Champ psy 2007/3
Champ psy
2007/3 (n° 47)
128 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782847951127
DOI 10.3917/cpsy.047.0023
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Vous consultezL’enfant de la modernité

AuteurSimone Korff-Sausse du même auteur

Psychanalyste. Maître de conférences à l’UFR Sciences Humaines Cliniques de l’Université Denis Diderot-Paris 7. Membre de la Société Psychanalytique de Paris. 146 Bd. du Montparnasse, 75014 Paris.

J’aimerais reprendre un certain nombre de points de sur la question qui fait l’objet de la journée d’aujourd’hui : l’exposé de Marcel Gauchet, ainsi que de son article, pour les confronter à mes propres recherches et ouvrir un débat qu’en est-il de l’enfant dans la société moderne ?

2 Mais je vais d’abord situer l’article de M. Gauchet dans l’ensemble de son œuvre, depuis La pratique de l’esprit humain. Cet ouvrage princeps m’a marqué, ainsi que bien des chercheurs de ma génération, dans tous les domaines. Mon domaine était la clinique de patients atteints d’une anomalie. L’ouvrage de Marcel Gauchet et Gladys Swain m’a permis de donner les fondements anthropologiques à cette clinique du handicap, ou ce que j’appelle maintenant les cliniques de l’extrême. Je voudrais faire aussi une référence particulière à l’article remarquable de Gladys Swain sur « Les infirmes du signe ». Ces textes nous ont donné des éclairages déterminants sur les étapes de l’évolution historique qui a conduit au regard moderne sur l’anormalité.

3 Par la suite, après d’autres ouvrages, ce sont les deux articles sur la personnalité contemporaine[1] [1] Gauchet M. , Essai de psychologie contemporaine, Un nouvel...
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, qui ont donné aux cliniciens de l’enfant des éclairages remarquables pour comprendre le contexte sociologique des configurations familiales qu’ils traitent. Et maintenant, nous disposons de l’article récent sur L’enfant du désir.

4 Les ouvrages de Marcel Gauchet nous ont donné des clés pour prendre en compte la dimension historique, anthropologique, sociologique, politique des situations cliniques qui font l’objet de nos prises en charge et prendre conscience des déterminismes idéologiques qui orientent nos pratiques, souvent à notre insu.

5 A nous maintenant de proposer à partir de notre approche psychanalytique et de notre expérience clinique des éclairages sur les problématiques que Marcel Gauchet a décrites avec tant de pertinence, en particulier les modifications de la famille et le désir d’enfant. Il appartient aux chercheurs, aux cliniciens, aux psychanalystes d’étudier les composantes et les retentissements de cette révolution anthropologique sur le plan psychique.

L’ENFANT DANS LA SOCIÉTÉ CONTEMPORAINE

6 Les bouleversements dans le domaine de la famille, de la procréation, de l’éducation, de la parentalité se poursuivent à une vitesse vertigineuse, au point qu’on peut véritablement parler de mutation anthropologique, qui remet en question les fondements mêmes de notre système de pensée. Nos catégories de pensée habituelles sont insuffisantes ou inadéquates, mais nous n’en avons pas encore d’autres. Il faut donc les inventer…

7 C’est à partir de cette obligation qui s’impose à nous – penser la modernité, en particulier dans le domaine de l’enfance – que j’aborde – avec mon bagage psychanalytique – la question cruciale et passionnante : Qu’en est-il de l’enfant dans la société contemporaine ?

8 Encore faut-il savoir ce qu’est un enfant …

9 L’image que nous avons de l’enfant correspond toujours à une théorie de l’enfant, théorie qui s’inscrit dans une période historique et un contexte socioculturel. De plus, les pratiques que nous avons auprès des enfants répondent-elles aussi à des déterminismes idéologiques, sociologiques, politiques, pas toujours clairement pris en compte.

