste entre un pouvoir pauvrement légal et celui, bien plus hautement hiérarchisé, incarné dans l’objet d’amour qui se refuse… Triste constat que peut faire Mithridate de sa présupposée toute-puis-sance sur Monime :
54
Vous n’allez à l’autel que comme une victime;
Et moi, tyran d’un cœur qui se refuse au mien,
Même en vous possédant je ne vous devrai rien.
Ah Madame ! est-ce là de quoi me satisfaire ?
Faut-il que désormais renonçant à vous plaire
Je ne prétende plus qu’à vous tyranniser ?
Mes malheurs, en un mot, me font-ils mépriser ?» (v. 551-558)
55 De sorte que si Roland Barthes résume la relation fondamentale de la façon suivante : « le rapport essentiel est un rapport d’autorité, l’amour ne sert qu’à le révéler », rendant possible l’équation :
56
A aime B qui ne l’aime pas ».
57 Je renverserai pour ma part les perspectives en insistant sur le fait que le rapport essentiel est un rapport passionné, donc dépendant, le rapport d’autorité ne servant qu’à en révéler l’impuissance, ce qui donnerait :
58
A met en œuvre tout son pouvoir sur B pour le faire fléchir; A échoue inévitablement parce que c’est B qui détient le vrai pouvoir. »
59 Cette épée de Damoclès trônant au-dessus des objets passionnément investis, a par ailleurs chez Racine son corollaire dans le chantage au suicide, autre stratégie agressive inefficace et propre au statut de la mort tragique, en même temps qu’elle se prétend arme de séduction. Entendu que dans cette dialectique du bourreau et de la victime, le sujet et l’objet sont toujours liés, d’une façon ou d’une autre, autrement que par un nœud relationnel tyrannique en amont et servile en aval, ils s’astreignent tous deux à partager une forme de contrainte attachante qui problématise les rapports de force et rend possible l’érotisation de la mort. Si le paradigme en est Bérénice :
60
Si devant que mourir la triste Bérénice
Vous veut de son trépas laisser quelque vengeur,
Je ne le cherche, ingrat qu’au fond de votre cœur. » (v. 1187-1190)
61 Il faut néanmoins souligner qu’aucun personnage, pas même Titus qui pourtant en simule le mouvement, ne cède au despotisme d’un chantage hystérisé. La tentative d’emprise, que révèle ici la menace de suicide, se teinte alors de mélancolie, « l’ombre de l’objet est tombée sur le moi », le moi se meurt dès lors de l’identification à l’objet perdu, c’est-à-dire, de lui-même : au désinvestissement libidinal attendu par le travail de deuil se substitue, dans la mélancolie, l’identification inconsciente à l’objet désormais haï, ce qui permet d’envisager le vœu suicidaire comme retournement sur soi d’une impulsion meurtrière à l’origine dirigée contre autrui, contre l’objet d’amour qui se dérobe et se paye l’audace d’abandonner un Moi seul et désespéré.
62 Le chantage, ultime avatar de l’emprise mais aussi revendication consciemment manipulatrice, désigne le lieu même de la défaite du sujet à être aimé. L’emprise, sous-tendue par la maîtrise de l’objet, dénonce un processus psychique à peine camouflé derrière des figures de pouvoir qui n’en sont plus : pouvoir supposé lui-même instrumentalisé au service de l’incitation à la transgression en tant que nécessité sacrificielle, que la menace de mort vient irrémédiablement séparer de sa possible réalisation. La quête amoureuse, jusqu’alors poursuivie au prix de l’agressivité, semble désormais basculer sur un versant proprement pervers dans la mesure où « elle a la force de supprimer les refoulements et de rétablir les perversions » (Freud, 1914).
