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Champ psy

2006/3 (n° 43)



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« L’amitié s’imprègne dès le début d’impressions et d’images qui, si silencieuses puissent-elles être, la suivent tout au long ».

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Il s’agit, pour moi, de comprendre comment aujourd’hui, avec un grand nombre de techniques virtuelles, comme Internet par exemple, il est possible de mettre en perspective la construction d’une amitié. Qu’est-ce que tisser une amitié sur Internet ? Si l’on part du principe que, pour construire une amitié, il faut des impressions, des images, y compris du silence, comment envisager aujourd’hui ce tissage avec ce que l’on sait des techniques virtuelles ?

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Pour ma part, je ne parlerais pas de construction dans l’amitié à partir d’Internet, parce que sur Internet, sur les sites spécialisés de l’amitié, elle est quasiment toute prête, entièrement fabriquée. Je dirais donc plutôt qu’elle se fonde sur les représentations idéales de l’amitié, et notamment dans le fait même d’être présent, de pouvoir rendre service, de pouvoir compter l’un sur l’autre. Lorsque j’ai consulté quelques sites, j’ai constaté que c’était à ce genre de besoins que les sites d’amitié répondaient. Aussi l’amitié, sur un site, participe-t-elle d’un besoin plutôt que d’une lente et inconnue construction à deux.

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Par ailleurs, il existe aussi sur les sites d’amitié la possibilité de retrouver d’anciens amis. Dans cette perspective, il est demandé à l’internaute de donner son parcours scolaire. S’il veut rechercher un ou une ami(e), Internet favorise cette recherche et rend possible les retrouvailles à partir du recueil de ces informations. C’est donc, ici, un autre aspect. Il existe alors les amitiés anciennes que l’on recherche pour ce qu’elles ont apporté, dans l’optique de retrouvailles, et il y a les amitiés nouvelles, que l’on peut tisser, pour ce qu’elles sont censées apporter de confort, de réassurance, de complétude, en somme, de tout ce que l’amitié a de fédérateur.

TEMPORALITÉ ET VIRTUALITÉ

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Par conséquent, dans un cas, il y a une sorte de besoin d’immédiateté, et dans l’autre cas, il s’agit de retrouver de l’ancienneté. Dans les deux cas, c’est une question de temporalité. Il y a bien la question du temps en amitié. Alors comment aujourd’hui cette question de temporalité se construit-elle sur les sites Internet ? L’immédiateté abrase le temps, dans le sens où lorsqu’on a besoin de parler, on trouve à qui parler sans attendre ; si l’on veut retrouver un ancien ami, on peut pouvoir le retrouver sans même le chercher. Le rapport au temps qui est nécessaire à tisser du lien est avec ces techniques-là, interrogé.

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Tout cela pose la question de l’articulation entre temporalité et virtualité. C’est-à-dire que là où le temps est nécessaire pour produire du fantasme, pour produire de l’imaginaire, il se trouve que, dans un rapport virtuel, cette temporalité psychique et effective est modifiée.

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Dans le rapport virtuel, les attentes sont supposées être comblées. Ce qui est modifié dans cette articulation temporalité/virtualité, c’est l’illusion qui porte sur la satisfaction des attentes. Une satisfaction immédiate, l’illusion de la satisfaction immédiate.

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Le film récent, Le Secret de Brokeback Mountain, met en scène deux hommes qui ont une amitié idéale, y compris dans le désir, y compris dans l’amour, parce que je pense qu’il y a, entre eux, une amitié amoureuse même si elle ouvre sur une satisfaction sexuelle. Je crois qu’ils vivent une amitié idéale. On comprend que ces deux hommes soient heureux entre eux, parce qu’ils ont des capacités physiques comparables, analogues. Un des deux est très manifestement homosexuel, dès le départ, et l’autre est beaucoup plus taciturne, sur sa réserve. Or, un beau jour, contre toute attente, il se met à parler de lui, et l’autre de lui dire : « Tiens, mais tu te rends compte que tu as raconté ton histoire ? ». Alors que, sur un site, on ne raconte pas son histoire, même si on décline quand même toute une batterie d’informations sur son histoire, sur son identité, sur son parcours. Un site, c’est très questionnant. Alors que dans la vie, on peut nouer des amitiés sans d’emblée avoir besoin de se raconter. Se raconter c’est aussi une question de temporalité psychique. Le récit de soi se vit dans le temps, le temps de la rencontre.

