2007
Champ Psychosomatique
Cabinet de lectures
L’énigme du deuil
Laurie Laufer, P.U.F., 2006
“ Du jour au lendemain, il a disparu ”.
C’est de ces deuils traumatiques que nous parle Laurie Laufer,
de ceux qu’elle a rencontrés dans sa pratique d’analyste, de ceux que
met en exergue notre société ou qu’illustrent les textes littéraires.
Sa pensée semble avancer par bonds, comme par associations
libres, dans une direction qu’elle explore en profondeur, avant de
revenir à son thème principal et de repartir dans un autre sens.
“ Je suis devant ta mort comme devant une énigme. ”
Le traumatisme a créé une déchirure dans le temps et l’espace
psychique. L’événement traumatique devient l’explication originelle
de toute la douleur. La rupture qu’il provoque risque de le mettre à
l’origine de toutes les énigmes psychiques du sujet : si je suis ainsi,
c’est parce qu’il y a eu cet événement.
Il s’agit alors de remettre l’endeuillé dans son histoire. L’enjeu
des rituels de deuil est une sortie de soi de l’individu, il est d’invoquer
une présence qui inscrive dans une réalité différente. Les rituels
deviennent alors une possibilité de “ représenter ”, c’est-à-dire de
mettre en scène la présence par l’absence.
La survivance, c’est une rencontre entre ce qui survient de ce
qui a été et ce qui est là comme trace de ce qui a été. C’est une
expérience radicale de la mémoire en tant que mouvement de la trace
mnésique, un temps discontinu, un enchevêtrement qui constitue le
temps logique du deuil, une remise en mouvement des images qui
ouvre sur un temps de transformation de soi. L’expérience du deuil
peut permettre à l’endeuillé d’accéder à une vérité sur lui-même.
Dans un traumatisme, le sujet est aux prises avec sa propre vérité,
celle qui le lie fantasmatiquement à l’objet et non à la réalité.
Une Å“uvre de sépulture : l’expérience du deuil ne serait-elle
pas la constitution psychique d’un lieu de déposition du corps et de
la parole qui fait exister le mort ? D’où l’angoisse de l’effacement
des traces réelles qui entraverait ce processus, dans les guerres, par
exemple, où les “ veuves-Antigones ” cherchent éternellement leurs
disparus.
Actuellement ce sont les images qui banalisent les morts
violentes, les meurtres, les attentats qui l’entravent. On ne parle pas
de la mort, elle nous est projetée et l’image qui vient de l’extérieur
immobilise et le langage et le fantasme.
L’expérience psychique du deuil participe d’une transformation
du vide en manque. Le sujet peut se reconnaître manquant,
incomplet. Le mélancolique, lui, ne pourrait vivre ce manque-là. L’objet encrypté fait du mélancolique un endeuillé qui retient
l’objet pour se préserver de sa perte. A l’inverse, c’est la capacité de
“ dépressivité ” de la vie psychique qui peut mettre en mouvement
la vie fantasmatique et ouvre l’espace symbolique de la présence
sur fond d’absence.
Dans la cure, l’espace du trauma se réouvre. Le dispositif
analytique est là le réceptacle qui a à accueillir l’affect, l’effraction
imaginaire et le symptôme. Le temps du transfert permettra au
patient de nouer l’effraction à son histoire. Mais l’entrée fulgurante
des images qui agit comme un trauma dans le cadre de la séance
aboutit à un temps de déssaisissement de soi. Ce n’est pas seulement
l’objet disparu que l’endeuillé lâche, c’est une partie de lui-même.
L’expérience analytique du deuil est une expérience de violence
qui met en mouvement ce que la défense psychique avait figé par
le clivage. Le fait que l’analyste accueille les formes violentes et
destructrices des fantasmes permet l’élaboration de la position
dépressive. Il est le passeur qui permet au sujet de vivre avec la
perte plutôt que dans la perte.
Qu’est-ce qui fait que la rencontre peut ouvrir à des
images, à des transformations d’affects, à une réanimation de
la vie psychique ? Pour Laurie Laufer, ce serait que le dispositif
de l’analyse offre la présence survivante du disparu ; l’analyste
devrait y “ occuper une place étrange, faire figure de revenant ”. Il
permettrait ainsi que s’instaure un lieu d’absence. Parler le deuil est
faire l’expérience de l’exil intérieur.
On est bien loin dans cette expérience transférentielle abyssale
qui permet à l’endeuillé de renouer avec son histoire et de renaître à sa
propre vie, de la doxa ambiante, un devoir de parler du traumatisme,
dès le traumatisme, comme pour l’empêcher de s’inscrire.