63 Toutefois, la notion de perversion, dans la passion racinienne, me semble devoir être nuancée : je préférerais parler d’« occasions perverses », car ces mouvements psychiques sont presque toujours réactionnels à la perte de l’objet d’amour, ou autrement dit, d’une perversion situationnelle. Je rejoins ici l’idée de Racamier d’un « soulèvement perversif, se produisant sous le coup de la détresse narcissique d’un moi sur le point de se perdre, ou de la détresse libidinale d’un sujet endeuillé d’avoir perdu ce qu’il aime » (1992). Dans une perspective freudienne, c’est la perte de l’objet d’amour qui, par régression, fait apparaître le conflit ambivalentiel. On retrouve ici les accès mélancoliques de la passion qui ne dénoue jamais les liens qu’elle a formé envers l’objet, y compris, et je serais tentée de dire, surtout, s’il est cause de déception : développement pathologique, parce que la nature narcissique du choix d’objet initial en a favorisé la régression narcissique, de même que l’ambivalence du choix et la prédominance de la pulsion sadique (opérant ici sous sa forme masochiste), imposent, dans l’inconscient, des « combats singuliers » entre la haine, qui vient détacher la libido de l’objet, et l’amour, qui lutte pour maintenir la position de l’objet contre cet assaut.
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« J’aime. Ne pense pas qu’au moment que je t’aime,
Innocente à mes yeux je m’approuve moi-même,
Ni que du fol amour qui trouble ma raison
Ma lâche complaisance ait nourri le poison.
Objet infortuné des vengeances célestes,
Je m’abhorre encore plus que tu ne me détestes. »
(v. 673-678)
65 Dans la passion amoureuse, si l’objet est dès le départ ciblé, idéalisé et irremplaçable, les fonctions qui lui sont incons - ciemment attribuées restent cependant partiellement méconnues du sujet. Particularité passionnelle de Phèdre : l’objet est perdu dès lors qu’il est aimé. La passion transgressive s’éprend de l’interdit même qui institue la faute : on comprend mieux pourquoi cet amour coupable, conjonction d’une culpabilité sociale et d’une jouissance intrapsychique défendue, s’entretient sous forme d’injonctions paradoxales, malgré les jeux tragiques qui en brouillent le mouvement :
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Pour mieux te résister, j’ai recherché ta haine.
De quoi m’ont profité mes inutiles soins ?
Tu me haïssais plus, je n’en t’aimais pas moins. »
(v. 685-688)
67 Phèdre ne se veut simulatrice que pour mieux désavouer, inconsciemment, la réalité psychique de la haine qu’elle voue à Hippolyte, haine de ce que sa simple existence la plonge, encore et toujours, dans les affres du crime et lui renvoie l’horreur de sa condition. C’est bien la synchronisation, en même temps que l’alternance, de l’amour et de la haine, qui confère à la passion racinienne son caractère de dilemme irréductible et en avorte l’échec. Amour de l’objet et haine de soi, aversion de l’autre et narcissisme, semblent fonctionner, non pas tant comme des vases communicants que des vases trop-pleins, débordants de motions pulsionnelles antagonistes impossibles à contenir, élaborer et pour le moins, à assumer.
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Je respire à la fois l’inceste et l’imposture.
Mes homicides mains promptes à se venger,
Dans le sang innocent brûlent de se plonger. »
(v. 1269-1272)
69 Lorsque Thésée « ressuscite », la honte de Phèdre constitue le point culminant d’un instant « pervers-mélancolique », car c’est bien sous l’effet de la honte que Phèdre permet à sa nourrice (Oenone) d’inverser les rôles et d’accuser Hippolyte de désirs incestueux, engageant Thésée à sacrifier son fils sur l’autel d’une méprise. « Dans l’aveuglement de l’amour, on devient criminel sans remords » (Freud, 1921), mais la violence de la culpabilité, guidant Phèdre jusqu’au suicide, détrône la perversion de sa jouissance. « Responsable, mais pas coupable », pourrait-on dire…
70 En définitive, au-delà du couple restrictif du préjudice et de la réparation, au-delà même de celui, plus extrême, de la vie et de la mort, la passion et plus spécifiquement, la passion transgressive, doit être entendue dans l’opposition et la complémentarité de la survie et du sacrifice. Du besoin vital du regard de l’Autre à la menace létale de la pulsion d’emprise, dangereux fruits de l’aliénation, c’est profondément tout son être que le passionné engage et met en gage dans la relation passionnelle, suspendant l’issue de son propre sort à la résolution d’un conflit insoluble.