INTERNET, DE L’INSTANCE TIERCE A L’EMPREINTE

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Cela étant, c’est Internet qui est le tiers. Pour pouvoir rechercher l’ami(e) idéal(e) ou l’ami(e) de son enfance, ce tiers qui pose mille et une questions n’est pas supposé restituer l’intégralité de ces informations, mais c’est le « tiers-Internet », qui en a besoin, tout en assurant que ça ne va pas être intégralement restitué. Cela fonctionne comme un tiers silencieux et dépositaire de quelque chose de la vie et de l’intimité de chacun.

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Si le tiers, dans la technologie virtuelle, c’est Internet, on pourrait supposer que dans une rencontre charnelle, corporelle, incarnée, le tiers serait le souvenir de chacun. Dans le film évoqué, c’est au moment où l’un des personnages commence à raconter son histoire d’enfance que se noue l’amitié.

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Le tiers, c’est le souvenir. Alors que sur Internet, le tiers c’est Internet. En ce sens, par exemple, quand on lit Jules et Jim, c’est le magasin d’étoffes qui fait office de tiers ainsi que le bal des Quat’zarts, le projet du bal des Quat’zarts. Quand on lit Simone de Beauvoir, l’amitié qui se noue passe par l’univers de l’école. Elle est tissée par des souvenirs, des impressions, de la sensorialité.

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Ce qui n’est pas dans Internet, c’est la rencontre physique. « Est-ce que vous pouvez m’aider à choisir mon costume pour le bal des Quat’zarts ? », demande Jules dans Jules et Jim. Quand on se rencontre vraiment, on se voit, et les projets se décident ensemble dans la rencontre physique.

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Que ce soit dans Les Désarrois de l’élève Törless ou dans Le Grand Meaulnes, tout d’un coup, un garçon apparaît dans la salle de classe qui produit un choc. Il ou elle arrive dans la classe, et : « C’est elle ! », « C’est lui ! ». Comme écrivait Flaubert « ce fut comme une apparition ».

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Ce qui peut contribuer à une rencontre amicale – idéale ou pas, peu importe – c’est aussi le regard et la voix. Dans les romans et récits de Colette avec Marguerite Moreno, c’est à l’évidence le regard et la voix qui permettent la rencontre amicale, ce que j’ai appelé le visuel. Je peux ajouter le sonore aussi.

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Il y a peut-être une sorte de Gestalt : une forme, une empreinte. Cette empreinte, cette forme préexistent et l’autre vient les concrétiser, les incarner. Elles ne correspondent pas forcément à celle de l’enfance, mais elles la rappellent, en positif, en négatif, en approché. On peut dire alors que les histoires virtuelles réinventent une façon de « psychiser » l’empreinte, de la réactualiser.

LE PARI DE LA RENCONTRE

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Peut-être est-ce une question d’âge, ou peut-être une question d’époque car les jeunes, les adolescents, même très timides, s’enferment dans leur chambre et… t’chatent toute la journée.

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J’avais essayé d’aborder la question d’Internet avec un groupe d’adolescents avec lequel je travaillais pendant un temps. J’avais réfléchi avec eux sur la question du vrai et du faux. Il m’est apparu qu’ils avaient quand même un peu peur d’Internet. Ils ont un peu peur que ce ne soit pas vrai. Mais ils y vont quand même. Ils ne sont donc pas complètement dans le leurre. Sans doute même que la peur peut contribuer à « exciter » cette démarche virtuelle.

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Parce qu’après tout on peut s’interroger aujourd’hui sur l’ampleur d’un tel phénomène auprès des jeunes notamment, mais pas seulement. Pourquoi les sites d’amitié marchent-ils autant ? Outre le fait que ce soit pratique, parce qu’il n’y a pas à se déplacer, parce qu’il n’y a pas d’effort à faire, à fournir, il y a aussi la notion d’immédiateté, je crois que c’est là le point important. Même s’il y a de la part des jeunes, qui ne sont pas dupes de cette immédiateté, une espèce de préparation implicite à la désillusion de la rencontre. Je crois précisément que cette forme-là est une anticipation protectrice de la déception. Dans la mesure où l’on sait que l’autre est interchangeable. On sait que l’on peut se faire avoir, que l’on peut être déçu, trompé. Il me semble que ce qui est intéressant pour comprendre ce qu’il y a de stimulant, d’excitant, chez les jeunes, ou même chez les moins jeunes, c’est précisément le pari, le défi.

