2007
Champ Psychosomatique
Argument
Simone Korff-Sausse
Laurie Laufer
Dans son rapport au monde, le sujet se constitue par un double
mouvement de projection de son monde interne vers le monde
extérieur et d’introjection de l’univers qui l’entoure – matériel et
humain – dans son espace interne. Pris dans le conflit de changer nos
désirs ou changer l’ordre du monde, comme le dirait Descartes, nous
n’avons aucune prise sur les éléments de la réalité ; en revanche, la
psyché humaine a la capacité de modifier sa vision de ce monde. Et
pour ce faire, elle manifeste des capacités parfois insolites qui font
appel à tous les mécanismes de défense que Freud a découverts et
décrits, lui qui voyait dans les différentes modalités de l’appréhension
de la réalité les critères de différenciation entre les trois grandes
structures de l’organisation psychique que sont la névrose, la
psychose et la perversion. Parfois soumis à des traumatismes,
effraction dans la vie psychique, le sujet, afin de maintenir du vivant
à l’endroit d’une déflagration psychique, fabrique de l’illusion, est
envahi d’hallucinations, “ psychose hallucinatoire de désir ” dont
on sait la nécessité pour opérer un passage vers une élaboration
subjectivante. Lors de pertes ou de disparitions traumatiques, la vie
psychique refuse “ le verdict de la réalité ” et, selon ce que Meynert a
développé, éprouve une “ perte de la vision mentale ”. Se vivent alors
les différentes modalités de la perception subjective face à la perte et
à la détresse.
Mais les perceptions soumises à ce traitement psychique hors
logique et hors rationalité, et qui s’ouvrent aux domaines des visions,
des illusions et des hallucinations, peuvent être les modalités – les
conditions même – de la création. L’art et la pratique analytique nous
offrent maints exemples où la réalité vacille, comme elle a vacillé
pour Freud sur l’Acropole. Ce numéro vise à explorer ce qu’il advient
des productions et des enjeux psychiques lorsque la réalité devient
irreprésentable. Avant même de pouvoir accéder à sa symbolisation,
la vision peut être l’épreuve de passage nécessaire à tout accès
symbolique.
Les textes qui composent ce numéro conduisent le lecteur
sur ces chemins, de manière extrêmement variée : la clinique de
la psychose ou celle des enfants autistes, la création artistique, la
littérature, les arts plastiques, la question de la vision, l’hallucination
et l’hallucinatoire, le corps et le divin, le transfert, le spiritisme…
Malgré leur diversité, et selon une intéressante multiplicité des
points de vue, tous ces textes ont en commun d’explorer les zones qui
échapperaient à ce que l’on appelle communément la représentation
de l’appareil psychique, le domaine du non-verbal, l’ancrage
corporel de la pensée, les modalités insolites du transfert et du contre-transfert. Il se dégage de l’ensemble une attention privilégiée portée
à la potentialité créatrice de chacune de ces problématiques, ouvrant
des perspectives sur l’articulation et l’enrichissement mutuel entre
la clinique et les processus de création artistiques.