Cités
P.U.F.

I.S.B.N.9782130515555
248 pages

p. 49 à 54
doi: en cours

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I. Dossier

n° 5 2001/1

2001 Cités I. Dossier

La justice démocratique et l’effacement du genre

Bertrand Guillarme Bertrand Guillarme est maître de conférences à l’Université de Paris VIII, chargé de cours à l’Institut d’études politiques de Paris et à l’École normale supérieure des lettres et des sciences humaines, et chercheur au Centre de philosophie politique contemporaine (CNRS/ENS). Il est notamment l’auteur de Rawls et l’égalité démocratique (PUF, 1999).
Dans De la génération des animaux, Aristote rend compte de son trouble devant le mystère que constitue pour lui la reproduction des abeilles. Son inquiétude tient à l’incapacité dans laquelle il se trouve d’assigner un sexe aux différentes catégories d’insectes qu’il observe, puisqu’aucune ne correspond aux catégories sociales du masculin et du féminin. Aristote affiche une relative tranquillité quant à l’identité sexuelle des « rois » ou des « chefs », que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de reines : puisqu’ils ne travaillent pas, qu’ils sont plus rares et plus grands, ces animaux sont nécessairement des mâles. Il est beaucoup plus hésitant lorsqu’il s’agit de qualifier les abeilles ouvrières et les faux bourdons : « Il n’est pas vraisemblable que les ouvrières soient des femelles et les faux bourdons des mâles, car la nature ne donne d’armes pour le combat à aucune femelle : or, les faux bourdons sont dépourvus de dard tandis que les ouvrières en ont toutes », mais « le contraire n’est pas vraisemblable non plus : aucun mâle n’a l’habitude de soigner les petits, or c’est justement ce que font les ouvrières » [1]. Le raisonnement d’Aristote illustre bien le processus que Thomas Laqueur nomme la fabrication du sexe. La division biologique des sexes est pensée à travers une répartition des rôles sociaux qui ne peut être que binaire. À son tour, cette construction de deux genres distincts justifie l’assignation d’une identité sociale aux individus en fonction de leur sexe biologique [2]. Les représentations du masculin et du féminin sont historiques : alors que les femmes sont pensées comme des hommes diminués chez les anciens, la modernité invente « la différence » des sexes. Mais la relation entre le sexe et le genre est toujours une correspondance homothétique, d’où la tendance constante à la naturalisation de la catégorie du genre. On voudrait suggérer ici quelques raisons pour lesquelles une société est d’autant meilleure, pour un démocrate, qu’elle réalise l’effacement de cette modalité d’assignation des rôles sociaux. En esquissant cette argumentation, on associera l’idéal démocratique à une forme assez lâche de libéralisme égalitaire, élaborée par exemple dans les travaux de John Rawls ou de Ronald Dworkin.
 
LE PLURALISME CONTRE LA MIXITÉ
 
 
Nous sommes attachés à la liberté de choisir notre conception du bien, et le plan de vie qui lui est associé. Cet attachement se traduit par la revendication de droits, mais aussi par une exigence de neutralité qui s’applique aux principes fondamentaux régissant la structure sociale dans laquelle nous grandissons. Un argument libéral contre le genre part ainsi de l’autonomie individuelle et du fait du pluralisme : dans une démocratie, les gens peuvent raisonnablement diverger sur la signification qu’ils entendent donner à leur identité sexuelle. Dans les termes consacrés par la théorie politique, la construction du genre doit appartenir à la sphère du Bien plutôt qu’à celle du Droit. Il appartient aux individus, en tant que dimension de leur liberté de conscience, de déterminer librement comment ils entendent considérer leur identité biologique. Les sociétés sont donc fondamentalement déficientes d’un point de vue libéral dans la mesure où elles attribuent aux individus une identité sociale relativement élaborée en fonction de leur sexe.
Nombreux sont ceux, y compris parmi les féministes, qui critiquent l’idéal de la société sans genre. L’individu androgyne serait le type même de l’agent libéral, abstrait et détaché de toute contingence, incapable de relations avec les autres. La société peuplée d’hermaphrodites identiques serait atomisée et potentiellement totalitaire [3]. Ce type d’objection repose sur une confusion : ce qui est refusé par l’argumentation libérale est la production d’une norme publique définissant le masculin et le féminin. La société débarrassée du genre est au contraire un monde radicalement pluraliste. Parce que les attentes sociales envers les individus deviennent indépendantes du sexe, ceux-ci peuvent développer leur conception du bien, leurs relations, leurs sentiments, d’une manière incommensurablement plus riche qu’auparavant. Il est certain qu’une telle perspective est libératrice pour tous ceux, très nombreux, qui souffrent des stéréotypes masculins et féminins, pour tous ceux qui se sentent enfermés dans les rôles sexuels qu’on leur attribue. En outre, si l’importance sociale du sexe biologique était drastiquement atténuée, on peut penser que le progrès serait considérable pour ceux qui s’estiment nés dans un corps qui ne correspond pas au type de personne qu’ils veulent être [4].
La perspective d’une société dans laquelle le sens de l’identité sexuelle serait une question individuelle, plutôt que le produit d’une norme sociale, rejoint, sans se confondre avec elles, les analyses de ceux qui critiquent le caractère binaire de l’identité qu’ils appellent « genrée ». Comme l’écrit Judith Butler :
« Même si les sexes apparaissent incontestablement binaires dans leur morphologie et leur constitution, il n’y a aucune raison de supposer que les genres devraient également se limiter à deux. L’hypothèse d’un système de genre binaire repose sur la croyance d’une relation mimétique du genre au sexe, dans laquelle le genre reflète le sexe ou se trouve d’une autre manière limité par lui. » [5]
Le seul argument cohérent pour maintenir tout à la fois la binarité du genre et sa nécessaire institutionnalisation est en effet la référence à la différence des sexes comme fait naturel valorisé. Ceci explique d’ailleurs largement, dans la littérature récente sur ces questions, la très grande faveur dont bénéficie le naturalisme de Rousseau [6].
 