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C’est pourquoi je crois que l’on ne peut pas avoir qu’une perception négative de ce phénomène, sinon, on risque d’être dans une vision mélancoliforme, qui véhicule des discours du type : « Ça y est, c’est la fin du monde ». Alors que cette notion de pari, de défi, c’est la part pulsionnelle de la démarche. C’est le jeu. C’est-à-dire : voilà, je parie, je ne mise pas tout ; c’est une certaine économie du pari.

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Cela dit, c’est un pari qui fait courir le risque de l’intimité. Il y a aussi les possibilités de franchissement de l’intimité, du secret, parce que quelqu’un d’habile peut s’introduire dans l’intimité de l’autre, dans sa vie, dans son histoire.

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Aujourd’hui, les hackers peuvent pirater tout ce qu’ils veulent et entrer dans l’univers de chacun. Ils peuvent connaître l’adresse, les activités, les fréquentations, les achats, etc. Mais apparemment c’est un risque que tout le monde connaît et que tout le monde prend. Un étudiant me parlait d’une petite jeune fille dont la mère venait consulter parce que sa petite fille restait sur Internet à t’chater indéfiniment. Cette enfant avait découvert qu’elle pouvait se faire de nouveaux amis sur Internet, qu’elle pouvait les rencontrer, et passer des heures et des heures à communiquer avec eux. En effet, une fois que la démarche est enclenchée, il n’y a plus beaucoup de scansions possibles, cela peut être non-stop pour ne se dire, en définitive, que peu de chose. L’essentiel là est cette sorte de contact temporel. On peut être dans une espèce d’hémorragie de t’chat, pour occuper le temps et combler la solitude. Je pense que c’est aussi le signe d’une certaine solitude, ou d’une certaine insatisfaction dans la vie réelle, c’est un des moyens de dépasser un chagrin, un moment de tristesse. Je crois que les sites d’amitié vraiment visent cet objectif-là dans la mesure où l’amitié est aussi un garde-fou contre la solitude, et, de ce point de vue-là, c’est sans doute plus efficace que les Numéros verts qui pointent tout de suite une sorte de « pathologisation du comportement », puisque le sujet est obligé de nommer sa solitude. On appelle le Numéro vert « S.O.S. Amitié ». Alors que dans la démarche des sites d’amitié sur Internet on peut dire : « Bonjour, ça va ? – Ça va. – Comment tu t’appelles ? Qu’est-ce que tu fais ? ». Le jeu est aussi inscrit dans ce détournement de la demande.

RENCONTRE DE FAUX SELF ?

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J’ai consulté cinq ou six sites, et ils sont tous pareils. Il y a un questionnaire pour tous, qui est justifié par la confidentialité, par le sérieux du site, par toutes sortes de bonnes raisons. On demande quand même de décliner d’abord son identité, son adresse, son code postal, son âge, et puis l’aspect physique. On se livre quand même, on expose quelque chose.

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On expose sans s’exposer. Parce que l’on n’expose pas son image, on expose un désir, on expose des émotions. On peut tricher comme on veut. C’est le risque que prennent les adolescents : de se rencontrer à l’intérieur d’une tricherie supposée partagée. De voir si, en trichant, on va pouvoir, malgré tout, se rencontrer, tisser quelque chose d’une amitié.

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Ce que l’on peut partager dans la démarche virtuelle, c’est aussi la question d’un roman familial. On s’invente des amis. Mais chacun peut aussi s’inventer une vie, notamment par les informations que l’on donne… C’est cela qui ouvre la voie au roman, à une histoire de tricherie partagée. Cela ouvre la voie à une « romantisation » de l’origine, je ne sais pas si c’est vraiment de l’ordre du roman familial, mais cela donne une perspective à une sorte de « romantisation » de l’origine. Il y a, là, quelque chose de l’invention de soi. D’où, sans doute, la désillusion que peut provoquer la rencontre ou bien l’espoir d’un bonheur partagé, on ne sait pas. Le moment de la rencontre est intéressant, dans la mesure où il est vraiment le point de bascule de tout ce qui s’est fantasmé avant.

