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Chimères

2008/3 (n° 68)

  • Pages : 348
  • ISBN : 9782749234045
  • DOI : 10.3917/chime.068.0075
  • Éditeur : ERES

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Chimères : On vous connaît par votre action engagée auprès de jeunes des rues de Rio. Comment en êtes-vous venu à travailler avec ces jeunes ? Pouvez-vous revenir sur votre parcours ?

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Antonio Veronese : L’image de l’échec n’est pas obscène, obscène est l’indifférence… J’ai depuis toujours été touché par cette vulnérabilité de l’être humain. Notre perplexité devant la vie et la mort… J’imagine que ça a profondément influencé ma peinture. J’ai eu une enfance pauvre… autour de moi j’avais les visages de l’échec avec une puissance, une dramaturgie, une beauté qui surpassent la superficialité des visages de la bourgeoisie. Depuis l’âge de 11 ou 12 ans, je suis obsédé par ce théâtre expressionniste, ces personnages en dehors des règles esthétiques de la pub. En me regardant, enfant, peindre ces visages, mon entourage me croyait fou. Mais un jour, par hasard, dans ce petit village où j’habitais à l’intérieur du Brésil, j’ai découvert un livre de Modigliani et je me suis dit : voilà, je ne suis pas fou ! Plus tard, à Rio, j’ai été invité à travailler avec les enfants en prison ; une chance unique de rencontrer mes protagonistes. Je parlais de désespoir et pourtant je n’avais jamais touché, senti un désespoir tel que celui de ces enfants.

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Ch. : Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans votre expérience avec ces jeunes prisonniers au Brésil ?

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A. V. : Le gaspillage de talent. Des garçons tellement doués pour la musique ou le sport, incarcérés à cause de délits sans gravité, prisonniers à cause de l’oubli de l’État, et mal récupérés à cause de l’incompétence de l’État. Ce drame brésilien s’impose avant tous les autres. C’est une question de dignité nationale. En dehors de la question morale, il y a la question quotidienne de la violence… La source de cette violence, c’est la frustration de ne pas réussir dans les canons du matérialisme d’une société obsédée par la réussite. C’est pour ça que j’ai dit que la violence carioca est une forme moderne de lutte des classes.

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Ch. : Face à un échec pluriel : famille, école, rue… comment aider un enfant en rupture sociale ?

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A. V. : En le sensibilisant, en faisant ressortir ses émotions aux contacts des conquêtes de l’humanisme : de l’art, de la musique, de la danse, du théâtre. Ce sont des choses très efficaces pour les enfants en situation d’extrême risque. L’esthétique, c’est un médicament !

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Ch. : Comment, selon vous, articuler protection de l’enfant et traitement de la délinquance juvénile ?

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A. V. : L’enfant délinquant a besoin, comme jamais, de la protection de l’État et de la société. Parce qu’il est placé « au front » de la société, il est confronté à des risques extrêmes… Il est toujours au bord de l’abîme. Donc, l’État qui n’a pas assuré sa formation doit s’engager fortement dans sa protection.

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Par rapport à la délinquance juvénile, je ne suis pas du tout l’avocat de l’impunité. Je trouve que certains de ces gamins souffrent d’un tel scepticisme moral qu’ils doivent être écartés de la société. Le problème est qu’au Brésil l’immense majorité de ces enfants pourrait encore être sauvée, mais, malgré ça, ils sont en train d’être jetés à la poubelle. Il semble que, dans son indifférence et son arrogance, la société brésilienne a cette sensation que nous produisons un excédent d’êtres humains et qu’il serait naturel de les écarter. Au contraire, comme nous le savons tous, les enfants sont la première richesse d’un pays. Surtout dans un pays aussi doué et talentueux que le Brésil.

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Ch. : De quels fondamentaux faudrait-il disposer pour prévenir la délinquance juvénile ?

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A. V. : Dans la situation brésilienne, il faut d’abord récupérer l’école publique. Je suis issu de l’école publique qui, il y a trente ans, était de très bonne qualité. Il faut la récupérer surtout parce qu’elle atteint les classes les moins privilégiées de la société, celles qui sont les plus touchées par la violence. La violence brésilienne est un phénomène qui affecte surtout les pauvres et la justice est un outil pour les riches. Pour qu’un enfant échappe à cette spirale, il faut que l’État se dédie fortement à sa formation. Ceci est notre grande urgence et priorité.

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Ch. : Pourquoi peindre aujourd’hui ?