10 Au cours de la deuxième moitié du XX e siècle, l’image et le statut de l’enfant ont fondamentalement changé. En effet, c’est depuis les années cinquante, puis plus encore 70, que s’est produit une modification radicale[2] [2] Les étapes de cette évolution sont remarquablement décrits...
suite
dans tous les registres : pédagogie, économie, consommation, psychiatrie, politique, juridique, vie sociale. Il s’agit véritablement d’un nouveau regard anthropologique sur l’enfant : il n’est plus perçu comme un adulte en miniature, mais comme un être en soi. Les études psychologiques ont mis en évidence ses compétences. Je relèverai simplement deux étapes qui me paraissent les plus marquantes :

11 1984 – Emission à la télévision « Le bébé est une personne », qui fait de l’enfant un sujet;

12 1989 – Convention des droits de l’enfant, qui fait de l’enfant un sujet de droit.

13 La relation à l’enfant est donc fondamentalement modifiée, mais avec ce paradoxe que si l’enfant est considéré comme l’égal de l’adulte, ayant les mêmes droits que tout être humain, il n’a pas les moyens d’assumer cette égalité, car il continue à avoir besoin d’eux. D’où la crise : comment l’adulte pourra-t-il concilier le fait de considérer l’enfant comme son égal et le fait que l’enfant est dans une situation de dépendance à son égard ?

14 Dans ce contexte, on a beaucoup mis en avant l’image de l’enfant-roi[3] [3] Korff-Sausse S. , (2006), Plaidoyer pour l’enfant-roi. ...
suite
, souvent péjorative. Je fais l’hypothèse que la figure de l’enfant-roi est l’expression, le reflet, l’anticipation, la préfiguration, un paradigme de notre modernité, le miroir de l’adulte contemporain.

15 Le discours social très médiatisé sur l’enfant-roi constitue en lui-même un symptôme. La société se défausse sur la famille de ce qui va mal (c’est la désinstitutionalisation de la famille qui serait la cause du malaise social), la famille se défausse sur l’enfant de son malaise (les parents sont mis à mal par les comportements égocentriques des enfants-rois), mais l’enfant, sur qui peut-il se défausser ?

16 J’aurais tendance à penser que les enfants-rois ne sont pas si rois que cela … Que les enfants dont on dit qu’ils sont gâtés, protégés, abondamment comblés par des parents qui se mettent en quatre pour répondre au moindre de leur désir et se plier à toutes leurs exigences sont soumis à rude épreuve, confrontés à des situations complexes dont ils doivent se débrouiller. Subissant des pressions fortes, ne serait-ce que dans le domaine scolaire. Immergés dans la vie affective de leurs parents, dont certains enfants, adultifiés, parentifiés, deviennent les thérapeutes. Qu’on leur en demande beaucoup.

17 On dit que les adultes ne savent plus dire non aux enfants. Je pourrais dresser une longue liste de questions, auxquelles les enfants d’aujourd’hui risquent fort de s’entendre répondre non.

18

  • Tu peux venir me chercher à l’école à 16.30 ?
  • Est-ce que tu as le temps de me raconter une histoire avant que tu sortes pour aller au cinéma ?
  • J’aime pas la nounou qui me garde. Tu peux pas la changer ?
  • J’aime la nounou qui me garde. Pourquoi elle retourne dans son pays ? Tu ne peux pas l’empêcher de partir ?
  • Tu ne peux pas empêcher mon petit frère d’être malade ?
  • Je voudrais savoir qui sont mes parents biologiques.
  • Tu ne peux pas empêcher mamie de mourir ?
  • Je voudrais que papa et toi vous retourniez vivre dans la même maison.
  • Je n’ai plus envie de déménager toutes mes affaires chaque semaine.
  • Je peux rentrer manger à la maison plutôt que d’aller à la cantine ?
  • Je peux aller jouer dans la rue ?
  • Je voudrais pas aller ce week-end chez les parents de la nouvelle copine de mon père.