Telles sont quelques idées extraites de l’ouvrage de Laurie
Laufer au-delà de ce qu’elle rapporte des classiques études du deuil
et de la mélancolie. Mais vous pourrez suivre bien d’autres pistes,
telles celles qui lui paraissent chères : les paroles de ses patients,
bien sûr, mais aussi les médiateurs du travail de deuil, les fantômes,
les masques, les portraits, les monuments aux morts ; les brouillages
identitaires, présence/absence, dedans/dehors, je-moi/autre ; ou
les évocations littéraires qui parlent d’elles-mêmes, le Horla de
Maupassant, “ l’oubliographie ” de Pérec, le rôle du masque de
l’Inconnue dans l’Aurélien d’Aragon ou cet étrange double, en toile
à matelas, de son fils mort, dont un héros d’une nouvelle d’Anatole
France s’habille pour se maintenir en vie.
C’est en tout cas un livre qui donne à penser et à associer et
n’est-ce pas le mieux que l’on peut demander à un livre ?
Pour ma part, il m’est venu qu’il y en aurait un autre à écrire.
Celui-ci est consacré au deuil traumatique et, pour certains sujets,
tout deuil peut être vécu comme un traumatisme qui les déchire ou
les sidère. Mais les autres ? Tant les deuils de ma vie personnelle
que ceux des patients que j’ai accompagnés dans leurs longues
maladies, que ce soit le cancer ou le sida, m’ont semblé commencer
bien avant la mort qui n’était qu’un moment dans un processus en
cours depuis longtemps et qui se poursuivrait bien au-delà. L’idée
qui me reste du moment de la mort de ma mère est que j’avais à
faire le deuil de la mère que je n’avais pas eue et que je n’aurais
jamais plutôt que de celle que j’avais perdue, comme certaines
femmes, au jour de leur ménopause, ont à faire le deuil de l’enfant
qu’elles n’auront jamais. Pour le reste, pendant cinq années qui ont
suivi, des rêves se sont chargés de tricoter la présence/absence sous les
“ traits ” d’une maison qu’elle avait adorée et que j’avais adorée, perdue
en même temps qu’elle. Au-delà de cet exemple personnel, il me
semble qu’il y aurait tout un travail à faire à partir des intuitions de
L. Laufer sur le tissage des fantasmes. Ceux qui ont accompagné,
dans l’inconscient, la vie avec l’autre et qui se recomposent au fil
du temps, lorsque la perte est une perte progressive de ce qu’on
avait partagé avec lui et qui laisse présager une perte définitive. Les
souvenirs réactualisés et les manques partiels reconnus au jour le
jour constituent une trame d’une logique temporelle indécise, pour
symboliser cette présence/absence qui ne fait pas vivre la mort
comme un cataclysme subit. Il y aurait aussi à dire la place des
autres, les êtres aimés de la vraie vie, qui, comme l’analyste dans les
cas rapportés, jouent les passeurs, accueillent les mots et les silences
de l’exil intérieur, aident à contenir la douleur et permettront de
vivre avec la perte et non dans la perte.
Marie-Claire CéLéRIER
Inland Empire
Film de David Lynch, 2007
Durée : 2h52
En DVD : 1 coffret, 2 DVD, Studio Canal
Passer 2h50 avec David Lynch au cinéma, c’est passer 2h50
dans l’univers qui correspond au thème de ce numéro de la revue :
« Vision, illusion, hallucination ».
Dans un film de David Lynch, la question « Qui c’est ? » ne
reçoit jamais une réponse univoque. De même la question « On est
où ? » ou « ça se passe quand ? »
On passe d’un lieu à un autre sans avertissement. Un lieu
disparaît, un autre apparaît ou le lieu se transforme. Le personnage
sur l’écran peut brutalement en être effacé. Une personne peut en
devenir une autre. Les événements se passent soit dans le présent, ou
un passé non défini, ou encore demain peut-être. On ne sait jamais.
A cette liste de questions sans réponse, on pourrait en rajouter
d’autres : « Pourquoi il fait cela ? » « On est dans la réalité ou dans
un rêve ? » « Est-ce une perception ou une hallucination ? » « C’est
une scène de la vie du personnage ou une scène du film dont il est
l’acteur » ?
Dire que David Lynch rompt avec la narration traditionnelle,
c’est peu dire. En réalité, cette rupture n’est pas un phénomène tout
à fait nouveau. D’autres artistes ont pratiqué cela. Mais ici c’est une
rupture beaucoup plus radicale. En cela l’écriture cinématographique
de David Lynch rejoint certains procédés de la littérature pratiqués
par quelques très grands écrivains du 20ème siècle (Joyce, Faulkner,
Becket…) qui ont fait à la littérature ce que David Lynch fait au
cinéma.
A intervalles réguliers au cours du film, apparaît une famille
de lapins dans un décor très « Arts ménagers » des années
cinquante. Maman-lapin, faisant du repassage, énonce des formules
énigmatiques. Sans aucun rapport apparent avec le reste de l’Å“uvre.
