Cités
P.U.F.

I.S.B.N.9782130515555
248 pages

p. 87 à 92
doi: en cours

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I. Dossier

n° 5 2001/1

2001 Cités I. Dossier

Pourquoi moraliser les normes cognitives ?

Christiane Chauviré Professeur à la Sorbonne (Paris I), Christiane Chauviré enseigne la philosophie du langage et de la connaissance. Elle a publié de nombreuses études sur Wittgenstein, notamment Ludwig Wittgenstein (Le Seuil, 1989) et La philosophie dans la boîte noire. Cinq pièces faciles sur Wittgenstein (Kimé, 2000), ainsi que Peirce et la signification (PUF, 1995).
Longtemps illustrée en France par des penseurs d’élite comme Jules Vuillemin, Gilles Granger et Jacques Bouveresse, la philosophie analytique connaît en France une certaine diffusion depuis les années 1990, avec un partage entre deux tendances que divisent des questions de fond et d’idéologie. L’une de ces tendances a adopté, en matière notamment de philosophie des normes, une posture idéologique publique, dont on trouvera des exemples dans un numéro de la revue Philosophie coordonné par Joelle Proust (no 35, 1992), dans l’interview de François Récanati dans le numéro du Magazine littéraire consacré aux « Nouvelles Morales » (no 361, 1998) ou dans un article du même numéro par Kevin Mulligan, « Valeur et normes cognitives », ou dans le livre de Pascal Engel, La dispute (Éd. de Minuit, 1997). Cette tendance revendique et promeut les normes cognitives (vérité, rationalité, cohérence, etc.) comme si c’étaient des normes morales, développant un discours moralisateur sur le vrai comme norme, le pur amour de la vérité qui guide le chercheur, etc. (avec référence à Peirce, qui est à l’origine de ces bons sentiments). Ces auteurs se présentent comme les philosophes qui, aujourd’hui, ne sont pas prêts à renoncer à ces normes. Et ce, notamment, à l’encontre du relativisme blasé de Rorty. (Il y a, on l’aura compris, deux pragmatismes : le bon, philosophiquement correct, celui de Peirce ; le mauvais, immoral, relativiste, celui de Rorty.) Dans ces propos édifiants, on peut discerner, outre une touche de pharisaïsme, un amalgame entre normes cognitives et normes éthiques dont je voudrais discuter ici, car il soulève un problème de fond en matière de philosophie des normes. Peirce est à juste titre invoqué pour avoir, le premier, et de façon très radicale : 1 / décrit la recherche scientifique comme poursuite désintéressée de la vérité, et 2 / fait des normes logiques un cas particulier des normes éthiques. Selon le fondateur du pragmatisme, en effet, la logique, science de la conduite de la pensée, est un cas particulier de l’éthique, science de la conduite en général. En outre, contrairement aux philosophes du soupçon du XXe siècle qui ont pu contester le désintéressement et la rationalité de la recherche scientifique (Feyerabend, école sociologique d’Édimbourg, Latour), Peirce a construit au siècle dernier une idéalisation de la science, vouée selon lui à la quête de la vérité, définie comme l’opinion ultime obtenue à la limite idéale de la recherche. Cette quête du Graal est menée par une communauté de savants purement rationnels et désintéressés, animés par le « véritable Éros scientifique ». L’inutilité est selon Peirce la marque propre du travail scientifique ( « La vraie science est de façon nette l’étude des choses inutiles » ) [1], elle doit faire abstraction des vitally important topics et des questions d’application pratique [2]. Jamais Peirce n’aurait écrit, comme ce pragmatiste de Valéry : « Il faut n’appeler Science, que l’ensemble des recettes qui réussissent toujours » [3] (étonnant que Rorty ne se réclame pas de lui !).
Toujours dans la même veine, certains auteurs, non seulement affichent leur idéal peircien, mais le proposent comme paradigme pour la philosophie pensée sur le modèle de la science, et consacrée elle aussi à la recherche de la vérité. Il y a donc partie liée entre l’usage moralisateur des normes logiques et cognitives – à défendre avec indignation quand elles sont agressées – et un certain scientisme : la science (mot magique), et surtout les sciences cognitives, ont le premier et le dernier mot ; la philosophie dépend étroitement d’elles, elle aussi est animée par le pur « Éros scientifique » et guidée par la norme du vrai [4]. En bonne logique, cela implique la nature cognitive de la philosophie : il y a une connaissance et des vérités philosophiques (j’y reviendrai bientôt, car c’est un des aspects fondamentaux, sinon le fond du problème).
