2005
Champ Psychosomatique
Cabinet de lecture
Les fables peintes du corps abîmé. Les images de
l’infirmité du xvie au xxe siècle.
Stiker Henri-Jacques, Paris, Ed. du Cerf, 2006.
Si certains pensent que l’handicap n’est pas un sujet très
passionnant, le livre de Henri-Jacques Stiker pourrait les faire
changer d’avis. Dans cet ouvrage sans précédent, l’auteur se propose
de répertorier et d’étudier les représentations de l’infirmité chez
les peintres du XVe au XXe siècle. C’est un sujet qui peut paraître
mince, une approche sur une thématique singulière et spécifique de
la peinture. En réalité, des images d’infirmes, il y en a beaucoup
plus qu’on ne le croit, mais elles n’ont pas été étudiées en tant que
telles. Les infirmes sont là, dans quantité de tableaux, mais ils ont été
largement négligés, ne donnant lieu à aucune étude systématique. Il
est ainsi étonnant que dans la multitude des études consacrées aux
Ménines de Velasquez, très peu ont accordé de l’importance aux
personnages des nains. Le corps infirme est présent dans la peinture
occidentale, mais il n’a pas été repéré comme « strate du corpus
pictural ». C’est cette lacune que l’ouvrage de Henri-Jacques Stiker
vient réparer.
Non seulement ils sont là, dans les musées, sous nos regards trop
souvent indifférents, voire rejetants, mais leur présence est riche de
significations, comme le montre l’analyse inédite de la représentation
de l’infirmité dans l’art que développe Henri-Jacques Stiker. Il nous
fait visiter les différentes occurrences de l’infirmité chez les peintres
en suivant un parcours chronologique, où nous retrouvons les étapes
historiques qu’il avait décrites dans son remarquable ouvrage
Corps
infirmes et sociétés
[1]. Henri-Jacques Stiker nous propose une vision
historique et anthropologique de l’infirmité vue par les peintres pour
parvenir à en dégager un sens.
L’auteur ne se contente pas d’une analyse du contenu des
tableaux, mais propose une analyse formelle très poussée des
Å“uvres. Avec une étude aussi ambitieuse et innovante, on est sur
une crête épistémologique : il ne faut pas trahir l’art, c’est-à-dire ne
pas faire dire à l’Å“uvre autre chose que ce qu’elle dit, en fonction
de nos présupposés et dans le but de se servir d’elle pour vérifier nos
propres hypothèses. Les Å“uvres ne se réduisent ni à une illustration
de la médecine, ni à un message social.
Le corps de l’ouvrage est constitué par des chapitres étudiant
les différents peintres chez lesquels on trouve des représentations
de personnages infirmes et une analyse de ces « fables peintes du
corps abîmé » chez les uns et les autres en fonction du contexte
historique.
Après bosch, breughel inaugure le regard sur le corps handicapé
qui place l’infirmité au cÅ“ur du social tout en lui gardant une
fonction un peu magique. Avec breughel, on a la vision dérisoire
d’une « infirmité bouffonnante ». Les malformations du corps sont le
reflet des malformations de la société, dont ils sont des représentants.
Jacques Callot, lui, nous fait regarder la misère et le quotidien
comme tels. Avec les Gobbi, il nous montre le grossissement des
difformités : bossus, obèses, estropiés ... Mais c’est surtout dans Les
Misères et les malheurs de la guerre, que Callot donne à voir, avec
une observation assez froide, les horreurs des corps pendus, abîmés,
torturés, à la limite de la déshumanisation. Avec ces victimes de la
guerre, « l’infirmité devient le stigmate puissant de la détresse, de
l’infortune, des tribulations de l’anéantissement ».
Vélasquez élève le corps contrefait à la métaphore de la
décomposition de la représentation sociale et du pouvoir. Les nains
et la domesticité, les « petites gens », vont devenir le reflet des
grands, ou en d’autres termes, les grands et les puissants ne sont
que des petits et des faibles. Partant de l’analyse foucaldienne de
l’Å“uvre, Henri-Jacques Stiker apporte un point de vue différent et
complémentaire sur la présence des nains dans le tableau qui n’a
pas été traitée par Foucauld. De périphérique leur place devient
centrale : ce sont eux qui désignent l’envers de l’univers organisé.
La série impressionnante des nains et des bouffons de Vélasquez
sont toujours situés dans l’espace souverain, celui du pouvoir et du
savoir. Ils témoignent des puissances du désordre sous l’apparence
de l’ordre du pouvoir.
Goya nous porte à la frontière entre monstruosité, folie et
infirmité, surtout dans l’Å“uvre de la fin de sa vie. Avec les Caprices
et les peintures noires, il dévoile la monstruosité à l’intérieur de
nous-mêmes, « celle que Freud a décernée et a eu tant de mal à faire
accepter » dit Henri-Jacques Stiker. Il n’est pas sûr d’ailleurs qu’elle
ait été acceptée, lorsqu’on voit comment la société actuelle traite la
folie ... La vision fantastique de Goya des êtres infirmes introduit à
la conception du double monstrueux.