19 Schématiquement, on dit oui aux demandes consuméristes, mais on dit souvent non aux questions existentielles.

LES NOUVELLES DONNÉES DE LA PROCRÉATION

20 Pour faire un enfant, il faut un homme et une femme … Cette loi, qui paraissait universelle et éternelle, chute au début du troisième millénaire. Déjà les techniques de l’Assistance Médicale à la Procréation (AMP)[4] [4] Il est à noter que ce qui s’appelait “Procréation...
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font reculer les barrières qui limitaient la mise au monde des enfants. Récemment est tombée la nouvelle d’un enfant qui porte le patrimoine génétique de deux mères et d’un père. La possibilité du clonage humain se profile dans un horizon pas si lointain que cela. Et depuis peu, avec l’ectogenèse, c’est le dernier obstacle qui saute. Jusqu’alors, malgré tous les progrès, l’utérus était indispensable pour la gestation. Bientôt, on pourra s’en passer. Quelles sont les conséquences de ces mutations contemporaines sur les rapports entre les enfants et les adultes ?

21 En premier lieu, les nouvelles données de la procréation complexifient la question du désir de l’enfant. D’une part, les enfants sont plus désirés. Mais d’autre part, ils sont le résultat d’un choix dont ils portent la responsabilité. Porteur d’attentes, mais aussi chargé de devoirs, l’enfant programmé est sommé de fournir une « obligation de résultat ». On peut imaginer par exemple que l’enfant unique des familles chinoises n’a pas droit à l’erreur. L’enfant est de plus en plus le produit d’un projet parental qui le programme. C’est tout de suite et de telle manière. Ce n’est plus “je veux un enfant”, mais “je veux tel enfant”. Et avec le diagnostic prénatal, ce n’est plus “Je ne veux pas d’enfant”, mais “Je ne veux pas de tel enfant”.

22 Si les parents conçoivent les enfants dans un esprit de toute puissance, faut-il s’étonner que les enfants restent eux aussi dans la toute puissance ? A la maîtrise de la procréation chez les adultes répond, en miroir, la maîtrise – ou plutôt la tentative de maîtrise – de l’enfant des conditions de vie et d’éducation qui lui sont faites.

LA PROCRÉATION MAÎTRISÉE

23 Dans ce contexte actuel, Marcel Gauchet met en avant la maîtrise de la procréation. « La procréation relève désormais de l’action délibérée et maîtrisée. » En réalité, il me semble que la maîtrise de la procréation, très soutenue médiatiquement, apparaît comme un leurre, ne serait-ce que parce qu’elle n’empêche pas la naissance de bébés non-conformes à l’image idéale de l’enfant souhaité. Il y a toujours autant d’enfants handicapés malgré les progrès de la prévention.

24 De plus, cette illusion voudrait nous faire oublier que la transmission est imprévisible, et pour une large part inconsciente. Que transmet-on ? Et qu’est-ce qui nous est transmis ? car la transmission s’exerce dans les deux sens : être le fils de ses parents; ou être les parents de cet enfant-là. C’est peut-être mon expérience de parents d’enfants handicapés qui m’a fait comprendre cela : le handicap de l’enfant vient révéler brutalement la non maîtrise de la procréation. Toute procréation peut donner lieu à une transmission inquiétante et dangereuse. C’est particulièrement vrai pour les anomalies génétiques, qui plongent les parents dans une profonde perplexité face à l’absurdité intolérable de l’événement.

25 Bien des situations concrètes montrent en fait une absence de maîtrise. Une jeune femme enceinte en attente des résultats de l’amniocentèse est douloureusement plongée dans un état d’impuissance anxiogène. Sa grossesse lui échappe, l’avenir est suspendu entre deux éventualités entre lesquelles il faudra faire un choix terrifiant par rapport à la possibilité et la décision d’une IMG. L’enfant à venir devient une figure incertaine. Dans le vécu de la grossesse, l’arrivée au monde d’un nouvel être humain suscite une immense incertitude. Un être indéfini, flottant dans un entre-deux, on ne peut même pas dire entre la vie et la mort, mais plutôt entre exister et ne pas exister.

