Champ psychosomatique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.9782847950939
144 pages

p. 5 à 7
doi: en cours

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n° 44 2006/4

2006 Champ Psychosomatique

Avant-propos

Annie Roux Psychiatre Psychanalyste - Membre de l’APF. 12 rue Pérignon - 75007 Paris.
Le thème de ce numéro intitulé corps-machine se voulait libre des accents qui seraient choisis par les auteurs. Un corps-machine n’ayant, à l’évidence, pas d’existence réelle, deux perspectives s’offraient, une qui traitait de la relation du corps avec la machine, où l’enjeu médical et thérapeutique venait au premier plan. La deuxième, plus métaphorique, où place était donnée à la métapsychologie ainsi qu’à l’art ou à son interprétation, qu’il s’agisse de littérature, de poésie ou de peinture. Une logique, celle de l’après-coup, anime leur rencontre : il faut beaucoup d’imagination à l’homme pour se familiariser avec l’étrangeté radicale de la machine quand elle s’approprie certaines capacités du fonctionnement biologique.
C’est ce dont témoignent les auteurs qui sont en contact avec les techniques médicales innovantes. Ils proposent, à partir de leur expérience, de réfléchir aux effets psychologiques de ces techniques, notamment en réanimation néonatale, en traitements palliatifs, en dialyse rénale, en soins aux grands brûlés.
L’homme se retrouve dans une relation vitale avec la machine, quand celle-ci vient suppléer aux défaillances du corps. L’impact traumatique est majeur, c’est ce qui sourd à l’écoute attentive des patients. La vie ne peut continuer qu’au prix d’une dépendance maintenue à du non-vivant : une machine.
Les atteintes narcissiques concernant l’image et plus encore l’auto-conservation sont au premier plan, et ce n’est que dans un temps second, celui où prévaut l’élaboration psychique quand elle est possible, qu’une historisation de l’expérience vécue peut s’inscrire. L’omnipotence ou le déni sont des défenses aisément mobilisables qui peuvent faire écran à l’appréciation réaliste mais trop douloureuse de la menace vitale. Toute une fantasmatique marquée d’étrangeté organise l’expérience du lien avec la machine, qu’elle soit ressentie comme bon objet ou persécuteur externe : la machine devient partie de soi, étayage narcissique, cordon ombilical, placenta, ou bien elle délivre des substances empoisonneuses et menace d’absorber, de vampiriser le sujet. C’est dire combien le rapport de l’homme à la machine est ambivalent et justifie d’organiser une réflexion systématique inspirée de la clinique.
Pas question de jouer les apprentis sorciers quand la finalité de l’existence est au cœur des transformations inventées.
L’abord ici privilégié est pragmatique. Il reflète le travail de cliniciens confrontés à la douleur humaine. La souffrance psychique trouve son élaboration – c’est-à-dire sa mise en sens possible – en se scénarisant grâce au rêve, et par la mise en œuvre de la créativité. Les textes plus imaginatifs, qui proposent humour, poésie, beauté et jeu viennent en contrepoint, comme autant de dérivatifs pour échapper à l’accablante réalité. La part du rêve est la trajectoire obligée du désir de vivre quand il affronte les forces de déliaison des pulsions de mort.
Le thème du corps-machine interroge aussi celui de la mutation du corps, et propose de nouveaux paradigmes : le « corps moderne » est perçu comme transformable dans un projet ludique, esthétique ou scientifique. Le body art en est une expression exemplaire.
Mais un tel corps ne risque-t-il pas de se trouver aux antipodes du corps érogène et du corps pulsionnel, connu par ses expériences de plaisir et déplaisir ? On toucherait alors aux limites de ce que Psyché peut se représenter. Cette question borde le projet des transformations corporelles envisageables, car nul n’est en mesure de répondre à l’avance de l’adaptation psychique que requiert toute modification du corps donné de naissance.
Le corps-machine a été jusqu’alors une métaphore, une imagination de savant fou (ou avant-gardiste ?), un délire psychotique, une œuvre d’art ou un fantasme. Mais les progrès des sciences donnent à cette étrange figure un air de réalité. L’Homme-machine ne serait-il pas plus proche de nous qu’on ne le suppose ? Les divers « bricolages » dont les humains deviennent capables, notamment grâce aux avancées des travaux en intelligence artificielle, en biotechnologie et en génie génétique, auxquels s’ajoutent les progrès sophistiqués de la chirurgie, permettent de croire à l’invention d’un nouvel homme, éventuellement nanti de qualités choisies préalablement à sa conception.
Le fantasme prévaut encore sur l’utopie, ce qui fait dire à Henri Atlan à propos de l’Utérus artificiel qu’il s’agit, pour le moment, « d’une machine à penser plus que d’une machine à faire des bébés ». Henri Atlan indique la nécessité de réfléchir à ce qu’engagent nos actes, pour autant que notre pensée puisse devancer les réalisations. Aucune expérience passée ne permet de mesurer les conséquences psychiques des bouleversements qui s’annoncent.
Mais la nature des fantasmes convoqués atteste de la présence latente des scénarios sexuels infantiles, du questionnement sur l’origine et sur la finitude.
Il s’agit toujours de fabriquer des bébés, par auto-engendrement ou par des relations sexuelles selon toutes les modalités propres à la sexualité perverse polymorphe de l’enfant. De quel « monstrueux enfant » pouvons-nous accoucher ?
Si nous n’avons pas choisi de discuter les différentes positions éthiques et philosophiques suscitées par ces perspectives nouvelles, elles sont pourtant sous-jacentes.
Pour notre bonheur, la science fiction élargit l’univers de nos représentations : elle aide à nous familiariser, en usant d’images qui d’abord nous font horreur, avec l’étrangeté de corps marqués de mutations diverses et inquiétantes. Si le traumatisme est en rapport avec l’impréparation du sujet à ce qui surgit brutalement, et déclenche un excès d’excitation, on pourrait souhaiter que la fiction ordonne notre expérience en mobilisant affects et représentations de telle sorte que le Nouveau trouve à s’intégrer dans notre univers mental. L’art, quand il touche en nous l’informulé ou l’impensé, offre une réponse équivalente.
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