LES DIFFÉRENCES PERTINENTES ET L’ÉGALITÉ
 
 
Les femmes sont-elles naturellement différentes des hommes ? Et si oui, quelle est l’importance de ce fait naturel ? Dans une société démocratique juste, les différences de dons naturels entre les personnes ne justifient pas nécessairement des écarts dans la distribution des droits. Tout dépend de la possibilité de considérer ou non ces différences comme pertinentes d’un point de vue moral, c’est-à-dire compatibles avec les relations que nouent ensemble les citoyens égaux. Les inégalités ne doivent pas être telles qu’elles rendraient impossible une coopération sociale fondée sur l’égalité de statut des partenaires. C’est aujourd’hui souvent sur la différence naturelle des sexes lors de la procréation, et plus précisément sur le fait de la grossesse féminine, que se fonde la production de l’identité de genre. Le fait que la grossesse féminine soit le seul moyen aujourd’hui disponible de faire advenir des enfants pourrait être considéré comme un aspect de la distribution des dons naturels entre les personnes, dont la société est à même de tirer parti et qu’elle peut organiser, en favorisant des accords libres entre individus, d’une manière parallèle à la socialisation des autres atouts naturels. Marcela Iacub a brillamment montré comment cette option avait été délaissée en France, par la biologisation du droit de la filiation à partir du début des années 1970, et comment cela avait contribué à faire survivre la division de la société en deux genres, en plus d’accroître les inégalités au détriment des femmes : aujourd’hui, « la pertinence juridique de la division des individus en hommes et en femmes ne subsiste que par la pertinence de la distinction qui est faite entre les pères et les mères » [7].
Les débats récents sur le PACS et l’homoparentalité en France ont mis en évidence des logiques similaires de défense du genre sur une base naturaliste. La reconnaissance du couple homosexuel et de sa famille est critiquable en partie à cause de ce qu’elle fait, à savoir saper les contours des catégories du masculin et du féminin. Cette objection est d’ailleurs présente implicitement ou explicitement, à chaque fois que la question de l’égalité des droits des homosexuels est soulevée, comme le montre la jurisprudence récente des tribunaux américains. La décision historique de la Cour suprême des États-Unis sur le sujet, Bowers v. Hardwick (1986), exclut les personnes se livrant à des actes homosexuels de sodomie du bénéfice de la protection constitutionnelle de leur vie privée. Les opinions des juges sont au moins aussi intéressantes que la décision elle-même. Le président de la Cour Warren Burger y approuve ainsi l’idée que « la sodomie constitue une offense d’une malignité supérieure au viol ». Le raisonnement implicite, s’il est troublant, est parfaitement clair : l’homosexualité est une atteinte à « la nature humaine » beaucoup plus grave que le viol, parce qu’elle met en cause le genre pensé comme catégorie naturelle liée à la reproduction. Le raisonnement est encore beaucoup plus transparent lorsqu’on se permet d’établir un parallèle entre la division de la société en genres et la division raciale. Ici, la référence est une décision de la Cour suprême des États-Unis de 1967. Dans Loving v. Virginia, la Cour devait se prononcer sur l’interdiction des mariages inter-raciaux par l’État de Virginie. L’idée principale de la décision rendue est la suivante : les classifications raciales n’ont pour objectif que de maintenir la suprématie blanche, car même si les lois sur le mariage traitent formellement les Noirs et les Blancs de manière égale, l’interdiction qu’elles mettent en œuvre ont pour fonction, dans un monde dominé par les Blancs, de maintenir les stéréotypes raciaux qui sont indispensables à la suprématie blanche. En mai 1993, la Cour suprême d’Hawaï reprend la