LA PROCRÉATION DÉSEXUALISÉE

26 Comme beaucoup d’autres, Marcel Gauchet note la dissociation entre sexualité et procréation. « Le désir d’enfant exemplaire, ce sera celui de la jeune (ou moins jeune) femme célibataire, homosexuelle, refusant tout rapport avec un homme et obtenant son enfant par procréation médicalement assistée. » En effet, plus que d’un auto-engendrement, le fantasme qui préside à de telles naissances, c’est un enfante-ment instrumentalisé, par des adultes désexualisés, parfois réalisé à l’aide de tiers.

27 Mais je dirais que cette dissociation n’est pas si évidente, surtout pour l’inconscient. Si la société, les équipes médicales, certains mouvements militant pour le droit à l’enfant dans toutes circonstances, tendent à désexualiser la procréation, le sujet humain ne se laisse pas désexualiser si facilement. « Chassez la sexualité par la porte, elle reviendra par la fenêtre », comme le montre l’exemple suivant.

28 Un homme ayant des problèmes de stérilité, en cours de PMA, à qui on propose une insémination artificielle de sa femme par un donneur de sperme dit : « Ce serait comme si tu m’avais trompé. » Ni la femme, ni l’équipe ne comprend cette réaction. Cependant cet homme dévoile la nature sexuelle, les fantasmes sexuels inévitablement présents, même dans ces démarches très médicalisées et apparemment désexualisées, malgré les tentatives d’instrumentalisation objectivante des équipes. A travers la parole de cet homme resurgit la question de la pulsion, dont la psychanalyse montre qu’elle est incontournable. Il n’y a pas de phénomène psychique qui ne soit investi par une énergie libidinale, et qui est de nature sexuelle, même s’il ne s’exprime pas forcément par une réalisation qui serait de l’ordre de la sexualité.

29 Après la dissociation entre sexualité et procréation, on voit maintenant se dessiner la dissociation entre origine et filiation, puisque, dans les nouvelles configurations familiales, la filiation n’est pas forcément – ou pas uniquement – liée à l’origine biologique. S’agit-il d’un déni ? Déni des conditions incontournables de la procréation, à savoir qu’un enfant se fait à deux ? Et en principe, deux de sexe différent. Or le devenir-parent ne s’appuie plus sur l’identité sexuelle : Il n’est pas besoin d’être une femme pour être une mère, ni un homme pour être un père. Ni sur la relation amoureuse. Il y a « Dissociation entre la vie sexuelle, la vie amoureuse et la vie familiale », écrit Marcel Gauchet. Dans ce contexte, la parentalité se détache de plus en plus de l’identité sexuelle et de la vie de couple et s’appuie de plus en plus sur l’identification à l’enfant. On met l’accent sur la capacité de faire face aux besoins d’un enfant par des individus indifférenciés, plus éducateurs que parents.

30 Avec cette dissociation entre conjugalité, parentalité et filiation, on risque d’avoir des situations nouvelles où les parents peuvent refuser le lien de filiation, renoncer à être parent de tel enfant. La désinstitutionalisation du lien conjugal, devenue purement individuel, instable et précaire risque d’entraîner une désinstitutionalisation du lien de filiation.