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A. V. : Parce que la peinture est toujours une nécessité humaine ; parce qu’il y a une urgence contemporaine ; parce que ce serait un appauvrissement que de laisser seulement à la littérature et au cinéma le rôle de capter et de réagir à la contemporanéité.

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Ch. : La peinture n’est-elle pas dépassée historiquement ?

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A. V. : Non, au contraire, elle continue à être un des moyens d’enregistrement les plus fiables.

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Ch. : Pourquoi cette obsession pour le visage ?

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A. V. : Parce que sa complexité est inépuisable.

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Ch. : La peinture est-elle encore un instrument efficace pour la dénonciation des violences ?

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A. V. : La preuve c’est que vous êtes là, pour un entretien.

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Imaginez une salle de classe petite et sombre aux murs suintants avec quarante-six enfants. Vingt-cinq sont noirs, douze mulâtres et neuf blancs. Seize ont des poux, quatre ont la gale, onze de la conjonctivite, un a le corps bardé de furoncles. Vingt-trois sont couverts de cicatrices résultant d’agressions, douze ont déjà été blessés par balles, quatre au couteau, trois présentent des marques de brûlures. Vingt-six sont analphabètes, douze n’écrivent que leur nom, vingt-huit sont orphelins de père, huit de mère, six de père et de mère. Dix-neuf ont été violés, trente-neuf ont déjà fumé de la marijuana, quarante et un ont respiré de la colle, vingt-deux sont drogués à la décoction de champignons, sept ont des tics nerveux, dont le bégaiement. L’un est hypermétrope et souffre d’une cataracte dégénérative, un autre encore a une pneumonie, puis un autre probablement la tuberculose, l’autre la peau de la jambe droite si fragile suite à des brûlures au troisième degré qu’elle se rompt au moindre contact, vingt-trois ont des maladies vénériennes, six sont condamnés à mort par les narcotrafiquants, onze ont de sérieux désaccords au sein de leur propre communauté ou au sein de la prison, un autre a sur le corps dix-huit cicatrices de brûlures de cigarettes et a complètement perdu l’articulation de son coude gauche après avoir été attaché et traîné par une voiture. Cette salle de classe, dans une prison pour mineurs, dégage un mélange d’odeurs de dérangements intestinaux et de sueur. Ce groupe de malheureux ne dérange plus ; on l’a retiré des rues, il ne met plus personne en danger. Ce groupe est mal-né, a grandi mal nourri ; dès l’enfance ils ont été battus comme s’ils étaient grands ; encore impubères, ils ont pratiqué le sexe comme des adultes… Ce groupe de misérables a vite découvert qu’une goutte de colle de cordonnier éloigne la faim et aide à dormir et que son coût est dix fois inférieur à celui d’un hamburger. Ce groupe d’enfants complètement orphelins de l’État, a bien essayé de trouver un emploi mais a fini par céder aux appels des sirènes des trafiquants, avec leurs propositions d’argent facile et d’émotions sans limites. Ce groupe, au passé tragique et au futur sombre, est réuni dans cette classe, dans la torpeur d’un après-midi, pour écouter Mozart et peindre à l’huile. Il est surprenant de constater que le travail qui sort de cet atelier enchante et révèle, malgré tout, une réminiscence d’âme d’enfant chez ces gamins au vilain visage et à l’histoire triste. Grâce à l’apprentissage de la peinture et à l’écoute de la musique, plus de cinquante pour cent d’entre eux verront leurs peines réduites et seront considérés comme réadaptés à la société. Stimulés par des activités esthétiques et culturelles, ils s’émeuvent et récupèrent rapidement leur estime de soi et leur dignité. La violence à l’intérieur du groupe chute à zéro, sa récidive est trois fois moindre. Rien qu’à Rio, plus de cinq cents enfants sont assassinés chaque année. Cinq mille cinq cents subissent des lésions corporelles graves et soixante et onze pour cent de tous les enfants de Rio, indépendamment de leur classe sociale ou de la géographie urbaine, pâtissent de maladies psychosomatiques causées par la peur. Je viens de présenter devant la Commission des Droits de l’Homme aux Nations Unies les photographies de cent soixante de ces enfants avec lesquels j’ai travaillé et qui ont en commun des corps marqués de quantité de cicatrices dues à la violence urbaine, domestique et policière. Les chiffres du recensement de la violence contre les mineurs à Rio nous permettent d’affirmer qu’il y a un génocide de jeunes en cours au Brésil ! C’est de cela dont nous devons nous occuper en priorité !

Visage

Notes

[1]

Article de Antonio Veronese, paru dans le journal brésilien Jornal do Brasil


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