jurisprudence Loving pour annuler la prohibition des mariages entre partenaires du même sexe, en se fondant sur l’idée de discrimination sexuelle. Les lois qui définissent le mariage comme une union de deux personnes de sexes différents, mais qui l’interdisent entre deux femmes ou entre deux hommes, portent atteinte, selon cette Cour, au principe d’égalité entre les sexes, car cette interdiction a pour effet de naturaliser une vision dichotomique des rôles des genres, et de renforcer les stéréotypes qui s’y attachent. C’est donc au travers de la reconnaissance d’une discrimination à l’encontre des femmes (une minorité traditionnellement reconnue par les juridictions constitutionnelles) qu’est reconnue la validité du mariage homosexuel. Certains individus sont blancs et d’autres noirs ; et il n’est pas moins vrai que l’humanité est divisée entre hommes et femmes. Mais l’important est la pertinence morale que la société choisit d’accorder à ces faits naturels : l’interdiction des mariages du même sexe, en tant que dispositif social de maintien de deux catégories distinctes, est aussi liée à la domination masculine que l’interdiction du mariage inter-racial est liée à la suprématie blanche.
Du point de vue de la justice démocratique, le maintien du genre comme catégorie sociale est donc clairement une entrave importante à la liberté et à l’égalité. C’est sans doute la raison pour laquelle les partisans d’un ordre social sexué évitent les arguments politiques, en invoquant l’autorité extérieure des sciences humaines. L’anthropologie ou la psychanalyse jouent ici le rôle d’un argument d’autorité, comme la nature chez Rousseau, ou la loi de l’évolution chez Comte, pour justifier le blocage de la dynamique démocratique. Comme l’écrit la sociologue Irène Théry dans son livre sur le démariage : « On peut se demander ce que viennent faire dans un débat sur le droit les acquis des sciences humaines [...] Ces prétendus [...] savoirs transformés en expertise sociale disent toujours plus et autre chose que ce qui est de leur compétence. Ils ne cautionnent et ne nourrissent que le moralisme, cette forme dégradée de la morale. Ils laissent croire qu’il faut savoir, quand l’enjeu est de choisir, c’est-à-dire se déterminer suivant des valeurs. » [8]
 
NOTES
 
[1] xxxxAristote, De la génération des animaux, Paris, Les Belles Lettres, 1961, liv. III, chap. 10 (759 a), p. 122-123.
[2] Thomas Laqueur, La fabrique du sexe, Paris, Gallimard, 1992.
[3] Jean Bethke Elshtain, « Against Androgyny », Telos, 47, printemps 1981.
[4] Sur le transsexualisme, voir Gilbert Herd (éd.), Third Sex, Third Gender. Beyond Cultural Dimorphism in Culture and History, New York, Zone Books, 1996.
[5] Judith Butler, Gender Trouble, Londres, Routledge, 1990, p. 6.
[6] Voir par exemple A. Etchegoyen, Éloge de la féminité ou La nature de Sophie, Paris, Arléa, 1997, ou Claude Habib, Le consentement amoureux, Paris, Hachette, 1998.
[7] M. Iacub, « Reproduction et division juridique des sexes », Les Temps modernes, no 609, juillet-août 2000.
[8] I. Théry, Le démariage, Paris, Odile Jacob, 1990, p. 398, 422.
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[2]
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[3]
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[4]
Sur le transsexualisme, voir Gilbert Herd (éd.), Third Sex...
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[5]
Judith Butler, Gender Trouble, Londres, Routledge, 1990, p...
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[6]
Voir par exemple A. Etchegoyen, Éloge de la féminité ou La...
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[7]
M. Iacub, « Reproduction et division juridique des sexes »...
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[8]
I. Théry, Le démariage, Paris, Odile Jacob, 1990, p. 398, ...
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