31 Par exemple, un couple non marié met au monde un enfant, Isabelle, qui présente une maladie génétique provoquant une déficience mentale. La mère la reconnaît, mais le père ne veut pas la reconnaître. La petite fille est placé dans une famille d’accueil. Quelque temps après les parents se marient et ont un deuxième enfant, qui est donc le frère de la première et l’enfant légitime du couple. Isabelle a donc une mère biologique avec laquelle elle ne vit pas, une mère d’accueil qui assure son éducation, un père biologique qui n’est pas son père légitime mais néanmoins le mari de sa mère et le père juridique de son frère, un autre père auprès duquel elle vit dans la famille d’accueil…

32 On peut penser aussi aux tests de paternité par ADN : des pères qui s’aperçoivent qu’ils ne sont pas le père biologique de l’enfant et qui renoncent (pas tous) à leur rôle, leur fonction, leur responsabilité de père. On peut se demander comment l’enfant vit cette situation ? …

L’ENFANT DÉSIRÉ

33 Dans son article sur l’enfant du désir, Marcel Gauchet s’interroge surtout sur ce qu’est le désir d’enfant. « Mais quelle est, au juste, la nature de ce désir d’enfant ? Il est parfaitement énigmatique. » Et j’ajouterai qu’il est fondamentalement ambivalent. Le désir conscient ne coïncide pas forcément avec le désir inconscient.

34 Le désir d’enfant a une double origine :

  • anthropologique : il faut perpétuer l’espèce.
  • individuelle : l’enfant est le prolongement narcissique de ses parents, dépositaire du narcissisme infantile du parent, selon la fameuse description de “Sa Majesté le Bébé” de Freud[5] [5] « L’enfant aura la vie meilleure que ses parents,...
    suite
    . Il est chargé de les perpétuer au-delà de la mort, assurant le fantasme d’immortalité du Moi parental. “Le point le plus épineux du système narcissique, cette immortalité du moi que la réalité bat en brèche a retrouvé un lieu sûr en se réfugiant chez l’enfant”.[6] [6] Freud S. (1914), op. cit. ...
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35 Dans un monde sécularisé et médicalisé, les jeunes futurs parents réduisent le désir d’enfant à ses paramètres purement individuels. On perd de vue le fondement anthropologique de la procréation, ainsi que la dimension sacrée de l’acte de mettre au monde un enfant. Le modèle divin a cédé la place au modèle biologique. Il n’y a plus de place pour le sacré. A moins qu’elle ne réapparaisse sous une autre forme ? Un sacré qui ne dit pas son nom[7] [7] Korff-Sausse S. (2006), Où est passé le sacré ? Désacralisation...
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.

36 Marcel Gauchet se livre à une analyse très fine des implications qu’aura pour l’enfant le fait d’être désiré. Une des conséquences en est qu’un enfant désiré dépend de ce désir. « Plus je suis sûr que j’existe par leur désir, plus je mesure que j’aurais pu ne pas exister. »

37

« L’enfant désiré, c’est aussi, par définition, l’enfant refusé. »

38 L’envers du désir est le non-désir. Et à ce titre on ne peut que s’inquiéter de la chute spectaculaire et inattendue de la natalité dans de nombreux pays. Il s’agit d’un phénomène sans précédent qu’il faut interroger.

39 Si d’une part il y a un acharnement à vouloir à tout prix des enfants (comme en témoignent les couples stériles, les couples homosexuels ou certains adultes célibataires), on peut se demander si la baisse de la fécondité n’est pas l’arbre qui cache la forêt. Il se profile à l’horizon un mouvement tout autre : un déclin du désir d’enfant. Il semble qu’un nombre grandissant d’adultes peut désormais concevoir son existence sans enfants. Un devenir-adulte sans devenir-parent.

40 Ils peuvent s’en passer. Se passer de quoi, au juste ? De cet investissement narcissique, où l’enfant constitue le refuge du narcissisme et une défense contre la mort. C’est donc que le narcissisme peut se réaliser autrement : ce n’est plus la maternité qui donne un statut aux femmes et la fonction paternelle est disqualifiée.

41 Si l’adulte contemporain s’est dégagé des liens avec le passé – ce qui est une des thèses de Marcel Gauchet –, il peut aussi se dégager de l’obligation ou du désir de se perpétuer dans l’avenir, au-delà de sa mort. Les liens se distendent dans les deux sens.