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Il me semble que les sites d’amitié sur Internet sont aussi une façon de masquer, ou en tout cas d’esquiver, une douleur qui serait celle de la solitude. Cela peut vraiment apparaître comme de l’ordre du faux self winnicottien dans le sens où l’on peut décliner sa représentation idéale de l’amitié, indépendamment de ce que l’on est ou ressent soi-même. On peut tout à fait s’inventer soi-même. Quand on est dans le virtuel, on peut aussi raconter des histoires, on peut décliner son identité de façon totalement inventée.

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Je ne dirais pas que c’est une aire transitionnelle, en revanche je dirais plutôt que c’est une rencontre de plusieurs faux self confrontés à la recherche d’un idéal qui devient, par le truchement de cette technique, accessible. On ne court pas le risque de l’inimitié qui expose à l’amour, à la haine, à la fâcherie. Dans le virtuel, si l’on se fâche, c’est interchangeable, il y a tout de suite quelqu’un d’autre. On peut bien sûr se fâcher, mais on peut s’épargner le chagrin qui accompagne cette mésentente ou ce malentendu. On peut se dire : « Bon, et bien ce n’est pas celui-là, je vais en chercher un autre. » C’est une certaine économie affective.

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En outre tout cela échappe complètement au contrôle parental. Les parents ne peuvent pas savoir quand leur enfant est sur Internet. Ils peuvent le voir en train de bricoler, de pianoter sur son clavier, mais sans vraiment savoir ni ce qu’il dit, ni de quoi il parle, il y a là quelque chose qui échappe complètement. En fait, cela échappe au contrôle de tout le monde, y compris pour un adulte qui peut surfer sur Internet à l’insu de son entourage.

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Et puis, il y a le moment de la rencontre, le moment où on se donne rendez-vous. Je pense que cela peut continuer de deux manières : d’une part, on peut vivre une rencontre effective, et d’autre part, on peut continuer les échanges virtuels.

ADDICTION ET FANTASME

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Or, il me semble que le plaisir pris soit davantage du côté du moment virtuel que du moment de la rencontre. On peut alors se demander s’il n’y a pas une addiction sur Internet. Et si cela me fait penser à l’addiction, c’est dans le sens où le plaisir de la drogue est largement aussi important au moment de la perspective, du projet, de tous les préparatifs et de tous les préliminaires que dans l’acte lui-même.

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Alors il y a quelque chose de paradoxal : tout se passe comme si l’amitié sur Internet était à la fois une démarche qui pouvait produire du fantasme et en même temps une démarche qui abrasait le fantasme. Ce serait une sorte de seuil, de crête, où l’on peut fantasmer la rencontre amicale, immédiate, idéale, ou même la rencontre amoureuse, et en même temps quelque chose que l’on ne s’autorise pas parce que l’on ne prend pas le risque de cette rencontre. C’est pourquoi je fais ce parallèle avec le toxique. C’est-à-dire, à la fois quelque chose qui empoisonne, tant au niveau de l’immédiateté, qu’au niveau de l’attente, puis de la « descente ». Mais, s’il y a trop d’attente, je pense qu’Internet ne satisfait pas. Il faut qu’il y ait une espèce de mobilité. Il faut que ce soit inscrit dans une précarité, mais simultanément dans une permanence du fait qu’il y a substitution possible. C’est précaire parce qu’on ne sait pas combien de temps va durer la rencontre, même si l’on sait que si cela ne marche pas, on va rencontrer d’autres personnes. Il y a du monde derrière, on a le choix ; c’est extraordinaire dans la vie d’avoir le choix. Il y a toujours quelqu’un pour répondre, il n’y a pas de non-réponse. Il y a toujours une réponse à l’endroit d’une demande qui ne s’est pas toujours formulée.

RETROUVAILLES : HASARD OU NÉCESSITÉ ?

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J’ai rencontré, dans mon entourage assez proche, deux femmes qui avaient été en classe ensemble et qui se sont retrouvées par l’intermédiaire d’un site. Elles se sont revues en s’étant retrouvées. Mais est-ce qu’elles cherchaient à se retrouver, ou est-ce le hasard qui a provoqué cette rencontre ? Le site leur a donné l’idée de se chercher. Elles ne sont pas allées sur le site pour se chercher, c’est parce qu’il existait des sites d’amitié qu’elles ont eu l’idée de se rechercher.