71 Mais c’est précisément ici que, dans la tragédie, la figure du Destin reprend ses droits sur des tentatives de solutions psychiquement échappatoires, ce qui doit être parallèlement articulé à la notion de sacrifice propre à l’ordre tragique en lui-même. L’homme a-t-il le choix face à son Destin ? L’homme a-t-il le choix de ne pas devenir l’esclave de sa passion ? Si l’on envisage le sacrifice comme un événement indispensable à la régulation de tout système de lois, la tragédie racinienne sacrifiera toujours un sang impur en l’immortalisant dans un statut de victime expiatoire qui prend sur elle la faute de tous, la faute constitutionnellement tragique. De là puise tout son sens la mort d’Eriphile, si ce n’est encore davantage celle de Phèdre, dont le suicide rétablit l’ordre du monde, effaçant avec elle et la faute et la culpabilité :
72
Rend au jour, qu’ils souillaient, toute sa pureté. »
(v. 1643-1644)
73 Tragédies raciniennes :
- - Andromaque (1667), in Théâtre complet I, Paris, éd. Gallimard, coll. « Folio classique », 1982.
- - Britannicus (1669), in Théâtre complet I, Paris, éd. Gallimard, coll. « Folio classique », 1982.
- - Bérénice (1670), in Théâtre complet I, Paris, éd. Gallimard, coll. « Folio classique », 1982.
- - Bajazet (1672), in Théâtre complet II, Paris, éd. Gallimard, coll. « Folio classique », 1983.
- - Mithridate (1673), in Théâtre complet II, Paris, éd. Gallimard, coll. « Folio classique », 1983.
- - Iphigénie (1674), in Théâtre complet II, Paris, éd. Gallimard, coll. « Folio classique », 1983.
- - Phèdre (1677), in Théâtre complet II, Paris, éd. Gallimard, coll. « Folio classique », 1983.
Bibliographie
BIBLIOGRAPHIE
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Notes
[ 1] Le titre de l’article « La mort viendra et elle aura tes yeux », est le titre d’un recueil de poèmes de Cesare Pavese, publié à titre posthume un an après sa mort, soit en 1951. Pavese C., La mort viendra et elle aura tes yeux, Éditions Poésie Gallimard, 1979.
[ 2] (Je souligne).
[ 3] La passion d’Eriphile est transgressive en ce qu’elle constitue une double trahison : vis-à-vis de son amie, Iphigénie, et en regard de toute sa famille, massacrée par Achille lui-même, dont elle est cependant amoureuse.
[ 4] Seule Bérénice fait exception à la règle et ne déplore aucun mort…
Résumé
De la passion à la passion transgressive, jusqu’aux limites de la perversion, ce travail se propose d’explorer quelques visages de Thanatos à travers l’œuvre racinienne, dont le besoin vital du regard de l’Autre et la menace létale de la pulsion d’emprise peuvent en constituer deux pôles majeurs. Face à eux, l’impératif de la transgression de l’Autre pourrait s’imposer au passionné de façon défensive, pour parer à la valence redoutable de l’objet, et/ou comme ultime tentative de restauration narcissique face au danger de la perdition amoureuse.Mots-clés
Passion, Transgression, Aliénation, Trauma, Regard, Emprise, Mort
From passion to transgressive passion, until the limits of perversion, this work proposes to explore some faces of Thanatos through Racine’s work, among which the vital need for the look of the Other and the lethal threat of the instinct to master can constitute two major poles. In front of them, the requirement of the transgression of the Other could be essential to impassioned in a defensive way, to avoid the frightening valence of the object, and/or like ultimate attempt at narcissistic restoration faced with the danger of perdition in love.Key-words
Passion, Transgression, Alienation, Trauma, Look, Instinct for mastery, Death
PLAN DE L'ARTICLE
- DU DESTIN DE L’IDÉAL À L’ALIÉNATION
- DE LA PASSION À LA PASSION TRANSGRESSIVE
- DU BESOIN VITAL DU REGARD DE L’AUTRE DANS LA PASSION AMOUREUSE
- AUX LIMITES DE LA PERVERSION : EMPRISE, SADISME ET MÉLANCOLIE
POUR CITER CET ARTICLE
Mélanie Robin-Amblard « « La mort viendra et elle aura tes yeux » . », Champ psy 1/2006 (no 41), p. 205-225.
URL : www.cairn.info/revue-champ-psychosomatique-2006-1-page-205.htm.
DOI : 10.3917/cpsy.041.0205.