42 En Allemagne, pays qui connaît un mouvement de dénatalité important, on les appelle les « objecteurs de procréation ». Il s’agit d’hommes en âge de procréer qui demandent une stérilisation. Ils sont de plus en plus nombreux à vouloir rester « sans-enfants ». De même au Japon, où il est difficile pour les femmes de concilier vie professionnelle et maternité, un nombre grandissant d’entre elles affirment envisager très bien leur vie sans avoir de bébés. Dans le même mouvement d’idées, en France, en mai 2006, on a proposé d’instaurer une fête des non-mères, parallèlement à la fête des mères. S’insur - geant contre ce qu’il appelle « une idéologie massive d’une normalité reproductionnelle », l’auteur[8] [8] Serge Chaumier, Libération, Rebonds, 26 mai 2006. ...
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préconise de libérer les consciences de la parentalité forcée. Il s’agit là de quelques signes, glanés dans l’actualité, mais qui me paraissent annonciateurs d’une tendance de fond.

43 Est-ce le signe d’une grave crise anthropologique ? Car que devient l’humanité si les hommes et les femmes, vivant la parentalité comme une forme d’oppression, ne souhaitent plus avoir d’enfants ? Une généralisation de la non-envie d’enfant aboutirait ni plus ni moins à l’extinction de l’espèce. A moins qu’on n’arrive a un système inégalitaire où il y aurait ceux qui font des enfants et ceux qui n’en font pas …

ET L’ENFANT, QU’EN PENSE-T-IL ? QU’EN DIT-IL ?

44 Je voudrais m’interroger avec Marcel Gauchet sur ce qu’il appelle le « rapport de l’engendré à ses géniteur ». Quelles conséquences auront sur les adultes de demain les changements qui concernent les enfants d’aujourd’hui ? Il serait en effet naïf de croire que la révolution qui touche les processus de procréation n’a pas un impact sur les enfants eux-mêmes. Mais la question est rarement étudiée de leur point de vue. Marcel Gauchet reprend et déploie cette question en se faisant le porte-parole de l’enfant du désir :

45

Suis-je celui que mes parents ont désiré ?
Je n’ai pas choisi de naître, je n’ai pas choisi mes parents, je n’ai pas choisi d’être ce que je suis : j’adviens à moi-même, je deviens moi, au double sens d’avoir la disposition de soi et d’être au fait de sa singularité, en assumant la contingence de mon lieu, de mon moment, mais aussi, plus intimement, de la tête que j’ai et des facultés dont je jouis ».

46 Ces paroles se font l’écho du portrait de l’adulte contemporaine et expriment la configuration de la modernité.

47 Mais il semble que de là découle un autre aspect caractéristique de la contemporanéité : la tendance à ne pas accepter les données de mon existence, et à vouloir les transformer. Cette tendance est illustrée par les pratiques modernes concernant le corps aussi bien dans la clinique que dans l’art contemporain : le corps ayant perdu sa sacralité, s’éloignant de ses déterminismes biologiques, n’étant plus vécu comme un destin, n’est plus une donnée qu’il faut accepter comme tel, mais un objet à transformer. Les nouvelles pratiques du corps (piercing, scarifications, tatouages, chirurgie esthétique, automutilations, transsexualisme) sont l’expression clinique de ce phénomène.

48 Parallèlement, dans l’art contemporain, les artistes font de leur corps marqué par des altérations, des déformations, des souffrances, l’objet de leur démarche artistique. Dans la clinique comme dans l’esthétique, le corps contemporain est essentiellement un corps à transformer.