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On peut dire que c’est le bénéfice de cette technique. Ce qui est quand même extraordinaire, c’est de se dire que l’on est « pistée » depuis l’enfance, que l’on est allé à la maternelle à telle école, à telle école primaire, à tel lycée, et de telle année à telle année. Or, malgré tout, je trouve que, psychiquement, cela pose une question : qu’est-ce qu’on fait maintenant de la question du hasard ? C’est-à-dire : je ne peux pas retrouver par hasard une amie ou un ami d’enfance. Et si je dis cela, c’est parce que j’ai retrouvé par hasard dans une soirée un ami que je n’avais pas vu depuis vingt ans. On était en classe de terminale ensemble. Je n’avais pas vraiment perdu sa trace parce qu’il est comédien et que j’avais « des nouvelles » de lui de façon virtuelle, dans la mesure où je l’avais vu à la télévision ou au cinéma. Donc j’aurais pu me dire, et j’aurais pu tout à fait le faire : « Tiens, je vais aller sur son site, je vais lui envoyer un mot en lui disant : tu te rappelles, on s’était bien amusé ensemble, ça me ferait plaisir de te revoir. » Je ne l’ai pas fait ; et par hasard, je le rencontre dans une soirée. Puis, on a passé une soirée de Noël ensemble. On s’est retrouvé comme si le temps n’avait pas passé.

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Il m’est arrivé, lors d’une autre occasion, de lire dans un journal le nom d’un très bon ami, de lui écrire. Il m’a téléphoné et il ne voulait pas qu’on se revoit. On a parlé pendant quarante minutes ensemble au téléphone. Mais il ne voulait pas que l’on se revoit. Tous ces avatars disent quelque chose d’un trajet d’une vie.

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Que fait-on alors de ce hasard-là ? Une phrase de José-Luis Borges citée dans le livre de Chantal Thomas, Souffrir, disait : « Si tout est écrit, tout est annulé, on est des fantômes ». Là est la dimension du hasard. Du hasard ou de l’énigme. Qu’est-ce qui fait énigme aujourd’hui ? Dans ces histoires de rencontres sur Internet, que fait-on de cette dimension-là ? Si l’on suppose à l’outil une « écriture totale » pour reprendre la phrase de Borges, un pouvoir d’écriture et un pouvoir de réponse à l’énigme, qu’est-ce que devient la question de la rencontre par hasard ? Peut-être que je passerai toute ma vie à imaginer que je vais le rencontrer mais je ne vais pas le rencontrer. Qu’est-ce qu’une vie fantasmatique sans la dimension du hasard ?

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Même s’il y a une dimension de pari sur Internet, dans la mesure où on ne répond pas toujours à la demande, le hasard de la rencontre est réinterrogé. Je ne crois pas que tout cela ressemble à la recherche de ses origines. C’est plutôt une recherche de reconnaissance. Il y a toujours des gens qui cherchent leur mère biologique, ou leur(s) parent(s) biologique(s). Rechercher des amis d’enfance procède aussi d’une tentative de retrouver une forme de reconnaissance, un vécu commun, une époque passée ensemble. On cherche le témoin. On souhaite rechercher le témoin vivant d’une certaine époque. Et cela peut être résolutif de quelque chose d’un passé qui ne s’était pas tout à fait inscrit dans une histoire subjective : quinze ans après, on voit une personne et l’on peut se dire que c’est fini, qu’une certaine histoire est passée. Le plaisir d’imaginer se retrouver existait avant de se retrouver. C’est une « injection » de fantasme, d’imaginaire donc, mais sans que cela ne se sache. Ce n’est pas parce que c’est du virtuel que cela manque de réalité. La rencontre sur Internet ne manque pas de possibilités de se réaliser. Dans cette mesure, c’est bien parce que c’est porteur d’un indice de concrétisation que cela marche. Si ce n’était porteur que du fantasme, ça ne marcherait pas.

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C’est l’indice de concrétisation qui fait que cela marche. La rencontre n’est précisément pas seulement le fruit du hasard, c’est-à-dire une rencontre dans le métro, ou au théâtre ou à une soirée. Dans ce cas, encore faut-il sortir de chez soi. Alors que par Internet, on ne sort pas de chez soi. On peut se sentir triste, seul, et l’on se dit qu’avec Internet, quelque chose va venir à soi parce qu’on a toujours rêvé que ça vienne à soi. Et là ça vient à soi parce qu’on pianote. Ça vient à soi et c’est porteur d’un coefficient, d’un pourcentage de réalisation. On ne reste pas dans sa chambre, en train de fantasmer que l’on va rencontrer quelqu’un, c’est donc une virtualité qui ne manque pas d’indice de réalisation.

