2006
Champ Psychosomatique
Avant-propos
Annie Roux
Psychiatre Psychanalyste - Membre de l’APF. 12 rue Pérignon - 75007 Paris.
Le thème de ce numéro intitulé corps-machine se voulait libre
des accents qui seraient choisis par les auteurs. Un corps-machine n’ayant, à l’évidence, pas d’existence réelle, deux
perspectives s’offraient, une qui traitait de la relation du corps avec
la machine, où l’enjeu médical et thérapeutique venait au premier
plan. La deuxième, plus métaphorique, où place était donnée à
la métapsychologie ainsi qu’à l’art ou à son interprétation, qu’il
s’agisse de littérature, de poésie ou de peinture. Une logique,
celle de l’après-coup, anime leur rencontre : il faut beaucoup
d’imagination à l’homme pour se familiariser avec l’étrangeté
radicale de la machine quand elle s’approprie certaines capacités du
fonctionnement biologique.
C’est ce dont témoignent les auteurs qui sont en contact avec
les techniques médicales innovantes. Ils proposent, à partir de leur
expérience, de réfléchir aux effets psychologiques de ces techniques,
notamment en réanimation néonatale, en traitements palliatifs, en
dialyse rénale, en soins aux grands brûlés.
L’homme se retrouve dans une relation vitale avec la machine,
quand celle-ci vient suppléer aux défaillances du corps. L’impact
traumatique est majeur, c’est ce qui sourd à l’écoute attentive des
patients. La vie ne peut continuer qu’au prix d’une dépendance
maintenue à du non-vivant : une machine.
Les atteintes narcissiques concernant l’image et plus encore
l’auto-conservation sont au premier plan, et ce n’est que dans un
temps second, celui où prévaut l’élaboration psychique quand elle est
possible, qu’une historisation de l’expérience vécue peut s’inscrire.
L’omnipotence ou le déni sont des défenses aisément mobilisables
qui peuvent faire écran à l’appréciation réaliste mais trop douloureuse
de la menace vitale. Toute une fantasmatique marquée d’étrangeté
organise l’expérience du lien avec la machine, qu’elle soit ressentie
comme bon objet ou persécuteur externe : la machine devient partie
de soi, étayage narcissique, cordon ombilical, placenta, ou bien
elle délivre des substances empoisonneuses et menace d’absorber,
de vampiriser le sujet. C’est dire combien le rapport de l’homme
à la machine est ambivalent et justifie d’organiser une réflexion
systématique inspirée de la clinique.
Pas question de jouer les apprentis sorciers quand la finalité de
l’existence est au cœur des transformations inventées.
L’abord ici privilégié est pragmatique. Il reflète le travail de
cliniciens confrontés à la douleur humaine. La souffrance psychique
trouve son élaboration – c’est-à-dire sa mise en sens possible – en se
scénarisant grâce au rêve, et par la mise en œuvre de la créativité.
Les textes plus imaginatifs, qui proposent humour, poésie,
beauté et jeu viennent en contrepoint, comme autant de dérivatifs
pour échapper à l’accablante réalité. La part du rêve est la trajectoire
obligée du désir de vivre quand il affronte les forces de déliaison des
pulsions de mort.
Le thème du corps-machine interroge aussi celui de la mutation
du corps, et propose de nouveaux paradigmes : le « corps moderne »
est perçu comme transformable dans un projet ludique, esthétique
ou scientifique. Le body art en est une expression exemplaire.
Mais un tel corps ne risque-t-il pas de se trouver aux antipodes
du corps érogène et du corps pulsionnel, connu par ses expériences
de plaisir et déplaisir ? On toucherait alors aux limites de ce que
Psyché peut se représenter. Cette question borde le projet des
transformations corporelles envisageables, car nul n’est en mesure
de répondre à l’avance de l’adaptation psychique que requiert toute
modification du corps donné de naissance.
Le corps-machine a été jusqu’alors une métaphore, une
imagination de savant fou (ou avant-gardiste ?), un délire
psychotique, une œuvre d’art ou un fantasme. Mais les progrès des
sciences donnent à cette étrange figure un air de réalité. L’Homme-machine ne serait-il pas plus proche de nous qu’on ne le suppose ?
Les divers « bricolages » dont les humains deviennent capables,
notamment grâce aux avancées des travaux en intelligence
artificielle, en biotechnologie et en génie génétique, auxquels
s’ajoutent les progrès sophistiqués de la chirurgie, permettent de
croire à l’invention d’un nouvel homme, éventuellement nanti de
qualités choisies préalablement à sa conception.
Le fantasme prévaut encore sur l’utopie, ce qui fait dire à Henri
Atlan à propos de l’Utérus artificiel qu’il s’agit, pour le moment,
« d’une machine à penser plus que d’une machine à faire des bébés ».
Henri Atlan indique la nécessité de réfléchir à ce qu’engagent nos
actes, pour autant que notre pensée puisse devancer les réalisations.
Aucune expérience passée ne permet de mesurer les conséquences
psychiques des bouleversements qui s’annoncent.
Mais la nature des fantasmes convoqués atteste de la présence
latente des scénarios sexuels infantiles, du questionnement sur
l’origine et sur la finitude.
Il s’agit toujours de fabriquer des bébés, par auto-engendrement
ou par des relations sexuelles selon toutes les modalités propres à
la sexualité perverse polymorphe de l’enfant. De quel « monstrueux
enfant » pouvons-nous accoucher ?
Si nous n’avons pas choisi de discuter les différentes positions
éthiques et philosophiques suscitées par ces perspectives nouvelles,
elles sont pourtant sous-jacentes.
Pour notre bonheur, la science fiction élargit l’univers de nos
représentations : elle aide à nous familiariser, en usant d’images
qui d’abord nous font horreur, avec l’étrangeté de corps marqués
de mutations diverses et inquiétantes. Si le traumatisme est en
rapport avec l’impréparation du sujet à ce qui surgit brutalement, et
déclenche un excès d’excitation, on pourrait souhaiter que la fiction
ordonne notre expérience en mobilisant affects et représentations
de telle sorte que le Nouveau trouve à s’intégrer dans notre univers
mental. L’art, quand il touche en nous l’informulé ou l’impensé,
offre une réponse équivalente.