UN ENFANT HYPERMODERNE

49 « De par sa reconnaissance comme personne, l’enfant du désir est voué à endosser, dans le regard de ses parents, le choix dont il procède. Lui qui a été voulu, et voulu pour ce qu’il est, il ne peut qu’avoir choisi de naître, choisi ses parents, choisi d’être ce qu’il est. » Et pourtant … Les enfants ne se laissent pas piéger aussi facilement. Ils déploient toutes sortes de stratégies pour se soustraire à cette programmation aliénante. L’une des caractéristiques de l’enfant-roi est de refuser d’être un sujet soumis et obéissant et de faire valoir ses droits. “J’ai bien le droit” est l’expression favorite des enfants actuels. Le désir des parents trouve ses limites, dans la capacité des enfants à leur résister. Mais ce “J’ai bien le droit”, ne l’entend-on pas aussi du côté des adultes ? Avec le droit à la parentalité, par exemple.

50 On se souvient du fameux slogan des années 70 : “Un enfant si je veux, quand je veux, comme je veux”. Quel est l’impact sur l’enfant de cette résolution contraceptive ? Qu’en dirait-il si on le laissait parler ? On peut imaginer que l’enfant y répondrait sur le même mode, c’est-à-dire celui de la toute puissance. “Un parent si je veux, quand je veux, comme je veux.” Une réponse d’enfant-roi, en quelque sorte ... D’ailleurs, on les entend assez couramment rétorquer à des parents lors d’un conflit : « Après tout, je n’ai pas demandé à venir au monde ! » Sous-entendu, puisque tu m’as voulu, à toi de prendre tes responsabilités. Cette réaction de l’enfant, qui peut passer pour l’expression capricieuse des exigences de l’enfant-roi, recouvre à mon sens des sentiments et des questionnements bien plus profonds, et parfois bien plus douloureux.

51 Autre exemple; que pense l’enfant lui-même des nouvelles situations familiales et parentales ? Le discours « politiquement correct » très médiatisé consiste à en minimiser les consé - quences pour les enfants. On avance un argument fallacieux et très largement répandu : “Mais après tout, ces enfants ne vont pas plus mal que les autres”. D’abord « aller bien » ou « aller mal » ne sont pas des critères scientifiques. En plus, il faut éviter de psychopathologiser le débat. Il ne s’agit pas de repérer des symptômes, mais de réfléchir à l’incidence qu’auront ces nouvelles situations sur le devenir psychique des enfants, puis leur devenir adulte et leur devenir parent.

52 Les enfants se trouvent entre deux mondes, qui imposent des exigences contradictoires. Un monde où est prôné l’effort, la concentration, la stabilité des liens, la continuité. Un autre monde, nouveau celui-là, qui exige souplesse et mobilité pour faire face à des réalités fluctuantes et une multiplicité des phénomènes. Il y a une certaine hypocrisie de la part des adultes de mettre en avant et d’exiger des enfants de se plier à des règles et des valeurs qui n’ont plus cours et que la réalité dément en permanence et qu’eux-mêmes démentent.

53 L’individu hypermoderne se situe non plus dans une temporalité et une spatialité uniques, mais dans un espacetemps pluridimensionnel et navigue en permanence dans des temps et des lieux multiples. Le phrase-clé de l’hypermodernité est le “T’es où ?” que l’on entend à longueur de journée, dans tous les lieux publics, lorsque quelqu’un décroche son téléphone portable. La personne n’est plus fixée à un lieu. Elle est partout et nulle part à la fois. En même temps absente, ou plutôt errante et en même temps toujours disponible, où qu’elle soit. Le défi de l’hypermodernité consiste à faire plusieurs choses différentes en même temps avec des gens divers et dans des lieux virtuels et réels multiples.

54 L’une des caractéristiques du sujet hypermoderne est de se vouloir hyperindépendant. L’autonomie est son maître-mot. Il se veut autosuffisant, libéré des traditions, affranchi des contraintes familiales, libre de choisir ses relations et de les modifier au gré de ses mouvements affectifs. La personnalité contemporaine[9] [9] Gauchet M. , Essai de psychologie contemporaine, Un nouvel...
suite
vit dans l’illusion que chacun pourra inventer tout par lui-même, selon une autodétermination, et non pas à partir de données fournies par d’autres qui lui ont préexisté et qui auraient quelque chose à lui transmettre. Il n’y a plus de principe entraînant l’adhésion collective qui dessinerait pour tous des appartenances collectives permettant d’étayer les identités personnelles.