Je reconnais volontiers qu’il existe des liens entre normes éthiques et normes épistémiques (dire le faux est contraire à la norme du vrai, mais aussi, comme mensonge, à la norme du bien). Il serait d’ailleurs aberrant qu’elles divergent complètement. Mais ce n’est pas une raison pour les amalgamer, faire des normes cognitives une promotion moralisatrice, autosatisfaite, s’indigner vertueusement de leurs transgressions (voir l’affaire Sokal) [5], même si certains abus sont évidemment à critiquer. Une école philosophique n’a pas besoin de ressembler à une ligue de vertu américaine !
Moraliser les normes logiques et cognitives n’est pas leur rendre justice, au contraire, c’est les manipuler pour en tirer un certain profit. Elles ont un statut propre, distinct de celui des normes morales, en dépit de certaines affinités ; et en dépit du fait que ceux qui transgressent les normes épistémiques le font souvent avec cynisme, c’est-à-dire à partir d’une posture morale (immoraliste) [6].
Une différence importante entre normes éthiques et normes logico-cognitives apparaît sitôt que l’on compare leurs transgressions respectives. Penser contrairement à la logique c’est, si l’on en croit Frege et Wittgenstein, ne pas penser du tout (les règles logiques sont constitutives – au sens de Searle – du penser), tandis qu’agir contre la morale c’est encore agir, comme le note justement Bouveresse [7]. Autrement dit, les normes logiques et cognitives occupent une place plus centrale dans notre système (comme l’ont soutenu Quine et Wittgenstein) que les normes éthiques. En faire un usage moralisateur est un peu une trahison, voire un détournement. Même s’il est nécessaire de critiquer les transgressions de ces normes, l’indignation vertueuse n’est peut-être pas la meilleure ligne de défense : mieux vaut les tourner en ridicule ! Au pharisaïsme, je préfère la dérision, l’arme des moralistes français, plus efficace !
Je soutiens moi aussi (après Peirce, Apel, Habermas et d’autres) que la vérité est une norme interne à notre discours, immanente à notre pensée, bref constitutive, que nous présupposons constamment, même sans le savoir, dans nos paroles et nos pensées. Les normes logiques et cognitives sont la codification de notre discours qui, sans elles, ne serait pas discours. Mais c’est justement pour cela, c’est parce qu’elles sont constitutives, qu’il n’y a pas lieu de les moraliser comme la femme savante de Molière qui accuse sa servante d’ « offenser la grammaire » ! Comme le note S. Auroux : « La morale illustre de façon privilégiée l’idée générale de normativité, à tel point que l’usage de son langage en est souvent étendu à d’autres domaines. Ainsi le vocabulaire des évaluations linguistiques est largement emprunté au vocabulaire moral (bien parler, mal parler, une faute, bon/mauvais usage, etc.). » [8] Cette dérive naturelle de la langue facilite le détournement des normes cognitives dans un sens moralisateur, qui passe ainsi inaperçu. Dans son intéressante discussion sur les normes, S. Auroux note encore judicieusement qu’on peut faire « marcher » les gens « à la morale » [9] ; on les traite alors, selon lui, comme des sujets libres, sans les manipuler. Or on peut aussi manipuler les gens en se servant de la morale : c’est une manipulation plus insidieuse, qui détourne la morale de son juste emploi. L’usage moralisateur des normes cognitives me paraît relever de ce type de manipulation où la posture moralisante est prise en vue de constituer un « philosophiquement correct », et de revendiquer pour soi le monopole de toutes les vertus philosophiques.
Nous avons un tout autre rapport, moins intime, aux normes éthiques, moins faciles à intégrer et acquises autrement que les normes épistémiques. Sokal a très bien fait de monter son fameux canular, mais les appuis moralisateurs qu’il a reçus me semblent aussi inadéquats que les critiques qu’il a suscitées. Le canular aurait suffi. C’est pourquoi, bien que Bouveresse ait eu totalement raison sur le fond de s’en prendre à l’usage étrange fait par certains auteurs de concepts et de théories scientifiques, j’aurais préféré le voir adopter la satire comme stratégie dans Vertiges et prodiges, et c’est là d’ailleurs mon seul point de désaccord avec lui. Je ne suis évidemment pas du côté des auteurs transgressifs épinglés dans l’affaire Sokal, ni des journalistes qui ont pris leur défense. Je sais aussi que dans cette affaire certaines réactions, moralisatrices ou non, sont dues aux excès de la philosophie française des années 1960-1980 qui a produit toutes sortes de délires et traîné dans la boue les concepts de vérité et de rationalité, de sorte qu’il faut les défendre. Les défendre, oui, mais sans posture moralisatrice, sans promotion ostentatoire d’une idéologie bien pensante. Car c’est remplacer un excès par un autre, entretenir une vision manichéenne des choses. Je suis tentée de renvoyer dos à dos transgressifs et pharisiens comme faisant couple et se confortant mutuellement. Ce qu’il faut, pour l’ensemble de la philosophie, c’est une solide éthique professionnelle, sans récupération idéologique, par une seule école, de toutes les vertus philosophiques.