Formules dénuées de sens ? Ou au contraire surchargées de sens,
chacune pouvant être le point de départ d’une histoire ? Point de
départ qui, selon la logique lynchienne, n’a pas de suite, en tout cas
pas directe. A moins que les lapins ne soient la clé pour comprendre
une Å“uvre qui est toujours à décrypter. Ces lapins sont un univers
autre qui pénètre dans l’univers du film, suivant un principe
d’inclusion. Dans l’écriture cinématographique de Lynch, il y a
des espaces inclus les uns dans les autres, tantôt sans lien, tantôt au
contraire tellement enchevêtrés que les frontières vacillent.
Les images sont d’une grande beauté visuelle. Elles sont
construites comme des tableaux, évoquant des Å“uvres de peintres,
réminiscences de toiles. Elles sont manifestement l’Å“uvre d’un
plasticien. Et en effet, on a pu découvrir les Å“uvres plastiques de
David Lynch à la Fondation Cartier.
L’Å“uvre de Lynch dérange. « Il n’y a pas d’histoire », disent
les spectateurs désemparés. Ou : « il commence une histoire, puis
une autre sans jamais la terminer. » Ou encore : « on attend la fin
pour comprendre, mais la fin n’arrive jamais. » Le sens échappe
en permanence. On ne comprend pas, ce qui en agace plus d’un.
Mais tel est le but de David Lynch qui joue à agacer le besoin de
rationalité du spectateur. Lynch risque de rebuter le spectateur, tout
comme Bion décourage le lecteur.
Et pourtant, en même temps et malgré cela, Lynch accroche
l’attention du spectateur. Il crée une tension. Chaque séquence
produit un suspense. Suspense au sens de suspendu, puisqu’ici le
sens reste suspendu jusqu’au bout. Quel bout ? A vrai dire il n’y
a pas de bout, pas d’aboutissement, que des bouts juxtaposés. On
assiste à des scènes qui pourraient être des extraits d’une Å“uvre
plus longue que l’on ne voit jamais dans son entier, mais qui ont
chacune une remarquable charge dramatique. Des micro-scènes, des
microcosmes, dont il faut deviner le début et la fin ou la suite.
Il faut dire que les acteurs (grâce à la remarquable direction
d’acteurs de David Lynch) sont excellents, capables en quelques
minutes de vous plonger dans une histoire avec des personnages.
On pourrait presqu’y voir de courtes nouvelles inachevées ou
interrompues.
Mais ce serait sans compter avec la qualité principale de l’Å“uvre
de Lynch qui, malgré le morcellement apparent, est extrêmement
construite. Si elle apparaît comme fragmentaire, elle est en fait
organisée selon une structure d’ensemble très rigoureuse, implacable
même jusque dans ses moindres détails. C’est une construction très
complexe, avec reprises et après-coups et avant-coups. Mais c’est
une Å“uvre à décrypter.
La fin est époustouflante. Il faudrait la revoir plusieurs fois afin
de l’étudier plan par plan, tellement elle est riche et dense. La scène
de l’agonie de l’héroïne principale est un chef d’Å“uvre.
« Il n’y a pas d’histoire », dit-on des films de Lynch. Mais si, il
y en a une, mais elle n’est pas du tout racontée selon les principes
habituels de la narration. En fait tout se tient. Mais cela tient comme
dans un rêve. La référence au travail onirique est évidemment
primordiale, rêve et surtout cauchemar. Ou encore perception et
hallucination.
Il est question de ce qui apparaît, disparaît, ré-apparaît. Il est
question de l’identité qui vacille sans cesse. Les films de David
Lynch rendent compte remarquablement de ce que l’identité n’est
pas cette certitude que nous croyons. Illusion que cela. L’identité,
comme le montrait Lévi-Strauss déjà dans son séminaire des années
cinquante, est toujours fragile, paradoxale, tendue et contradictoire.
L’identité est polymorphe, polyvalente, polyphonique.
Pour le patient psychotique, écrit Bion, les événements d’une
analyse qui se déroule sur beaucoup d’années, constituent des
fragments d’un moment dispersés dans l’espace. Les liens sont
pulvérisés. Le film de Lynch donne un bel exemple de ce que Bion
décrit comme « attaque contre la liaison ». Avec Inland Empire, la
moindre certitude vole en éclats dès la scène suivante.
Je dirais que c’est la première fois qu’un artiste parvient à rendre
compte de cet univers psychotique. En réalité je dirais qu’il ne se
contente pas d’en rendre compte, de le décrire, ce qui a déjà été fait
auparavant. Lynch va beaucoup plus loin, en nous plongeant dans
le monde perceptif morcelé, altéré, déformé, envahi de fantasmes
destructeurs, de la psychose, c’est-à-dire qu’il met le spectateur en
situation de voir le monde avec le regard du psychotique. Et c’est
bien cela qui est dérangeant et fascinant à la fois. Et si nous sommes
fascinés c’est bien que cette vision ne nous est pas totalement
étrangère. Mais pour apprécier cette Å“uvre, il faut que le spectateur
accepte de lâcher son sens commun de la réalité, les normes de la
perception, l’unicité de l’identité.
Simone KORFF-SAUSSE