Des dix portraits d’aliénés, désignés par le terme médical de
« monomanies », que Géricault a peints, il en reste cinq. Ils
symbolisent notre folie intérieure, partagée par tous. Avec lui, se
précise l’idée que la fonction de l’infirme est essentiellement celle
d’un miroir. Quand le regardé est tordu, le difforme, l’infirme, le
regardant est renvoyé à sa propre image, inévitablement. »
Otto Dix, après la guerre 1914-1918, peint la vision terrifiante de
la destruction collective de notre corps, avec les « gueules cassées »,
les corps amputés ou appareillés. Corps artificiels, machines
absurdes, hommes désarticulés, mais avec Dix ces corps s’inscrivent
toujours dans l’historicité et la critique sociale. Pour Henri-Jacques
Stiker, le regard de Dix sur les infirmes est précurseur de tout un
pan de l’esthétique contemporaine qui pratique la mise en pièces du
corps humain.
Frida Kahlo, infirme elle-même, nous donne à voir dans ses
tableaux un corps handicapé, abîmé, souvent appareillé, intubé,
transpercé, mais que le peintre transforme en Å“uvre d’art. Personnage
complexe, cette artiste cultive un certain exhibitionnisme de son
corps meurtri, souffrant, morcelé, réparé, ce qui pose la question
de la perversion que Henri-Jacques Stiker évoque sans toutefois
développer cet éclairage qui s’impose certainement pour cette
œuvre.
Si chez Francis bacon, on ne trouve pas de représentations en
tant que telles de l’infirmité, l’objet même de sa peinture est le
corps défait, déformé, incomplet, liquide. Avec bacon, la difformité
devient la vérité du corps. « Il met au jour les puissances déformantes
incluses dans le corps (...) le corps devenu infirme n’est qu’un
cas particulier d’une loi bien plus universelle, mais en lui peut se
lire cette extension de l’abîme. » bacon démontre une vérité plus
universelle : le corps valide n’est jamais qu’un corps infirme qui
s’ignore.
En sortant de la lecture de cet ouvrage, on reste marqué par
quelques grandes Å“uvres, emblématiques du handicap dans l’art :
Les Mendiants de breughel, Les Estropiés de Callot, Les Ménines
et les nains de Vélasquez, les désastres de la Guerre de Goya,
les mutilés et les amputés d’Otto Dix, les corps abîmes de Frida
Kahlo.
Pour une analyse plus globale de ces Å“uvres très diverses
s’inscrivant dans des époques historiques très éloignées, Henri-Jacques Stiker pose la question : « comment le corps infirme
désigne-t-il la vision d’un peintre, voire d’un ensemble pictural plus
vaste ; comment ces signifiants que sont les corps contrefaits sont-ils
assimilés et intériorisés par les Å“uvres dans lesquelles ils se trouvent
ou qu’ils constituent ? » En guise de réponse, l’idée principale que
développe Henri-Jacques Stiker, c’est que la représentation de
l’infirmité dans un tableau constitue un retournement qui donne à
voir en miroir au spectateur sa propre infirmité. Le point commun
que dégage Henri-Jacques Stiker – et c’est la ligne de force de
son ouvrage – c’est l’idée de retournement. « L’infirmité permet
et produit un retournement, retournement de ce qui est vu sur
celui qui regarde, retournement encore du plus particulier et du
plus individuel sur le « sujet social » qui le met en scène ». Henri-Jacques Stiker pose l’hypothèse que l’infirmité est l’image d’un
double, un double monstrueux, ce qu’illustre au mieux l’Å“uvre de
Goya. Derrière le corps déficient se profile la peur du monstrueux.
Du coup la difformité est « un détonateur aux effets terribles ». Plus
on représente, plus on veut rendre visible et plus ce qui est vu et ce
qui se voit se dérobe et s’esquive.
Ensuite, pour ce qui est de l’art du XXe siècle, Henri-Jacques
Stiker pense que le retournement n’est plus le concept adéquat pour
les comprendre. C’est en effet, à mon avis, la grande différence
qu’introduit l’art contemporain : le rapport de l’artiste à l’anormalité
se déploie de plus en plus sur le registre de l’identification. Si dans
l’art traditionnel l’infirmité apparaît comme une image à la fois
effrayante mais aussi édifiante, il émerge dans l’art moderne comme
une possibilité d’existence. On pourrait ajouter une modalité du
vivant, rejoignant en cela les conceptions de Canguilhem sur
le normal et la pathologique. Il ne s’agit plus de représenter le
corps infirme comme extérieur à soi, mais d’en faire une figure
emblématique de la condition humaine.
L’ouvrage se termine par une interrogation de ce qu’il en est
du corps, et pas seulement du corps infirme, dans l’art et le monde
contemporains. Corps mis en doute, mécanisé, érotisé, sans vie.
Henri-Jacques Stiker fait l’hypothèse que l’on arrive à la disparition
du corps et l’impossibilité de le représenter. S’il y a effectivement
« rupture de la représentation contemporaine du corps humain
avec le symbolisme traditionnel », je dirais qu’il n’est pas sûr que
l’art contemporain ne propose pas des explorations innovantes
et provocantes sur ce qu’il en est de ces corps extrêmes. Henri-Jacques Stiker s’interroge face à cette contradiction que pose l’art
contemporain, d’une part la perspective d’une déshumanisation
avec l’extinction du corps humain, mais d’autre part des artistes
qui « donnent encore à voir et à penser quand ils expérimentent le
corps tronqué, amputé, défiguré, torturé, comme le symptôme de
l’absurdité de la vie, la marque de notre inconsistance ou encore
l’instrument d’une consumation de soi ». Cette question pourrait
faire l’objet d’un débat passionnant.
[1]
Stiker H.J.,
Corps infirmes et
sociétés, Aubier,
1982, Dunod, 1997.