Sur le fond du problème, à savoir : la philosophie essaie-t-elle de découvrir des vérités d’une certaine sorte ?, j’adopterai – contrairement à plusieurs philosophes analytiques français – une position wittgensteinienne, proche de celle de Bouveresse dans La demande philosophique [10] et Le philosophe et le réel [11] : les vérités que découvre la philosophie sont des vérités ordinaires que la (mauvaise) philosophie nous avait empêchés de voir [12]. Je suis donc en accord avec la critique que fait Bouveresse, dans La demande philosophique, du structuralisme et du relativisme, notamment de l’idée que tout système de philosophie crée le réel qui le vérifie (Gueroult), et de l’idée que la vérité est un simple compliment que nous adressons à une règle d’action qui marche (Rorty).
Pour Wittgenstein le réel du philosophe est le réel de tout le monde – pour autant, les vérités qu’il énonce ne se réduisent pas aux assertions du sens commun, puisque ce sont des vérités conquises sur l’illusion, reconquises, redécouvertes. Ces « banalités » que nous devons nous remémorer, nous réapproprier, le philosophe doit les agencer selon un certain ordre pour former une « présentation synoptique » de nos concepts et de leurs connexions, quitte à inventer des « maillons intermédiaires ». Chacune de ces visions synoptiques permet de dissiper une perplexité, de dissoudre un problème philosophique. Chacune est locale et non globale : Wittgenstein ne cherche pas à construire une synthèse ou un système. La philosophie est selon lui un travail toujours à recommencer, car toujours naissent, çà et là, des problèmes suscités par la méconnaissance de la grammaire de nos expressions, et il y a toujours de l’ordre à mettre dans nos concepts...
Ces vérités à redécouvrir ne sont pas des vérités propres à la philosophie puisqu’elles peuvent coïncider avec certaines vérités du sens commun, bien qu’obtenues par d’autres moyens. Ce sont des énoncés ordinaires sur le réel familier, que nous ne savons pas voir à cause de sa trop grande proximité, et qui décrivent le fonctionnement de nos jeux de langage, de nos concepts, la grammaire de fragments de notre discours. Il ne s’agit donc pas de vérités spécifiquement philosophiques, mais de vérités quand même. Quant à ceux des philosophes analytiques qui croient, semble-t-il, à des vérités philosophiques spécifiques, je remarque qu’ils ne nous en donnent jamais aucun exemple, ni n’indiquent quelle réalité ou quels faits pertinents rendent vraies ces vérités. S’il s’agissait de vérités comme « Le temps est relationnel » ou « Les universaux existent », nous nous retrouverions alors dans un cas de figure bien différent de celui de Wittgenstein, dans une métaphysique dogmatique, celle-là même d’ailleurs que développe, aux États-Unis et ailleurs, une certaine philosophie analytique, comme si Kant et Wittgenstein n’avaient jamais rien écrit. (Faudrait-il alors recommencer le cycle métaphysique dogmatique/scepticisme/criticisme ? Le retour à la métaphysique pourrait d’ailleurs faire l’objet d’une nouvelle nosographie philosophique...)
Les positivistes logiques avaient eu au moins le mérite d’isoler les normes logico-épistémiques, notamment des émotions, des affects, des autres valeurs, reconnaissant ainsi leur spécificité. Cette attitude allait de pair, il est vrai, avec un réel scepticisme quant à la théorisation en morale. Quoi qu’il en soit, il me paraît salubre aujourd’hui de réaffirmer la spécificité et la relative autonomie des normes épistémiques, et d’épingler leur récupération moralisatrice au sein d’une philosophie des normes très normative !
Wittgenstein qui, lui, n’aurait jamais confondu normes éthiques et normes logiques, avait une perspective très radicale sur la philosophie morale : l’éthique se montre (dans le discours ou les conduites), mais ne se dit ou ne se théorise pas. Même le boom actuel de la philosophie morale ne me convainc pas que Wittgenstein ait tort. Je respecte totalement cette philosophie, mais je me demande si nous ne sommes pas en train de passer du « tout est politique » de l’après-68 à un « tout est moral », dont l’avenir nous dira s’il représente un progrès. Dans une belle envolée, Bouveresse écrivait en 1973 : « Dans quelle mesure [...] le philosophe est.il qualifié pour parler de morale ? Est-il fondamentalement meilleur, plus expérimenté ou plus heureux que le reste des hommes ? Quel genre de secret détient-il ? Que pourrait-il bien savoir que d’autres ignorent ? De toute évidence rien. » [13]
 