55 En réalité mes observations m’amènent à penser que les enfants ont des capacités extraordinaires pour s’adapter aux situations les plus difficiles. Qu’ils sont doués d’une perspicacité aigue à l’égard des adultes qui les ont engendrés, qui les entourent et les éduquent, et dont les motivations, les attentes, les exigences sont souvent excessives, ou plutôt ambivalentes. Qu’ils manifestent une grande intelligence pour décoder leurs messages parfois énigmatiques et une véritable indulgence quant à leurs attitudes contradictoires. Et qu’ils témoignent d’une étonnante inventivité pour forger des stratégies nouvelles, inédites, originales, pour faire face au monde moderne que les adultes leur laissent en héritage et qui demain – aujourd’hui ? – sera le leur.

56 Traditionnellement, la parole de l’adulte à l’enfant était :

57 « Ce que tu es, je l’ai été. Ce que je suis, tu le seras ».

58 Faudrait-il dire maintenant :

59 « Ce que tu es, je le suis. Ce que je suis, tu l’es »… ?

 

Notes

[ 1] Gauchet M., Essai de psychologie contemporaine, Un nouvel âge de la personnalité, revue Le Débat, N° 99,1998, Paris, Gallimard.Retour

[ 2] Les étapes de cette évolution sont remarquablement décrits dans l’ouvrage suivant : Gavarini L., (2001) La passion de l’enfant. Filiation, procréation et éducation à l’aube du XXI e siècle, Denoël.Retour

[ 3] Korff-Sausse S., (2006), Plaidoyer pour l’enfant-roi. Paris, Hachette-Littératures.Retour

[ 4] Il est à noter que ce qui s’appelait “Procréation Médicalement Assistée” (PMA) se désigne dorénavant comme “Assistance Médicale à la Procréation” (AMP). Si l’on estime que tout changement de dénomination correspond à un changement plus profond, quel est le sens de ce glissement sémantique ?Retour

[ 5] « L’enfant aura la vie meilleure que ses parents, il ne sera pas soumis aux nécessités dont on a fait l’expérience qu’elles dominaient la vie. Maladie, mort, renonciation de jouissance, restrictions à sa propre volonté ne vaudront pas pour l’enfant, les lois de la nature comme celles de la société s’arrêteront devant lui, il sera réellement à nouveau le centre et le cœur de la création. His Majesty the Baby, comme on s’imaginait être jadis. Il accomplira les rêves de désir que les parents n’ont pas mis à exécution, il sera un grand homme, un héros, à la place du père; elle épousera un prince, dédommagement tardif pour la mère ». Freud S. (1914), “Pour introduire le narcissisme”, La vie sexuelle, Paris, P.U.F., 1970.Retour

[ 6] Freud S. (1914), op. cit. Retour

[ 7] Korff-Sausse S. (2006), Où est passé le sacré ? Désacralisation et résurgences du sacré chez les bébés, Revue Spirale, N° 40, Erès, pp. 13-27.Retour

[ 8] Serge Chaumier, Libération, Rebonds, 26 mai 2006.Retour

[ 9] Gauchet M., Essai de psychologie contemporaine, Un nouvel âge de la personnalité, revue Le Débat, N° 99,1998, Paris, Gallimard. Retour

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Simone Korff-Sausse « L'enfant de la modernité », Champ psy 3/2007 (n° 47), p. 23-35.
URL :
www.cairn.info/revue-champ-psychosomatique-2007-3-page-23.htm.
DOI : 10.3917/cpsy.047.0023.