2006
Champ Psychosomatique
Introduction
Laurie Laufer
Andréa Linhares
« Hier j’ai eu une panne informatique… Mais c’est
comme si j’avais eu un anévrisme ! » disait une
patiente. De nos jours, l’homme « fait corps » avec l’ordinateur, il en dépend. Maladie moderne ou progrès technique ?
Les virus informatiques se transmettraient-ils à l’homme ? Ou bien
les hommes se transporteraient-ils de façon inédite par le réseau
informatique ?
Blog, cybersexe, pseudo, webcam, tchats, msn, toile, réseau net,
skype, jusqu’aux formes d’e-psychothérapie, impensables encore il
y a quelque temps…
Que deviennent les rencontres intimes et les récits de soi, quand
ils passent par le truchement de cet étrange objet virtuel ? Que devient
la question du corps et de la présence, avec ces objets pulsionnels
que sont le regard et la voix, lorsque la rencontre avec l’autre se
situe non plus en face à face mais face à un écran d’ordinateur ?
Comment les sujets aménagent-ils des relations dépourvues de
certaines formes de sensorialité propres à la présence vivante ?
Car avec le web l’homme se trouve ouvert au monde extérieur
par le biais d’un filtre. Seul chez lui il peut néanmoins entrer en
contact avec d’autres personnes, souvent inconnues. Narcissisme,
autoérotisme, altérité, autant de notions à revisiter devant
l’amplification de ces phénomènes.
Les adolescents écrivent leur journal intime dans les blog qui
sont comme un prolongement prothétique de leur nombril. Les
rencontres amoureuses ou amicales se tissent via des serveurs
Internet. Et même les entretiens psychothérapeutiques envahissent
la toile.
L’anonymat ou une « néo identité » véhiculée par un pseudonyme
favoriseraient-ils ou empêcheraient-ils la rencontre avec l’autre ?
Dans quelle mesure une néo identité peut soutenir un processus
d’assomption du sujet, ou bien, dans quel cas ouvre-t-elle à un
fonctionnent de type « faux self » ? Ou encore, dans quel contexte
« l’autre virtuel » peut prendre figure pour le sujet ; et dans quel
contexte on peut penser qu’il reste un objet de consommation rapide
à jamais interchangeable ?
L’usage du web semble en effet souvent obéir au principe du
pharmakon (remède et poison). Car s’il peut ouvrir sur un usage
compulsif, addictif, tournant à vide, il peut tout autant soutenir
parfois des processus de subjectivation.
Inutile alors de crier à la catastrophe ou à la disparition
apocalyptique de l’humanité face au virtuel et aux nouvelles
technologies. Il s’agit davantage d’appréhender les transformations
psychiques et les phénomènes corporels qui traversent le sujet dès
lors que cette réalité s’amplifie. La psychanalyse elle-même se trouve
confrontée à réinterroger les dispositifs d’une cure dite classique
lorsque entrent dans la réalité de nouvelles modalités imaginaires.
Car dès lors que les rêves et la réalité virtuelle s’entremêlent, ils
peuvent produire de nouvelles configurations pour le déploiement
de la vie psychique.
Un mot d’esprit court sur le net aujourd’hui : « comment fait-on
les enfants ? on les télécharge sur internet ! »
Les théories sexuelles infantiles, piliers incontournables de
l’invention de la psychanalyse, rencontreraient-elles aujourd’hui,
face à l’expansion des technologies virtuelles, d’autres modalités de
constructions fantasmatiques ?
Dès lors que les hypocondriaques peuvent tout savoir sur leur
corps en tapant des mots-clés, que les photographies peuvent être
modifiées grâce aux technologies informatiques et numériques,
c’est le corps imaginaire qui s’en trouve transformé. Virtualité,
imaginaire et réalité du corps interfèrent sans cesse aujourd’hui.
Ce numéro souhaite mettre en perspective les questions
des modifications psychiques et corporelles face aux nouvelles
expériences psychiques et sensorielles liées aux technologies
virtuelles.