NOTES
 
[1] xxxxCollected Papers, Harvard University Press, vol. 1, § 74.
[2] Cf. Ch. Chauviré, Peirce et la signification, Paris, PUF, 1995 ; La philosophie dans la boîte noire, Kimé, 2000, p. 63-64. Cette modélisation peircienne de la recherche scientifique, qui peut faire penser par certains aspects à la notion wébérienne de wertfreie Wissenschaft, doit-elle être prise comme décrivant la réalité, formulant un idéal régulateur, ou fixant un ethos scientifique ? Comme cela n’est pas clair, la récupération moralisante de Peirce n’en est que plus facile.
[3] Tel quel I, Gallimard, « Idées », 1971, p. 118. Valéry s’inspirait sans le dire des traductions françaises (par le général Vouillemin) des libelles du Cercle de Vienne qu’il avait dans sa bibliothèque. Probablement connaissait-il aussi le pragmatisme de William James.
[4] P. Engel, La dispute, Paris, Éd. de Minuit, p. 219 et p. 223.
[5] Cf. A. Sokal et J. Bricmont, Impostures intellectuelles, Odile Jacob, 1998.
[6] Voir les auteurs égratignés par Bouveresse dans Vertiges et prodiges de l’analogie, Seuil, 1999.
[7] Op. cit., p. 117.
[8] La raison, le langage et les normes, PUF, 1998, p. 227.
[9] Op. cit., p. 229.
[10] Paris, L’Éclat, 1996.
[11] Paris, Hachette Littératures, 1998.
[12] Cf. Bouveresse, La demande philosophique, p. 93, et Le philosophe et le réel, p. 140-141.
[13] La rime et la raison, Éd. de Minuit, p. 77-78.
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[2]
Cf. Ch. Chauviré, Peirce et la signification, Paris, PUF, ...
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[3]
Tel quel I, Gallimard, « Idées », 1971, p. 118. Valéry s’i...
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[4]
P. Engel, La dispute, Paris, Éd. de Minuit, p. 219 et p. 2...
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[5]
Cf. A. Sokal et J. Bricmont, Impostures intellectuelles, O...
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[6]
Voir les auteurs égratignés par Bouveresse dans Vertiges e...
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[7]
Op. cit., p. 117. Suite de la note...
[8]
La raison, le langage et les normes, PUF, 1998, p. 227. Suite de la note...
[9]
Op. cit., p. 229. Suite de la note...
[10]
Paris, L’Éclat, 1996. Suite de la note...
[11]
Paris, Hachette Littératures, 1998. Suite de la note...
[12]
Cf. Bouveresse, La demande philosophique, p. 93, et Le phi...
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[13]
La rime et la raison, Éd. de Minuit, p. 77-78. Suite de la note...