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Il y a quelque chose d’assez magique dans ce hasard qui n’en est pas vraiment un !

TRANSFERT ET DEMANDE

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Peut-on alors se poser la question des effets comparables au transfert, dans le sens où l’on impute à l’autre tout ce qu’il peut être, ou ce qu’il doit ou ne doit pas être, et qui peut faire l’histoire d’une amitié jusqu’au moment où l’imposture se dévoile ? Car ce qui fait la rupture d’une amitié, c’est que ce dévoile une sorte d’imposture. La technologie Internet permet de « transférer » sur une personne inconnue au départ, de supposer quelque chose de cette personne, qu’elle va être porteuse des attentes liées à l’amitié. Il y a un effet de transfert, au sens où l’on ne voit pas l’autre, il est le support virtuel de tout ce que l’on a à projeter.

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Ce sont des sites qui sont principalement destinés aux jeunes adultes et aux adultes, donc à des personnes qui ont déjà l’expérience de l’amitié. Cette expérience se fonde nécessairement sur un préalable connu de l’expérience de l’amitié. Elle intervient déjà dans une socialisation établie, qui a été plus ou moins bien faite, avec plus ou moins de trébuchements, d’avatars.

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Aujourd’hui, il y a des sites qui correspondent aux âges de la vie. j’ai lu dans Le Monde un article sur les seniors. Et lorsqu’on entre dans les sites d’amitié, on demande l’âge de l’internaute et j’ai remarqué que cela n’allait pas au-delà de cinquante ans, et pas en dessous de dix-huit ans, dix-sept ans. Donc la tranche d’âge, nécessairement, touche des gens qui ont déjà l’expérience de l’amitié. Et tout commence de manière très ponctuelle, factuelle, très basique : un échange d’informations formelles. Dans la perspective de pouvoir tisser un lien… et plus si affinités.

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Sur Internet, la demande est directe. Il n’y a pas d’explicitation ou de rencontre liée à un projet spécifique. Il y a une demande directe de rencontre mais sans vraiment de demande. Les gens peuvent se rencontrer dans la réalité parce qu’ils ont un projet partageable qui fait office de tiers, de médiatisation. Or, sur Internet, c’est médiatisé par la photo, par « Voilà, je mesure 1m 65, je suis blonde, j’ai les yeux bleus... » ; c’est médiatisé par le portrait virtuel. Mais ce n’est pas médiatisé par un projet. La demande devient le point de contact, la prise de contact, ce qui fait que le point de contact est possible ou pas. Dans une soirée ou dans les rencontres, on va tenter de trouver un prétexte pour entrer en contact avec une personne : « Ah, ce que vous dites, là, ça me fait penser à un livre que j’ai lu… un film… ». Tout cela est médiatisé par du sensoriel. Je pense que c’est cela qui manque le plus dans les démarches virtuelles. Pourquoi est-on prêt à passer sur le sensoriel ? Peut-être que le sensoriel est lui-même modifié par ces nouvelles techniques, je ne sais pas… Il me semble quand même qu’il y a un rapport à la langue qui se voit modifié. « Pourquoi on est prêt à passer sur le sensoriel ? » et « Quels effets sur la langue cela peut avoir ? ». Si l’on est prêt à passer sur le sensoriel, on est prêt à passer sur la langue. Les jeunes passent sur la langue, ou bien alors ils accèdent à une autre forme de langage. Peut-être que tout cela n’est pas étranger à la diversité du surgissement actuel de la violence.

Notes

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Danièle Brun, Psychanalyste, Professeur de psychopathologie, Université Paris 7 - Denis Diderot. 66 Bd. St. Michel 75006 Paris

Plan de l'article

  1. TEMPORALITÉ ET VIRTUALITÉ
  2. INTERNET, DE L’INSTANCE TIERCE A L’EMPREINTE
  3. LE PARI DE LA RENCONTRE
  4. RENCONTRE DE FAUX SELF ?
  5. ADDICTION ET FANTASME
  6. RETROUVAILLES : HASARD OU NÉCESSITÉ ?
  7. TRANSFERT ET DEMANDE

Pour citer cet article

Laufer Laurie, « « L'amitié sur Internet »  », Champ psy 3/ 2006 (n° 43), p. 89-98
URL : www.cairn.info/revue-champ-psychosomatique-2006-3-page-89.htm.
DOI : 10.3917/cpsy.043.0089

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